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Etienne SCHMITT (1867-1944)

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    Le 1er février 1944, dans la solitude recueillie de sa chambre et probablement à l’heure même où habituellement il montait au saint autel s’éteignait discrètement M. Etienne Jacques Schmitt.

     

    Par une disposition de la Providence, les circonstances qui ont accompagné son départ de ce monde ne sont pas sans quelque analogie avec celles qui ont marqué son entrée dans la vie, à savoir : la solitude, l’abandon, dirait-on, de la part des hommes. En rendant son âme de prêtre ardent, ce vénéré confrère aura su du moins goûter cette consolation de pouvoir tenir jusqu’au bout fidèle compagnie au Prêtre par excellence Jésus, qui, lui entre tous, connut la solitude, l’abandon.

     

    C’est le 6 février 1867 que le futur missionnaire des Indes naquit à Hargarten-aux-Mines, au diocèse de Metz. Sa naissance fut accompagnée d’un grand deuil : la mort de sa mère ; au surplus aucun cercle de frères ou de sœurs pour l’accueillir ici-bas. Mais il restait à l’orphelin son digne père, M. Jacques Schmitt, maître de forges, homme de foi robuste sans doute, comme on l’était généralement et l’est encore assez souvent au pays mosellan. À défaut de confidences et de renseignements précis sur les primes années de l’enfant marqué de bonne heure par le sceau de l’appel divin, on peut croire, du moins que son père eut le rôle capital dans le travail de sa formation et que le futur missionnaire lui dut beaucoup de la robustesse assez tranchée de son caractère net, tout comme de sa générosité tout apostolique.

     

    C’est au petit séminaire de Montigny-les-Metz que M. Jacques Schmitt faisant à Dieu généreusement le sacrifice de son unique enfant, consolation humaine de son veuvage, consentit à placer le jeune Etienne en vue de ses études secondaires et de sa préparation au sacerdoce. Les vocations ecclésiastiques n’ont du reste jamais manqué dans ce diocèse de Metz si souvent visité par les grandes épreuves de tout genre. Le 2 août 1887, le cycle des études terminé, M. Guepratte, supérieur, et ses huit conseillers décernaient au futur grand séminariste les éloges les plus mérités sur toutes les matières de l’examen.

     

    Le jeune clerc lorrain fut dirigé peu de temps après par la Providence sur le séminaire d’Issy-les-Moulineaux, où il devait s’imprégner pour toute sa vie de l’esprit de Saint-Sulpice et de ses habitudes faites de haute dignité sacerdotale et d’esprit d’oraison. À Saint-Sulpice même, il reçut la première tonsure, le 15 juin 1899. Quelques semaines plus tard, c’est de son pays natal, Hargarten-aux-Mines, que le jeune séminariste adressait sa demande d’admission au Vénéré Supérieur des Missions-Étrangères, M. Delpech.

     

    Le Supérieur du grand séminaire de Metz, M. Vassoult, le 12 septembre, présenta son nouvel élève en écrivant à M. Delpech : « C’est une âme généreuse. Je crois sa vocation véritable et je m’assure que vous le recevrez avec bonté. » M. E. Thiel, directeur au grand séminaire, ajoutait : « Excellent enfant, plein d’ardeur et de générosité qu’il recommande tout spécialement. » D’Issy, le 18 juillet, M. Montagny écrit : « M. Schmitt a été un de nos meilleurs séminaristes pendant l’année qu’il vient de passer à Issy. La piété, le caractère, la conduite, l’intelligence, tout en ce cher enfant- est digne d’éloges. Il sera un excellent aspirant et un bon missionnaire. » Dans une nouvelle lettre du 23 août, M. Schmitt annonce son entrée au séminaire pour le 13 septembre. Pas d’enthousiasme, sa vocation tient uniquement dans une décision de sa volonté docile à l’appel d’en-haut : « Je reste dur et froid comme un morceau de glace. Puisse le Bon Dieu changer ces sentiments et faire de moi un missionnaire embrasé du feu divin et de la soif des âmes. Ah oui, puissé-je être un véritable apôtre et me montrer digne de ceux qui m’ont montré le chemin. »

     

    Entré aux Missions-Étrangères le 13 septembre 1889, il devait y passer trois ans. La charge d’infirmier lui sera dévolue en son temps et il l’exercera avec la conscience exacte et la générosité qui lui seront toujours chères. Le 28 septembre 1890, il recevait les ordres mineurs ; le 27 septembre 1891, le sous-diaconat ; le 12 mars 1892 le diaconat ; le 3 juillet de la même année la prêtrise et enfin le soir de ce même jour sa destination pour la Mission du Mysore aux Indes, alors administrée par Mgr Kleiner du diocèse de Metz. Le 14 septembre, c’était le départ, puis bientôt l’envol de Marseille vers la terre d’élection. « L’homme propose, mais Dieu dispose », le jeune partant était destiné à passer sa vie dans l’enseignement et la direction, Mgr Kleiner dut remarquer ses aptitudes au labeur intellectuel, puisqu’il le nomma professeur au Collège St-Joseph à Bangalore. Il comprit très vite la nécessité pour les missionnaires catholiques d’avoir de grands collèges et se prépara par une étude incessante à enseigner les sciences exigées par les programmes universitaires. Il devait succéder à M. Vissac comme Principal du Collège. Entre temps une Société de Frères était amorcée, destinée également à l’enseignement, européenne au moins à l’origine et dans ses cadres, elle était appelée à s’agréger des éléments indigènes et à préparer ainsi la pénétration des masses païennes.

     

    Au fur et à mesure des ressources en hommes et en argent, des constructions nouvelles, puis une section exclusivement réservée aux Indiens, pourront être envisagées et réalisées. En attendant le crédit de l’Institution s’affermit pendant que le nombre des élèves s’accroît régulièrement, et en 1913 , grâce à l’habile direction de M. Froger, est coté comme la maison d’éducation la plus importante de toute la présidence de Madras, et l’emporte de beaucoup sur les trois grandes écoles protestantes de la ville, non seulement aux examens, mais aussi dans les concours de sport. La section indigène compte à elle seule 646 élèves, dont 488 sont païens où musulmans, alors que la section européenne a 395 élèves, dont 213 internes.

     

    C’est dans ce milieu de l’enseignement secondaire que M. Schmitt eut à mettre en valeur et ses aptitudes et tout l’acquit de son savoir. Sa vie alors, comme toute vie professorale, se déroulera dans l’accomplissement sans relief extérieur de la tâche quotidienne. Pour un temps cependant, il devra remplacer M. Froger, comme Supérieur de l’Etablissement. Ceci fait, il semblait que rentré dans le rang, il n’eût plus de longtemps à penser qu’à son perfectionnement professionnel et à son assimilation toujours plus large et plus féconde de la culture si complexe de l’âme indienne, afin de pouvoir même y insérer le ferment divin de l’Evangile.

     

    Mais vint la guerre de 1914-1918, avec la suite de perturbations qu’elle devait déchaîner dans tous les domaines... En 1915, M. Schmitt, originaire d’Alsace-Lorraine, était obligé de se réfugier à Pondichéry, territoire français, et dut bientôt quitter sa Mission et rentrer en Europe.

     

    Ce tournant brusque dans sa vie missionnaire coûta beaucoup à l’âme ardente du professeur épris du plus bel idéal ; il n’y avait qu’à s’incliner devant les dispositions de la Providence et à s’adapter de nouveau aux circonstances. En France, où il rentrait libre de toute obligation militaire et de par son âge et de par sa situation, M. Schmitt trouva un emploi de ses moyens à l’Ecole Fénelon à Paris, ce qui lui permit de garder le contact avec le centre de la Société des Missions-Étrangères.

     

    La guerre terminée, le Séminaire des Missions-Étrangères à Paris, puis à Bièvres, put reprendre sa vie normale interrompue pendant toute la durée des hostilités : dans l’intervalle la mort avait fait des vides ; en 1921, M. Schmitt fut nommé Directeur au séminaire de la Rue du Bac, et il devait le rester jusqu’en 1936, comme professeur d’Ecriture sainte ; il fera aussi pendant quelque temps le cours d’histoire, et après 1930, il sera chargé de donner une fois par semaine un cours d’anglais pratique et non pas de la savante linguistique. Ce ne fut sans doute pas une tentative inutile, il fallait commencer et faire une première expérience. Si ce ne fut point le succès légitimement désiré, c’est-à-dire complet, le mérite du professeur fut certainement d’obtenir et de souligner aussi devant de futurs missionnaires l’obligation de ne négliger aucun moyen de prendre contact avec les âmes, avec l’âme des peuples et de ne sous-estimer aucune culture, et aussi la haute convenance qu’il y a par contre à ouvrir sur tous les horizons, de la pensée humaine et de son expression de larges avenues vers l’Evan­gile.

     

    Le rôle qui, à coup sûr, agréa plus à M. Schmitt fut celui de Directeur de conscience à l’égard des aspirants. Jusque vers 1930, il eut de nombreux dirigés, qui lui sont restés très attachés et confiants en son zèle éclairé. Si, conformément à son tempérament, ses directives orales pouvaient paraître parfois trop tranchantes, dans la pratique, les points fixes de la spiritualité étant opiniâtrement défendus et sauvegardés, comme il convient, le Directeur savait se montrer accueillant, largement bon et réconfortant, ayant la plus haute et la plus juste idée de la sainteté du sacerdoce et de l’apostolat ; il fut simplement fidèle à son idéal, à sa règle de vie, à l’enseignement des maîtres de la spiritualité qu’il lisait et relisait. Pour être complet, il faut ajouter qu’il goûtait la vie religieuse et profitait régulièrement des vacances pour faire une retraite à la Trappe. Il veillait surtout à donner l’exemple en tout, son attitude à la chapelle était toute une prédication ; il célébrait les saints mystères avec une grave lenteur ; la veille de sa mort, affaibli sensiblement, il passera encore son après-midi à réciter l’office de saint-Ignace martyr, sans se laisser troubler par aucune visite. Homme d’ordre, il souffrait de tous les désordres ; il avait le culte du beau, de l’idéal. A la belle saison, il aimait cultiver quelques fleurs du jardin devant servir à l’ornementation de la chapelle.

     

    En 1936, M. Schmitt quitta l’enseignement et la direction du séminaire, mais il resta à la maison, rattaché à l’Administration centrale pour tous les services que M. le Supérieur voudrait bien lui confier dans la mesure de ses forces. En marge de sa situation au séminaire, de bonne heure il avait, avec grand dévouement, accepté de prêter ses bons offices soit pour la messe quotidienne, soit pour la direction, à quelques-unes de ces communautés si méritantes qui, dans le grand Paris, contribuent discrètement à entretenir, et à faire rayonner la vive flamme de l’amour de Dieu dans les âmes. Ce fut d’abord chez les Filles de la Charité, où l’on put apprécier l’homme de Dieu et son infatigable ponctualité, mais ce fut surtout au cours Valton à Paris, que le vénéré directeur se dépensa pendant 17 ans. Le jour même de sa mort, Madame la Directrice de l’Etablissement écrivait à M. le Supérieur général de la Société des Missions-Étrangères : « Cette disparition si rapide nous est une grande peine, mais nous sommes persuadées que ce prêtre pieux connaît maintenant à découvert la joie de Dieu ; nous lui gardons une très vive reconnaissance : depuis 1927, il avait assuré au Cours, avec une régularité et un dévouement jamais démentis le service des messes journalières et celui des confessions des élèves, assisté plusieurs malades dans des cas graves. M. Schmitt était estimé de tous.» « Comme confesseur, continuait la digne Directrice dans une autre lettre, ce bon missionnaire fut, en général, très apprécié des élèves, quelques-unes lui demeuraient fidèles après leur sortie, et plusieurs mères s’adressaient à lui régulièrement. Durant les premières années, il lui fut demandé de prêcher aux enfants la retraite de première communion privée ; ce ministère fut bon, mais il ne put être continué à cause de l’accent alsacien du Père, qui empêchait les enfants de bien comprendre. Pourtant des allocutions de circonstances données aux enfants furent appréciées. Sa piété, jamais démentie, nous touchait bien autrement. En toutes occasions, nous avons trouvé en lui le prêtre pieux, surnaturel, tout dévoué aux âmes, détaché des choses mondaines. Sans faire de bruit, il s’était attiré au cours l’estime vraie, le respect, la confiance. Les ecclésiastiques qui eurent à la maison des rapports avec lui, manifestaient les mêmes sentiments. Pour telle jeune fille devenue grande « il était vraiment le prêtre idéal ». « Le bon P. Schmitt », telle était l’appellation courante de plusieurs, aussi il laisse beaucoup de regrets. Il était édifiant en tout ; les personnes de passage en restaient touchées, et nous qui avons eu cette grâce, nous pouvons remercier le bon Dieu. »

     

    À la chapelle même du séminaire, M. Schmitt avait succédé au regretté M. Lefèvre, comme confesseur des fidèles venus du dehors. Là encore, il était empressé à répondre à tout appel. Il contracta ainsi de solides relations spirituelles. Des pénitents de langue allemande lui ont gardé un bien reconnaissant souvenir. Lui-même suivait attentivement à travers la vie, soit séculière, soit religieuse, bien des âmes qu’il avait guidées.

     

    Dans les notes laissées par le regretté disparu, on trouve surtout des instructions, des méditations bien préparées, soigneusement écrites. Dans une ultime méditation, on trouve ces mots : « J’ai continué à me tenir dans la présence de Notre-Seigneur à la chapelle, sans rien dire, comme l’avait enseigné M. Vassoult de sainte mémoire. Ce silence me fait du bien ; je me suis abandonné n’étant pas capable de faire le moindre raisonnement... »

     

    Depuis plusieurs mois, à l’esprit observateur, les forces semblaient trahir progressivement M. Schmitt. Ses réflexes ne jouaient plus avec la même aisance et cela, à l’encontre même de cette apparence de jeunesse qu’il avait si bien su garder. Sa mémoire et sa facilité d’élocution se faisaient rebelles, sa démarche plus lente et pénible. Depuis 4 ans il allait fidèlement, chaque vendredi, tenir le rôle de vicaire de garde à l’église St-François-Xavier, et là encore il passa bien des heures au confessionnal. Le 21 janvier en revenant au séminaire et en traversant la chaussée, il fut renversé par une automobile sans suites fâcheuses immédiates, mais dès lors il alla en déclinant, surtout les derniers jours de janvier. Il fallut consulter le médecin qui constata la congestion des bases pulmonaires ; un gros œdème des jambes, et des absences plus accentuées indiquèrent qu’il fallait recourir à des soins spéciaux. Le 31 janvier il devait être conduit dans un hôpital et mis en observation ; le manque de places disponibles dans les divers hôpitaux religieux fit ajourner son admission. Le 31 janvier, il célébra avec difficulté la sainte messe ; la veille, dimanche, il avait célébré encore au Cours Valton, mais il avait fallu le ramener. On avait espéré que le 1er février il pourrait être hospitalisé, Dieu en avait disposé autrement. Le soir du 31 janvier, il causait encore bien fraternellement, en toute paix et sérénité, avec ses confrères venus le visiter dans sa chambre. Apparemment la nuit fut tranquille, à 5 heures du matin, il n’apparut rien d’anormal. Il convenait de laisser reposer le cher confrère. Vers 6 h., à la reprise de la vie active de la communauté, il fit sans doute effort pour se lever lui-même et ranger, semble-t-il, ses affaires. Il pensait peut-être à sa messe, tant il était ponctuel et habitué par ailleurs au lever matinal. C’est alors que ses forces ont dû le trahir sans qu’on soupçonnât qu’un départ aussi précipité pût se produire. L’infirmier de la communauté vint pour le visiter après la méditation, et eut la douloureuse surprise de constater la mort du fidèle serviteur de Dieu, envolé vers l’éternité à l’heure probable où au Cours Valton la messe se célébrait et où l’on priait pour son rétablissement. La veille même, à l’infirmier qui le pressait de se reposer et de renoncer de célébrer la messe, il avait répondu : « On doit toujours essayer de faire son possible. » C’est ainsi que s’est terminée cette vie toute dévouée à la grande cause de Dieu et des âmes. Dans sa mort, il aura goûté cette grande satisfaction de prendre part à l’abandon éprouvé par Jésus en croix et de lui offrir ce suprême sacrifice. Il est tombé debout, peut-on dire. Il lègue un bel exemple à imiter, mais il lui reste à assister dorénavant les âmes qu’il a laissées dans la grande mêlée d’ici-bas.

     

    L’enterrement du cher défunt eut lieu le jeudi 3 février à la chapelle du séminaire devant toute la Communauté réunie et le corps fut ensuite conduit au cimetière Montparnasse. Le samedi 5 février, en la chapelle du Cours Valton, devant un groupe de 200 élèves environ, une messe de Requiem fut célébrée, dans laquelle toute cette pieuse jeunesse féminine pria de tout cœur et communia aux intentions de l’ancien confesseur et directeur bien regretté. Le mercredi 22 mars, c’était encore la même assistance pieuse, avec autant de communions au cours d’une nouvelle messe, offerte pour le « bon M. Schmitt ».

     

     

    • Numéro : 2015
    • Pays : Inde
    • Année : 1892