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Alphonse SCHOTTER (1850-1902)

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    Alphonse Schotter naquit à Fessenheim (Alsace), le 3 février 1850, d’une famille de cultivateurs. Un frère et une sœur, encore vivants, l’avaient précédé au foyer de la famille. Une autre sœur et deux frères naquirent après lui. L’aîné de ces derniers est mort, il y a dix ans, curé de Sin-tin-fou au Sutchuen oriental, et c’est le second qui écrit ces lignes.

     

    Alphonse racontait parfois que, vers l’âge de sept ans, on le réveilla pendant la nuit et qu’on le fit dormir chez des voisins. Fort intrigué, il obéit, mais sans comprendre le moins du monde pour que puissant motif on pouvait bien ainsi interrompre son sommeil. Le lendemain matin, à son retour, il trouva un petit frère qui, pendant son absence, avait pris place au foyer : il n’hésita pas à lui donner aussitôt une place dans son cœur. Quand, plus tard, ce petit frère viendra le rejoindre au Kouy-tchéou, il ne saura comment remercier Notre-Dame-de-Liesse, patronne de la mission, qui avait exaucé sa prière. Et quelques heures avant sa mort, il dira à ce même frère, après avoir reçu de ses mains l’extrême-onction : " Notre affection durera après la mort ; restons unis dans le Sacre-Cœur de Jésus."

    Enfant, Alphonse ne voulait point qu’on le laissa seul : toute la famille était fatiguée par ses cris et ses pleurs dès qu’on ne s’occupait pas de lui. Notre bonne mère qui, comme dit l’Ecriture « ne mangeait pas son pain, oisive » en souffrait beaucoup. Une voisine à qui elle s’en plaignait lui dit : "Le remède est facile, fais-lui boire le matin une décoction de têtes de pavot ; il dormira, tu pourras ainsi t’absenter et aller aux champs. " Le lendemain, l’essai de la tisane réussit au-delà de toute attente. Alphonse resta bien tranquille ; il s’endormit et quand, le soir, notre mère revint au logis, elle le trouva dormant encore. Elle veut le réveiller, mais n’y réussit point ; Alphonse dort toujours. Enfin, après deux heures d’anxiété mortelle, elle parvint à le tirer de ce sommeil léthargique.

    Elle le laissa après pleurer tout à son aise et ne recourut plus à ce remède qui devenait facilement un poison. Alphonse, au Kouy-tchéou, emploiera ses loisirs à composer sur ce narcotique, dont il faillit devenir victime, un volume de 600 pages intitulé : « Dissertatio de Opio ».

    Cependant mon frère grandissait, mais ne prenait pas de force ; il restait frêle, faible et maladif. Nouveau chagrin pour notre mère. Cette fois, elle s’adressa à un meilleur médecin et se rendit avec son enfant à la fontaine de Sainte-Odalric, à 2 lieues de Fessenheim. Ce grand solitaire avait sanctifié ces eaux glaciales par ses mortifications. Alphonse fut plongé trois fois dans l’eau et ne tarda pas à éprouver sa vertu miraculeuse. En effet, dans le trajet de retour on disait déjà à notre mère : « À quoi bon conduire à la Fontaine un enfant aussi bien portant ? » Il devint bientôt fort et robuste, ce qui devait lui permettre de supporter plus tard les fatigues de la vie apostolique.

    Son esprit aussi se développait rapidement.

    Le vieux curé du village avait une recette peu vulgaire pour rendre attentifs à ses instructions enfants et parents : chaque dimanche, il demandait qu’on lui apportât par écrit le résumé de son sermon. La copie d’Alphonse lui mérita souvent des éloges auxquels toute la famille avait droit.

    La première communion faite, Alphonse passa deux ans chez les Frères de la Doctrine chrétienne. Il garda toute sa vie un souvenir reconnaissant des bons Frères, car c’est chez eux qu’il prit le goût de la dévotion. « Il venait souvent, me dit un jour un Frère, s’agenouiller devant la statue de la bonne Vierge du corridor, mais s’échappait toujours prestement à mon approche. »

    Au petit séminaire, il passait pour un élève travailleur ; aussi se maintint-il aux premières places. Pendant l’année de philosophie , il subit avec succès l’épreuve du baccalauréat. Son professeur l’appela « le zouave de la classe ». c’est qu’on était au lendemain de la déclaration de guerre, en 1870. Professeur et élèves ne pouvaient rester indifférents, à une lieue de la frontière , aux évènements politiques et militaires. Alphonse renonça pour son compte à ses livres de prix, au profit des blessés. Il fit plus et s’engagea comme infirmier volontaire  pour toute la durée de la guerre ;

    Au grand séminaire, il ne voulut négliger aucune branche de la science sacrée, pas même la musique et le plain-chant, deux branches pour lesquelles la nature l'avait si peu avantagé.

    En dehors des cours ordinaires, le supérieur permettait aux élèves qui avaient le plus de facilité, de discuter en réunion privée certaines questions connexes à la théologie et présentant un intérêt plus spécial, à cause des vives discussions dont elles étaient l’objet à cette époque. Il allait ainsi au-devant du reproche, souvent répété, que l’étude de la théologie au séminaire ne préparait pas suffisamment à la vie pratique.

    Dans une de ces réunions Alphonse eut à soutenir la thèse « que les données de la science ne peuvent  contredire la conclusion de la théologie catholique ». Il affirma , en particulier , « que les découvertes des sciences géologiques ne fournissent pas d’argument suffisant pour abandonner en cosmogonie l’opinion traditionnelle ». c’est ainsi qu’il prit goût à l’étude de cette question, la fameuse question des six jours, si bien connue de tous les confrères du Kouy-tchéou ! Il s’y livra même avec un peu de passion. Je dirai néanmoins, à sa décharge, que son penchant pour cette étude, s’il était un peu excessif, ne lui fit jamais négliger aucun de ses devoirs.

    Une autre passion, plus noble celle-là, fit heureusement contrepoids à sa passion pour l’étude des livres : c’est le zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Dès le grand séminaire, il avait entendu clairement l’appel du bon Dieu à la vie apostolique. En famille, on lisait les « Annales de la Propagation de la Foi ». Notre bonne mère ne craignait pas de dire que « c’est une bonne chose de convertir les nègres païens en Chine ». Tout cela préparait le terrain à la vocation. Alphonse croyait être redevable de cette grâce à nos grands-parents qui ont caché et sauvé des prêtres pendant la Révolution.

    Dans cet attrait pour la vie apostolique, il y avait chez lui rien à attribuer à une imagination enthousiaste . « Une profonde et lointaine tristesse envahit mon âme, à la pensée qu’il faudra aller vivre au milieu de peuples inconnus, » écrivait-il à la fin du grand séminaire.

    Alphonse fut ordonné sous-diacre le 21 décembre 1872, et diacre l’année suivante, le 7 juin.

    Cette même année, il s’enrôla dans les tiers-ordre de Saint-François sous le nom de Marie-Joseph du Crucifix. Peu avant sa mort, il me demanda de lui mettre le saint habit.

    En octobre 1874, il se rendit à Paris où, l’année suivante, 22 mai 1875, il fut ordonné prêtre. Vers la fin de cette même année, il, s’embarqua pour la mission du Kouy-tchéou .

    Son compagnon de route était M. Aubry, docteur en théologie, qui devait être son prédécesseur au poste de Hin-y-fou, dans le Kouy-tchéoi méridional. Plus tard, comme vicaire au Pé-tang, Alphonse aidera à administrer cette grande paroisse. Il fut même, pendant quelques mois, supérieur du grand séminaire de la mission. Comme souvenir de son passage à Lou-tchong-kouan, il laissa les minuscules chapelles bâties sur les pics qui environnent le séminaire : chapelles de saint Joseph, de sainte Anne, des douze apôtres ; une crois à saint Michel, une autre à saint Thomas et une troisième à sainte Odile ; enfin, un chemin de croix sur le sentier qui monte à Notre-Dame de Liesse . Le petit nombre des élèves ne suffisait pas à absorber son activité « et , disait-il un jour, ces constructions eurent au moins l’utilité de me tenir occupé ».

    Il devait bientôt trouver un champ assez vaste pour son zèle : Mgr Lyons l’envoya en 1882, au poste de Hin-y-fou, laissé vide par la mort de M.Aubry. Il allait se donner corps et âme à l’évangélisation de la race y-jen.

    S’il n’est pas vrai, comme on  l’a écrit avec un peu d’exagération, que cette race y-jen forme les trois quarts de la population du Kouy-tchéou, on peut affirmer que, dans la région de Hin-y-fou, elle compte pour les neuf dixièmes.

    Les travaux des confrères, auprès de ces tribus préchinoises, ont partout donné des résultats consolants. Un Bienheureux et deux Vénérables de notre mission sont de race y-jen .

    Plus d’une vingtaine de villages avaient demandé à M.Aubry de les recevoir comme catéchumènes. Le missionnaire alla les visiter, mais, ne pouvant se faire comprendre en parlant chinois, il disait en son langage pittoresque : « Ma mule, portant mon bonnet rouge, ferait autant que moi ».

    Alphonse, dès son arrivée à Hin-y-fou , se rendit compte de la difficulté : « Fides et auditu ; qui veut la fin doit vouloir les moyens. L’étude de la langue y-jen s’impose, si je veux instruire ces braves gens. » Là-dessus, sa résolution prise, et il ne reculera pas devant une étude sérieuse de la langue indigène . Mais ce n’était point chose facile. Quoique cette langue se rapproche beaucoup de celle qu’on parle au Siam, au Cambodge et dans les pays adjacents, aucun livre ne pouvait être utile à mon frère pour cette étude et il en était réduit à s’adresser à ses néophytes.

    J’ajouterai qu’à à autre point de vue, cette détermination n’était pas sans mérite. Tout homme, sans en excepter le missionnaire, subit plus ou moins l’influence des idées ambiantes et des préjugés de ceux qui l’entourent : notre milieu, c’est le milieu chinois ; or, pour tout bon Chinois, ces races non chinoises ne sont dignes que du plus profond mépris. Quelle estime avoir de barbares qui n’ont pas même un homme pour premier père ! Mong-tsé, qu’on est convenu d’appeler philosophe, dans un livre classique, va jusqu’à comparer leur langage au jappement d’un chien sauvage et au cri rauque de l’hyène des bois. Aussi ne verra-t-on jamais un Chinois se ravaler à parler la langue barbare, dont un  abîme de mépris le sépare.

    Alphonse ne tint aucun compte de ces sots préjugés que partageait son personnel chinois ; il n’ignorait pas cependant que quelques-uns de ses catéchistes, braves gens du reste, lui donnaient le sobriquet de « miao-teou (chef des barbares) ».

    Les pauvres Y-jen le dédommagèrent amplement de ce mépris du chinois. Le voyant parler leur langue, ils le tenaient pour l’un des leurs : un non-Chinois. Sa connaissance de leur langue ouvrait tous les cœurs à la religion. Des députations de villages se jetaient à ses pieds en disant : «  Sois notre ciel, sois notre terre, sois notre père et notre mère. » Ils l’appelaient souvent « Génie immortel ». Quand, pour la première fois, il entra dans le pays Ouang-mon, ils vinrent le chercher en grande pompe : « Les dieux sont descendus à nous », disaient-ils.

    Cependant mon frère ne se faisait pas d’illusion sur les mobiles peu surnaturels qui poussaient ces païens vers la religion. Il écrivait un jour : «  Le mal du Y-jen est double : le Chinois et le diable ; c’est pour se délivrer de ces deux maux qu’il se fait chrétien. »

    En effet, le premier mal du pauvre indigène, c’est bien le Chinois oppresseur, le prétorien qui gruge ses sapèques, le seigneur féodal qui prend son coton, ses enfants, sa liberté. En attendant de la religion du missionnaire un soulagement à ce premier mal, il ne se trompe pas absolument, car la religion est la justice ; elle proclame l’égalité de tous les hommes. Le scribe païen d’un mandarin chrétien à Tse-hen, exhortant un jour plusieurs villages à se convertir, leur disait : «  Faites-vous chrétiens ; vous serez grugés quand même, c’est vrai, mais vous le serez un peu moins ; les abus seront un peu moins criants. »

    Sans sortir de son rôle, le missionnaire remédie à bien des maux en prêchant la religion. En voici un exemple pour le pays de Che-ten, où Alphonse arriva il y a à peine six ans.

    Un Chinois s’était fixé dans le pays comme maître d’hôtel. Pendant quarante ans, il se livra à une usure effrénée. Il possède maintenant une jolie fortune, car il ne prêtait qu’à 40 ou 50 pour 100. Or, depuis l’arrivée du missionnaire, il ne dépasse plus le taux toléré en ces pays. Ce ne sont pas les instructions sur le septième commandement, mais c’est la crainte d’être accusé en haut lieu qui le fit baisser le taux de son intérêt. Les seigneurs féodaux eux-mêmes, à l’égard de leurs serfs devenus chrétiens, sont moins exigeants, moins tyranniques, et n’osent plus défendre l’étude des livres aux enfants y-jen qui apprennent à prier dans nos écoles.

    Le diable est considéré par le Y-jen comme l’auteur des plus grands maux : c’est lui qui envoie les maladies à ses enfants, la sécheresse à ses champs, la peste à ses buffles : voilà donc l’autre mal dont le missionnaire doit le garantir. Or, c’est pour détruire le règne du démon que le missionnaire vient en ces régions païennes. Alphonse, en arrivant dans une nouvelle chrétienté, aspergeait les maisons d’eau bénite, ensuite il renversait la pagode. Il se montrait impitoyable pour arracher tous les signes superstitieux, vrais sacramentaux du démon, auxquels les néophytes, encore peu éclairés, n’oseraient toucher.

    Un jour, au village de Ouy-hiong, entrainé par l’ardeur de son zèle, il était occupé à arracher ces objets superstitieux d’un arbre qui appartenait à une famille païenne, soumise encore au démon, lorsque soudain il éprouva l’action du diable, qui allait le jeter à terre, le renverser violemment : une invocation de cœur à l’Immaculée Conception le préserva de cette humiliation devant tout le village. « Coup de sang, de vertige peut-être », lui disait un confrère qui faisait l’incrédule. « Oh non ! ce n’était pas cela, » repondit-il simplement.

    Dans une autre occasion, il avait aussi éprouvé cette opposition du démon. « Ce n’est pas ce qu’on éprouve dans un moment de vertige, disait-il après, c’est comme un poids énorme qui écrase tout votre être, jusqu’au plus intime, une action supérieure aux forces de l’homme : une prière en délivre. »

    Ces pauvres indigènes, chrétiens d’un jour, ont une confiance illimitée dans l’eau bénite, dans le signe de croix tracé sur leurs enfants par le missionnaire. Aussi les lui amènent-ils tous, même les aveugles, les sourds et autres incurables, le priant d’imposer la main et d’asperger « d’eau médicinale ».

     

    Tout n’est pas de détruire le règne du démon, il faut établir celui du bon Dieu. Un missionnaire demandait un jour à Alphonse quel moyen employer pour agir efficacement sur ces races indigènes : « La seule recette que je connaisse, répondit-il, c’est le catéchisme fait en leur langue. Le catéchisme fait en indigène, quelques instructions auxquelles le village assiste, cela opère une vraie transformation dans ces âmes païennes. L’effet d’un catéchisme est pour moi visible et palpable. »

    Poussé par cette conviction, il compose un catéchisme en langue y-jen. L’entreprise ne manquait pas de difficultés, la langue de ces indigènes étant si pauvre pour exprimer les idées spirituelles. C’est le plus utile de ses écrits ; aussi les jeunes confrères ne manquèrent-ils pas d’en tirer copie. On peut trouver à redire à toutes ces longues interrogations , mais une preuve que les néophytes prenaient goût à ces interminables séances, c’est qu’ils répondaient en chœur, c’est qu’ils aimaient à répéter les phrases du catéchisme en cherchant à imiter le ton de voix et la prononciation du missionnaire.

    Outre ces catéchismes publics du matin au soir, il y avait les exhortations particulières. Alphonse s’était fait une loi de visiter chaque famille dans tous les villages qu’il évangélisait.

    Dans un village comme Hy-nien qui compte 98 familles et où il fut pris par la maladie, cela faisait 98 instructions différentes.

    Tout en attachant tant d’importance à l’instruction des catéchumènes et à l’enseignement de la doctrine chrétienne, mon frère était convaincu que, dans une œuvre surnaturelle comme le salut des âmes, le travail humain seul ne peur suffire, mais qu’il doit être fécondé par la grâce du bon Dieu. Son journal ne laisse pas de doute là-dessus. Peu après son arrivée à Hin-y-fou, il prit la résolution de faire par jour deux chemins de croix : « Cela m’obtiendra des conversions , disait-il, et fera ma consolation .- Je ne puis méditer, lui disait quelqu’un . Voici, lui répondit-il, le moyen que j’emploie, quand je me trouve en cet état de sécheresse ; je fais trois chemins de croix à la suite l’un de l’autre ; ce moyen me réussit toujours. »

    À la prière, il joignait la mortification. Ses travaux incessants, ses prédications continuelles, une nourriture insuffisante, ses habits souvent trempés, moins par le mauvais temps que par le sueur dans un pays où règne une chaleur tropicale, des fatigues inouïes supportées d’un bout de l’année à l’autre à courir soit à pied, avec ses lourdes bottes ferrées qui le fatiguaient tant, soit sur sa vieille mule, par des sentiers presque impraticables, tout  cela aurait pu tenir lieu de haire et de cilice. Il ne fut pas toujours de cet avis, mais il gardait ou du moins cherchait à garder sur ce point le secret le plus strict, qui n’est connu que de Dieu seul .

    N’ayant pas sous la main les cahiers où mon frère inscrivit, un à un , près de 40,000 noms de néophytes, répartis dans 800 villages, je n’ajoute que quelques mots pour terminer.

    On avait successivement divisé en plusieurs districts les pays évangélisés d’abord par Alphonse tout seul. Malgré cette précaution , j’ai compté encore 282 villages confiés à ses soins. On lui reprochait souvent de trop étendre le champ de ses travaux et spécialement d’admettre trop facilement de nouveaux villages à l’adoration avant d’avoir formé suffisamment d’anciens. « Mais ils viennent d’eux-mêmes, disait-il ; du reste, rien qu’en baptisant les malades et les enfants moribonds, on sauvera bien des âmes. »

     

     

     

    • Numéro : 1264
    • Pays : Chine
    • Année : 1875