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Marie SALMON (1845-1919)

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    M. Salmon eut une enfance frêle, mais un régime bien compris lui donna la santé nécessaire. Doué d’un sang-froid imperturbable, il résistait aux plus violentes secousses ; un coup de canon ne l’eût pas fait sortir de son assiette. Ainsi a-t-il pu fournir sans heurts une longue carrière.

    Le cher défunt a rédigé pendant trente ans un journal parfaitement impersonnel, car il était d’une modestie désespérante. Fin causeur, il excellait à bannir le « moi » de ses conversations charmeuses ; et pour cette raison, nous manquons de détails sur son enfance.

    Dès ses premiers pas, il eut le bonheur de rencontrer un saint prêtre, l’abbé Jules Chevalier, le futur fondateur des Missionnaires du Sacré-Cœur d’Issoudun. Lors du Jubilé de 1871, le jeune Amédée assista à une mission prêchée par le vénérable prêtre ; et à la fin de la retraite, les assistants ayant été invités à recevoir le scapulaire du Mont-Carmel, l’enfant se présenta à la sacristie pour donner son nom : « Mon enfant, lui dit le prêtre, tu es bien trop petit pour prendre le scapulaire. » Aussitôt Marie-Amédée se redressa si bien de toute sa taille que le missionnaire sourit et fit droit à sa demande. Le P. Chevalier ne perdit pas de vue le précoce enfant et, quelques années plus tard, il l’accueillit dans sa maison à Issoudun, on peut croire que le jeune homme dut à cette influence la grâce de la vocation apostolique.

    Entré au Séminaire d’Issy, M. Salmon s’ouvrit à M. Vigouroux de son désir d’être missionnaire et son directeur le dirigea vers la rue du Bac, la voie la plus directe pour aller en Mission. Ordonné prêtre le 6 juin 1868, le jeune missionnaire reçut sa destination pour le Japon et débarqua à Nagasaki le 20 septembre suivant. C’était au lendemain de la découverte des anciens chrétiens, le pays s’entr’ouvrait à l’action des missionnaires. Durant les premières années ils durent se confiner dans les ports ouverts, et c’est ainsi que M. Salmon séjourna successivement à Nagasaki, à Yokohama, à Kobe, pour revenir une seconde fois à Nagasaki.

    Mme Salmon, à l’exemple des saintes femmes de l’Evangile, voulut se consacrer à l’œuvre des missions et vint rejoindre son fils à Nagasaki ; pendant quelque trois ans, elle y rendit de précieux services jusqu’au jour où les forces trahirent sa bonne volonté. Elle dut quitter le Japon en 1874 et son fils l’accompagna jusqu’en France. Ce voyage fournit au Père l’occasion de faire un pèlerinage à Rome, où il put tout à loisir satisfaire sa dévotion à l’Eglise.

    Rentré en mission en février 1875, il travailla quelques années à Nagasaki, d’où les missionnaires faisaient des excursions nocturnes dans les chrétientés d’alentour. Le P. Salmon se dévoua plus spécialement à la visite des hôpitaux où venaient s’entasser les soldats blessés, victimes de la guerre civile. Vers 1880, les missionnaires commencèrent à circuler avec des passeports et purent même résider dans les chrétientés de l’intérieur ; M. Salmon se rendit alors à Shittsu, en compa­gnie de M. de Rotz. Celui-ci pour l’activité extérieure, prit en mains le portefeuille des travaux publics : charrois, constructions de maisons, route, lithographie, imprimerie, pharmacie ; le ministère spirituel, l’économat échurent à M. Salmon, et ce ne fut pas une sinécure. Durant toute sa vie, M. de Rotz ne connut en fait de finances que le chapitre des dépenses, il fallut donc que son confrère veillât constamment sur les recettes pour éviter des catastrophes. D’autre part, les chrétiens sortant de leur isolement séculaire, réclamaient un dévouement de tous les jours pour être initiés à la plénitude de la vie chrétienne. Le concours de M. Salmon fut particulièrement précieux dans cette période de débuts, il savait tempérer ce qui pouvait y avoir de trop rigide chez son aîné. M. de Rotz gardait encore dans sa jeunesse apostolique l’empreinte de sa première éducation religieuse ; vers 1848, à sa première confession, il s’était vu infliger la récitation des sept psaumes de la pénitence ! Le bon M. Salmon s’appliqua délicatement à verser un peu d’huile dans les rouages que l’action par trop énergique du curé aurait pu faire grincer. Mais cette vie à deux prit fin, au grand chagrin de M. de Rotz, en 1887. M. Salmon était appelé par la confiance de Mgr Cousin aux fonctions de Provicaire.

    Les trente dernières années du Père s’écoulèrent à Nagasaki : vie modeste, laborieuse, tout imprégnée de foi et de charité. Il avait constamment sous les yeux une image de l’Enfant Jésus : Erat subditus illis. Et il fut pour tous ses confrères, un exemple d’humble obéissance à l’égard de l’évêque. Il cumula bientôt les charges de Procureur, de Curé de la paroisse européenne, d’aumônier des religieuses, toujours dévoué serviteur de tout le monde. On mit à contribution sa générosité sans jamais l’épuiser.,

    En mission, le travail du Procureur demande des aptitudes tellement variées qu’on ne saurait trop lui en vouloir de ne pas atteindre toujours l’idéal. Disons tout d’abord que M. Salmon fit sa correspondance avec une fidélité admirable. Chaque lettre des confrères recevait une prompte réponse, agrémentée souvent d’une chronique locale et aussi d’un mot de piété. Sa charité faisait discrètement des miracles en faveur de certains budgets en quête d’équilibre. Aussi lui pardonnait-on aisément de ne pas connaître le chemin des magasins.

    Par sa connaissance approfondie de l’anglais, le Père était tout désigné pour s’occuper des catholiques étrangers. Dans ce ministère ingrat, il dépensa sans compter son argent et sa peine. Sa charité ne se rebutait devant aucune misère : aussi, à peine débarqués, les « naufragés » accouraient-ils à lui. Heureux ceux qu’il put conduire au port de l’éternité !

    De 1889 à 1918, M. Salmon fut aumônier des Religieuses du Saint-Enfant-Jésus : « Dès le début, nous dit un témoin autorisé, le bon Père s’occupe avec un soin spécial du noviciat, ajoutant aux charges déjà si lourdes de son ministère l’enseignement du chant et de la musique. Toujours patient, accueillant, il trouve dans les faits les plus simples de la vie quotidienne des exemples faciles pour porter à Dieu les jeunes intelligences. Il a passé nous laissant l’exemple de l’acceptation généreuse du devoir obscur, accompli sous le regard de Dieu et pour Lui seul… » Ce témoignage nous prouve, entre autres choses, que M. Salmon était arrivé à discipliner son imagination et son esprit. Doué d’une brillante imagination et d’un esprit plutôt spéculatif, il lutta toute sa vie pour ne pas perdre contact avec les réalités pratiques de la vie.

    La colonie étrangère, sans distinction de religion, professait pour le Père la plus profonde estime ; il était pour tous le parfait « gentleman ». Sans doute beaucoup ignoraient-ils que ce gentilhomme vivait dans la plus stricte pauvreté, presque dans le dénuement. Souvent les fidèles s’ingéniaient à renouveler sa garde-robe, et il remerciait, heureux de pouvoir encore secourir quelque indigent. Il s’est toujours refusé l’usage des draps de lit. Le bon Dieu, semble-t-il, établit quelquefois ses serviteurs au-dessus des lois de l’hygiène pour les opposer à la mollesse de ce monde. On n’oserait dire que le vénéré Père ait cultivé la vermine, mais on peut affirmer qu’il ne la combattit jamais. Cette héroïque mortification trouvait son aliment dans la contemplation du divin Maître : « La vie éternelle en prix de notre communion à sa mort. La gloire éternelle en prix de notre communion à ses ignominies. Le bonheur éternel en prix de notre communion à ses souffrances. » Telles étaient les devises de notre héros.

    Il a vécu constamment de la vie et de l’esprit de l’Eglise, renouvelant chaque matin au réveil ses promesses du baptême. Durant sa dernière maladie, sa prière quotidienne était : « Vivre et mourir dans l’Eglise, fidèle à ma vocation ! » Il a travaillé sans cesse à se sanctifier pour sanctifier les âmes qui venaient à lui : « Salvabitur per filiorum generationem », notait-il dans son carnet. Combien c’est vrai ! Les enfants qu’on engendre à la grâce, qu’on élève, qu’on forme à la vertu, comme ils vous excitent à parcourir tous les sentiers du bien, à arriver vite pour pouvoir les conduire, les porter dans la voie ! On n’en ferait pas tant pour soi tout seul. C’est leur amour ou leur besoin qui vous force, vous talonne !

    Pour achever l’ascension de cette âme, le divin Maître lui envoya la maladie. Dès les premiers mois de 1918, le cher Père fut condamné à garder la chambre. L’oppression que lui causaient son asthme et sa maladie de cœur l’obligeait à rester nuit et jour assis dans son fauteuil. Il gravit généreusement le calvaire, acceptant l’humiliation de se sentir diminuer peu à peu. La mémoire commença de faiblir, l’intelligence s’obscurcit ; il retrouva cependant sa lucidité au moment des invocations pieuses. Si le monde ne l’intéressait plus en quelque sorte, la victoire de la France lui apportait, en revanche, une suprême joie. Au milieu de ses souffrances, il trouvait la force de s’écrier : « Il y a tout de même de beaux jours dans la vie ! Deo gratias !”

    Pendant plus d’un an il reçut tous les jours la sainte communion. Par malheur, le 24 février 1919, il fit une chute dans sa chambre et son intelligence parut se troubler complètement. Les dernières semaines furent particulièrement douloureuses, le divin Maître le faisait ainsi boire à son calice pour achever de le purifier. Le 31 mars, à onze heures et demie du soir, le cher Père s’éteignait tout doucement : saint Joseph venait de le prendre pour le conduire au Paradis.

    Que du moins votre exemple et vos prières, cher et vénéré Père, nous aident à vous suivre de plus près !

    • Numéro : 983
    • Pays : Japon
    • Année : 1868