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Charles SEGUIN (1858-1921)

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    Charles-Marie-Louis Séguin naquit le 14 août 1858 à Ménessaire, diocèse de Dijon. Il était le second fils d’un instituteur. Ce qu’était l’esprit chrétien de ce digne père, on peut le conjecturer quand on saura qu’il n’hésita pas à donner ses trois premiers fils  à l’apostolat dans les Missions lointaines : l’aîné fournira une carrière de dix ans dans la Mission du Yunnan, le cadet ira le rejoindre quelques années plus tard, et le troisièmes, dernier survivant de la famille, partira en 1892 pour le Kouitcheou dont il deviendra Vicaire-Apostolique.

     

    On aime à découvrir dans les années d’enfance et de jeunesse d’un cher disparu, l’action de la divine Providence préparant avec une suave discrétion les destinées d’une vie entière : maints détails presque inaperçus, maintes circonstances attribuées au hasard, se présentent longtemps après avec leur vraie signification ; on y voit comme l’amorce d’une carrière, la réalisation initiale et presque indécise d’une vocation, la première ébauche d’une œuvre de Dieu assignant à sa créature un rôle particulier. Notre fraternelle curiosité n’est pas en mesure, et nous le regrettons vivement, d’interroger le lointain passé de M. Séguin : les témoins ne sont plus, et la modestie de notre confrère n’a jamais rien trahi de ce qui aurait été pour nous du plus vif intérêt. Notons pourtant, en nous excusant d’être si brefs, la haute estime qu’eurent pour lui les Directeurs du Séminaire des Missions-Étrangères : encore jeune à la fin de ses cours, il fut donné comme « socius » au Procureur de la Société à Rome, le vénérable M. Delpech.

     

    M. Séguin partit pour le Yunnan sur la fin de 1881. A cette époque le Tonkin n’était pas encore ouvert à la libre pénétration européenne, et personne ne songeait encore au chemin de fer qui depuis une dizaine d’années conduit le voyageur du golfe du Tonkin à Yunnanfou. La voie du Fleuve Bleu s’imposait : bateaux à vapeur de Shanghaï à Hankeou, jonques chinoises de Hankcou au fond du Setchoan non loin des frontières du Yunnan. Notre jeune missionnaire ne dut point s’ennuyer au cours de cette longue traversée : bien des années après il aimait à en raconter les incidents avec cette bonhomie quelque peu malicieuse qui était bien l’une des notes de son tempérament. Quittant le Fleuve Bleu à Souifou, province du Setchoan, M. Séguin arriva au Yunnan dans les premiers mois de 1882. Il y retrouvait son frère aîné, il faisait connaissance avec les vétérans de la Mission : Mgr Fenouil, le vénérable Vicaire-Apostolique, les Pourias, les  Chicard, les Parguel, dont les noms restés légendaires parmi nous se recommandaient surtout, au dire de M. Séguin, par une simplicité, une piété, un élan, un esprit apostolique, bref un ensemble de qualités dont biographes et chroniqueurs semblent avoir ignoré la réelle harmonie.

     

    M. Séguin ne passa que quelques années dans sa Mission, assez de temps cependant pour apprendre couramment la langue, pour s’assouplir aux exigences de la vie chinoise, pour s’initier à la pratique du ministère ; si nos souvenirs sont fidèles, ce fut au Séminaire de la Mission qu’il passa la plus grande partie de son séjour en Chine. Sa carrière s’annonçait féconde, quand il plut à Dieu de lui envoyer l’épreuve de la maladie. Déjà son frère aîné avait dû quitter Yunnan pour venir mourir en France au Sanatorium de la Société installé provisoirement à Hyères ; le cadet ne tarda pas à prendre le chemin du retour, le mal ne pouvant que s’aggraver au Yunnan. Les  voies  de Dieu ne sont pas les voies des hommes ; et la période de vie active de M. Séguin, en apparence inutile, était en réalité une préparation à son rôle futur au centre de la Société. Il avait pris contact avec les réalités de la vie, avec les difficultés, il avait goûté aux joies mais aussi aux épreuves du missionnaire, le jugement naturellement droit s’était affermi, l’homme était plus complet ; et dès lors la Providence, tout en lui imposant l’épreuve, l’oriente à son insu vers des fonctions moins agitées, moins en vue, mais plus hautes toutefois et plus fécondes que celles du ministère. De missionnaire qu’il avait été jusque-là, il allait devenir un éducateur, disons un formateur de missionnaires.

     

    À cette époque le Séminaire de philosophie était installé à Meudon ; les demandes d’admission se faisaient de plus en plus nombreuses, la communauté augmentait rapidement, et les deux ou trois directeurs détachés du Séminaire de la rue du Bac pour les besoins de la maison, ne suffisaient plus à la besogne ; des auxiliaires étaient nécessaires. On pensa à demander le concours de M. Séguin : sans doute la guérison n’était pas complète, mais le mal était bien atténué, et l’on pouvait espérer que la vie calme et réglée, les soins, les saisons médicales, amélioreraient encore un état  de santé déjà bien satisfaisant. Ces prévisions devaient se réaliser, et durant vingt-cinq ans, M. Séguin formera comme professeur de théologie morale les intelligences, comme directeur de consciences les volontés et les cœurs de plusieurs centaines de missionnaires, à Meudon pendant deux ans, à Bièvres pendant dix ans, enfin à  Paris pendant treize ans.

     

    Ce que fut notre confrère comme professeur de théologie morale, le plus grand nombre ce nos confrères des Missions s’en souviennent. Imitant l’Apôtre qui savait se faire tout à tous, notre nouveau moraliste s’adapta facilement à son jeune auditoire : rien de guindé ni de précieux dans son enseignement, rien d’artificiel ni de recherché. Il s’agissait d’exposer ou de rappeler les principes, de montrer comment, de la sphère idéale où l’esprit les contemple, ils viennent s’appliquer, suivant les règles de la prudence ; aux situationx concrètes de la vie courante ; l’esprit vif et pratique de M. Séguin savait accorder les exigences en apparence inconciliables de la raison spéculative et de la raison pratique, et cela sans faire le moindre violence aux légitimes revendications de l’une ou de l’autre. Ami de la clarté, il usait d’une langue accessible à tous, de mots compris de tous, au besoin d’exemples qui peut-être amenaient facilement le sourire, mais qui avaient le mérite de soutenir la doctrine pure, de lui donner un corps permettant de la palper, de la saisir avec facilité. S’adressant non à de purs esprits, mais à des intelligences servies par des facultés sensibles, il pensait que son cours n’avait que faire de vocables sans couleur, de phrases sans mouvement : pour lui l’enseignement n’était pas l’exhibition pure et simple d’un tableau mort, c’était un acte de vie, le travail d’une intelligence sur d’autres intelligences, la transmission efficace, partout laborieuse, de la doctrine : de là cet entrain, ce mouvement qui distinguaient ses classes. D’aucun pourront n’approuver que froidement l’abus étant toujours possible ; nous croyons que sur ce point M. Séguin n’a pas dépassé sensiblement le juste milieu. Et s’il est vrai que l’estime des disciples est la mesure de la valeur du maître, on peut affirmer que M. Séguin réussit auprès des jeunes gens, et qu’il réalisa les espérances que ses Supérieurs avaient conçues en lui confiant le cours de théologie morale. Il ne fut pas sans doute ce que l’on est convenu d’appeler un professeur brillant, il fut mieux  : un maître solide clair, pratique.

     

    Ces mêmes qualités se trouvent dans sa direction. Par conviction raisonnée non moins que par tempérament ennemi de la recherche et du convenu, des méthodes compliquées et des théories hasardées, il insistait sur l’esprit de simplicité, autant dire d’humble confiance en Dieu ; ayant à former des prêtres destinés à la vie du ministère actif, il voulait que le terre-à-terre de la vie quotidienne fût informé par une sève surnaturelle non quelconque s’alimentant dans des exercices de piété peu nombreux, mais bien faits et avec amour ; homme d’expérience éclairée par l’étude, il affectionnait le terrain des vertus solides, loin de tout péril de vanité ou d’illusion. Il faut croire que sa direction était vraiment adaptée aux exigences des âmes, nombreux en effet étaient les aspirants qui s’adressaient à lui en toute confiance ou venaient le consulter sur un point particulier. Sa porte était ouverte à tous, tous étaient reçus avec bonté, avec cette bonté affable et demi-souriante dont le souvenir restera attaché à son nom ; pour tous ceux qui l’ont connu, il était le « bon père Séguin ».

     

    En apparence timide et réservé, presque froid, M. Séguin ne se révélait bien que dans l’intimité ; ici toute contrainte disparaissait, et c’était une jouissance de l’entendre déballer quelques histoires d’antan ; il n’en donnait que ce qu’il voulait, et son esprit qu’il avait vif et presque caustique, prenait plaisir à laisser deviner le reste, justement ce qui en était le plus savoureux. Il aimait la compagnie des confrères, ceux-ci d’ailleurs aimaient à le mettre en train, non seulement pour l’intérêt de la conversation, mais peut-être surtout pour lui procurer une détente qu’exigeait cette inquiétude morbide qui fut sa souffrance quotidienne et qu’il n’arriva jamais à maîtriser complètement.

     

    Mais ses meilleures consolations ne lui venaient pas des hommes. Notre malade, c’était visible, avait tout son cœur tourné vers Dieu. Debout bien avant l’heure du lever de la communauté, il achevait par la prière sa nuit d’insomnie, il commençait par la prière sa journée de labeur et de soucis intimes ; son oraison était suivie presque toujours du chemin de la croix, comme s’il eût voulu identifier les angoisses de son esprit et de son cœur avec les douleurs de la divine victime qu’il offrait quelques instants après avec une ardeur de dévotion vraiment édifiante. Et qui pourra compter le nombre de ses rosaires et oraisons jaculatoires au cours de ses allées et venues à travers le jardin ou dans les couloirs de la maison, ses pèlerinages à Montmartre ou à Notre-Dame des Victoires ? Laissant de côté telle ou telle manie, d’ailleurs inoffensive, à mettre au compte d’une physiologie défectueuse, nous admirons dans M. Séguin une piété abondante, saine, vraiment imitable, qui s’alimentait aux deux sources très pures de toute vraie et solide dévotion : Jésus le divin Sauveur, Marie sa très sainte Mère, refuge des pécheurs et consolatrice des affligés.

     

    Les années cependant s’amassaient sur la tête de notre cher confrère, et le mal qui l’avait contraint de dire adieu à la Chine n’avait jamais disparu : soins, saisons, distractions et de toutes sortes, n’avaient pu que l’enrayer et l’atténuer. Le jour vint où des précautions manifestement exagérées, des craintes puériles, des imaginations sans fondement, mirent en évidence la faiblesse latente. Désormais il fallait songer à le retraite ; il le comprit, et résigna, non sans douleur, des fonctions auxquelles il sentait bien qu’il ne pouvait plus faire honneur.

     

    Qui l’eût cru ? cet homme, qui si longtemps avait éclairé les esprits de sa doctrine, en arriva au point de ne plus voir goutte dans sa propre conscience ; ce cœur qui avait si souvent rassuré les pusillanimités ou les angoisses de ses semblables, perdit tout ressort, toute énergie. En même temps que le corps, les facultés supérieures déclinaient ; comme le grand Docteur qui avait été son guide et sa lumière dans les choses de la théologie morale, notre cher Père Séguin sur ses vieux jours trouvait sa dernière et sa plus lourde croix dans l’impuissance presque absolue d’aller par lui-même, de se conduire, de se décider ; comme lui aussi il gardait la faculté d’acquiescer, d’obéir, d’accepter les vues et de se soumettre à la guidance d’autrui. Les angoisses de la grande guerre vinrent encore, en exaspérant cet état de douleur intime, accélérer la ruine de tout l’homme. Ces années terribles il les passa, relativement calme, dans notre sanatorium de Montbeton. Il nous en revint au lendemain de l’armistice, anémié, amaigri, n’étant plus que l’ombre de lui-même. Deux confrères voisins de couloir, qui avaient toute sa confiance, veillaient discrètement sur lui, conseillant, dirigeant, plus souvent défendant ou commandant.

     

    L’été de 1921 fut franchement mauvais pour notre malade, et il apparut que le dénouement ne pouvait plus beaucoup tarder. Lui-même s’en rendait parfaitement compte, et presque à chaque visite que lui faisait le Docteur Tisné qui lui fut jusqu’au bout si dévoué, il lui posait cette question : « Docteur, est-ce bientôt la fin ? vous m’avertirez, n’est-ce pas ! » Dans les derniers jours du mois d’août, un petit embarras gastrique se produisit ; presqu’aussitôt l’appétit disparut et l’état du cher malade s’aggrave rapidement. Il dut s’aliter définitivement le 31 août. Le  vendredi suivant il recevait en pleine connaissance l’Extrême-Onction, le samedi il pouvait encore communier en viatique. À partir de ce moment il perdit complètement l’usage de la parole.

     

    Le Dimanche 4 septembre, le bon Père Séguin s’éteignait dans le Seigneur pour aller, nous en avons la douce confiance, contempler à jamais cette Vérité qu’il avait toute sa vie étudiée, prêchée, enseignée, aimée : «Qui docti fuerint, fulgebunt quasi splendor firmanenti ; et qui ad justitiam erudiunt multos, quasi stellae in perpetuas aeternitates. »

     

     

     

    • Numéro : 1512
    • Pays : Chine
    • Année : 1881