Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

François SCHOTTER (1851-1892)

Add this

    « Le Père François-Joseph Schotter appartenait au diocèse de Strasbourg ; il est né à Fessenheim le 15 juillet 1851, au sein d’une famille profondément chrétienne. Deux de ses frères ont suivi, comme lui, la carrière des Missions.

    « Les exhortations et les exemples de ses vénérables parents dépo­sèrent dans sa jeune âme les germes d’une foi robuste qui se manifesta plus tard par un amour non pas seulement résigné, mais joyeux de la souffrance. Le souvenir de ces pieux entretiens du loyer fut l’un des charmes et des soutiens de sa vie de missionnaire ; il le rappelait parfois dans ses conversations avec un attendrissement tout empreint de fierté. La guerre survint ; Joseph mûrissait alors le projet long­temps caressé de se vouer à l’apostolat lointain. Il quitta Strasbourg, le jour même où l’investissement forçait la ville à fermer ses portes. Parmi les désastres de cette terrible campagne dont le drame se déroulait pour ainsi dire sous ses yeux, l’annexion de sa chère Alsace fut le plus rude coup porté à son patriotisme. Placé dans la cruelle alternative de quitter son pays ou d’y subir le joug d’un conquérant détesté, il ne balança point, opta pour la France et se présenta en 1872 au séminaire des Missions. Trois ans après, il recevait avec l’onction sacerdotale, sa destination pour le Su-Tchuen Oriental.

    « M. Schotter, à peine arrivé à Tchong-Kin, fut envoyé à Ho-pa­t-chang, chez une famille chrétienne pour y apprendre les premiers éléments de la langue. Quelques mois après, Mgr Desflèches l’appela à administrer le district de Pa-hien, situé aux portes de Tchong-Kin. Il ne fit qu’y passer. Une circonstance imprévue l’obligea à céder ce poste facile pour aller occuper celui de Ky-Kiang-hien. Là, un champ d’action, à la fois plus vaste et plus ingrat, s’ouvrait à son zèle. Les chrétiens y sont moins nombreux, les distances qui les séparent beaucoup plus considérables, les chemins plus pénibles à parcourir. Aucune des épreuves qui marquent les débuts les plus laborieux ne manque au jeune missionnaire. Sa gaîté, appuyée sur une confiance sans bornes en la sainte Vierge et on saint Joseph, les lui fit trouver moins amères ; son bon sens peu ordinaire lui en montrait d’ailleurs surabondamment l’inexorable nécessité. « Rappelons-nous, disait-il, » que nous ne sommes venus en Chine que pour souffrir. « Pourquoi donc trouver étrange que nous souffrions ! »

    Quatre années se passèrent ainsi. Monseigneur songea alors à l’envoyer dans le district de Yeou-yang-Tcheou, qu’une persécution récente avait complètement bouleversé. A une ère de prospérité et d’élan prodigieux vers la religion chrétienne, avaient succédé des troubles sanglants. Puis le calme s’était rétabli, un calme relatif qui ne suffisait pas à rassurer la portion du troupeau restée fidèle. Il fallait opposer une digue au courant d’apostasie qui entraînait les néophytes épouvantés et désarmer à force de patience et d’énergie les vieilles rancunes païennes toujours en éveil. M. Schotter n’eut pour cela qu’à suivre la ligne de conduite pleine de prudence et de réserve de ses devanciers. La douceur et la force de ses paternels encourage­ments rendirent le courage aux plus timides dans la foi. Son sang-­froid déjoua les calculs perfides des ennemis du nom chrétien. On jeta à plusieurs reprises des projectiles sur le toit de sa résidence ; on brisa ses fenêtres. Il n’en parut pas plus affecté que d’un accident ordinaire, commanda tranquillement les réparations nécessaires, et cette foule haineuse s’habitua peu à peu à respecter un étranger qui savait si bien se garder de toute provocation comme de toute crainte.

    « Neuf années s’écoulèrent. Le Père Schotter disait plus tard qu’elles furent le beau temps de sa vie de mission. Un jeune confrère venait de lui être adjoint comme compagnon de travail et de solitude. On disposa une maison à la campagne, au milieu des bosquets charmants de Gen-lao-ki. C’était là qu’on goûtait le repos après les labeurs du saint ministère. Sa piété s’y développa sous cette forme tendre, naïve, pleine d’épanchements qui révéla la beauté de son âme à tous ceux qui l’ont approché. Il passait, auprès de ses confrères, pour un saint, vrai modèle des vertus les plus délicates : fidélité à ses exercices, modestie, condescendance. Envisageant chaque chose avec le même esprit de foi qui dirigeait toute sa conduite, il voulait qu’on fût sans faiblesse à l’égard d’une foule de coutumes chinoises qui n’étaient, disait-il, que les fruits d’une civilisation païenne, parfaite expression de l’esprit de Satan. Le besoin d’expansion qui se trahissait souvent dans ses conversations par un mot vif, original, passionné même, trouva pour sa piété un nouveau mode d’expression vraiment remar­quable dans ses résultats. Sans le secours d’aucun autre guide que quelques ébauches venues de France, sans aucun autre maître que son cœur et un goût naturel pour les choses de l’art, il peignit avec un talent parfait les images de la sainte Vierge et de saint Joseph. Ces premiers essais furent suivis de plusieurs autres également heu­reux. En 1890, il reçut l’ordre de quitter Yeou-yang et Gen-lao-ki, où la visite toute récente de son plus jeune frère, missionnaire du Kouy-tcheou, avait consacré le souvenir d’une foule d’objets déjà chers à son cœur . Il recevait on échange l’important district de Su­tin, avec un nombre double de chrétiens, beaucoup d’œuvres à sou­tenir et un grand bien à continuer. Ses Supérieurs savaient que son zèle et sa sagesse étaient à la hauteur d’une semblable tâche ; ils ignoraient que sa santé ne pourrait y suffire. Dès sa première visite, se manifestèrent les indices d’un acclimatement pénible ; à son retour, la fièvre se déclara ; elle lui occasionna en peu de temps des crises d’une telle gravité qu’on jugea prudent de l’appeler à Tchong-kin, pour lui donner des soins spéciaux. Ils ne lui manquèrent pas, et satisfait du mieux sensible que quatre mois d’un régime plus forti­fiant et de complet repos avaient apporté à son état, il reprit le che­min de Su-tin.

    « De nouveaux accès survinrent. Dans l’intervalle, le Père Schotter vaquait avec le même entrain, autant que ses forces le lui permet­taient, aux travaux du saint ministère ; il dirigeait la confection d’un ouvrage de sculpture, qui orne maintenant l’autel de son oratoire et entreprenait la décoration de la chapelle du Saint-Sacrement. Mais sa faiblesse grandissait de jour en jour. Il dut, vers le commencement de juillet, renoncer même au bonheur de célébrer le saint Sacrifice. Sur ces entrefaites, on lui annonça que son condisciple et ami, le Père Deroche, venait de mourir : « Pauvre Marc, s’écria-t-il, je ne pourrai pas dire la messe pour « vous. » Une nouvelle épreuve était encore réservée à ses derniers jours. Le jeune confrère qui l’aidait dans ses multiples labeurs, tomba à son tour très grave­ment malade. De sa chaise, où le manque de forces le tenait cons­tamment cloué, le Père Schotter ne cessait d’exhorter celui dont les souffrances semblaient lui faire oublier les siennes propres, et il s’échappait alors de son cœur des paroles pleines de la plus ardente charité. Ne se faisant plus aucune illusion sur lui-même, il avait exprimé plusieurs fois la volonté formelle de mourir au milieu de son troupeau. Par une héroïque condescendance, il ne recula point devant les fatigues d’un nouveau voyage à Tchong-kin, dès qu’il fut question de les partager avec son jeune vicaire dont la santé exigeait impérieusement un changement de climat. Deux nattes furent instal­lées sur une toute petite barque ; les deux missionnaires s’y étendi­rent, et l’on partit. Tant d’épreuves n’avaient pu abattre le courage du cher Père Schotter, ni venir à bout de son intarissable bonne humeur. On entra à la tombée du jour sur le territoire du Père Chambo­dut : « Saluons, dit-il, le roi de ces contrées. » Quelques minutes après, la crise finale commençait. Au passage d’un torrent fameux, la barque avait failli se briser. Aussitôt le danger passé, notre cher malade qui avait eu sa part de l’émotion commune, appela son ministre. Le ton de sa voix trahissait une certaine surexcitation. Son compagnon se lève et lui saisit la main ; elle est brûlante et le pouls très saccadé : « Père, lui dit-il, il est bien possible que Dieu vous demande « cette fois le sacrifice de votre vie. Préparez-vous à la confession. » Au mot de confession, il se soulève à son tour et fait effort pour se maintenir à genoux. Il a reçu avec un grand esprit de foi et en pleine connaissance les derniers sacrements. « Prenez les saintes Huiles, elles me « serviront peut-être. » Telle avait été son unique préoccupation, au moment du départ ; ses pressentiments ne l’avaient point trompé. À la nuit, la barque atteignit l’important forum de San-houi ; on jeta les amarres sur la rive opposée pour éviter le tumulte du port ; et c’est vers une heure, après une douce agonie, que l’âme de notre regretté confrère s’est envolée vers les rivages plus hospitaliers du Paradis pour lequel il avait tant travaillé et tant souffert.

    « Sa dépouille mortelle, revêtue des ornements sacerdotaux, a été transportée, le lendemain, à Hiang-pao-lang , au milieu du respect des païens et du pieux empressement des fidèles. Elle repose à quel­ques pas de l’oratoire du Père Magnac.

    « Defunctus adhuc loquitur. »

     

     

     

    • Numéro : 1275
    • Pays : Chine
    • Année : 1875