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François SCHMITT (1839-1904)

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    M. Schmitt nous a quittés pour un monde meilleur. Il était le doyen de toute la mission. On peut dire qu’il a été regretté, non seulement de ses confrères, mais de toute la colonie européenne de Siam. Voici d’ailleurs ce que disait du cher défunt un journal de Bangkok, le Free Press, au lendemain de sa mort :

    « Le P. Schmitt était un des membres les plus distingués de la mis­sion catholique de Siam, « et sa mort couronne une longue carrière consacrée à la cause de la religion et de l’éducation « chrétienne dans le pays. Il sera sincèrement regretté de ceux qui le connurent. Son port « majestueux, sa physionomie vive et spirituelle, des manières polies et affables, choses qui « tendent à disparaître de nos jours, le faisaient remarquer partout où il se présentait. Le « charme qui émanait de sa personne, sa douceur persuasive à l’égard de ceux qui avaient le « bonheur d’entrer en relations avec lui, leur laissaient un souvenir ineffaçable. Partout où « l’appelaient les devoirs de son ministère, il gagnait les cœurs ; aussi ils sont nombreux, dans « le Siam, ceux qui porteront le deuil de sa mort.

    « Le P. Schmitt était, en même temps, un savant théologien, un érudit et un linguiste hors « ligne. Sa connaissance de plusieurs langues orientales et occidentales lui permettait de « converser avec presque tout le monde. Pour le récompenser de ses travaux, et à cause de « l’estime universelle dont il jouissait, le gouvernement français le nomma chevalier de la « Légion d’honneur. La « Société Siamoise » voulut aussi l’avoir parmi ses membres ; « honneur qu’il accepta avec plaisir. Il se préparait à contribuer largement à ses travaux par « une étude sur les différentes races du sud de l’Inde, mais hélas ! il n’est plus. »

     

    François-Joseph Schmitt naquit à Gougenheim (Strasbourg, Bas-­Rhin) le 1er avril 1839. Entré laïque au séminaire des Missions-Étrangères le 21 mai 1860, il fut ordonné prêtre le 30 mai 1863 et destiné à la mission de Siam. Il quitta Paris le 16 juillet 1863.

    Arrivé à Siam, il passa les deux premières années de sa vie de missionnaire à la procure de Bangkok.

    En 1866, Mgr Dupond le plaça à Thakieu où il fit ses premières armes. De là, il fut envoyé à Petriou. Petriou, la plus grande ville de province de l’est, est située sur la rive droite du Bangpakhong et distante de 25 kilomètres environ de l’embouchure du fleuve. La population se compose presque exclusivement de Chinois, qui détiennent tout le commerce. Dans la plaine de Petriou, qui est très fertile, des Siamois, des Laotiens et quelques Cambodgiens s’occupent spécialement de la culture des rizières. C’est à Petriou que, jusqu’à sa mort, M. Schmitt devait exercer son zèle.

     

    La plupart d’entre nous ont connu M. Schmitt dans les dernières années de sa vie. Occupé à ses travaux sur les langues orientales, réglant les petites querelles de famille entre chrétiens, ou cherchant la solution de quelque procès intenté à ses néophytes, il ne sortait presque plus de sa maison. Telle ne pouvait pas être la manière de vivre du missionnaire à l’époque où il arriva à Petriou.

    L’établissement de la mission chinoise ne datait alors que de deux ou trois ans. A Petriou et dans la province, quelques postes étaient en formation. L’administration de ces nouveaux chrétiens était pénible, car il fallait les visiter souvent, et le missionnaire devait, tout en prenant la défense de son troupeau, empêcher certains néophytes trop turbulents de compromettre l’œuvre naissante. De plus, partout où des Chinois demandaient à se convertir, le démon ameutait contre eux les sociétés secrètes, dites « angji », dont les adeptes ne cessaient de molester les nouveaux chrétiens.

    De Petriou, M. Schmitt dut rayonner dans toute la province et au delà ; à Thakieu, Hua-samrong, Muang-phanat, Bangplasoi, Pachim. Il pouvait se rendre en barque à Thakieu ; mais Hua-Samrong, Muang-phanat et Bangplasoi sont séparés de Petriou par une grande plaine qu’il fallait traverser, selon les saisons, à cheval, à dos de buffle, ou encore à pied. Si ces voyages étaient variés, il faut avouer qu’ils n’avaient rien d’attrayant, surtout dans un pays où, l’administration ayant oublié de tracer des routes, le voyageur est obligé, pendant la saison des pluies, de marcher sur les digues étroites qui limitent les champs, sinon de patauger dans la boue.

     

    À Petriou, sa résidence habituelle, M. Schmitt n’avait trouvé qu’une misérable église en bois, construite en 1857 et située sur la rive droite du fleuve. La maison du missionnaire était à l’avenant. Si notre con­frère ne fut jamais difficile sous le rapport du logement, il le fut encore moins sous le rapport de la nourriture.

    Il n’est donc point étonnant qu’un jeune missionnaire à peine accli­maté, mal logé, mal nourri, n’ait pu supporter impunément les fatigues que lui occasionnait l’administration de son district. Aussi, quatre ans après son arrivée à Petriou, M. Schmitt, atteint de la dysenterie, dut-il, de l’avis de ses supérieurs et du médecin, partir en France. Il y recouvra rapidement la santé. A Paris, notre confrère rencontra Mgr Bigandet qui le choisit pour être son théologien au Concile du Vatican.

     

    Il était retourné à Strasbourg pour prendre congé de sa famille, lorsque éclata la guerre de 1870. Il ne pouvait songer à reprendre le chemin de Paris, et, d’ailleurs, comment aurait-il pu rester insensible aux souffrances de nos soldats ? La princesse Caroline, devenue plus tard reine de Saxe, l’ayant invité, après l’évacuation de Strasbourg, à venir à Dresde comme aumônier des 24.000 prisonniers français qui s’y trouvaient détenus, M. Schmitt accepta l’offre avec le plus grand plaisir. Un rayon de joie dut illuminer l’âme de nos pauvres soldats, découragés et abattus par la souffrance, lorsqu’ils virent arriver ce jeune missionnaire qui venait leur adoucir l’amertume de l’exil, et parler de la patrie céleste à ceux qui ne devaient plus revoir celle d’ici-bas.

    La bonne princesse, qui leur procurait ces douces consolations, visi­tait elle-même tous les jours les blessés et les malades, et pas un cercueil de soldat français ne sortit de l’hôpital, sans qu’elle y déposât de ses mains royales une couronne aux couleurs françaises.

    M. Schmitt fut profondément touché de voir la princesse témoigner tant d’affection à nos pauvres soldats. D’un autre côté, le zèle avec lequel il s’acquitta de son pieux ministère et ses rares qualités lui gagnèrent l’amitié de cette âme si généreuse et de son royal époux.

    Cette amitié, les années ne purent l’affaiblir, et la princesse Caroline, devenue reine de Saxe, n’oublia jamais son ancien aumônier. Tout dernièrement encore, le colonel Lauterbach, son aide de camp, ayant entrepris un voyage en Chine, la reine de Saxe le pria de s’arrêter à Bangkok et de lui rapporter des nouvelles de M. Schmitt. Hélas ! à son arrivée à Bangkok, le colonel apprenait que notre confrère se mourait à l’hôpital Saint-Louis. Il voulut néanmoins prouver à sa souveraine qu’il avait rempli sa mission. Il pria M. Schmitt de consen­tir à se faire photographier à côté de lui, et le missionnaire, malgré ses souffrances, ne crut pas pouvoir refuser ce dernier témoignage de gratitude à sa royale protectrice.

    En 1872, nous retrouvons M. Schmitt à Petriou. La situation s’est améliorée, car les ouvriers apostoliques sont devenus plus nombreux. Thakieu, Hua-samrong, Muang-phanat, Bangplasoi, sont administrés par MM. Barbier et Guégo. M. Schmitt, que les voyages ne venaient plus déranger, put songer à bâtir une nouvelle église. Elle fut terminée en 1875. Construite en briques, avec deux clochetons en bois, elle est d’un bel effet. A l’époque où elle fut bâtie, elle était une des belles églises de Siam. A droite de l’église, le missionnaire construisit un presbytère, un orphelinat et une école de filles. A gauche, fut bâtie l’école des garçons.

    Cependant le nombre des chrétiens augmentait. M. Schmitt s’appli­qua surtout à les grouper autour de l’église. Pour cela, il se préoc­cupait à la fois de leur bien-être matériel et spirituel. Comme un bon père de famille, il leur inculquait des idées d’économie ; puis, sachant combien peu les indigènes s’occupent de leurs enfants, il les exhortait à leur trouver une situation. Il sauvait ainsi les jeunes gens de la ruine physique et morale, et de nombreuses familles se fondaient.

    Il ne faudrait pas croire néanmoins que le bien se fît sans que l’ennemi cherchât à entraver l’œuvre de Dieu. De temps en temps, les sociétés secrètes se reformaient pour ruiner ce que le mis­sionnaire avait établi au prix de tant de sacrifices. Il arriva même une fois que des bandes de Chinois armés vinrent l’assiéger jusque dans son presbytère. M. Schmitt qui, sans doute, fut toujours un brave homme, mais ne fut jamais, à proprement parler, un homme brave, redoutait les démonstrations bruyantes des Chinois. Heureusement, la bonne Providence avait mis auprès de lui un vicaire, M. Perbet, ancien soldat de Bourbaki, qui se chargeait de lui donner un peu de sang-froid aux jours de trouble.

     

    Pendant près de trente ans, M. Perbet demeura près de lui. La direction du poste appartenait de droit à M. Schmitt, et M. Perbet était, si je puis m’expliquer ainsi, son ministre des affaires extérieures. Grâce au concours de son précieux auxiliaire, le curé put s’adonner à ces travaux de linguistique qui ont établi sa réputation parmi les savants orientalistes.

    Lorsque, en 1893, M. le Myre de Villers, ministre plénipotentiaire de France, vint à Bangkok pour régler le conflit qui s’était élevé entre la France et le Siam, M. Schmitt fut désigné comme interprète de la légation. M. le Myre de Villers sut si bien apprécier le mérite de notre confrère, qu’il demanda pour lui la croix de la Légion d’honneur. M. Schmitt reçut aussi l’ordre royal du Cambodge.

    Il ne faudrait point s’imaginer, pourtant, que les travaux de notre confrère l’aient absorbé au point de lui faire négliger ses devoirs de missionnaire. En 1893, M. Perbet étant rentré en France pour cause de maladie, M. Schmitt dut reprendre seul l’administration du poste de Petriou. Vers cette époque, quelques villages laotiens, situés sur la lisière de la forêt de Pachim, ayant demandé à se faire chrétiens, il ne craignit pas d’aller s’établir momentanément au milieu d’eux. Il construisit une maison qui servait de chapelle et d’école. Quelques catéchumènes reçurent le baptême et, si le beau mouvement de con­versions qu’il attendait ne vint point, tout ne fut pas perdu. Un peu plus tard, M. Rondel, qui reprit l’œuvre commencée, put réunir un bon nombre de Laotiens et fonder, non loin de l’endroit où s’était établi M. Schmitt, le joli petit village chrétien de Khok-vat.

     

    Après cet essai d’évangélisation, notre confrère revint à Petriou, où il reprit ses paisibles travaux ; mais sa robuste santé commençait à faiblir et il éprouva bientôt des palpitations de cœur. Ces crises dou­loureuses devenant de plus en plus fréquentes, il dut, sur l’avis du docteur et de Mgr Vey, reprendre le chemin de l’Europe. Le tempéra­ment d’un missionnaire, anémié par trente ans de séjour dans les pays tropicaux, supporte difficilement les brusques écarts de température des pays froids. Notre confrère souffrit beaucoup pendant l’hiver de 1895 ; aussi ne voulut-il point prolonger davantage son séjour en France. Il nous revint au mois de juin de l’année suivante. S’il avait les apparences de la santé, sa maladie n’était point guérie. A partir de cette époque, il dut, chaque année, faire un séjour à l’hôpital Saint-Louis, où notre dévoué docteur lui prodiguait ses soins intelligents.

     

    Je me reprocherais, après avoir essayé de résumer brièvement ce que fit M. Schmitt, de ne point dire un mot de ce qu’il fut ; car s’il s’attira l’estime des Européens à cause de ses talents, il a mérité d’être aimé de ses confrères, à qui il a donné l’exemple de toutes les vertus sacerdotales.

    Notre confrère fut toujours fidèle à ses exercices de piété. Levé, chaque matin, à 4 h. ½ , il consacrait près d’une heure à la méditation ; puis, il célébrait la sainte messe, suivie d’une action de grâces prolongée. Il avait des heures fixes pour la récitation du saint bré­viaire ; il s’isolait, à ce moment-là, et conservait une attitude respec­tueuse, évitant même de s’asseoir.

    Dans la soirée, il ne manquait point de faire sa visite au Saint-Sacrement. Je crois pouvoir affirmer, sans que personne puisse me contredire, qu’il avait, après quarante ans de mission, gardé la ferveur et la régularité d’un séminariste.

    Avec les confrères, il était d’une grande amabilité ; mais il fut tou­jours digne dans ses manières comme dans son langage. Si le carac­tère un peu exubérant de quelques jeunes missionnaires le mettait parfois mal à l’aise et les exposait à une petite réprimande, ils s’apercevaient bientôt que, pour rien au monde, M. Schmitt n’eût voulu leur faire de la peine, et ils ne l’en aimaient pas moins.

    Ce n’est point lui d’ailleurs qui se fût permis de tourner en ridicule les petits travers de ses confrères. Il évitait généralement de parler du prochain ; ce qui est toujours le meilleur moyen de n’en point médire.

    À l’égard de l’autorité, il fut un modèle de soumission et de respect. On admirait aussi sa grande modestie. Ses connaissances variées et sa longue expérience lui permettaient de converser d’une façon agréable et instructive ; mais j’ai remarqué qu’il s’abstenait d’ordinaire de parler de lui, de ses travaux ou de ses relations.

    J’ai déjà dit avec quel zèle il s’occupa de ses chrétiens. Pendant sa longue carrière, il eut à soutenir un grand nombre de procès devant les tribunaux, pour défendre les droits méconnus de son poste ou de ses chrétiens. Si les services qu’il leur rendit lui attirèrent la reconnaissance des néophytes, sa modération lui valut aussi l’estime des païens ; et le « Père Antoine », comme on l’appelait, était connu et respecté non seulement dans la province, mais encore dans les pro­vinces limitrophes.

     

    Notre confrère n’eut-il donc aucun défaut ? Autant demander si l’on peut concevoir un tableau sans ombre. N’en pas dire un mot serait compromettre, à mon avis, la sincérité des éloges que lui ont valus ses rares qualités.

    N’a-t-on pas dit que les savants sont rarement des hommes pra­tiques ? C’était un peu le cas de M. Schmitt. Très fécond en excellentes théories, il ne sut pas toujours les mettre en pratique. D’un autre côté, son excessive bonté de coeur fit qu’il ne s’aperçut pas toujours de la malice des autres. Inutile d’ajouter que si notre confrère se trompa et fut trompé, ses intentions furent constamment droites et pures.

     

    C’est deux mois après la fête de saint Paul, patron de l’église de Petriou, que notre confrère, se sentant plus fatigué, partit pour Bangkok. Aucun des missionnaires, ses voisins, ne prévoyait qu’on ne le reverrait plus à Petriou. Quant à lui, avait-il un pressenti­ment de sa fin prochaine ? On ne saurait le dire ; mais il se recom­manda plus instamment aux prières de ses chrétiens, et il sembla à plusieurs qu’il leur faisait ses suprêmes adieux.

    Il entra à l’hôpital le 28 août. Le docteur s’aperçut que la maladie de cœur de notre confrère se compliquait d’une inflammation des poumons. Dès lors, les remèdes humains ne pouvaient que retarder le dénouement fatal et alléger les souffrances du cher malade. Lui-même ne doutait plus que la mort ne fût proche. Il ne s’en effraya point, et les missionnaires qui ont eu le bonheur de l’approcher pendant les trois semaines qu’il passa à l’hôpital, l’entendirent parler de sa fin prochaine avec le plus grand calme.

    Le jeudi 15 septembre, il reçut l’extrême-onction des mains de M. Colombet, curé de la paroisse de l’Assomption. Le malade, en pleine connaissance, édifia les confrères et les Sœurs de l’hôpital qui assistaient à cette cérémonie, par son angélique piété et sa résigna­tion ; il répondit lui-même à toutes les prières. La cérémonie terminée, il demanda pardon à tous les assistants et sollicita leurs prières pour obtenir la grâce d’une bonne mort. Le soir du même jour, il reçut le saint viatique et supplia Mgr Vey de lui donner une dernière absolu­tion. Monseigneur dut rester à ses côtés, car le malade désirait mourir entre les bras de celui qu’il appelait « son bon Père ». La faiblesse alla en augmentant jusqu’au 19 septembre. Le soir de ce jour, après une longue agonie, il rendit sa belle âme à Dieu. Mgr Vey et un mis­sionnaire se trouvaient à son chevet.

    Notre cher confrère est sorti de la vie comme en sortent les justes, sans crainte comme sans regret. « Seuls, dit saint Bernard, les justes aspirent à leur dissolution et soupirent après leur départ, parce qu’ils savent qu’à la ruine de leur terrestre demeure succédera une habita­tion bâtie des mains de Dieu. »

    Judœa et Jerusalem, nolite timere nec paveatis ; cras egrediemini et Dominus erit vobiscum.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 832
    • Pays : Thailande
    • Année : 1863