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Henri SAUSSARD (1920-1988)

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    Enfance et jeunesse

     

    Henri Saussard naquit à Dole, dans le Jura, diocèse de Saint-Claude, le 25 juin 1920. Dans sa demande d’entrée aux Missions Étrangères, datée du 4 janvier 1946, il donne pratiquement tout son curriculum vitae : il a fait toutes ses études au collège des Pères Jésuites à Notre-Dame du Mont-Roland, à Dole. En 1939 éclata la guerre. En 1940, il entra au grand séminaire de Montciel, à Lons-le-Saunier. Réfractaire au STO, il entra dans le maquis en 1943. Comme il était recherché par les Allemands, il passa en zone libre et trouva une place de surveillant dans un collège des Jésuites à Avignon. Rentré à Lons-le-Saunier dès que ce fut possible, il continua ses études au grand séminaire jusqu’en mars 1945, date à laquelle il fut; envoyé pour un semestre, comme professeur de 6e, à la Maîtrise de Saint-Claude pour remplacer le titulaire malade. C’est alors qu’une décision gouvernementale parut, exemptant du service militaire les jeunes gens des classes 1940-1941. Donc les choses s’éclaircissaient et Henri Saussard pouvait penser à son avenir, car, à travers tous ces événements, il gardait le désir d’être missionnaire. Après avoir obtenu « l’exeat » de l’évêque de Saint-Claude et fait savoir délicatement à sa mère son désir d’être missionnaire, Henri Saussard fit sa demande d’entrée aux Missions Étrangères, le 4 janvier 1946, et entra au séminaire de Paris le 17 février.

     

    Comme il avait accompli la plus grande partie de ses études, il fut ordonné prêtre le 22 mars 1947 et, quelques mois après, reçut sa destination pour la mission de Pondichéry. Il embarqua le 10 octobre 1947 et arriva à Pondichéry le 6 novembre 1947.

     

     

    En mission

     

    D’après la chronique de Pondichéry, après la retraite de janvier 1948, le P. Saussard resta à Pondichéry pour continuer l’étude des langues. Au bout de quelques mois, il est envoyé chez le P. Chauvet à Chinna-Salem. Il est là, à bonne école, pour développer ses connaissances en tamoul et cela d’autant plus qu’il aime parler et lier conversation avec tous ceux qu’il rencontre.

     

    Cependant il ne reste pas très longtemps avec le P. Chauvet. Il revient à Pondichéry pour aider le P. Hougard à la paroisse Notre-Dame des Anges. Cette paroisse, dite « blanche », regroupe les fidèles de langue fran­çaise, quelle que soit la couleur de leur peau. Là non plus, il ne prend pas racine. Il est envoyé à Eraiyur, avec le P. Noël. Pratiquement tous les jeunes missionnaires sont envoyés chez le P. Noël pour se former. Le P. Saussard fut environ deux ans avec le P. Noël.

     

    Cette formation terminée, les autorités religieuses pouvaient penser à le mettre « à ses pièces». Aussi, en 1954, fut-il envoyé à la paroisse de Gingee. C’est là que, pendant quatre ans, de janvier 1954 à mars 1958, il va déployer toute son activité. Il ne s’agit pas seulement d’une petite  ville, mais de tout un district qui compte environ 200 villages sur un territoire de 45 km de longueur sur 15 km de largeur. Sur ce vaste territoire, environ 3000 chrétiens sont disséminés dans les villages. Le P Saussard avait de l’espace où se remuer soit en moto, soit en jeep quand l’état des routes le permettait. Parmi les prédécesseurs du P. Saussard, il faut signaler le P. Gabilet qui construisit le presbytère et le P. Lamathe qui construisit l’église. Le prédécesseur immédiat du P. Saussard fut un Père indien, remarquable par son zèle, visitant avec une régularité ponctuelle tous les villages, pour affermir dans la foi les chrétiens disséminés au milieu d’une masse païenne. Certainement, il faut mettre le P. Ignatius au nombre des grands convertis.

     

    En arrivant à Gingee, le P. Saussard prend en charge tout ce district. Un autre que lui aurait pu être décontenancé, sinon découragé. Tel ne fut pas le cas pour le P. Saussard. En ce temps record, grâce à sa moto légendaire, il visite toute sa paroisse, prend contact avec ses gens et noue de bonnes relations avec les autorités de tout rang et de toutes confessions. Par son sourire irrésistible et son charme conquérant, il conquiert vite la sympathie de tous, à commencer par les enfants qui s’enhardissent à saluer le Père : il avait ainsi acquis partout droit de cité.

     

    Un jour même, des Hindous insistèrent pour que le Père vienne assister à la cérémonie du mariage de leurs enfants. C’est assez dire quelle atmosphère cordiale il avait su créer autour de lui.

     

    Il ne perdait pas pour autant de vue le souci et le soin de ses paroissiens noyés dans la masse païenne de la ville. Tout en s’occupant, dans toute la mesure du possible, des villages dont il avait la charge, il porta surtout son effort sur l’organisation du centre.

     

    Il commence par la restauration du presbytère et de la petite école qui se tenait au rez-de-chaussée. Au mois de mai 1954, il demande aux religieuses de Cluny de venir à Gingee pour s’occuper d’un dispensaire. Chaque semaine, deux ou trois d’entre elles viennent de Tindivanam pour s’occuper des malades et surtout des lépreux très nombreux dans la ville et dans toute la contrée. Les soins et les remèdes donnés par les Sœurs sont très appréciés. Tout en soignant les corps, les Sœurs ouvrent aussi les cœurs. Le premier juin 1955, le P. Saussard commence un orphelinat, au presbytère, avec une dizaine d’enfants qu’il envoie à l’école. Au mois de mai de la même année, il construit une école grâce aux secours que lui envoie sa mère, et même, pour la terminer, il vend sa jeep. Les enfants peuvent accomplir dans cette école les huit premières années de leurs études.

     

    Au mois de juin 1956, il développe son orphelinat et admet immédiatement 100 enfants. Au mois de septembre 1956, il termine le couvent pour les Sœurs du Cœur-Immaculé-de-Marie. En 1957, il répare l’église paroissiale et l’électricité. Toutes ces activités et ces réalisations réalisées par le P. Saussard, au centre paroissial de Gingee, ont mis ce centre en vedette et attiré la sympathie et l’estime de tous. Les chrétiens sont fiers de leur centre et de leur curé. Ils peuvent s’afficher et relever la tête ! Le « Head master» du collège municipal, Hindou convaincu, décerne publiquement au P. Saussard le titre de « Père et Mère des orphelins ».

     

    Tous ces succès de face ne grisent pas le P. Saussard qui continue son travail, assisté de son vicaire, le P. Chinnapan, récemment ordonné.

     

    Toute cette activité au centre, sans compter ses visites dans les nombreux villages dont nous avons parlé et dont il avait aussi la charge, et aussi l’accident qu’il avait eu, tout cela avait fatigué le P. Saussard. On l’aurait été à moins sous le climat débilitant de l’Inde où le Père était arrivé en 1947. Il demande donc et obtient son congé régulier au mois de mars 1958. Le 29 mars 1958, il arrivait en France pour un repos bien mérité et soigner sa jambe assez mal en point, à la suite de l’accident dont nous venons de parler. Après un peu plus d’un an de soins, il repart, mais cette fois pour une autre mission, celle de Singapour où l’on a besoin de quelqu’un qui parle le tamoul, car l’évêque en vue l’érection d’une nouvelle paroisse dans la ville de Singapour. Il travaille dans cette nou­velle Mission jusqu’en 1984, et le responsable de cette région nous fait le récit de ses activités.

     

    Le P. Henri Saussard à Singapour

     

    Henri Saussard arrive à Singapour en mai 1959. Il est nommé vicaire du P. Challet à Saint François-Xavier, dans le centre-nord de l’île. En effet il connaît le tamoul, or Mgr Olçomendy veut préparer l’érection d’une paroisse non loin de là, à Jalan Kayu-Seletar — base aérienne anglaise à l’époque — où les chrétiens tamouls sont assez nombreux et n’ont pas de prêtre parlant leur langue. Henri ne se fait pas prier. Tous ceux qui, même de loin, pourraient être des Tamouls, il les aborde dans cette langue qu’il emploie avec volubilité et force gestes : il se fait comprendre davantage par les mains et l’expression du visage que par les mots. Au dire de ses interlocuteurs, tant en anglais qu’en tamoul, le P. Saussard en reste à des connaissances assez rudimentaires avec un accent français très marqué et une tendance à angliciser sans vergogne des mots ou tournures bien de chez nous. Mais le Seigneur en a fait un homme de communication. Chez lui la langue ne sera jamais une barrière, sa bonté, sa présence aux autres en feront un « parlant »… même avec ceux qui s’expriment uniquement en chinois dialectal. Un général anglais, catholique pratiquant, le félicitait de son accent français, qui rendait ses sermons d’autant plus « délicieux » — delightful ! De son côté, une dame française récemment arrivée à Singapour lui disait après la messe : « Ah ! mon Père, avec vous j’ai pu comprendre pour la première fois un sermon en anglais ! » Et Henri de s’esclaffer.., et de communiquer.

     

    Il lui faut s’habituer au rythme de Singapour, à une paroisse de classes moyennes aux habitudes plutôt réservées, également à la pastorale de son curé qui se trouve plus à l’aise dans le milieu chinois. Henri n’a pas d’auto à sa disposition, or c’est avant tout un homme en mouvement. La paroisse est étendue, et le secteur de Jalan Kayu malgré tout assez excentrique. Pendant un an il ronge son frein, puis en juin 1960, le P. Girard, procureur, profitant du départ de Mgr Olçomendy pour l’Assemblée générale, lui fait cadeau de la voiture épiscopale qui a déjà treize ans d’âge et n’est pas souvent sortie de l’île. Cela va changer, aux mains d’Henri elle va battre tous ses records de vitesse et de longue distance. Elle ira respirer l’air des montagnes à Cameron Highlands, faire le tour de l’île de Penang, partout semant loin derrière ceux qui essaient de la suivre, même dans des véhicules plus jeunes. Le chauffeur n’a pas perdu son habileté et se fait un plaisir d’emmener des confrères avec lui. Il est un conducteur certainement doué et peut, sans se fatiguer, commenter le paysage.

     

    Dans son district il est très vite connu et apprécié des non-chrétiens comme des chrétiens. En 1962 il est officiellement nommé responsable de Jalan Kayu-Seletar, trouve des collaborateurs laïcs et grâce à eux pénètre dans les familles, lance des réunions, et fait connaissance avec le député du coin aussi bien qu’avec le général commandant la base aérienne. L’église paroissiale est trop petite et trop loin, il s’installe dans le quartier même. Avec l’aide du Secours catholique, il lance des programmes d’aide aux plus déshérités, puis le diocèse achète une maison de deux étages en plein centre de Jalan Kayu.

     

    Le 15 octobre 1963, sans préavis, le P. Challet invite son vicaire à partager une bouteille de champagne : « Tu as ta liberté, l’archevêque a divisé la paroisse, ta es curé de Jalan Kayu. Trinquons ! » Et Henri de se réjouir, de multiplier les projets, d’autant qu’il a troqué sa vieille torpédo une voiture plus rapide. La maison est vite emménagée : une chapelle au sous-sol, des salles de réunion au rez-de-chaussée et au premier étage, une petite salle à manger-cuisine et une chambre pour le curé. Il n’est pas au large, mais c’est chez lui, et il a la liberté qui lui est nécessaire pour faire rendre au maximum son tempérament bouillant et son esprit d’initiative. Mais bien plus encore, ses gens sont « chez eux ».

     

    Le centre déborde bientôt d’activité. Une attention toute spéciale est donnée aux pauvres et aux non-chrétiens : classes de couture, de dactylographie, de mathématiques, d’anglais — ces dernières particulièrement appréciées par les élèves des écoles chinoises. Pendant les vacances c’est la formation par les loisirs avec des visites et même des voyages jusqu’au nord et dans l’est de la Malaisie. Dans ce monde qui parle surtout hok-kien et mandarin, Henri se trouve à l’aise, et, à sa manière inimitable, communique. C’est vraiment là qu’il s’affirme « ad gentes », et l’archevêque lui enverra souvent ses visiteurs, car ce projet original lui tient à cœur et intéresse ceux qui veulent ou peuvent voir de l’inhabituel.

     

    Trois messes le dimanche dans la chapelle en sous-sol, débordante et presque étouffante, permettent à Henri de rassembler son monde, cela durant un temps. Mais Jalan Kayu se développe, les nouvelles maisons pour gens de classe moyenne apparaissent de plus en plus rapidement. Il faut penser à des structures vraiment paroissiales. On projette donc une église, ou plutôt un « ensemble » comme on dit ici, avec lieu de culte, et lieux de réunions. Et s’élève alors l’église Saint-Vincent de Paul à quatre kilomètres du centre, le long d’une des grandes artères de l’île. Saint-Vincent de Paul, cher au cœur du P. Saussard qui aura bientôt quatre conférences de ce nom dans la paroisse, cher aussi au cœur de Mgr Olçomendy qui désire voir ces conférences dans toutes les paroisses de l’archidiocèse.

     

     

    Curé de Saint-Vincent de Paul

    Le 21 novembre 1970 les bâtiments sont bénis et Henri devient le premier curé du lieu. Toujours inégalé, il n’a pas moins de trois évêques pour rehausser la cérémonie. Comment a-t-il pu mener de front le travail du centre et la supervision des constructions ? C’est son secret ! Où a-t-il trouvé les fonds ? Mgr Olçomendy se montra particulièrement généreux, semble-t-il, pour cette communauté dont il avait été dix ans le pasteur.

     

    Henri sera curé là jusqu’en 1976, tout en gardant aussi vivant le centre initial de Jalan Kayu. C’est chez lui que de nombreux vicaires, tant locaux que français feront leurs débuts. Ils le trouvent original, certes, mais en même temps ils se sentent acceptés et en confiance. Dans l’homélie de la messe célébrée après son décès, l’un de ses anciens vicaires remarquait que « le P. Saussard avait le souci de ses confrères prêtres, savait leur assurer le bien-être matériel et les associer à son travail pastoral ». De fait, la formation humaine pour lui va de pair avec l’apprentissage du travail paroissial. Certes, il faut avoir la patience de l’écouter, mais avec lui on découvrait bien des aspects de Singapour que beaucoup ne connaissent guère.

     

    Très proche de ses gens et attentif à leurs besoins, Henri, en fin gourmet qu’il est, est aussi très au fait des progrès de l’hôtellerie à Singapour. Tous les ans, plusieurs de ces hôtels de luxe ouvrent leurs portes. Or qui dit hôtel dit restaurant, et en ce domaine notre confrère n’a pas son pareil. Les sommeliers écoutent religieusement ses commentaires sur leurs vins ; les cuisiniers reçoivent sa visite jusque devant leurs fourneaux, surtout quand les plats manquent de ce petit quelque chose qui devrait s’y trouver. Les maîtres d’hôtel ont toujours une table pour lui, les garçons l’entourent de soins. Dans ce monde-là « Father Henry », drapé dans sa soutane blanche, peut donner ses avis et ses ordres à haute voix : c’est une autorité. Personne ne s’en étonne ni ne s’en offusque, sauf peut-être les confrères qui sont ses invités. Plus d’une fois il fut choisi par des directeurs de grandes surfaces, ou par des importateurs de vin comme dégustateur. Être vicaire du P. Saussard veut donc dire être initié aussi au monde des restaurants et de la haute cuisine : une qualité bien dans la ligne des Singapouriens pour qui manger et boire est le favori des passe-temps.

     

    Dans le milieu des diplomates, il évolue à l’aise. L’ambassadeur lui rend visite, d’anciens diplomates connus jadis à Pondichéry viennent chez lui au passage. Personne donc ne s’étonne lorsqu’il reçoit l’Ordre national du Mérite. Et vraiment il y avait de la bonne humeur ce soir-là à l’ambassade ! Il apprécie cette distinction, mais comme il le dit sans hésiter à qui de droit :  « Pour les ecclésiastiques, il n’y a pas de ruban rouge, ils doivent se contenter du ruban bleu! »

     

    Henri est tout aussi à l’aise chez les pauvres. Après un repas fin il saura apprécier un curry très simple ou un bol de nouilles chinoises, qui coûtent moins d’un dollar. Les pauvres viennent à lui. Oh, il se met bien en colère mais il donne. Ses enfants de chœur se retrouvent dans les plus grands hôtels de Singapour pour une célébration de Noël, souvent gratuite, car Henri sait demander pour eux. Ou bien c’est la baignade de tout le jeune monde du centre dans la piscine privée de l’amiral anglais commandant la base navale de Singapour ! En effet, jusqu’au départ des dernières troupes britanniques, il est resté aumônier de la base d’aviation de Seletar, et par l’intermédiaire du général de Région aérienne, s’est mis au mieux avec l’amiral ! Un record !

     

    À Saint-Vincent de Paul, Henri est heureux, apprécié de ses paroissiens auxquels il est très dévoué et qui collaborent volontiers à ses projets en faveur des déshérités, car cela est et reste sa ligne d’action.

     

    Au cours des années, son cœur déjà fatigué et une circulation sanguine déficiente le mènent de plus en plus souvent à l’hôpital. Il s’épuise vite, mais comment lui faire ralentir le rythme ou observer tant soit peu un régime ? Dès qu’il se sent un peu mieux il repart à fond. Aussi les accrocs de santé se font-ils sérieux. Finalement il demande un autre curé à la paroisse et se retire au centre de Jalan Kayu, d’où il pourra aider tout en restant au service de ses pauvres et des non-chrétiens. Arrangement qui prend effet le 1er janvier 1977.

     

     

    De nouveau Jalan Kayu

    Il y reste jusqu’en novembre 1981, date de son congé en France. Il porte toujours beau, s’active, mais la santé n’est pas bonne. Un jour, dans l’autobus un caillot de sang le paralyse et lui enlève l’usage de la parole pour un temps. Il s’en remet, collabore de son mieux avec le clergé de la paroisse, mais il est usé et rentre en France, en prenant une fois de plus le chemin des écoliers. Voyager le repose, la route la plus directe n’est jamais la bonne pour lui. D’où les itinéraires surprenants qui le mènent de Singapour en France, ou vice versa, par l’Australie, le Pacifique, la Nouvelle-Calédonie, les îles Fidji, Tahiti, qui l’installent dans le Transsibérien pour dix-sept jours ou lui font survoler l’Himâlaya. Des cartes postales nous le font suivre sur le Cercle polaire, jalonnent les États-Unis qu’il sillonne en longs trajets d’autobus. Quant à la France, ou plutôt l’Europe, il la quadrille en tous sens au risque de se faire l’une ou l’autre fois délester de son passeport ou portefeuille. Il en faudrait davantage pour l’arrêter. Il aime certes se retrouver chez lui à Dole, toutefois la maison de famille est plutôt un lieu où on le rencontre qu’un lieu où il réside : voyager le détend.

     

     

    Notre-Dame de la Paix

     

    Henri revient en 1982. Mgr Yong, qui a demandé aux religieuses de Saint-Maur de prendre le centre de Jalan Kayu, le nomme à la paroisse Notre-Dame de la Paix, dans le secteur est de Singapour. Pour lui, qui avait travaillé vingt-trois ans dans le centre-nord et avait eu ses coudées franches tant au centre de Jalan Kayu qu’à Saint-Vincent de Paul, c’est un redémarrage qui n’est pas facile. D’autant qu’il se sent mal à l’aise dans cette communauté de tradition chinoise, avec un curé — homme charmant au demeurant — originaire de Mongolic intérieure, et à la manière de vivre très chinoise. En outre, on lui fait entendre que son apostolat de tant d’années est loin d’être prioritaire. Il se sent désavoué et blessé.

     

    Le travail paroissial traditionnel, sans échappée vers de l’inédit, n’est pas son fait. Il s’ennuie, tout en s’y appliquant de son mieux. Il suit malgré tout les habitudes du secteur où les prêtres des trois paroisses contiguës travaillent en collaboration étroite et vont prêcher à tour de rôle dans la paroisse voisine. Tout cela est nouveau pour Henri. Il se sent bousculé et enrégimenté. Il visite fidèlement ses nouveaux paroissiens. C’est dans les HLM d’un nouveau quartier qu’il se blesse à la jambe, cette jambe gauche qu’il s’était fracturée en Inde, et qui depuis lors le fait boiter et souffrir, surtout à cause d’une mauvaise circulation du sang. Résultat, la plaie ne se cicatrise pas. Après des mois de traitement divers il va se faire soigner en France et même en Suisse. Au moment où il semble ne plus y avoir d’espoir, la plaie se referme. Henri revient à Singapour.

     

    Il reprend son travail pastoral, mais il n’est plus le même. Physi­quement et moralement il est à bout. Une phlébite et l’opération qui s’ensuit l’amènent à conclure que la retraite s’impose. D’autant qu’on lui fait remarquer que les notes de frais médicaux dépassent la moyenne. Il va donc partir amer, se voyant considéré comme fini ; on veut se débarrasser de lui !

     

    Il quitte Singapour en avril 1984, rentre en France par Hongkong où il se repose et visite des amis. Il a un appartement à Dole, juste au-dessous de celui où réside sa sœur. Il y passera les quatre dernières années de sa vie.

     

     

    Dole

     

    Henri se trouve donc à la retraite. Mais il ne peut ou ne veut prendre un ministère pastoral régulier, même à mi-temps. Il veut rester libre de ses mouvements, voyager avec les membres de sa famille, faire des séjours à Paris ou aux États-Unis. Pourtant la vie quotidienne n’est pas brillante. Car, malgré les apparences, c’est un malade sérieusement atteint. Il porte toujours beau, et sa voix porte toujours loin aussi, sa présence se remarque, mais il doit rester sous contrôles médicaux réguliers et se surveiller de près.

     

    Il se montre toujours aussi volubile, pourtant on réalise vite qu’il s’ennuie. En 1986 il vient passer un peu plus de trois mois à Singapour. Il y retrouve ses amis, les anciens paroissiens le fêtent, les confrères et le clergé local l’accueillent chaleureusement. Mais il se sent, là encore,  vite désorienté : la vie a continué d’évoluer sans lui et il n’est plus qu’un visiteur ! En 1987, nouvelle randonnée aux États-Unis, plus courte que prévue. Il perd de sa vitalité. Il connaît très bien sa maladie et sait qu’il I peut mourir subitement.

     

    C’est ce qui arrive. Le 22 avril 1988, il s’effondre dans le jardin d’une de ses sœurs à qui il venait montrer sa nouvelle voiture, à trente kilomètres de Dole.

     

    Le 25 avril, dans l’église collégiale — église de son baptême et de sa première messe — ses obsèques sont présidées par Mgr Boillon, ancien évêque de Verdun, mais surtout archiprêtre de Dole quand Henri faisait son séminaire. Le P. René Challet, son curé à Singapour, prononce l’homélie. Il le présente essentiellement comme un homme libre, de ce fait capable d’entrer en relation avec les gens les plus divers. Et c’est ainsi que fut célébré le départ d’Henri pour « le plus long voyage d’une vie qui en connut beaucoup », comme le remarquait un de ses anciens vicaires.

     

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    Le souvenir que gardent les confrères de Singapour c’est, entre bien d’autres choses, un Hein qui sut tisser très vite avec eux des liens d’amitié, apporta du liant à leur groupe, et souvent les réunit pour des soirées de bonne chère et de bonne humeur. On grognait bien : « Il nous embête, elles sont lourdes à digérer ces agapes ! » Mais on ne les manquait pas et chacun savait apprécier la soirée ensemble, les fromages et les vins !

     

    Il jouissait d’une certaine aisance pécuniaire qui lui venait de sa famille. Il pouvait ainsi s’offrir des extras et souvent les partager avec d’autres, donner aux plus démunis. Trait de générosité qui le rendait très attachant. Il reste flamboyant, certes, agace même, on dit parfois : « c’est encore du Saussard ». Mais personne ne s’y trompe quand il s’agit de sa bonté. Aussi, lors de ses vingt-cinq ans de sacerdoce, un paroissien qui l’estimait beaucoup, écrivait ces lignes qui serviront de conclusion :

     

    « Le P. Saussard pratique ce qu’il prêche. Pour lui l’homme digne de respect est celui qui sait offrir son aide aux autres, sans distinction de classe. Pour lui l’homme vient d’abord, avec ses multiples. Tout le reste n’est qu’un à-côté. À Jalan Kayu, il est le bienvenu dans les foyers les plus humbles comme dans les plus huppés. Les gens de différentes croyances religieuses lui demandent son avis ; ceux de races et de niveaux sociaux différents ne l’oublient pas dans leurs moments de joie et l’invitent à leurs fêtes. Lui ne les oublie jamais dans leurs moments de chagrin et de deuil. Ses paroissiens souvent font erreur dans la manière dont ils le jugent. Certains le trouvent changeant, condamnant les autres plus qu’il ne les encourage. Il peut rugir comme un lion et faire des colères dont Moïse lui-même pâlirait. Il n’a pas de temps ni de respect pour les mous, et dès qu’il a décidé quelque chose il fonce. Mais le trait essentiel de son caractère c’est la faiblesse devant la misère. Carré d’épaules, entreprenait, coléreux, arrogant même, il n’existe plus devant ceux qui souffrent. Il n’est heureux que lorsqu’il a apporté de la joie dans la vie des enfants.

     

    Il peut critiquer au point d’en devenir sarcastique, et complimenter jusqu’à embarrasser. Son impatience des résultats est pénible, son endurance au travail exténue ceux qui l’entourent. Quand vous épousez la cause de votre meilleur ami, si vous ne le suivez pas, allez plutôt fréquenter une autre paroisse. Tel est le curé que le Seigneur nous a donné et pour lequel nous rendons grâce. Vive Henri Saussard ! »

     

     

    • Numéro : 3780
    • Pays : Inde Malaisie Singapore
    • Année : 1947