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Sébastien SCHMITT (1839-1906)

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    Né à Scheibenhardt, diocèse de Strasbourg (Bas-Rhin), le 19 dé­cembre 1839, d’une famille plus foncièrement chrétienne encore qu’avantagée des biens de ce monde, M. Schmitt puisa, comme à sa source, cette foi inébranlable, dont il remerciera Dieu jusqu’à la fin de sa longue carrière apostolique.

    Il entra laïque au Séminaire de Paris, le 24 septembre 1862, y reçut l’onction sacerdotale trois ans après, le 10 juin 1865, en même temps que sa destination pour la mission de Birmanie.

    La Birmanie ne formait alors qu’un seul vicariat apostolique confié à la Société des Missions-Étrangères, depuis neuf ans seule­ment. C’est dire que le champ de l’apostolat était des plus vastes et les ouvriers en petit nombre. Mais sous la conduite de l’évêque de Ramatha, homme supérieur et expérimenté, l’évangélisation allait prendre un développement jusque-là inconnu. Il fut secondé dans cette œuvre, par le dévouement et l’esprit de sacrifice des ouvriers de la première heure. M. Schmitt fut l’un d’eux.

    D’une taille élancée, de santé robuste, d’une énergie et d’une force à tout braver, le nouveau venu était l’idéal d’un pionnier de l’Évangile. Après un an ou deux passés à Rangoon, en la compagnie de Mgr Bigandet et du futur évêque de Dardanie, Mgr Bourdon, nous le voyons tantôt en barque, comme dans la partie sud du delta de l’Irrawaddy, tantôt à cheval, en charrette, le plus souvent à pied, parcourir les forêts vierges, aujourd’hui magnifiques rizières, en vue d’y dénicher les huttes où les Carians se tenaient comme blottis par crainte des injustices et vexations des Birmans, leurs anciens maîtres. — « Il est plus « facile, écrivait M. Schmitt dans un de ses rapports annuels, de dépister le gibier que de « découvrir une habitation cariane. »

    En octobre 1874, il est à Shaboa, poste de fondation récente que lui lègue le vénérable P. Domingo Tarolly, le dernier des vétérans de la mission italienne. La chapelle y est à reconstruire.

    M. Schmitt n’a pas plus tôt terminé ce travail, qu’il va en faire autant en 1876 à Seitkyi. Cependant les constructions n’absorbaient pas le missionnaire au point de lui faire négliger l’œuvre des conversions. Il compte 25 baptêmes d’adultes, et, ajoute-t-il, « j’ai bon espoir « dans l’avenir. Carians et Birmans semblent de plus en plus vouloir s’approcher de la vérité. » Grâce à sa robuste constitution, M. Schmitt pouvait vivre à la manière cariane et endurer privations et fatigues de tout genre sans en être trop incommodé.

    Une aventure survenue en 1877 faillit lui coûter la vie. Voici comment il l’a racontée lui-même à son évêque : « Un jour qu’après déjeuner, mes gens attendaient la marée dans une des « innombrables criques qui sillonnent le district de Pyapon, l’idée me vint de faire une « reconnaissance au delà de l’épaisse forêt qui borde la rive. Mon homme et moi ramons « pendant deux heures avant d’arriver à l’extrémité du cours d’eau, sans rencontrer âme qui « vive. Nous mettons pied à terre et nous nous enfonçons dans le bois, avec l’espoir de « déboucher bientôt dans une vaste plaine ; nous allions toujours et toujours sans trouver « d’issue. Nous étions égarés et, par surcroît de malheur, voici la marée qui monte, déborde « même au point de nous rendre tout retour impossible vers notre bateau. Ces parages sont « infestés de crocodiles et de tigres. La nuit était venue. Que faire ? Nous avisons chacun un « arbre pour nous mettre au moins à l’abri des bêtes sauvages ; mais quelle nuit ! Ce jour-là « même, en marchant à travers la forêt, il m’était arrivé de casser une branche d’arbre ; une « sorte de résine s’était collée à mon front et la sueur aidant la résine avait pénétré en partie « dans mes yeux d’où des douleurs insupportables. Joignez à tout cela les moustiques et les « moucherons qui abondent dans la jungle et nous dévorent tout vivants. A l’impossibilité de « prendre le moindre repos viennent s’ajouter encore la faim et la soif. Pas une goutte d’eau « douce, depuis que, descendu de nos gîtes, dès l’aube du jour, nous cherchons un débouché. « Or, il est 10 heures ! Pour la faim, nous l’assouvissons à l’aide de crabes, que nous pêchons « et mangeons crus, assaisonnés de feuilles tendres. Les foires reviennent. En avant, à la « recherche de notre bateau. Il est 2 heures de l’après-midi, quand enfin nous l’apercevons. « C’est le salut et il n’était que temps, nous n’en pouvions plus. Je me sens revivre, non pas « tant à l’approche du grand bateau qui stationnait dans la rivière, qu’au plaisir d’entendre « mes gens prier Dieu pour mon heureux retour. A ma vue, ils pleurent de joie et vite ils me « ramènent à la mission. C’est alors que je tombai malade. »

    Depuis lors aussi, la constitution robuste de notre confrère se res­sentit de l’épreuve par trop forte à laquelle elle venait d’être soumise, au point que M. Schmitt dut, sur l’ordre du médecin, faire un voyage dans l’Inde. Il y passa un temps assez long pour apprendre la langue tamoule, et se rendre utile au confrère qui lui donnait l’hospitalité. M. Schmitt, d’ailleurs, avait une grande facilité pour apprendre et parler toutes sortes de langues. Sans compter le birman qu’il connais­sait à fond et prononçait comme un Birman, il pouvait converser couramment en anglais, en tamnoul, et en nos deux dialectes carians.

    De retour et assez bien portant, notre confrère reprit l’administration de son district et, comme par le passé, réussit à glaner chaque année de modestes mais précieuses gerbes de 25 à 30 conversions. Il fonde alors une nouvelle chrétienté à Cambay, y ouvre une école et y reste jusqu’au moment de son transfert à Mergui. M. Perret lui succéda dans le poste de Cambay. Hélas ! il devait le suivre également dans la tombe. Voici le tableau statistique dressé par le nouveau titulaire :

    Il y a dans le district de Cambay 4 chapelles, dont 3 en excellent état : 1º Bambouégon « dont tout le village est chrétien ;  2º  Madaïne qui compte plusieurs familles catholiques ; 3º « Ayodaung avec une vingtaine de chrétiens et beaucoup d’espoir de voir ce nombre « augmenter ;  4º Seitkyi avec une population catholique d’un peu plus de 40. Il faut y ajouter « encore Shaboa, la première chrétienté dans ces parages, 35 âmes, et Cambay, poste « nouvellement fondé et résidence actuelle du missionnaire. »

    Le poste de Mergui, à l’extrémité du vicariat, s’étant trouvé vacant par la mort de M. Cherbonnier, dans les premiers mois de 1886, M. Schmitt y fut envoyé au mois d’août de la même année.

    — « Adieu désormais aux courses apostoliques, aux aventures d’antan. Il me faut, écrit-il, « mener ici la vie régulière d’un curé. Tous les jours j’ai une classe de chant pour les garçons, « les jeudi et dimanche une heure de catéchisme. »

    C’est que Mergui était alors à son apogée. Outre les descendants de Portugais établis dans cet ancien comptoir, une centaine et plus de Manillois y étaient accourus pour la pêche des perles.

    Foncièrement catholiques quant à la croyance, ils ne l’étaient guère en fait de moralité. L’ivrognerie et la débauche battaient leur plein parmi cette population de jeunes émigrés. L’économie leur était inconnue ; ils ne pensaient qu’à jouir, à proportion des profits, considérables parfois, que leur rapportait la pêche des perles. On voit d’ici tout ce qu’il fallait d’énergie au missionnaire pour maintenir l’ordre dans un semblable milieu.

    Sur ces entrefaites, notre confrère tomba de nouveau malade et cette fois, un retour en Europe s’imposait. Il partit donc, mais pour ne revenir qu’à moitié guéri. Aussi bien, lors dun pèlerinage qu’il fit au sanctuaire de Lourdes, il ne voulut pas demander à Marie une « guérison complète, mais bien de lui rendre la maladie supportable ». Sa prière devait être pleinement exaucée. — « Il me semble, écrit-il après son retour à Mergui, qu’on a beau « réparer un vieux bateau, c’est beaucoup de peine pour pas grand’chose. A force de « réparations, il pourra sans doute servir encore, mais n’empêche que ce sera toujours un « vieux bateau. — Nos chrétiens mêlés de Mergui n’au­ront jamais l’énergie des races « primitives. Je me sens trop faible pour me jeter dans la mêlée. De même pour le poste carian « de Kodé ; je ne puis plus servir que comme une sentinelle. » — Force fut à M. Schmitt de renoncer même à cette modeste condition ; il se retira dans son ancienne résidence de Cambay, qu’il changera bientôt pour une autre nouvellement construite à Twanté, chef-lieu de canton à 20 milles sud de Rangoon. Les facilités de communication par bateau à vapeur lui permettaient de venir souvent à la capitale et de se distraire en compagnie des confrères, qu’il savait intéresser et égayer par ses histoires et aventures du vieux temps.

    Cependant les forces déclinaient à vue d’œil chez M. Schmitt. Ses fa­cultés mentales, la mémoire en particulier, s’en ressentaient. Lui-même le comprit et voulut mettre ordre à ses affaires. Il commença par une retraite de huit jours, durant laquelle il voulut faire une confession gé­nérale de toute sa vie ; après quoi, dit-il, « à la volonté du bon Dieu, je suis prêt. » Quelques mois ne s’étaient pas écoulés, que, la faiblesse augmentant toujours, notre confrère dut s’aliter pour ne plus se relever. C’était le 2 février 1904. Le médecin, appelé ce jour-là, constata que le cerveau était atteint, bien qu’aucun organe ne fût malade. Il ne nous laissait point d’espoir de guérison. Ce n’était qu’une affaire de temps plus ou moins long, mais probablement assez long, étant donnée, disait-il, la force nerveuse et l’endurance du malade. En effet, notre pauvre confrère allait passer près de deux ans dans cet état de demi-paralysie physique et mentale, jusqu’à ce que, complètement usé, il s’éteignit doucement et sans secousse le 4 novembre 1906. Pendant tout ce temps et jusqu’à la dernière minute M. Schmitt ne perdit jamais la raison. Il semblait sommeiller et comme plongé dans une sorte de coma. Rien de plus facile que de le réveiller, de lui causer même pendant quelques minutes. Il saluait et répondait assez bien aux questions qui lui étaient faites, mais seulement durant un court intervalle ; après quoi il retombait dans le coma, il put donc toujours se confesser et com­munier plusieurs fois par mois. D’une patience et d’une résignation exemplaires, il se laissait soigner comme un enfant.

    Tout faible qu’était le malade, rien ne faisait prévoir sa fin prochaine, quand, le 3 novembre au soir, alors qu’il était comme à l’ordinaire sur la chaise longue, ses traits prirent tout à coup une teinte livide, en même temps que la respiration devint plus difficile. Sans plus tarder, son confesseur lui proposa les derniers sacrements qu’il reçut en pleine connaissance, ayant encore la force de remercier les confrères présents et de se recommander à leurs prières. La nuit qui suivit fut pénible, mais non alarmante. C’était le mieux de la mort. A peine son confes­seur avait-il fini sa messe, que, le dimanche 4 novembre, à 8 heures, il était appelé en toute hâte à son chevet. La fin approchait. Il n’eut que le temps de lui renouveler l’absolution in articulo mortis. Le corps revêtu des ornements sacerdotaux resta exposé dans le salon de l’Évêché, toute la journée du dimanche, jusqu’au lendemain matin. Les funérailles, présidées par Mgr Cardot, furent des plus solennelles. La dépouille mortelle de notre vénéré confrère repose dans la cha­pelle du cimetière qui est comme le caveau commun des mission­naires de Birmanie méridionale. — « In morte quoque non sunt separati. »

     

     

     

     

     

    • Numéro : 879
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1865