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Albert SCHLICKLIN (1857-1932)

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    Parmi les influences qui marquent d’une empreinte profonde le plus intime de notre être, on note sans conteste la race d’où nous sortons et le milieu qui nous a vus naître. Alsacien de vieille souche, enfant de ces terres généreuses toujours dressées face à l’envahisseur, M. Schlicklin portait dans sa personnalité physique et morale le fier cachet des fils de l’Alsace. Petit, puissant, tête carrée, barbe en éventail, l’œil bleu pétillant sous l’éclair des lunettes, il respirait la force ; on sentait qu’on ne l’ébranlerait pas facilement. Mais sous cette écorce un peu rude, quelle intelligence et quel cœur ! J’ajouterai quelle jeunesse d’âme ! Il aimait tout : Dieu, le monde, les hommes, et les splendeurs de la grâce ou de la nature lui arrachaient des cris d’admiration. On l’eut crû bâti pour vivre cent ans, et Dieu vient de nous l’enlever alors qu’il n’avait pas accompli sa 75e année.

    Albert Schlicklin était né le 12 novembre 1857, à Liebsdorf, petit village qui étale ses maisons coquettes au pied des derniers contreforts du Jura. Pays de foi profonde, aux mœurs  patriarcales, c’était la bonne terre d’Alsace qui s’épanouissait dans la prospérité du second empire alors dans toute sa jeune splendeur. Dans un tel milieu, les vocations religieuses ne devaient pas être rares ; un prêtre zélé s’efforçait d’ailleurs de les éveiller, c’était l’abbé Vogelweid. Ce seul nom suffisait toujours à émouvoir M. Schlicklin, car c’était celui de son plus grand bienfaiteur. Ce fut lui qui discerna dans la foule des enfants de Liebsdorf le petit Albert ; ce fut lui qui l’invita à élever ses regards plus haut que les horizons familiers, plus haut même que les horizons d’Alsace ; ce fut lui qui lui apprit à rêver du sacerdoce et de l’apostolat. Une nouvelle vie commença dès lors pour cette jeune intelligence si avide de savoir.

    L’abbé Vogelweid, bien que vicaire de Liebsdorf, n’y habitait pas. Sa maison s’abritait solitaire au pied de l’église de Dürlindsdorf, qui se dressait, semblable à un vieux burg, sur un promontoire rocheux, dominant toute la plaine. C’est là  que dut se rendre notre débutant ès-études latines, et dans un journal intime, il laisse éclater l’émerveillement de sa jeune âme devant la beauté du panorama qui se déroulait devant ses yeux. L’église de Dürlindsdorf est unique, le site magnifique ; isolée du village sur un contrefort du Jura, un vrai rocher, elle domine une immense plaine de trois lieues. Le cimetière est autour de l’église, qui date de plusieurs siècles. Que de fois le jeune étudiant s’arrêta là, au bord du rocher qui surplombe la plaine, pour s’enivrer des beautés de cette splendide nature. A ses pieds, les maisons de Liebsdorf s’enfouissaient dans la verdure, jetant vers le ciel les arêtes de leurs toits pointus. Au printemps, les cigognes y faisaient volontiers leur nid, et par delà l’horizon familier, à perte de vue, jusqu’aux bords lointains de l’III, la variété infinie des champs et des bois s’entrecoupait de vertes prairies. Spectacle magnifique qui ravissait la jeune âme de notre futur missionnaire. Ce fut un temps de bonheur sans mélange et plus tard M. Schlicklin dira que s’il doit son initiation aux sciences à l’abbé Lehman, c’est à l’abbé Vogelweid qu’il est redevable de tout ce qu’il sait de latin. Si le professeur était émérite, l’élève fut digne du maître, car jusqu’à  son extrême vieillesse il fut toujours un latinisant impeccable et élégant.

    Cette douce quiétude dut être singulièrement troublée par les désastres de 1870. C’était un coup de tonnerre formidable dans un ciel jusque-là si serein. Belfort était tout proche et plus  d’une fois le cœur du petit étudiant vibra aux récits des hauts faits de ses héroïques défenseurs. Mais la dure loi du conquérant s’imposait, et sa famille s’étant résignée à vivre en Alsace conquise, le jeune Albert continua le cours de ses études en se mêlant à cette géné-ration au cœur fidèle qui devait garder intact le culte du souvenir français.

    En 1876, les portes du grand Séminaire de Strasbourg s’ouvrirent toutes grandes devant lui. Ce fut une vraie terre d’élection où se nouèrent des amitiés solides qui le suivirent jusque sur la terre d’Annam. Il s’y montra ce qu’il fut toute sa vie : pieux, régulier, travailleur acharné. Esprit très ouvert, intelligence aiguë, il abordait toutes les matières et se les assimilait avec une égale facilité. Toutes ces sciences si variées : philosophie, théologie, Ecriture-Sainte, hébreu, sciences profanes, et même médecine se classaient dans un ordre immuable et venaient apporter, chacune à son tour, la contribution qu’il leur demandait. C’était un esprit encyclopédique, plus érudit qu’original, mais d’une sûreté de doctrine qui le fit hautement apprécier de tous ceux qui eurent à faire appel à son vaste savoir. L’université d’Insbrück couronna ses études et en 1884 ce fut un docteur in universâ theologiâ que reçut notre Séminaire de la rue du Bac, quand, après sa prêtrise, l’abbé Schlicklin se décida à y entrer.

    Il aurait pu certes rêver d’un plus brillant avenir aux yeux du monde. Ses maîtres et condisciples le tenaient en haute estime ; on lui proposait un poste qui l’aurait conduit aux grandes chaires de l’enseignement religieux. Son âme avait d’autres désirs, son ambition était plus haute. Certes il voulait être un défricheur, un conquérant, mais ce ne serait pas dans les champs de la science que se porteraient ses efforts, ce serait dans ceux de l’apostolat missionnaire que tant d’autres dédaignaient. Dieu s’était donné à lui, il voulait être tout à Dieu.

    L’abbé Schlicklin passa un an au Séminaire des Missions-Etrangères et on raconte qu’un jour il troubla quelque peu la belle ordonnance d’un cours de l’Institut catholique. A cette époque, un groupe d’aspirants prêtres ayant parcouru le cycle traditionnel des études du séminaire, était envoyé aux Carmes pour se perfectionner dans les hautes études ecclésias-tiques. Je ne sais quelle thèse était exposée ce jour-là, elle semblait demander des réserves et le jeune abbé Schlicklin se chargea de les formuler avec sa netteté coutumière. Mais son latin prononcé à la romaine sonnait bizarrement dans une salle accoutumée aux sonorités du latin à  la française, si bien que le professeur lui-même s’y perdait quelque peu. Le futur Cardinal Gasparri, alors professeur à l’Institut, voulut bien servir de truchement, mais malgré son amabilité, aucune des parties ne fut satisfaite. Inutile de dire que l’abbé Schlicklin eut devant ses confrères les honneurs de la journée. La jeunesse étudiante est volontiers frondeuse et elle est toujours satisfaite de voir un professeur quelque peu embarrassé.

    Notre aspirant missionnaire avait d’ailleurs bien d’autres préoccupations. Le départ en Mission approchait, et il se souciait plus d’amasser des provisions de force, d’esprit de foi, que de s’amuser à de vaines luttes académiques ou scolaires. Un désir le hantait : se joindre à la généreuse phalange qui continuait sur les bords du Fleuve Rouge les gestes de ses héroï-ques aînés. Le Tonkin, la terre des martyrs, lui semblait désirable entre toutes les Missions. Ses vœux furent comblés et, en décembre 1885, il reçut sa destination pour la Mission de Hanoï, qu’on appelait alors familière­ment « le grand Occi ».

    Ce fut bientôt l’enchantement du premier grand voyage ; souvenirs classiques, réminis-cences scripturaires s’ajoutaient aux beautés de la nature et aux charmes si prenants de la mer. Notre jeune missionnaire était enthousiasmé ; ses yeux s’ouvraient tout grands pour saisir tout ce qu’ils pouvaient de cet Orient auquel il se donnait tout entier. Mais que lui importait et la mystérieuse Egypte et l’Inde profonde ? C’était au Tonkin que volaient ses désirs. Il le vit enfin paraître par un brumeux matin de janvier 1886. Ni Haïphong, ni Hanoï ne présentaient alors le somptueux et animé spectacle que nous admirons de nos jours. Les temps d’ailleurs n’étaient pas encore au calme absolu, et plus d’une fois pirates ou Pavillons-Noirs venaient, troubler la paix que les troupes françaises s’efforçaient de faire régner dans le delta tonkinois. Cette année même, à Bac-Lê, nos troupes avaient subi un retentissant échec, mais les canons de Courbet ayant imposé à la Chine le traité de Tien-Tsin, incursions et raids se firent de plus en plus rares. Hanoï respirait plus librement et se développait avec toute l’ardeur de ce qui est jeune. De la concession à la citadelle, s’ouvrait la nouvelle ville européenne ; les paillotes y étaient encore en majorité, mais déjà s’amorçaient les grandes voies de l’avenir. A mi-chemin, entre le Fleuve Rouge et la citadelle, se trouvait la Mission ; entourée de bambous, elle possédait déjà deux pavillons en briques qui pour l’époque prenaient vraiment figure de palais épiscopal. C’est là que Mgr Puginier reçut le nouvel arrivant. Là aussi se voyaient les traces des incursions des Pavillons-Noirs, et si la Mission s’était complètement relevée des ruines et de l’incendie de 1883, une paillote, par contre, servait encore d’église paroissiale. La cathédrale actuelle, il est vrai, dressait déjà sur l’horizon sa puissante architecture, mais elle était loin d’être achevée. Le jeune missionnaire arrivait donc à point pour prendre sa part des luttes apostoliques qu’il avait tant désirées. Sous l’énergique et paternelle direction de Mgr Puginier, l’acti­vité missionnaire se faisait plus intense, et les ouvriers apostoliques s’apprêtaient à engranger les belles gerbes de baptêmes que la paix française permettait d’espérer.

    Mais pour se mêler aux prédicateurs apostoliques il fallait d’abord apprendre la langue annamite, dont, bien entendu, M. Schlicklin ne savait pas le premier mot. Aussi après un court séjour à la communauté de Ke-So, Mgr Puginier envoya le jeune missionnaire à Ke-Set, vieille paroisse située dans les faubourgs de Hanoï. C’est là que sous la direction d’un catéchiste expérimenté, il put prendre contact avec la multiplicité des accents et des tons de la langue annamite. Notre missionnaire s’y livra avec une telle ardeur que bientôt il put mettre à l’essai sa jeune éloquence dans la modeste église de Ke-Set. De cette époque on cite un fait qui peint bien le tempérament décidé de M. Schlicklin. C’était, je crois, vers la mi-avril 1887 ; la rage, toujours à l’état endémique au Tonkin, se manifestait avec violence dans le village de Ke-Set et les environs. Au retour d’une course, M. Schlicklin fut mordu par un chien enragé. Tout le monde était désolé, et les médecines les plus hétéroclites furent tour à tour proposées au patient. Lui n’hésita pas, il demande un coutelas annamite, le désinfecte à la flamme d’un foyer, et largement débride la plaie. Le sang coule en abondance et par des succions répétées lui-même assure encore l’évacuation du venin, puis tranquillement il applique sur la plaie un pansement sommaire et enfin se fait transporter à Hanoï. Le traitement avait été si énergique qu’aucune complication grave ne se manifesta. Au bout de quelques jours il put revenir à Ke-Set pour y reprendre le cours de ses travaux linguistiques.

    L’ardeur avec laquelle il les menait ne fut pas sans altérer sa robuste santé, mais il n’en avait cure et, dès qu’il put voler de ses propres ailes, Mgr Puginier l’envoya dans la province de  Son-Tay où de nombreux villages demandaient à se faire chrétiens. C’était un vaste champ qui s’ouvrait à son activité, il s’y dépensa sans compter, menant de front les travaux de l’étude et de l’apostolat. Mais le climat du Tonkin n’est pas celui de l’Europe et la nature y demande d’autres ménagements, surtout à cette époque où tout confort était inconnu du missionnaire. Aussi M. Méchet, alors curé de Son-Tay, pouvait, en toute sécurité jouer à la Cassandre, mais il n’en était pas mieux écouté. M. Schlicklin n’en fit qu’à sa tête et M. Méchet raconte avec humour que rentrant un beau jour au presbytère de Son-Tay, il y trouva notre missionnaire et M. Girod venus pour soigner leur estomac délabré par le régime de la brousse. Stupeur ! un beau flacon de « pickles » pimentés au possible trônait au beau milieu de la table et les deux missionnaires en usaient à mettre en feu l’estomac le plus aguerri. En un tour de main le flacon passa par la fenêtre ; un autre le remplaça qui prit le même chemin… jusqu’à ce que le combat cessât faute de munitions. A pareil régime, les muqueuses refusent vite tout service et pour M. Schlicklin ce fut un séjour à Hongkong qui dut rétablir la bonne harmonie dans son régime intérieur.

    D’ailleurs il semblait peu fait pour courir la brousse, il était trop droit pour se plier à toutes les roueries dont nos bons notables sont prodigues ; puis, il lui fallait ses livres, ses chers livres, enfin ses aptitudes pouvaient facilement trouver un emploi plus adéquat dans le service administratif de la Mission. Aussi en 1892, Mgr Gendreau l’appela près de lui pour remplir le rôle de secrétaire, et dès lors commença cette collaboration intime qui allait faire de M. Schlicklin l’auxiliaire, le bras droit du Vicaire Apostolique. C’était une confiance bien placée, et si quelquefois le conseiller ne fût pas d’accord avec le Supérieur de la Mission, bien fin eût été celui qui aurait pu s’en apercevoir. Le secrétaire, le procureur, le provicaire plus tard, n’en laissa jamais rien paraître. Respect à l’autorité, c’était sa devise, et pour mettre en pratique cette déférence il se pliait aux multiples charges que ses fonctions lui imposaient. Procès des Martyrs, actes à rédiger, consultations, procès de mariage, partout il portait cette méthode claire et précise qui caractérisait tout ce qui sortait de sa main.

    Secrétaire ou procureur, ce n’est pas là que M. Schlicklin devait donner toute sa mesure, mais bien plutôt comme Supérieur du grand Séminaire de Ke-So. Il y fut nommé en 1905 et il y passa peut-être les 20 meilleures années de sa vie. Là il était dans son élément, formant ses séminaristes, leur inculquant une piété sérieuse, une sûre doctrine, lisant, composant, travail-lant enfin sans jamais prendre un moment de repos. Je le vois encore gravissant ou descendant posément les pentes pourtant assez abruptes des montagnes de Ke-So sans quitter des yeux le livre ou la revue qu’il tenait en main. Tous ses jours de congé se passaient en lectures.

    « Travaillons, mon Père, travaillons », aimait-il à répéter aux jeunes missionnaires. Oui, ce fut un vrai bourreau de travail.

    Il composa un traité de théologie, un autre de philosophie, il écrivit un ouvrage de controverses ; enfin il eut le courage de s’attaquer à ce travail formidable qu’est la traduction de toute la Bible. Lui seul était capable de le mener à bien.

    Un rédacteur de l’Avenir du Tonkin, M. Nguyen-Tô, appréciant son œuvre en langue annamite, a pu écrire : « L’ouvrage du P. Schlicklin sur le « Triet hoc » (philosophie) fut le premier essai d’une adaptation des néologismes chinois à l’annamite, et après une quinzaine d’années, il est encore, par la précision et la clarté des termes didactiques, la meilleure initiation lour les débutants et leur guide le plus sûr. Quelques-unes de ses traductions n’ont pas été dépassées, c’était la première fois qu’on abordait en annamite les difficiles et délicats problèmes de la théologie. Dans la langue annamite il laissera un nom durable comme un des premiers et des plus vaillants pionniers des termes techniques. Il a eu toutes les qualités d’un adaptateur : le bon sens inaltérable, la sagacité patiente, la clarté d’esprit de style qui est une des formes de l’honnêteté intellectuelle. »

    À ce travail absorbant il fallait un dérivatif, le Père Provicaire le trouvait dans l’exercice de la charité. La Mission avait fondé un hôpital à Ke-So, et c’est là que l’ancien étudiant en médecine venait prodiguer aux malades son inlassable dévouement. Que de fois ne l’a-t-on pas vu parcourant les salles, encourageant les malades de son bon sourire, et, bistouri en main, apportant avec sa décision coutumière l’intervention chirurgicale si elle était jugée nécessaire. Telle était la seule distraction que se permettait ce bénédictin égaré aux Missions-Etrangères La seule ? non, il aimait la compagnie des confrères ; on ne le dérangeait jamais. Conseils, directions, cas de conscience le trouvaient évidemment tout prêt, mais il aimait aussi à causer simplement, fraternellement, avec ceux qui lui faisaient visite. Un missionnaire venait-il demander à la communauté de Ke-So quelques jours de repos, le P. Schlicklin était à sa disposition, gai, plein d’entrain comme un jeune. Que de fois la jeunesse missionnaire d’alors n’a-t-elle pas abusé de son inlassable complaisance ! Que de fois même n’avons-nous pas profité de sa bonhommie pour lui jouer quelques petits tours qui nous enchantaient. Le bon Provicaire ne soupçonnait même pas notre astuce et nous l’aurions fait raconter dix fois la même histoire sans qu’il découvrit notre malice pourtant plus ou moins cousue de fil blanc.

    En 1914, un incident l’indigna et le froissa jusqu’au plus intime de son âme de vieil Alsacien. Soit en France, soit au Tonkin il avait voulu quitter cette nationalité allemande que la conquête lui avait imposée mais que son cœur répudiait. Il ne le put jamais, les autorités allemandes qui occupaient Liebsdorff se refusant toujours à lui délivrer l’extrait de naissance qui était nécessaire à l’accomplissement de cette formalité. Quand la guerre de 1914 éclata, un résident se crut bien avisé en signalant ce fait à la Résidence Supérieure : on parla de départ, de changement. Le sang de M. Schlicklin ne fit qu’un tour dans ses veines, il monta à Hanoï, et devant les accents indignés de son patriotisme outragé, on ne put que s’incliner et laisser à son poste le vieux missionnaire qui avait tant travaillé pour la France et l’Annam.

    Il continua donc son labeur, mais avec plus de peine ; ses bronches s’accomodaient mal des rigueurs de l’hiver tonkinois et quoiqu’il n’en voulut pas convenir, les lourdes journées de l’été lui devenaient une fatigue ; quelques années encore et il y aurait 40 ans qu’il abordait la terre tonkinoise : 40 ans de Tonkin, sans repos, sans retour, cela compte dans la vie d’un homme, il y a de quoi user même les plus solides. M. Schlicklin ressentait maintenant tout le poids du travail tant aimé et si facile autrefois. Lui qui nous disait en riant « Le travail, mais c’est ma vie » ; lui, le lecteur assidu, se voyait obligé de s’arrêter la tête lourde, vide, refusant tout service. Il dut aller demander à notre maison de Hongkong un repos qu’il n’avait que trop gagné. Là ses forces revinrent quelque peu et nos Supérieurs pensèrent alors pouvoir lui confier la direction du Collège général de Pinang. C’était encore plus qu’il n’en pouvait faire ; et, sa santé déclinant toujours, ce fut vers la France qu’en 1926 le vieux missionnaire dut se diriger. Il y avait 41 ans qu’il n’avait plus revu l’Alsace, et il allait la retrouver française.

    Sa santé, sans doute, lui valait ce retour tardif, mais il était aussi chargé d’une mission. L’Alsace était redevenue française et le Séminaire de Paris aurait voulu attirer chez nous les nombreuses vocations missionnaires qui ont toujours été l’apanage de ces contrées foncière-ment chrétiennes. Notre Provicaive semblait tout préparé pour cette tâche : son passé brillant, l’autorité de ses longues années de Mission le désignaient tout naturellement pour des tournées de propagande au pays natal. Mais ce n’est pas sans tristesse que l’on quitte un pays, un peuple qu’on aime et pour qui on s’est dévoué. Aussi le journal du Père note : « Depuis quelques jours je suis profondément, manifestement triste. L’esprit de foi me soutient et me guide ; Dieu m’appelle et, ma mission en Alsace sitôt remplie, je reviendrai. »

    Revoir sa chère Alsace, retrouver sa famille et ses vieux amis, lui fut un bonheur immense ; il se manifeste à toutes les pages de son journal avec une fraîcheur de sentiments et une spontanéité vraiment touchantes. Il s’y mêla bientôt une angoisse poignante devant la désunion des milieux catholiques provoquée par la politique du Cartel. Les choses en sont à ce point que les vieux curés, tous ardents Français, ne peuvent plus défendre la Mère-Patrie devant les jeunes qui ont beau jeu de montrer les faits et les gestes du gouvernement et de ses agents.

    Toutes ces tristesses ne décourageaient pourtant pas le vieil Alsacien ; il se mit à donner en allemand et en français de nombreuses conférences dont il note soigneusement et le plan et les développements. Les douceurs du revoir, l’amicale hospitalité des vieux camarades de jadis, lui firent oublier les rigueurs d’un climat qui ne pardonne pas aux tempéraments habitués aux pays tropicaux.. En date du 6 décembre 1926, le missionnaire note sur son journal : « Je suis « invité à Bouxviller, mais je ne puis y aller, me sentant mal à l’aise et guetté par la broncho-« pneumonie, cette maladie qui attend tous les coloniaux, surtout ceux qui sont âgés. » Il ne se trompait pas, il n’eut même pas le temps de regagner Marseille, et c’est à Belfort, chez son frère Alphonse, qu’il dut s’aliter. Il resta longtemps entre la vie et la mort ; sa famille l’entoura des soins les plus dévoués, mais tout semblait vain et le malade demanda les derniers sacrements. Sœur Cyrille, sa garde-malade, tout en le couvrant de ventouses, l’exhortait à se préparer au grand passage : « Père, voici la milice céleste qui vient vous chercher ; offrez à Dieu... » ; lui, alors de l’interrompre d’un ton bonhomme : « Soyez tranquille, ma Sœur, il y a bien longtemps que c’est fait. »

    Contre toute attente, l’état du malade sembla s’améliorer et le docteur finit par déclarer qu’on pourrait peut-être le sauver, mais que lui, médecin n’y comprenait rien. La convales-cence fut longue et ce ne fut que le 9 mars 1927, que notre Provicaire se mit en route pour Marseille. Profitant de ce long répit, il avait mis au net ses impressions sur les espoirs que l’Alsace lui donnait au point de vue du recrutement ; mais le Père était bien incapable de reprendre une tournée de propagande et son séjour dans cette ville se prolongea au-delà de ses prévisions. Marseille d’ailleurs fit sa conquête : sans doute sa famille lui manquait : « Si vous saviez combien je vous aime tous et toutes, comme je vous porte dans mon cœur, que le Bon Dieu a fait si aimant et qui toute sa vie a été sevré d’amitié extérieure et sensible ! J’avais le Bon Dieu, et en Lui les âmes et vous aussi, mais en esprit seulement. Quelle charmante famille Dieu m’avait préparée en Alsace. » Marseille lui devint une seconde famille, tout l’enchanta ; la procure, la ville, la gaieté qui flotte dans l’air plus léger et enfin et surtout la vie chrétienne intense dont il partagea autant qu’il put toutes les manifestations. Pendant deux ans, il se dépensa avec joie au service de toutes les communautés, de toutes les paroisses qui firent appel à son dévouement. Mais sa santé restait précaire, un nouveau voyage en Alsace ramena la menace de nouvelles complications. Aussi, en 1927, il ne crut pas pouvoir accepter la direction du Séminaire de Bel-Air, que sur la demande de Mgr de Guébriant, il avait tout d’abord pensé pouvoir assumer.

    Ce n’était cependant pas pour rester à Marseille qu’il était venu demander à la France une nouvelle vigueur. Quand il eut compris qu’il ne pouvait espérer y retrouver ses forces d’antan, son parti fut pris : il reviendrait finir ses jours sur la terre du Tonkin à laquelle il s’était donné pour toujours. Par une radieuse journée de janvier 1930, nous le vîmes, donc arriver à Ke-So, où tous les confrères se trouvaient réunis à l’occasion de la retraite annuelle. Bon Père Schlicklin ! il avait une allure conquérante, on l’eut dit rajeuni de 20 ans ! C’était la joie du retour, mais quand l’été eut ramené la période des chaleurs lourdes et étouffantes, il fallut bien se rendre compte de l’état de santé de notre vénéré Provicaire. Il n’était plus que l’ombre de lui-même et plusieurs fois, il fut contraint d’abandonner des prédications, des retraites qu’il avait cru pouvoir assurer.

    Sa vie se passa, dès lors, toute à Hanoï. Le service du Carmel, les procès de mariage, les consultations que de toutes parts on lui adressait, lui procuraient encore plus de travail qu’il n’aurait fallu : « Suis-je donc de ceux qui refusent le travail ? » s’écriait-il un jour dans un sursaut d’indignation. Non, il ne le refusa jamais. Il ne savait d’ailleurs rien refuser. Vif jusqu’à l’emportement dans la discussion des idées, il était la bonté même pour les personnes, et je ne crois pas qu’on ait jamais fait appel en vain à sa charité. Aussi comme on l’aimait, comme on savait que sous cet aspect parfois bourru se cachait un cœur d’or avec une simplicité d’enfant ! Et cette simplicité ne s’arrêtait pas aux limites de sa vie extérieure, elle pénétrait jusqu’au plus intime de sa vie intérieure. Dieu lui était présent partout ; dans son journal il Lui parle comme à un Père bien aimé. « Oh que je vous aime ! Mon Dieu ! comme Vous êtes bon ! » Et c’est encore dans ce journal que je relève, adressée à sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, cette phrase d’une familiarité qui m’enchante : « N’est-ce pas, ma petite Sainte, qu’on est bien tous les deux. »

    Il était bien avec tout le monde, aussi ce fut une douloureuse surprise, quand le 2 mars 1932, on apprit que, presque sans ma­ladie, le bon Père Schlicklin était allé rejoindre les vieux compagnons de ses labeurs apostoliques. Il nous a quittés, le rude laboureur, et s’est couché, au soir d’une vie déjà longue, dans le sillon qu’il avait obstinément tracé. Il se repose maintenant, le grand travailleur, il se repose dans la contemplation de Jésus tant aimé et si bien servi. Mais toute sa vie est encore là pour nous redire les paroles qu’il nous a si souvent rappelées : « Labora sicut bonus miles Christi Jesu »

    • Numéro : 1680
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1885