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Joseph SAUNIER (1886-1920)

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    M. Saunier naquit au village de Damvant, canton de Porrentruy (Suisse), le 27 novembre 1886. Ses parents, cultivateurs aisés, donnèrent à leurs nombreux enfants une éducation à la fois douce et ferme, où le travail allait de concert avec la piété. Dans cette famille patriarcale, on apprenait à ne point badiner avec le devoir. Deux enfants déjà, un garçon et une fille, avaient été donnés au Seigneur. Le petit Joseph fut mis dans un établissement congréganiste, dans l’espoir sans doute que lui aussi serait appelé comme ses aînés. Malheureusement le père meurt. Comme il faut des bras à la ferme, le jeune homme quitte manuels et dictionnaires, et prend d’une main déjà solide le manche de la charrue.

    La bonne providence n’allait pas tarder à le ramener au pied des autels. Après quelque temps passé dans un institut enseignant, M. Saunier se décide à frapper à la porte du Séminaire des Missions-Etrangères où il est admis le 16 septembre 1911. Le 30 août 1916, il partait pour la Mission du Kientchang.

     

    De robuste carrure, vigoureux et résistant, il paraissait destiné à fournir une longue carrière. Homme de précision et d’ordre, doué d’une persévérance qui jamais ne se démentit, il se mit avec ardeur à l’étude du chinois et finit par acquérir une connaissance exacte de cette langue. S’il avait eu dans la pratique du ministère apostolique ce même esprit de méthode et s’il l’avait suivi avec sa ténacité ordinaire, il eut été un parfait ouvrier. Mais il n’était sévère que pour lui-même et son entourage usa et abusa de sa clémence et de sa bonté.

    Mais voyons-le à l’œuvre. Cinq mois après son arrivée au Kientchang, il fut envoyé à Kientchéou. Ce poste, fondé par M. Castenet, arrosé de ses sueurs et de son sang, était, et reste encore malheureusement, une terre ingrate. Il est difficile en Europe de se faire une idée exacte de ce pays, frontière de deux provinces. Les habitants, obligés de se garder nuit et jour contre les brigands, deviennent à la longue quelque peu brigands eux-mêmes. Pillés, ils pillent à leur tour. Une vie d’homme compte pour rien dans ces terribles parages. Mais en Mission, les postes périlleux ne sont pas les moins recherchés, et M. Saunier fut tout heureux d’accepter pour ses débuts, ce lourd héritage. Nullement provocateur, il eut à plusieurs reprises l’occasion de montrer un réel courage. Sentant devant eux une force, les ennemis se tinrent cois et la jeune chrétienté put jouir quelque temps d’une paix relative.

    Quand M. Baudry, remplaça à Yentsin M. Labrunie, nommé Provicaire et Procureur, M. Saunier reçut son changement pour Tchangpintse. Le Yalong coule à près de 200 mètres au-dessous de la plaine du Kientchang ; deux bourrelets de montagnes, proches l’un de l’autre et d’une altitude dépassant trois mille mètres, l’enserrent étroitement : Tchangpintse est au fond de ce couloir, sur la rive droite. Pas de village, ni même de groupement de maisons. Les familles sont disséminées au hasard des moindres terrasses ou du plus petit lopin de terre cultivable. Les chemins, — si des pistes étroites et raides, méritant ce nom — vont au fleuve ou gagnent les sommets ; les traverses, vrais sentiers de chèvres, longent presque toujours des précipices. Le pays enfin a déteint sur l’habitant : brave homme mais farouche, trop pris par la lutte pour la vie, il n’accorde à son âme, qu’une bien minime attention. Il recourt fréquemment à la « vendetta » et expédie son adversaire dans l’autre monde sans forme ni procès. Pour tout dire, les gens de Tchangpintse n’ont de la civilisation qu’une idée fort imprécise et de la religion qu’une connaissance très vague.

    M. Saunier se mit courageusement à l’œuvre. Il commença par ouvrir une école où le catéchisme était sérieusement enseigné ; malheureusement le manque de personnel entrava son action comme jadis celle de ses prédécesseurs. Il finit par trouver un maître digne de ce nom et fort dévoué ; mais ce magister se trouva si souvent éloigné de la résidence par les affaires de sa famille ou du district, que l’école périclita. Ce fut pour M. Saunier une amère  déception et un très gros chagrin.

    Il essaya d’y suppléer par lui-même ; et alors, ce furent d’interminables chevauchées par les rudes sentiers de son district. A l’exemple des Saints, il joignait à l’action la prière et la pénitence ; presque tous ses repas se composaient de pain ou de riz mal cuit, assaisonné d’im-mangeables piments. Si les résultats ne répondirent pas aux efforts de notre confrère, du moins eut-il la consolation de gagner quelques néophytes dont il fit de vrais et solides chrétiens.

     

    Les choses en étaient là, quand le 8 mai, au retour d’une randonnée, la fièvre le saisit. D’abord il crut pouvoir la dominer et négligea de se soigner. Le 18, il dut par deux fois s’interrompre pendant la célébration du saint Sacrifice. Le lendemain, il voulut gagner Tetchangou, où près de M. Burnichon il trouverait médecins et remèdes. Cette route lui fut un vrai calvaire. Après quelques heures de marche, il descendait de cheval et, collé au sol, cherchait un peu de fraîcheur.  Son domestique tremblait qu’il ne put achever l’étape. Enfin il arrive, mais épuisé. La joie de se trouver auprès d’un confrère semble lui rendre quelque force, et, le jour suivant, le 20, il peut dire la messe. Le soir, il se couche pour ne plus se relever.

    À la nouvelle du danger que courait M. Saunier, Mgr Bourgain se rend en hâte à Tetchangou et trouve notre confrère dans la deuxième période de la typhoïde avec aggrava-tions de symptômes. Il restait donc peu d’espoir. Cependant le cher malade, ému de voir près de lui son évêque, s’excuse et proteste qu’il va mieux. Hélas ! deux jours après, Sa Grandeur le préparait à la réception des derniers sacrements qu’il reçut avec une piété touchante, un abandon total à la sainte volonté de Dieu. Auparavant il avait tenu à faire de lui-même le sacrifice de sa vie pour la Mission et son district de Tchangpintse.

    L’agonie dura cinq heures, marquée par des spasmes nerveux de moins en moins fréquents et de moins en moins forts. Le dernier à 11 du soir, fut à peine perceptible. M. Saunier repose maintenant, dans l’enceinte même de la résidence de Tetchangou, à côté de M. Jacques Gire, mort en 1898.

    Son travail n’aura pas été vain, pas plus que son sacrifice. Et pourtant, c’est au temps même où le manque de missionnaires se fait le plus vivement sentir que Dieu nous enlève deux bons, deux excellents ouvriers. Qu’est-ce à dire ? sinon qu’il nous éprouve, donc qu’il nous aime. Nos morts attireront sur le Kientchang des grâces plus abondantes.

     

     

     

    • Numéro : 3189
    • Pays : Chine
    • Année : 1916