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René SANIER (1928-1968)

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    Né le 25 octobre 1928, à Beaumerie (Pas-de-Calais), diocèse d’Arras, il a toujours aimé la petite église où il fut enfant de chœur à l’âge de sept ans, sans jamais se faire prier pour une messe en semaine. Il fit sa Communion solennelle à Beaumerie, le 12 mai 1940, mais, hélas, son parrain et ses oncles avaient déjà été mobilisés et sa communion (avec le bruit lointain du canon) fut assez triste.

     

    Il resta à l’école de Beaumerie jusqu’à son certificat d’études dans Sa douzième année, puis fit trois ans au collège public de Montreuil-sur-Mer pour son brevet. Il fut employé ensuite au bureau de l’enregistrement à Montreuil, mais cela ne lui convenait pas : il trouvait que cette vie était trop monotone et il supplia ses parents de lui permettre de signer son engagement dans la marine. Il partit pour Cherbourg en juillet 1945 et après ses classes, il fit le cours de radio à l’île de Porquerolles, en Méditerrannée, et fut affecté à une base aéronavale, en Bretagne, à Lanvéoc. Désigné pour l’Indochine le 26 juillet 1948, il fit campagne à bord d’un dragueur de mines. Il en revint en février 1951 et quitta la marine pour le Séminaire des vocations tardives de Tilques par Saint-Omer (Pas-de-Calais), où il entra le 27 juillet 1951.

     

    Il y resta jusqu’à fin juillet 1952 et fit l’année 1953 au grand séminaire d’Arras. Mais, au bout de cette année, il fit comprendre à sa famille et à ses supérieurs qu’il avait décidé, depuis février 1951, de se faire missionnaire et que sa joie serait grande s’il avait la possibilité de travailler comme missionnaire au Vietnam. Il partit donc pour les Missions Etrangères de Paris, où il entra le 20 septembre 1953. Il passa trois ans à Bièvres (1954-1956). Pendant son séjour de deux ans à la Rue du Bac, il fut agrégé à la Société le 28 juin 1957, reçut le sous-diaconat le jour suivant et sa destination pour Kontum le 15 décembre de la même année. Il fut ordonné prêtre par Mgr Lemaire le 29 juin 1958 et célébra sa messe de prémices le 2 juillet 1958, à Beaumerie, sa paroisse natale.

     

    Il quitta sa famille le 3 octobre 1958 et s’embarqua pour Kontum le 7 octobre.

     

     

    Postes occupés en Mission :

     

    1958-1960.    Etude de langues : Banam, Ngo Trang. Thanh Binh, Phuta. 1960, Ecole Cuenot à Kontum. 1961, Mission montagnarde, Banmethuot, mission rhadé. 1962, Maison Régionale de Saigon. 1962-1965. Petit Séminaire de Kontum.

     

    1965-1966.    Congé en France et affectation temporaire à l’école missionnaire de Ménil-Flin.

     

    1966-1968,    Petit séminaire de Kontum.

     

    Tué, en sautant sur une mine, le 13 mai 1968, auprès de Kontum, le P. Thomann, qui l’accompagnait, fut blessé.

     

     

    Témoignage

     

    C’est à l’occasion de sa première messe le 21 juillet 1958, que j’ai connu le P. René SANIER. Il me savait, en France, de la mission de Kontum qu’il devait rejoindre bientôt. Le samedi nous trouva réunis à Beaumerie, lui, le P. Dujon et moi. La messe eut lieu à Pont-de-Briques le dimanche matin. Le curé de la paroisse avait demandé aux enfants d’offrir chacun un beau jouet pour les enfants du Vietnam. Il voulait surtout marquer par un sacrifice chez les enfants le départ du missionnaire. Mais René a tenu à emmener avec lui ces jouets, bien encombrants sans doute, et les a distribués lui-même.

     

    Fin septembre, pendant qu’il préparait ses malles à Paris, je l’y ai retrouvé et l’ai piloté dans les magasins. Il se moquait un peu de moi qui lui conseillais d’acheter vêtements chauds, couvertures, etc.., me traitant, lui et le P. Léoni, de vieux pantouflard. J’ai eu du mal à le convaincre que le climat des Plateaux est plus froid que celui de Poulo-Condore et que, lorsqu’on se réunit entre confrères, il est difficile de partager une couverture en quatre. René se rattrapa gentiment quelques années plus tard : venant me voir à Kon Boban, il arriva les mains dans les poches en disant : « J’ai suivi tes conseils. Je pense que, toi aussi, tu as assez de couvertures pour tout le monde ».

     

    Il fut l’un de ces jeunes missionnaires, bousculés par les supérieurs et les événements, sans poste fixe pendant de nombreuses années, en remplacement à droite et à gauche aux endroits les plus invraisemblables. Il eut le mérite de rester fidèle à as vocation, de toujours faire l’effort pour remettre au point sa connaissance des langues. Durant un séjour — en remplacement bien sûr — à Saigon, il se remit à l’étude du vietnamien, à l’école de langues des Jésuites, y consacrant toutes ses matinées. Au séminaire de Kontum, où il enseignait l’anglais, il se plaignait beaucoup de ne pouvoir disposer des disques et devait se contenter de la radio pour se perfectionner. Enfin, la dernière année, on l’a vu, de lui-même, aller au village bahnar apprendre le dialecte de Kontum.

     

    C’est surtout durant ses années au petit séminaire de Kontum que je l’ai le mieux connu. Il y fit deux séjours de deux ans chacun, séparés par son congé en France et un stage à Ménil-Flin.

     

    Il avait eu beaucoup de mal à s’adapter à l’enseignement en 1963. La maison l’étouffait. Il se plaignait d’être dans une boîte à garçons et aurait préféré un milieu moins étriqué. Souvent, il prenait son vélo et s’en allait bien loin, peu soucieux des embuscades possibles. Plusieurs fois, lors des vacances, il m’emmenait en taxi jusqu’à Nhatrang, Banméthuot, Dak-tô, toujours impatient de repartir et tenant difficilement en place. Tout à la fin, alors qu’on ne pouvait presque plus circuler, il venait jusque chez moi à Polei Rolong : dix kilomètres à pied aller, autant retour, dans la journée, ne l’inquiétaient pas. Au début, je le croyais porteur de mauvaises nouvelles. Ensuite, je l’attendais, surtout le jeudi. Maintenant ses visites me manquent, les autres Pères de Kontum étant trop pris par leurs élèves et leurs occupations, ou peut-être moins en sympathie, pour venir jusqu’ici.

     

    C’est tout à la fin qu’il se décida à aller s’installer au village de Kontum-Kono, sans doute encore pour s’aérer l’esprit et sortir des « boîtes » où il ne pouvait s’habituer. En rôdant d’un village à l’autre, il trouva finalement une maison, d’une seule pièce bien sûr, assez convenable et à peu près vide. Il demanda à s’installer, s’installa. Il y partait vers 18 heures, passait la soirée avec les gens, bavardant, apprenant la langue. Au matin, après la messe, il rentrait au séminaire.

     

    C’est à partir de cette époque que René a commencé à se montrer épanoui, de nerveux et impatient qu’il était auparavant. Il s’est très vite attaché aux familles du village et ce fut réciproque. Le jour de son enterrement, les gens de KontumKonom sont venus, maussades, me voir à l’hôpital, m’accusant presque d’être responsable de sa mort et jaloux de me voir rescapé, moi plutôt que lui.

     

    Son dernier projet fut l’apostolat auprès des groupes délaissés, à Kontum, où pour­tant les prêtres ne manquent pas. Ecole de l’administration, prison, hôpital civil, « élites bahnars ». Déjà il se rendait couramment à l’école, y enseignait le catéchisme, célébrant la messe une fois par semaine. En avril dernier, le Père Can, vicaire général, s’entendit avec lui pour qu’il pût s’installer dans un de ses villages, Polei Tonia, tout près de l’école. Il y fit transporter l’ancienne chapelle de Kon, Robang, remplacée par une grande église. De là, il aurait pu rayonner facilement vers l’hôpital, la prison, réunir chez lui les instituteurs ou fonctionnaires dont beaucoup habitaient par là. Les travaux étaient déjà très avancés le 13 mai 1968, jour de sa mort.

     

    Depuis quelques semaines, profitant de la fin des cours, il avait entrepris de remettre en état une vieille camionnette 2 CV. Un matin, en s’essuyant les mains sur un torchon, il me dit en me montrant le capot ouvert : « Ça y est, je crois qu’elle est prête à aller faire un tour dans le coin sédang ». Comme il se plaignait souvent de ne pouvoir jamais décrocher les Pères du séminaire quand il voulait aller s’aérer un peu l’esprit, j’y vis une invitation à l’accompagner. En fait, je crois que cette fois-là, il avait blagué sans intention spéciale. De fil en aiguille, rendez-vous fut pris pour le lundi 13 mai, avec retour à Kontum le jeudi. Il tenait à être rentré pour la messe du soir à l’école bahnar. Nous devions partir vers 10 heures, après l’ouverture de la route et la circulation des premiers véhicules militaires vers Dak-Tô, secteur souvent miné.

     

    Après un tour au marché, nous voilà partis. Effectivement, il y avait déjà un gros va-et-vient sur la route, en particulier des engins de réparation de la chaussée. Nous nous trouvâmes engagés finalement dans le gros convoi quotidien de ravitaillement américain entre un camion d’obus et une citerne d’essence. Jugeant l’endroit malsain, René préféra revenir en arrière et, par une petite piste, traverser Phudung Qui et rattraper la route de Dak-Tô plus loin. En passant, il eut plaisir à me montrer les bâtiments de la maison de Polei Tonia qui commençaient à s’élever. Nous nous arrêtâmes quelques minutes à Kon Gu où j’avais du matériel à déposer, puis ce fut à nouveau la grand-route. Devant nous des véhicules du génie, chenilles, camions, niveleuses. Derrière, peu à peu, d’autres camions venaient s’agglomérer. Il commençait à faire étouffant. On allait au pas. Par devant, l’équipe de déminage avançait prudemment et on entendait les explosions. A un moment, des Sédangs, à deux sur un vélo, nous firent de l’auto-stop. On en accepta un qui se logea sur un sac de couchage, au-dessus de la roue gauche arrière. Il devait bien être midi quand on arriva à la rivière Dak-Kola à quelques 12 km de Kontum. Là, les engins du génie réintégrèrent leur dépôt et nous nous trouvâmes tout à coup seuls sur la route. Une rame de G.M.C. venait de nous croiser, arrivant de Dak-Tô. Pour plus de sûreté, je descendis près du pont et questionnai le conducteur d’une Lambretta : « Oui, répondit-il, j’arrive de là-haut à l’instant, on peut circuler, ça va. »

     

    Donc, plus de raison d’attendre. Cependant, en embrayant. René me dit : « Pourvu que ces ... là, dans l’intervalle, n’aient pas remis des mines sur la route ». C’était invraisemblable, ils n’en auraient pas eu le temps. « Oh ! lui répondis-je, on ne meurt qu’une fois ». Je parlais surtout pour moi, me trouvant à droite, la place « du mort ». Je me souviens avoir roulé encore un kilomètre ou deux, puis René me dit : « Tiens, on ne voit pas le village de Dak-Kodem. Est-ce qu’ils l’auraient évacué ? » Puis, tout aussitôt après : « Ah si ! voilà l’avant-garde ». En effet, des enfants juchés sur un talus nous saluaient, les bras croisés... L’auto parcourut encore quelques centaines de mètres...

     

    Et puis, je me souviens d’une sorte de cauchemar où je distinguais, surtout un vacarme épouvantable et dont j’essayais de me sortir. J’ouvris les yeux et ce fut le silence total. Immédiatement, je me rendis compte de la situation. Je me relevai, du sang partout, la soutane en lambeaux, la tête lourde, mais entier. J’avais été éjecté peut-être à dix mètres de la route. Regardant de ce côté-là, je vis les débris de la 2 CV puis, plus bas, le village de Dak-Kodem que nous avions dépassé. Je criai pour appeler les gens et je crois qu’ils m’ont entendu, car je les vis monter sur des vélos. Puis, je cherchai René. Malgré le sang qui me brouillait la vue, je le trouvai assez rapidement, tout près de moi. Je fus surpris de le voir comme assis. Plus tard, le Père Tinh m’apprit qu’on l’avait retrouvé avec le siège de la 2 CV. René avait les yeux fermés, semblait calme et reposé, mais de toute évidence, déjà mort. Je cherchai les Saintes Huiles que je portais sur moi. Il me fut impossible de les retrouver. Je donnai à René, une absolution, puis je me dirigeai vers la route.

     

    Comme je l’atteignais, les chrétiens de Dak-Kodem arrivaient en vélo. Je leur dis d’emporter le corps de René auprès du village, en attendant les secours et leur demandai de rechercher le Sédang qui nous accompagnait. « On vient de retrouver sa tête sur la route ! » Il s’était trouvé exactement sur la roue gauche arrière qui avait déclenché la mine.

     

    Il ne me restait plus rien à faire. Je partis me laver à la fontaine.

     

    • Numéro : 4070
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1958