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Auguste SALVAT (1870-1933)

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    En la personne de M. Salvat la Mission de Yunnanfu a perdu un missionnaire des plus sympathique et des mieux doué. Pour faire revivre cette nature méridionale ardente, primesautière, d’une souplesse prodigieuse, d’une gaieté si communicative, il faudrait à celui qui trace ces lignes un talent qu’il ne possède pas. Je me contenterai donc de signaler simplement, dans cette vie si bien remplie, quelques traits plus saillants, à la lumière desquels il sera facile de juger quel instrument docile notre confrère a toujours été dans les mains du Seigneur.

     

    Il fait ses premières armes dans le Bas-Yunnan, à proximité de Suifu. Il s’adonne avec entrain à l’étude de la langue. Les caractères chinois ne le captivent pas ; la conversation a ses préférences, jamais il n’est à court de sujet. Intelligent, chez lui la mémoire est excellente et l’audace ne lui manque pas ; aussi fait-il des progrès rapides, et se trouve-t-il bientôt à même d’exercer le saint ministère. Il s’acquitte de ce que font tous les missionnaires dans nos vieilles chrétientés : confesse, prêche, visite les malades, administre les sacrements, s’efforçant ainsi de maintenir et de développer la vie chrétienne parmi les fidèles. Il cherche à attaquer l’élément païen, mais ces pauvres idolâtres, vivant depuis si longtemps au milieu des chrétiens, et, pour la plupart en bonne harmonie avec eux, sont blasés, insensibles à toutes les exhortations.

     

    Mieux que beaucoup d’autres cependant, il a tout ce qu’il faut pour attirer ces infortunés. Peu à peu il acquiert dans les affaires chinoises une compétence peu ordinaire, qui ira se perfectionnant d’année en année. De plus en plus on lui soumet des différends à dirimer. Les païens ne sont pas les moins empressés à avoir recours à ses bons offices. Il gémit bien parfois d’être obligé de consacrer un temps précieux à ces affaires extérieures, mais il ne se sent pas le courage de congédier ou de s’aliéner les gens auxquels il peut rendre service, et que peut-être sa complaisance pourra gagner à la vraie foi.

     

    Il est en district depuis 4 ans quand surviennent les événements de 1900 : soulèvement des Boxers dans le nord de la Chine, mouvement xénophobe à Yunnanfu. Alors que la plupart. des missionnaires du Yunnan quittent la province, lui reste fidèle à son poste, et décide son voisin à en faire autant. Comme ses confrères il a reçu l’ordre de prendre le large ; mais, dans cette région éloignée du centre, il ne juge pas du tout la situation désespérée. Encouragé par Mgr l’évêque de Suifu, le sage et pondéré Mgr Chatagnon, il attendra les événements et, si la situation devient par trop critique, alors seulement il partira, ne se trouvant qu’à deux pas du Setchoan. Par bonheur, cette éventualité ne se produisit pas et il tint ferme jusqu’à la fin de la tourmente. Il y eut sans aucun doute des jours sombres, mais le missionnaire eut la satisfaction de soutenir jusqu’au bout le moral des fidèles, et les ennemis du nom chrétien ne réussirent pas à donner libre cours à leur haine.

     

    Peu après il est transféré à Tchao-tong, préfecture dont dépendaient alors tous les districts du Bas-Yunnan. Son influence bienfaisante va s’exercer sur un théâtre plus étendu. Ses déplacements ne se comptent pas, de partout on a recours à lui. Il ne s’appartient plus ; tous ses instants sont pris. Que lui importent les soucis et les fatigues : il rend service, il soutient la cause des opprimés, il fait connaître et estimer notre sainte religion.

     

    Bien grande est sa surprise quand, en 1911, il se voit arraché à ce milieu agité dans lequel il vit depuis 15 ans. Son évêque lui confie la direction du Séminaire. Il ne se sent guère apte à ce nouveau genre de vie. Les courses par monts et par vaux, les discussions orageuses, où la victoire est acquise à qui crie le plus fort, vont mieux à son tempérament que la solitude d’un internat et le calme d’une salle de classe. Mais l’autorité a parlé ; il obéit et c’est de tout cœur qu’il se donne à ses nouvelles fonctions, jusqu’au jour où l’ordre lui sera donné d’aller planter sa tente ailleurs.

     

    Ce jour ne se fait guère attendre. Un an est à peine écoulé qu’il est rendu à la vie de district. C’est vers une région encore inconnue de lui qu’il dirige ses pas. Il va faire connaissance avec l’ouest et le nord-ouest de la province. Ses qualités vont trouver à s’y exercer aussi bien, sinon mieux encore que dans le Bas-Yunnan, mais dans des circonstances bien différentes. Une perturbation profonde s’est produite dans tout l’empire chinois : sous les menées des réformistes la dynastie des Ts’ing a été renversée et la République proclamée. Une période de troubles vient de s’ouvrir ; personne ne peut prévoir quelle en sera la durée. Au point de vue évangélisation le régime nouveau apportera-t-il la liberté ?

     

    Plus attentif au présent que soucieux de l’avenir, notre confrère s’installe à Tali ; il y bataillera durant 3 ans. Là aussi, suivant son habitude, il prêtera son appui aux stations voisines. Puis il est transféré plus au nord, à Iun-pe, district ouvert à l’évangile quelques dix ans auparavant, et déjà fécondé par le sang d’un missionnaire, M. Mérigot. Ces nouveaux chrétiens l’intéressent, il travaille activement à leur formation. Bientôt il est, par surcroît, changé des districts de Hoa-pin et de Ma-chang distants de 4 et 5 jours. Parfois il sera déchargé de Iun-pe, puis devra s’en occuper à nouveau. Quand un vicaire est mis à sa disposition, il est quelque peu sou­lagé, mais il n’a pas toujours cette bonne fortune : les prêtres sont rares, et plus d’un poste manque de titulaire.

     

    À Hoa-pin et à Ma-chang il s’applique à rétablir la bonne harmonie entre païens et chrétiens. Une animosité profonde les divise depuis 30 ans et plus : une persécution sanglante a fait de 40 à 50 victimes, et considérables ont été les pertes matérielles. La Mission a tout tenté, mais en vain, pour que justice soit rendue à ces malheureux fidèles. Après 1900 le gouvernement du Yunnan prit enfin l’engagement de donner à cette triste affaire une solution équitable, niais avec l’arrière-pensée bien arrêtée de ne jamais tenir sa promesse.

     

    Lors de la persécution, les ennemis du Christ ont fait, dans les rues de Hoa-pin, graver des croix sur les dalles, pour obliger les chrétiens à les fouler aux pieds. Par des démarches réitérées M. Salvat obtient des notables, avec qui il entretient des relations courtoises, de faire enlever toutes ces croix. C’est un premier succès, mais combien insuffisant ! Un jeune magistrat promu, peu après la révolution, Commissaire des Affaires Etrangères, veut appliquer, au moins en partie et pour un temps, les principes de justice qu’il a été étudiées dans notre patrie. Pour chacune des victimes il offre une compensation pécuniaire. Elle est si minime que les chrétiens y voient une insulte et la refusent énergiquement. M. Salvat se reprend à l’espérance ; l’offre est insignifiante, ridicule même, mais c’est à prendre ou à laisser. L’occasion est unique et ne se représentera pas ; il faut la mettre à profit. Il s’adresse aux intéressés, les prend chacun en particulier, invoque des motifs surnaturels. Bref, il fait tant et si bien qu’il les décide enfin à accepter cette misérable indemnité. Il obtient même davantage : cette compensation les familles ne se l’approprieront pas ; elle formera un capital pour une société de la bonne mort ; les intérêts permettront à leurs membres de se réunir chaque année pour la Commémoraison des morts et de prier pour les défunts. Si une telle solution, acceptée à regret, ne donnait pas pleine satisfaction, elle contribuait du moins grandement à la pacification des esprits. Le missionnaire pouvait à bon droit se féliciter du résultat obtenu et en rendre grâces à Dieu.

     

    Durant ces années de troubles, le pays est constamment parcouru par les troupes : réguliers et brigands pressurent les populations; la répression est terrible et favorise bien des vengeances. Les opprimés s’adressent invariablement à M. Salvat. On sait qu’il interviendra volontiers et que ses démarches seront le plus souvent couronnées de succès.

     

    Une querelle s’élève sur la frontière entre miliciens des deux provinces, guerre civile en petit : c’est la désolation, les ruines se multiplient, de part et d’autre il y a des victimes. Des deux côtés on fait appel à notre confrère. Grâce à son savoir-faire et à son ascendant il rétablit la paix entre les belligérants.

     

    Nombreux sont les services qu’il rend ; aussi le peuple et les notables lui offrent des présents en témoignage de leur reconnaissance, et les gouverneurs du Yunnan et du Setchoan lui décernent des distinctions honorifiques. C’est, de la part du Yunnan, d’abord la décoration de l’épi de blé, puis une médaille d’or de première classe avec brevet et inscription sur satin ; c’est de la part du Setchoan, une médaille d’or de première classe aussi ; enfin le gouvernement français lui décerne les palmes académiques. Son action bienfaisante s’est exercée dans des pays retirés ; les distinctions qui lui sont attribuées passent inaperçues ; sur un théâtre plus en évidence, elles lui auraient valu une juste célébrité.

     

    Ses ennemis cependant ne désarment pas, car il a des ennemis. Serait-il disciple ou apôtre du Christ s’il n’en avait pas ? Ils l’accusent de donner asile chez lui à un chef pirate. Le sous-préfet donne suite à l’accusation, et envoie ses émissaires procéder aux perquisitions. Le missionnaire sent vivement l’injure et proteste de toute son énergie. On passe outre à ses protestations. Quelle humiliation pour lui si fier ! La perquisition naturellement ne donne pas le résultat escompté. Et lui de se redresser en criant bien fort : « Vous auriez cependant bien « pu ajouter foi à ma parole et m’épargner cette insulte ». En haut lieu on fit des démarches, le sous-préfet dut présenter ses excuses ; il y eut banquet, pétards, discours, comme il est de coutume en Chine en ces circonstances.

     

    Lorsque M. Piton tomba aux mains des pirates, Mgr de Gorostarzu mit tout en œuvre pour obtenir sa délivrance. En fin de compte, il pria M. Salvat de se rendre à Tali et d’agir. Notre missionnaire partit aussitôt. Arrivé à Houang-kia-pin, à 2 jours de Tali, il demande aux autorités une escorte pour franchir la zone dangereuse ; elle lui est refusée. Le courage ne lui fait pas défaut ; il pense même un moment à foncer à ses risques et périls ; cepen­dant la prudence l’emporte, il rentre chez lui, mais c’est pour ­gagner Yunnanfu. De là il repart pour Tali avec le délégué du gouvernement, lui-même en qualité de délégué de l’évêque et du consul. Sa délégation dure 6 mois. Il acquiert la certitude que notre pauvre confrère n’est plus ; il cherche du moins à connaître avec exactitude l’emplacement de sa tombe ; puis se rendant compte qu’il n’y parviendra pas tant que les pirates seront maîtres du pays, il juge inutile de prolonger son séjour et revient rendre compte à son évêque de sa mission et des résultats acquis.

    Sa délégation venait de prendre fin, il faisait ses préparatifs de retour quand le Supérieur des Bétharramites, le R. P. Erdozaincy Etchart, le pria de l’accompagner à Iang-pi, chrétienté située à deux jours de Tali, où certaine difficulté était survenue. A leur retour ils furent attaqués par les brigands et emmenés dans la montagne. Heureusement l’escorte prévenue pressa le pas ; quelques coups de fusils mirent le désordre dans la troupe des brigands, et les captifs purent s’échapper. M. Salvat, fut fortement impressionné par cet incident ; longtemps après, dans les rues do Yunnanfu, il disait à un de ses confrères : « C’est étrange, moi qui n’ai « jamais eu peur de ma vie, depuis que j’ai été malmené par les brigands, je ne puis voir les « soldats sans éprouver une certaine appréhension. »

     

    M. Salvat était certainement le missionnaire qui connaissait le mieux le Yunnan : là où il n’a pas eu à exercer le ministère, il s’y est rendu soit pour y traiter quelque affaire, soit, à l’occasion, par pure curiosité. Aussi, quand Mgr de Guébriant, parcourut les Missions de Chine, en qualité de Visiteur Apostolique, Son Excellence pour obtenir des renseignements sur le pays qui lui était cependant bien connu, ne crut pas mieux faire que de s’adresser à notre confrère ; et rendez-vous lui fut donné à Suifu. Malgré la longueur et les difficultés du chemin, M. Salvat se mit courageusement en route, arriva au rendez-vous à la date fixée, et, au retour, eut la joie de regagner son district, non plus par voie de terre, mais en descendant le Fleuve Bleu, ce qui lui procura la satisfaction de faire connaissance avec, entre autres villes, Changhaï, Hong-kong et Canton.

     

    Un ministère si mouvementé finit par influer sur sa santé. Sans être précisément âgé, il n’est plus jeune ; l’administration de l’immense district qu’il dessert, et que jadis 3 prêtres se parta­geaient, commence à peser lourdement sur ses épaules. Au début d’avril 1930, il amène à Yunnanfu son vicaire chinois, jeune prêtre frappé quelques mois auparavant d’une attaque d’hémiplégie. Il se voit alors confier la paroisse chinoise de Yunnanfu. Dans cette ville immense, encore toute païenne, un missionnaire zélé peut donner libre essor à son activité. Malgré ses 60 ans, il a conservé toute l’ardeur de sa jeunesse. Il prend possession de son nouveau poste ; mais avant de rien entreprendre, il lui faut aller livrer aux deux prêtres chinois appelés à lui succéder les 3 districts qu’ils auront à administrer. Ce voyage effectué en pleine période des pluies, lui prit trois bons mois, et le fatigua beaucoup : il revient littéralement épuisé.

     

    Pendant deux ans encore il va continuer à se dévouer à ses chrétiens. Miné par la maladie, il se raidit contre le mal avec une énergie peu commune.

     

    Enfin il est bien obligé de se mettre aux mains des docteurs et se voit astreint à suivre un régime. Il vaque néanmoins à ses occupations habituelles. Pendant une maladie grave de son évêque, il eut encore assez d’énergie et de résistance pour le veiller toutes les nuits.

     

    Une diarrhée persistante qui l’affaiblissait depuis plusieurs années, et qu’aucun médicament n’arrivait à couper, finit tout de même par l’inquiéter. Il se résigne donc à rester 3 semaines en observation à l’hôpital de Yunnanfu. Le docteur n’arrive pas à diagnostiquer son mal. Il revient chez lui ; son état ne s’améliore pas et ses souffrances augmentent ; il fait des efforts surhumains pour dissimuler ses douleurs. Nombreux sont ceux qui viennent le visiter ; il les accueille en souriant, insiste même pour qu’ils prolongent leurs visites, alors qu’il aurait si grand besoin de calme, de repos.

     

    Un moment il est question de l’envoyer à Hanoï. Là des spécialistes pourraient découvrir la nature de la maladie et prescrire un régime et des remèdes appropriés. Il s’y oppose énergi-quement : « Je vous vois venir, disait-il, Hanoï, puis Hong-kong, a puis la France. Non, je « veux mourir dans ma Mission. Dans la tradition des Missions-Étrangères le départ est sans « esprit de retour ». Et à ses Supérieurs : « De grâce, ne m’obligez pas à aller au Tonkin ». Il finit cependant par se rendre à l’évidence, le voyage s’imposait. Il l’accepte, et en partant son dernier mot fut : « Dans 15 jours je vous reviens. »

     

    Il ne nous revint pas. Dès son arrivée à Hanoï il fut transporté à la clinique Saint-Paul. Le malade fut là-bas ce qu’il fut partout et toujours : sa bonne humeur ne se démentit pas un instant. Il s’affaiblissait lentement, à mesure que le sang s’appauvrissait. Puis, il déclina rapidement, la fin approchait. Le 11 janvier au soir, il recevait l’extrême-onction. La journée du 12 fut calme. Le­ 13, sur les 6 heures du matin, il rendait paisiblement son âme à Dieu, au moment même où M. Marchand, du Vicariat Apostolique­ d’Hanoï, lui donnait une dernière absolution.

     

    Une des caractéristiques de notre regretté confrère fut son attachement à sa Mission. Quelle affection ne portait-il pas à son évêque, à ses confrères, à ses chrétiens ? Et il est mort hors du Yunnan ; à ses derniers moments il n’a pas eu la consolation d’avoir un de ses frères d’armes à son chevet, enfin il ne lui a pas été donné de reposer en terre yunnanaise. Le bon Dieu ne pouvait lui demander de sacrifice plus pénible. Ce sacrifice, il l’aura fait de grand cœur, avec sa générosité habituelle, et le divin Maître, dans sa miséricorde, lui en aura tenu compte.

     

    Daigne le Seigneur envoyer à notre Mission et à notre Société beaucoup de missionnaires de cette valeur !

     

     

    • Numéro : 2189
    • Pays : Chine
    • Année : 1895