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Félix SAINT-MARTIN (1921-2002)

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    Né de papa gascon et de maman bretonne, c’est à Landivisiau qu’il pousse son premier cri le 18 mars 1921. Ce n’est ni du breton ni du français ni du cantonais ni de l’anglais, mais c’est à coup sûr pittoresque et puissant. Dans la tradition des mousquetaires à laquelle le rattache ses ancêtres du Gers et dont, à certaines époques, il porte une barbe à leur manière. Toute sa vie, cependant, il gardera son accent du Nord Finistère.
    Tout cela en fait une personnalité hors du commun, au verbe haut et imagé, un boute-en-train quand il se trouve entre amis, un conseiller plein de bon sens qui sait écouter et encourager, un pasteur au ras des pâquerettes qui fait confiance et qui rassemble, vers lequel les jeunes aiment se tourner.
    Maison ouverte à tous vents et à toutes personnes, où la poussière et un sympathique désordre accueillent le visiteur, avec table et boissons de l’amitié. On s’arrête volontiers chez lui, salué d’un hurlement de bienvenue, suivi d’une conversation à la fois détendue et tonique. Oui, tonique, c’est bien le mot qui peut décrire l’ami Félix.
    Il est l’aîné de la famille, suivi d’un frère et de deux sœurs. Son père est sous-chef de gare à Landivisiau et refusera tout avancement qui le ferait partir de ce sol où il est bien enraciné. Sa mère tient un commerce de mercerie situé rue de la Tour d’Auvergne. Encore un nom historique et à panache, souligne notre confrère et il ajoute : « Méfie-toi d’elle, car il n’y a pas de rabais ! »
    Baptisé deux jours après sa naissance, il est élève  à l’école primaire communale et fait ses études secondaire à Notre-Dame du Krisker dont la tour enorgueillit le bourg voisin de Saint-Pol de Léon. C’est la patrie de Mgr de Guébriant, qui y repose dans le bas-côté de la cathédrale, avec la simple mention « Évêque missionnaire ».
    Le décontracté Saint-Martin termine avec son baccalauréat et rentre au grand séminaire de Quimper en 1938. Il y restera jusqu’à fin 1942 et y recevra des admonestations de son supérieur car ses manières ne sont guère conformes aux bienséances ecclésiastiques !
    Il rentre à la rue du Bac en janvier 1943, précédé par ces remarques de son supérieur: « Durant tout son séjour au grand séminaire, je n’ai eu lieu de faire aucune observation grave à M. Saint-Martin qui nous a donné satisfaction par sa piété et sa conduite. Le travail seul a laissé à désirer et j’ai dû lui faire des reproches à ce sujet ».
    Lui, qui se fait un point d’honneur de se dire allergique à l’autorité, accepte toujours les missions de ses évêques, même lorsqu’il s’agit de « sales boulots ». Plusieurs fois on dira : « Seul Saint-Martin peut s’en sortir ! » Et il s’en sort avec brio et simplicité.
    Études sans histoires à Paris. Entre janvier et avril 1946, il va du sous-diaconat au sacerdoce, recevant sa destination pour Canton. Selon ses dires, il n’est pas toujours dans les bons papiers du Père Destombes, mais n’en rajoute-t-il pas pour nous amuser ?
    La Chine : Canton 1946-1951
    Il embarque sur Le Sontay en août 1946, avec, entre autres, H. Duquet, L.Grosjean, L. Dechamboux, G. Marchand et après un jour à Hongkong, est accueilli par Mgr Fourquet, le vénérable et controversé archevêque de Canton, en octobre.
    Il retrouve, dans une petite maison près de l’évêché, ses bons amis É. Limat, R. Chevalier, qui l’ont précédé de trois mois. Il se joint à eux pour apprendre le cantonais, un cantonais du « water front » comme il aime dire, qu’il parle avec aisance.
    Ainsi équipé, il est envoyé en janvier 1948 en pays Hakka, à Kongjong (ou Kung chong), à trois jours du centre, un jour en jonque et deux jours à pied. Il doit y seconder le Père Veyres, un solide Aveyronnais alors terriblement secoué par les mauvais traitements de la soldatesque qui lui a fait subir le supplice de l’estrapade. Le « chat-huant», comme le surnomme Félix, est découragé et handicapé par la surdité. Il parle de se retirer à Béthanie.
    Dire que notre benjamin est enthousiaste de cette nomination serait dépasser les bornes, lit-on dans le Bulletin de 1947. Mais il l’accepte avec un grand esprit de foi et met tout son cœur à s’adapter à son ministère. Ces deux missionnaires, habitant loin des villes, sont à la merci d’incursions communistes et leur sécurité est, à certains moments, très menacée.
    Selon la tradition de la mission, on lui a donné le nom chinois d’un ancien évêque ; à lui maintenant de montrer la distinction, la politesse du parfait gentleman que fut Mgr de Guébriant.
    Au bout de quelques mois, le vieux curé part pour Hongkong et Félix est chargé du district (1000 catholiques environ), et Hakka pur sang. Kong jong est un village d’une quarantaine de maisons, mais il doit aussi visiter cinq ou six dessertes, circulant à pied ou en vélo sur les diguettes des rizières. Ce sont des paysans très pauvres. Après le cantonais, il apprend donc le hakka qu’il parlera aussi couramment. Le Gascon Breton est doué pour les langues.
    Son voisin le plus proche est le Père Chevalier, à la léproserie de Sek Lung : deux jours de marche. À Canton, il suffit d’y aller une fois par an. Ça lui permet alors de revoir le cher Édouard Limat.
    Les communistes prennent le pouvoir à la fin de 1949 et le curé est en résidence surveillée au presbytère. Après un jugement populaire dans l’église, au cours duquel il est accusé d’être un espion, il passe quelques semaines en prison à la préfecture de Wan Chai.
    Il y retrouve le Père Bianchi, P.I.M.E., alors évêque nommé de Hongkong. Il est ramené à Canton, où le Père Narbaitz le visite en prison, lui apportant un poulet rôti qu’il apprécie. Finalement, il est expulsé et arrive à Hongkong le 29 juin 1951. Il y restera jusqu’en octobre. Il a besoin de se reposer et de réfléchir.
    Une longue lettre, ce qui n’est pas dans ses habitudes, raconte ses derniers mois en Chine. Il y dit la peine qu’il a eue de quitter Kung Chong « car j’aimais le pays, la vie que j’y menais, et ses habitants ». Il détaille les atrocités qui se font  au nom de la liberté. « Ma pitié ne va pas qu’aux chrétiens, mais à tout le peuple qui subit un régime abominable, sous le prétexte facile « d’aider » le peuple et de bâtir un état fort.
    Dans mon village, ceux qui ne sont pas en  prison, fusillés (deux chrétiens) ou suicidés (quatre chrétiens) maigrissent de plus en plus et sont sans espérance, malgré le riz presque mûr de la première récolte. La plus grande partie va leur être enlevée. Certes non, ils n’aiment pas le régime mais ils l’aimeront, car on ne résiste pas à une propagande aussi bien organisée ».
    Toutefois, il ne s’attarde pas au passé. « Quels sont mes projets d’avenir ? Bien franchement, je suis décidé à ne plus apprendre de langue étrangère. Je parle à peu près cantonais et hakka. Mon intention, avant d’arriver à Hongkong, était de rentrer en France et de prendre du service dans la Mission de Haïti, que je connais bien et où on parle un français à peine déformé.
    Donnez-moi une quinzaine de jours pour réfléchir encore, avant de me fixer mon sort ». Et lui, qui prenait plaisir à faire enrager les confrères en critiquant son ancien supérieur de la rue du Bac, prend soin d’ajouter : «Voulez-vous avoir la bonté de présenter mes respects au père Destombes ». Voilà qui en dit long sur les qualités de cœur de Félix.
    Les Pères de Saint-Jacques, missionnaires en Haïti, sont tout près de Landivisiau. Il y a là de nombreux amis et condisciples. Rien d’étonnant que le père Saint-Martin pense continuer la mission avec eux. Mgr Lemaire entre en correspondance avec lui et l’encourage à rester au service du monde chinois, lui proposant de l’affecter en Malaisie, Singapour. Dès la fin juillet, il dit oui à ce nouveau départ, sa destination est datée du 31 août 1951. Encore quelques semaines de repos et il arrive à Singapour fin octobre.
    Premières années à Singapour, Malaisie, 1951-1958
    Nommé vicaire à la paroisse « cantonaise - hakka » du Sacré-Cœur, où son curé chinois lui laisse la responsabilité de la prédication et de la pastorale en cantonais, il apprend une nouvelle langue, l’anglais, «en lisant des romans policiers américains » comme il le précise. N’empêche  qu’il le parlera avec aisance. La proximité de la procure, où il retrouve son ami, le Père Duquet, facilite son adaptation : « Héribert, si tu ne me reçois pas bien au moins une fois par semaine, je t’enterre civilement ». Et les mégots de cigarette volent dans tous les coins, car il ignore les cendriers. L’ambiance est détendue et cordiale.
    Mais Singapour n’est qu’un passage. En août 1953, il remplace le Père H. Dugast dans le gros village de Kulai, à quelque 35 km au nord de Johor. Maison et chapelle en bois : population en majorité hakka, regroupée là car le pays est en « état d’urgence » pour se défendre  contre la guérilla communiste. Le général anglais G. Templer a regroupé les paysans chinois dispersés dans la campagne – et soupçonnés d’aider, de gré ou de force, les communistes (en majorité Chinois) – dans de « nouveaux villages », endroits stratégiques entourés de barbelés où tous les habitants se ravitaillent à une cuisine centrale.
    Ainsi arrivera-ton à affamer les troupes de la rébellion, qui ne peuvent plus forcer les paysans isolés à leur fournir du riz : pas de cultures maraîchères en dehors du périmètre gardé, contrôles de police à l’entrée et à la sortie des agglomérations, interdiction de transporter de la nourriture ou des médicaments et couvre-feu de 19 h à 6 h.
    Et pourtant, après la Chine et le régime de Mao, la Malaisie est, pour Félix, un pays d’abondance et de liberté. Il s’habitue à conduire une voiture, en évitant les accidents sérieux mais en donnant des émotions à ses passagers, car il appuie très facilement sur l’accélérateur. Il voyage pas mal, visitant régulièrement des communautés de paysans : le poivre à Bukit Batu, 25 km plus au nord ; les ananas à Pekan Nanas, plus à l’ouest ; les pêcheurs à Pontian et Kukup, le point extrême de la péninsule malaise ; les éleveurs de porcs à Ulu Cho. Que de noms qu’il a souvent répétés !
    Il a le charisme et la fougue du pionnier. Les gens, plutôt rudes, apprécient son style direct et son verbe puissant et percutant, un hakka bien compris de tous. Il continue à peaufiner son anglais, d’autant qu’il a l’occasion de rencontrer des planteurs qui le font passer de l’américain à la langue de Shakespeare.
    Il prend son premier congé en France en 1956, un voyage par bateau qui est pour lui un cauchemar car, malgré son sang breton, il est particulièrement sensible au mal de mer. Puis c’est Kulai à nouveau. Fin 1958, il est Johor Bahru, ville qui se développe très vite, en vis-à-vis avec Singapour.
    Johor Bahru, Segamat, Batu Pahat, 1959-1979
    Il s’y trouve vicaire du Père Dupoirieux, qui approche de la soixantaine, le catéchiste par excellence pour préparer les adultes au baptême, avec une méthode inchangée et inchangeable. Se sent-il un peu dépassé ou fatigué ? Il insiste pour que Félix soit le curé et lui, l’assistant, donnant tout son temps aux non-chrétiens.
    Cette paroisse de l’Immaculée Conception, qui sera plus tard la première cathédrale du nouveau diocèse (1972) est une communauté de quelque 4000 Chrétiens, Chinois et Indiens. Le nouveau pasteur aura à y introduire le renouveau conciliaire.
    Pour un temps, le Père B. Binet fera partie de l’équipe, faite de trois individualistes bon teint ! Mais la première chose que fait le nouveau pasteur, c’est l’achat d’une machine à couper l’herbe. On reste donc au ras des pâquerettes et les changements sont pragmatiques. Pour les plans de pastorale, on verra plus tard. Être au service des gens, leur apporter soutien et joie, c’est la priorité qui se vit, sans avoir besoin d’être définie.
    Mgr Olçomendy, mesuré mais persévérant dans ses projets, cherche toujours à implanter des prêtres dans des communautés du Nord Johor, et voilà que cela devient possible. Le Père Saint-Martin est à Segamat, chrétienté déjà bien établie, le Père Barreteau à Labis, vingt kilomètres plus au sud, le Père Binet à Cha’ah, une autre trentaine de kilomètres direction sud. Dans ces deux derniers postes, nos confrères partent de zéro ou presque, avec juste une poignée de chrétiens.
    Ils y laisseront église, presbytère et une communauté vivante et soudée. Segamat est le point de ralliement, où ils se retrouvent. C’est là que Félix célébrera, de manière bien créative ses vingt-cinq ans de sacerdoce, en 1971, invitant à sa table les autorités bouddhistes et musulmanes de la ville. Les chrétiens chanteront avec humour les qualités de l’homme de Landivisiau, dont on entend le cri jusqu’aux extrémités de la terre ! Un portrait peint, qui le fait ressembler à un moine du temps de Rabelais, lui est offert à cette occasion, et il le met bien en vue de tous !
    Mais ne nous laissons pas tromper par les aspects folkloriques de sa personnalité. C’est un pasteur « grand cru ». Il connaît ses gens et, tout en poussant « des coups de gueule », il est patient et les aide à grandir à leur vitesse. Il adapte son église à la nouvelle liturgie et encourage une chorale chaleureuse. Il sait apprécier la communauté des Sœurs Canossiennes qui animent l’école des filles. Tout en les houspillant, il en est l’aumônier très disponible.
    Les jeunes sont à l’aise avec lui. Chrétiens et non baptisés, il les accueille tous, passe du temps avec eux, semble les bousculer mais écoute longuement leurs confidences. Il n’y a pas de sujets tabous et la JEC, avec une majorité de non-baptisés, est l’instrument pour faire passer les valeurs de l’Évangile.
    Pour Mgr Olçomendy, deux ou trois jours à Segamat lui apportent détente et joie. Le père Saint-Martin est le seul qui se permette de le taquiner ouvertement et le vieil archevêque apprécie cela « Monseigneur, comment oseriez-vous démissionner ? Vous êtes le seul évêque  intelligent que j’ai connu » - « Allons, allons, n’exagérez pas, l’âge est là » - « Oui, mais vous êtes de bonne race ! ».
    Le soir, Monseigneur monte dans sa chambre de bonne heure. Mais il lui arrive, lorsqu’il entend une conversation et des éclats de voix, vers 9h30 ou 10h, de redescendre, en sarong et gilet de peau, sous le prétexte de prendre un verre d’eau.
    Le curé de céans, qui connaît le manège, s’écrie, devant ses jeunes étonnés : « Sa Grâce de Singapour ! » et, mettant genou à terre, il baise l’anneau épiscopal, ce qu’il ne fait jamais autrement. On invite l’archevêque à s’asseoir. La conversation reprend, joyeuse, inattendue. Le visiteur pose des questions, il plaisante, il s’informe. Il se sent à nouveau pasteur de terrain, ça le rajeunit.
    Après huit années dans le Nord Johor et un congé en Bretagne, qui commence avec des péripéties ; sorti avec sa sœur et son beau-frère, il n’arrivera jamais à ouvrir le portail du 128 rue du Bac et passera la nuit sur une bouche de métro, essayant de se réchauffer. Nous le retrouverons à Batu Pahat, ville coquette au bord du détroit de Malacca, où il passera quatre ans. Ensuite, c’est Malacca, Johor et de nouveau Malacca.
    Vicaire, puis curé, 1979-1993
    Il commence à se trouver à l’aise à Batu Pahat. Il lui faut toujours du temps pour s’acclimater, quand son évêque, Mgr James Chan, pense à lui pour des postes où il y a besoin de quelqu’un avec du bon sens et du doigté. Ainsi se retrouve-t-il vicaire d’un prêtre indien à la paroisse Saint-François Xavier de Malacca, puis d’un prêtre chinois à Johor. Et comme toujours, il n’est pas seulement le confrère sur lequel on peut compter, mais il devient vite l’ami auquel on peut se confier.
    Et comment ne pas penser à lui lorsqu’il s’agit de mettre un prêtre non-portugais pour succéder aux curés du Padroado qui cessent d’être les pasteurs de l’église Saint-Pierre de Malacca. À l’unanimité, le clergé local affirme que seul Saint-Martin peut s’en sortir.
    Succession on ne peut plus épineuse, avec une communauté en majorité eurasienne, des descendants lointains des conquistadors du XVI° siècle, dont certains parlent encore le parfois « Cristao » et qui, tous, tiennent aux traditions liturgiques et culinaires héritées des ancêtres, beaucoup étant simplement des gagne-petit, dépassés par l’ardeur au travail de leurs voisins chinois.
    Que ce soit la bénédiction des bateaux de pêche pour la San Pedro, la procession du Christ-mort le Vendredi Saint, qui attire de nombreux non-chrétiens, ou le pèlerinage de Santa Cruz, le nouveau curé sait naviguer à vue, éviter les écueils et unir ses gens, les éclats de voix devenant des éclats de rire partagés.
    Il sert là pendant cinq ans. Il passe le cap des 70 ans et les infirmités se font sentir. Il a des difficultés pour marcher et, en 1992, il prend sa retraite sur place, l’ami de toujours, le père Binet, devenant le curé. En 1993, il juge sage de rentrer en France, où sa famille est heureuse de l’accueillir à Landivisiau.
    Retour au point de départ, 1993-2002
    Il se retrouve donc rue de La Tour d’Auvergne, où il vit avec sa sœur et son beau-frère dont il est très près. Selon son habitude, il lit beaucoup et la télévision l’intéresse. Il a sa chambre et un bureau-oratoire où il célèbre la messe en semaine : le dimanche, il se rend à l’église.
    L’artériosclérose rend les déplacements difficiles et s’aggrave au long des années, mais il participe toujours à la vie de famille. Tonton Félix est apprécié. Il sait rester discret et vit dans le présent. Le Père Binet et des amis lui téléphonent régulièrement. Il est même invité à venir célébrer en Malaisie ses cinquante ans de sacerdoce mais il ne peut plus voyager.
    Jusqu’au bout, il reste vivant et tonifiant, élégant dans la maladie et les infirmités. Il lui est de plus en plus difficile de marcher et même de s’exprimer.  La maladie de Parkinson l’affecte aussi. Plusieurs fois il tombe ; fin juillet 2002 , il se casse le col du fémur. On se prépare à l’opérer à l’hôpital de Morlaix, mais son état s’aggrave subitement. Un fort accès de fièvre l’emporte le 9 août.
    C’est dans l’église de son baptême que l’on célèbre ses obsèques, le samedi 10 août. Neuf confrères des Missions Étrangères sont là auprès de sa famille, avec des prêtres de Saint-Jacques et des amis du diocèse.
    Félix de l’Incarnation
    Il ne serait pas content de ce titre. « Je n’ai rien d’un Carme déchaux. Tu n’as rien trouvé de plus intelligent ? » grognerait-il ! Et pourtant. Ce n’est ni un théorien ni un théologien, c’est un praticien. Pas de plan pastoral, ni de programmes structurés, pas d’options prioritaires. Il vit avec les gens et suit les surprises de l’Esprit Saint.
    En Chine ou en Malaisie, il « s’incarne » ou, comme on dirait aujourd’hui, il s’inculture, tout naturellement, apparemment sans effort, et pourtant, de volonté délibérée. Il colle à la réalité, et si ses manières de faire en surprennent plus d’un, c’est qu’elles suivent les méandres du quotidien et un humour tonifiant.
    Pas de contradiction, chez lui, entre ses racines et son caractère français dont il est fier, et son enracinement dans la réalité locale. Il se régale de la gastronomie d’origine, vin, fromage, qu’il fait apprécier à ses amis : il partage les multiples délicatesses du cru et s’en régale tout autant.
    Il est à l’aise avec le passé et vit à plein le présent. Ses confrères, chinois ou indiens, apprennent de lui des expressions françaises hautes en couleur ; lui utilise du cantonais ou du malais de même calibre. En milieu rural ou en ville, au marché populeux ou en audience au palais du sultan, il reste toujours lui-même. Avec lui, on se trouve sur la même longueur d’onde.
    Il ne fignole pas les choses. Poussière et désordre font partie de sa manière de vivre. Mais les fauteuils sont confortables, et on est libre d’ouvrir le frigidaire aussi bien qu’une bouteille. S’il n’est pas là quand on arrive, qu’à cela ne tienne on s’installe et l’on attend, sûr d’être bien accueilli. Sa bibliothèque offre des romans policiers américains qui voisinent avec Les Rois Maudits et les romans de cape et d’épée. Il suffit d’emprunter ou d’emporter ce qui intéresse. On commence la conversation avec des plaisanteries et, peu à peu, on parle de la vie de la paroisse, du diocèse, de choses plus personnelles parfois. C’est sérieux et les opinions exprimées sont toujours respectées, même si elles sont critiquées.
    Il a les yeux bien ouverts sur le positif et le négatif des personnes et des situations. « Mon curé ? C’est un buffle. Il grogne mais il est imbattable pour les catéchismes ; très classique, évidemment ! » Et tandis que le « vieux » va à Singapour pour acheter des chapelets et des livres de piété, le « jeune » s’y rend pour voir un film ou partager un beefsteak avec un confrère. Les Sœurs irlandaises ? « Elles n’ont pas réussi à me faire avaler une tasse de thé, mais leur whisky vaut la visite ! »
    Et, à Segamat ou à Malacca, les Canossiennes ? « Des mules de Calabre! Elles connaissent bien les gens et savent trouver des bonnes volontés». Une petite friandise spirituelle, un livre, une cérémonie de piété, quelques mots sur la fondatrice, et il est au mieux avec elles. Les chrétiens ? « Des Hakkas aux yeux de serpents ! Que la vie missionnaire serait belle sans les Chrétiens ! Mais ils travaillent dur et prient bien, à leur manière. Le Seigneur les prendra au paradis, même s’ils ne mettent pas beaucoup  à la quête ! »
    Resté très attaché à sa Bretagne natale, il va aussi passer quelques jours chez « ses cousins du Gers ». Une cure de foie gras et de confits et quelques bouteilles d’Armagnac, dont une ou deux rescapées arriveront en Malaisie au retour de congés. Il est l’homme qui partage, avec les confrères, les Chrétiens, les pauvres. Il houspille et il donne son temps, sa voiture, son argent qui ne lui reste jamais longtemps dans les mains. Son argent personnel s’entend, car il est bon administrateur et dans les paroisses qu’il sert, il n’y a pas de déficit.
    Il a la confiance de ses évêques et sait donner le conseil qu’il faut. Mais ne lui demandez pas de faire partie d’une commission. Il est un arbre de plein vent. Le moment venu, il a voulu se retirer avec discrétion. Il a toujours su apporter confiance et joie. Enterré en Bretagne, il est toujours vivant à la Chine et à la Malaisie.
    Michel Arro

    MARTIN
    (1921-2002)













    Né de papa gascon et de maman bretonne, c’est à Landivisiau qu’il pousse son premier cri le 18 mars 1921. Ce n’est ni du breton ni du français ni du cantonais ni de l’anglais, mais c’est à coup sûr pittoresque et puissant. Dans la tradition des mousquetaires à laquelle le rattache ses ancêtres du Gers et dont, à certaines époques, il porte une barbe à leur manière. Toute sa vie, cependant, il gardera son accent du Nord Finistère.
    Tout cela en fait une personnalité hors du commun, au verbe haut et imagé, un boute-en-train quand il se trouve entre amis, un conseiller plein de bon sens qui sait écouter et encourager, un pasteur au ras des pâquerettes qui fait confiance et qui rassemble, vers lequel les jeunes aiment se tourner.
    Maison ouverte à tous vents et à toutes personnes, où la poussière et un sympathique désordre accueillent le visiteur, avec table et boissons de l’amitié. On s’arrête volontiers chez lui, salué d’un hurlement de bienvenue, suivi d’une conversation à la fois détendue et tonique. Oui, tonique, c’est bien le mot qui peut décrire l’ami Félix.
    Il est l’aîné de la famille, suivi d’un frère et de deux sœurs. Son père est sous-chef de gare à Landivisiau et refusera tout avancement qui le ferait partir de ce sol où il est bien enraciné. Sa mère tient un commerce de mercerie situé rue de la Tour d’Auvergne. Encore un nom historique et à panache, souligne notre confrère et il ajoute : « Méfie-toi d’elle, car il n’y a pas de rabais ! »
    Baptisé deux jours après sa naissance, il est élève  à l’école primaire communale et fait ses études secondaire à Notre-Dame du Krisker dont la tour enorgueillit le bourg voisin de Saint-Pol de Léon. C’est la patrie de Mgr de Guébriant, qui y repose dans le bas-côté de la cathédrale, avec la simple mention « Évêque missionnaire ».
    Le décontracté Saint-Martin termine avec son baccalauréat et rentre au grand séminaire de Quimper en 1938. Il y restera jusqu’à fin 1942 et y recevra des admonestations de son supérieur car ses manières ne sont guère conformes aux bienséances ecclésiastiques !
    Il rentre à la rue du Bac en janvier 1943, précédé par ces remarques de son supérieur: « Durant tout son séjour au grand séminaire, je n’ai eu lieu de faire aucune observation grave à M. Saint-Martin qui nous a donné satisfaction par sa piété et sa conduite. Le travail seul a laissé à désirer et j’ai dû lui faire des reproches à ce sujet ».
    Lui, qui se fait un point d’honneur de se dire allergique à l’autorité, accepte toujours les missions de ses évêques, même lorsqu’il s’agit de « sales boulots ». Plusieurs fois on dira : « Seul Saint-Martin peut s’en sortir ! » Et il s’en sort avec brio et simplicité.
    Études sans histoires à Paris. Entre janvier et avril 1946, il va du sous-diaconat au sacerdoce, recevant sa destination pour Canton. Selon ses dires, il n’est pas toujours dans les bons papiers du Père Destombes, mais n’en rajoute-t-il pas pour nous amuser ?
    La Chine : Canton 1946-1951
    Il embarque sur Le Sontay en août 1946, avec, entre autres, H. Duquet, L.Grosjean, L. Dechamboux, G. Marchand et après un jour à Hongkong, est accueilli par Mgr Fourquet, le vénérable et controversé archevêque de Canton, en octobre.
    Il retrouve, dans une petite maison près de l’évêché, ses bons amis É. Limat, R. Chevalier, qui l’ont précédé de trois mois. Il se joint à eux pour apprendre le cantonais, un cantonais du « water front » comme il aime dire, qu’il parle avec aisance.
    Ainsi équipé, il est envoyé en janvier 1948 en pays Hakka, à Kongjong (ou Kung chong), à trois jours du centre, un jour en jonque et deux jours à pied. Il doit y seconder le Père Veyres, un solide Aveyronnais alors terriblement secoué par les mauvais traitements de la soldatesque qui lui a fait subir le supplice de l’estrapade. Le « chat-huant», comme le surnomme Félix, est découragé et handicapé par la surdité. Il parle de se retirer à Béthanie.
    Dire que notre benjamin est enthousiaste de cette nomination serait dépasser les bornes, lit-on dans le Bulletin de 1947. Mais il l’accepte avec un grand esprit de foi et met tout son cœur à s’adapter à son ministère. Ces deux missionnaires, habitant loin des villes, sont à la merci d’incursions communistes et leur sécurité est, à certains moments, très menacée.
    Selon la tradition de la mission, on lui a donné le nom chinois d’un ancien évêque ; à lui maintenant de montrer la distinction, la politesse du parfait gentleman que fut Mgr de Guébriant.
    Au bout de quelques mois, le vieux curé part pour Hongkong et Félix est chargé du district (1000 catholiques environ), et Hakka pur sang. Kong jong est un village d’une quarantaine de maisons, mais il doit aussi visiter cinq ou six dessertes, circulant à pied ou en vélo sur les diguettes des rizières. Ce sont des paysans très pauvres. Après le cantonais, il apprend donc le hakka qu’il parlera aussi couramment. Le Gascon Breton est doué pour les langues.
    Son voisin le plus proche est le Père Chevalier, à la léproserie de Sek Lung : deux jours de marche. À Canton, il suffit d’y aller une fois par an. Ça lui permet alors de revoir le cher Édouard Limat.
    Les communistes prennent le pouvoir à la fin de 1949 et le curé est en résidence surveillée au presbytère. Après un jugement populaire dans l’église, au cours duquel il est accusé d’être un espion, il passe quelques semaines en prison à la préfecture de Wan Chai.
    Il y retrouve le Père Bianchi, P.I.M.E., alors évêque nommé de Hongkong. Il est ramené à Canton, où le Père Narbaitz le visite en prison, lui apportant un poulet rôti qu’il apprécie. Finalement, il est expulsé et arrive à Hongkong le 29 juin 1951. Il y restera jusqu’en octobre. Il a besoin de se reposer et de réfléchir.
    Une longue lettre, ce qui n’est pas dans ses habitudes, raconte ses derniers mois en Chine. Il y dit la peine qu’il a eue de quitter Kung Chong « car j’aimais le pays, la vie que j’y menais, et ses habitants ». Il détaille les atrocités qui se font  au nom de la liberté. « Ma pitié ne va pas qu’aux chrétiens, mais à tout le peuple qui subit un régime abominable, sous le prétexte facile « d’aider » le peuple et de bâtir un état fort. 
    Dans mon village, ceux qui ne sont pas en  prison, fusillés (deux chrétiens) ou suicidés (quatre chrétiens) maigrissent de plus en plus et sont sans espérance, malgré le riz presque mûr de la première récolte. La plus grande partie va leur être enlevée. Certes non, ils n’aiment pas le régime mais ils l’aimeront, car on ne résiste pas à une propagande aussi bien organisée ».
    Toutefois, il ne s’attarde pas au passé. « Quels sont mes projets d’avenir ? Bien franchement, je suis décidé à ne plus apprendre de langue étrangère. Je parle à peu près cantonais et hakka. Mon intention, avant d’arriver à Hongkong, était de rentrer en France et de prendre du service dans la Mission de Haïti, que je connais bien et où on parle un français à peine déformé.
    Donnez-moi une quinzaine de jours pour réfléchir encore, avant de me fixer mon sort ». Et lui, qui prenait plaisir à faire enrager les confrères en critiquant son ancien supérieur de la rue du Bac, prend soin d’ajouter : «Voulez-vous avoir la bonté de présenter mes respects au père Destombes ». Voilà qui en dit long sur les qualités de cœur de Félix.
    Les Pères de Saint-Jacques, missionnaires en Haïti, sont tout près de Landivisiau. Il y a là de nombreux amis et condisciples. Rien d’étonnant que le père Saint-Martin pense continuer la mission avec eux. Mgr Lemaire entre en correspondance avec lui et l’encourage à rester au service du monde chinois, lui proposant de l’affecter en Malaisie, Singapour. Dès la fin juillet, il dit oui à ce nouveau départ, sa destination est datée du 31 août 1951. Encore quelques semaines de repos et il arrive à Singapour fin octobre.
    Premières années à Singapour, Malaisie, 1951-1958
    Nommé vicaire à la paroisse « cantonaise - hakka » du Sacré-Cœur, où son curé chinois lui laisse la responsabilité de la prédication et de la pastorale en cantonais, il apprend une nouvelle langue, l’anglais, «en lisant des romans policiers américains » comme il le précise. N’empêche  qu’il le parlera avec aisance. La proximité de la procure, où il retrouve son ami, le Père Duquet, facilite son adaptation : « Héribert, si tu ne me reçois pas bien au moins une fois par semaine, je t’enterre civilement ». Et les mégots de cigarette volent dans tous les coins, car il ignore les cendriers. L’ambiance est détendue et cordiale.
    Mais Singapour n’est qu’un passage. En août 1953, il remplace le Père H. Dugast dans le gros village de Kulai, à quelque 35 km au nord de Johor. Maison et chapelle en bois : population en majorité hakka, regroupée là car le pays est en « état d’urgence » pour se défendre  contre la guérilla communiste. Le général anglais G. Templer a regroupé les paysans chinois dispersés dans la campagne – et soupçonnés d’aider, de gré ou de force, les communistes (en majorité Chinois) – dans de « nouveaux villages », endroits stratégiques entourés de barbelés où tous les habitants se ravitaillent à une cuisine centrale.
    Ainsi arrivera-ton à affamer les troupes de la rébellion, qui ne peuvent plus forcer les paysans isolés à leur fournir du riz : pas de cultures maraîchères en dehors du périmètre gardé, contrôles de police à l’entrée et à la sortie des agglomérations, interdiction de transporter de la nourriture ou des médicaments et couvre-feu de 19 h à 6 h.
    Et pourtant, après la Chine et le régime de Mao, la Malaisie est, pour Félix, un pays d’abondance et de liberté. Il s’habitue à conduire une voiture, en évitant les accidents sérieux mais en donnant des émotions à ses passagers, car il appuie très facilement sur l’accélérateur. Il voyage pas mal, visitant régulièrement des communautés de paysans : le poivre à Bukit Batu, 25 km plus au nord ; les ananas à Pekan Nanas, plus à l’ouest ; les pêcheurs à Pontian et Kukup, le point extrême de la péninsule malaise ; les éleveurs de porcs à Ulu Cho. Que de noms qu’il a souvent répétés ! 
    Il a le charisme et la fougue du pionnier. Les gens, plutôt rudes, apprécient son style direct et son verbe puissant et percutant, un hakka bien compris de tous. Il continue à peaufiner son anglais, d’autant qu’il a l’occasion de rencontrer des planteurs qui le font passer de l’américain à la langue de Shakespeare.
    Il prend son premier congé en France en 1956, un voyage par bateau qui est pour lui un cauchemar car, malgré son sang breton, il est particulièrement sensible au mal de mer. Puis c’est Kulai à nouveau. Fin 1958, il est Johor Bahru, ville qui se développe très vite, en vis-à-vis avec Singapour.
    Johor Bahru, Segamat, Batu Pahat, 1959-1979
    Il s’y trouve vicaire du Père Dupoirieux, qui approche de la soixantaine, le catéchiste par excellence pour préparer les adultes au baptême, avec une méthode inchangée et inchangeable. Se sent-il un peu dépassé ou fatigué ? Il insiste pour que Félix soit le curé et lui, l’assistant, donnant tout son temps aux non-chrétiens.
    Cette paroisse de l’Immaculée Conception, qui sera plus tard la première cathédrale du nouveau diocèse (1972) est une communauté de quelque 4000 Chrétiens, Chinois et Indiens. Le nouveau pasteur aura à y introduire le renouveau conciliaire.
    Pour un temps, le Père B. Binet fera partie de l’équipe, faite de trois individualistes bon teint ! Mais la première chose que fait le nouveau pasteur, c’est l’achat d’une machine à couper l’herbe. On reste donc au ras des pâquerettes et les changements sont pragmatiques. Pour les plans de pastorale, on verra plus tard. Être au service des gens, leur apporter soutien et joie, c’est la priorité qui se vit, sans avoir besoin d’être définie.
    Mgr Olçomendy, mesuré mais persévérant dans ses projets, cherche toujours à implanter des prêtres dans des communautés du Nord Johor, et voilà que cela devient possible. Le Père Saint-Martin est à Segamat, chrétienté déjà bien établie, le Père Barreteau à Labis, vingt kilomètres plus au sud, le Père Binet à Cha’ah, une autre trentaine de kilomètres direction sud. Dans ces deux derniers postes, nos confrères partent de zéro ou presque, avec juste une poignée de chrétiens.
    Ils y laisseront église, presbytère et une communauté vivante et soudée. Segamat est le point de ralliement, où ils se retrouvent. C’est là que Félix célébrera, de manière bien créative ses vingt-cinq ans de sacerdoce, en 1971, invitant à sa table les autorités bouddhistes et musulmanes de la ville. Les chrétiens chanteront avec humour les qualités de l’homme de Landivisiau, dont on entend le cri jusqu’aux extrémités de la terre ! Un portrait peint, qui le fait ressembler à un moine du temps de Rabelais, lui est offert à cette occasion, et il le met bien en vue de tous !
    Mais ne nous laissons pas tromper par les aspects folkloriques de sa personnalité. C’est un pasteur « grand cru ». Il connaît ses gens et, tout en poussant « des coups de gueule », il est patient et les aide à grandir à leur vitesse. Il adapte son église à la nouvelle liturgie et encourage une chorale chaleureuse. Il sait apprécier la communauté des Sœurs Canossiennes qui animent l’école des filles. Tout en les houspillant, il en est l’aumônier très disponible.
    Les jeunes sont à l’aise avec lui. Chrétiens et non baptisés, il les accueille tous, passe du temps avec eux, semble les bousculer mais écoute longuement leurs confidences. Il n’y a pas de sujets tabous et la JEC, avec une majorité de non-baptisés, est l’instrument pour faire passer les valeurs de l’Évangile.
    Pour Mgr Olçomendy, deux ou trois jours à Segamat lui apportent détente et joie. Le père Saint-Martin est le seul qui se permette de le taquiner ouvertement et le vieil archevêque apprécie cela « Monseigneur, comment oseriez-vous démissionner ? Vous êtes le seul évêque  intelligent que j’ai connu » - « Allons, allons, n’exagérez pas, l’âge est là » - « Oui, mais vous êtes de bonne race ! ». 
    Le soir, Monseigneur monte dans sa chambre de bonne heure. Mais il lui arrive, lorsqu’il entend une conversation et des éclats de voix, vers 9h30 ou 10h, de redescendre, en sarong et gilet de peau, sous le prétexte de prendre un verre d’eau.
    Le curé de céans, qui connaît le manège, s’écrie, devant ses jeunes étonnés : « Sa Grâce de Singapour ! » et, mettant genou à terre, il baise l’anneau épiscopal, ce qu’il ne fait jamais autrement. On invite l’archevêque à s’asseoir. La conversation reprend, joyeuse, inattendue. Le visiteur pose des questions, il plaisante, il s’informe. Il se sent à nouveau pasteur de terrain, ça le rajeunit.
    Après huit années dans le Nord Johor et un congé en Bretagne, qui commence avec des péripéties ; sorti avec sa sœur et son beau-frère, il n’arrivera jamais à ouvrir le portail du 128 rue du Bac et passera la nuit sur une bouche de métro, essayant de se réchauffer. Nous le retrouverons à Batu Pahat, ville coquette au bord du détroit de Malacca, où il passera quatre ans. Ensuite, c’est Malacca, Johor et de nouveau Malacca.
    Vicaire, puis curé, 1979-1993
    Il commence à se trouver à l’aise à Batu Pahat. Il lui faut toujours du temps pour s’acclimater, quand son évêque, Mgr James Chan, pense à lui pour des postes où il y a besoin de quelqu’un avec du bon sens et du doigté. Ainsi se retrouve-t-il vicaire d’un prêtre indien à la paroisse Saint-François Xavier de Malacca, puis d’un prêtre chinois à Johor. Et comme toujours, il n’est pas seulement le confrère sur lequel on peut compter, mais il devient vite l’ami auquel on peut se confier.Et comment ne pas penser à lui lorsqu’il s’agit de mettre un prêtre non-portugais pour succéder aux curés du Padroado qui cessent d’être les pasteurs de l’église Saint-Pierre de Malacca. À l’unanimité, le clergé local affirme que seul Saint-Martin peut s’en sortir. 
    Succession on ne peut plus épineuse, avec une communauté en majorité eurasienne, des descendants lointains des conquistadors du XVI° siècle, dont certains parlent encore le parfois « Cristao » et qui, tous, tiennent aux traditions liturgiques et culinaires héritées des ancêtres, beaucoup étant simplement des gagne-petit, dépassés par l’ardeur au travail de leurs voisins chinois.
    Que ce soit la bénédiction des bateaux de pêche pour la San Pedro, la procession du Christ-mort le Vendredi Saint, qui attire de nombreux non-chrétiens, ou le pèlerinage de Santa Cruz, le nouveau curé sait naviguer à vue, éviter les écueils et unir ses gens, les éclats de voix devenant des éclats de rire partagés.
    Il sert là pendant cinq ans. Il passe le cap des 70 ans et les infirmités se font sentir. Il a des difficultés pour marcher et, en 1992, il prend sa retraite sur place, l’ami de toujours, le père Binet, devenant le curé. En 1993, il juge sage de rentrer en France, où sa famille est heureuse de l’accueillir à Landivisiau.
    Retour au point de départ, 1993-2002
    Il se retrouve donc rue de La Tour d’Auvergne, où il vit avec sa sœur et son beau-frère dont il est très près. Selon son habitude, il lit beaucoup et la télévision l’intéresse. Il a sa chambre et un bureau-oratoire où il célèbre la messe en semaine : le dimanche, il se rend à l’église. 
    L’artériosclérose rend les déplacements difficiles et s’aggrave au long des années, mais il participe toujours à la vie de famille. Tonton Félix est apprécié. Il sait rester discret et vit dans le présent. Le Père Binet et des amis lui téléphonent régulièrement. Il est même invité à venir célébrer en Malaisie ses cinquante ans de sacerdoce mais il ne peut plus voyager.
    Jusqu’au bout, il reste vivant et tonifiant, élégant dans la maladie et les infirmités. Il lui est de plus en plus difficile de marcher et même de s’exprimer.  La maladie de Parkinson l’affecte aussi. Plusieurs fois il tombe ; fin juillet 2002 , il se casse le col du fémur. On se prépare à l’opérer à l’hôpital de Morlaix, mais son état s’aggrave subitement. Un fort accès de fièvre l’emporte le 9 août.
    C’est dans l’église de son baptême que l’on célèbre ses obsèques, le samedi 10 août. Neuf confrères des Missions Étrangères sont là auprès de sa famille, avec des prêtres de Saint-Jacques et des amis du diocèse.
    Félix de l’Incarnation
    Il ne serait pas content de ce titre. « Je n’ai rien d’un Carme déchaux. Tu n’as rien trouvé de plus intelligent ? » grognerait-il ! Et pourtant. Ce n’est ni un théorien ni un théologien, c’est un praticien. Pas de plan pastoral, ni de programmes structurés, pas d’options prioritaires. Il vit avec les gens et suit les surprises de l’Esprit Saint.
    En Chine ou en Malaisie, il « s’incarne » ou, comme on dirait aujourd’hui, il s’inculture, tout naturellement, apparemment sans effort, et pourtant, de volonté délibérée. Il colle à la réalité, et si ses manières de faire en surprennent plus d’un, c’est qu’elles suivent les méandres du quotidien et un humour tonifiant.
    Pas de contradiction, chez lui, entre ses racines et son caractère français dont il est fier, et son enracinement dans la réalité locale. Il se régale de la gastronomie d’origine, vin, fromage, qu’il fait apprécier à ses amis : il partage les multiples délicatesses du cru et s’en régale tout autant.
    Il est à l’aise avec le passé et vit à plein le présent. Ses confrères, chinois ou indiens, apprennent de lui des expressions françaises hautes en couleur ; lui utilise du cantonais ou du malais de même calibre. En milieu rural ou en ville, au marché populeux ou en audience au palais du sultan, il reste toujours lui-même. Avec lui, on se trouve sur la même longueur d’onde.Il ne fignole pas les choses. Poussière et désordre font partie de sa manière de vivre. Mais les fauteuils sont confortables, et on est libre d’ouvrir le frigidaire aussi bien qu’une bouteille. S’il n’est pas là quand on arrive, qu’à cela ne tienne on s’installe et l’on attend, sûr d’être bien accueilli. Sa bibliothèque offre des romans policiers américains qui voisinent avec Les Rois Maudits et les romans de cape et d’épée. Il suffit d’emprunter ou d’emporter ce qui intéresse. On commence la conversation avec des plaisanteries et, peu à peu, on parle de la vie de la paroisse, du diocèse, de choses plus personnelles parfois. C’est sérieux et les opinions exprimées sont toujours respectées, même si elles sont critiquées.Il a les yeux bien ouverts sur le positif et le négatif des personnes et des situations. « Mon curé ? C’est un buffle. Il grogne mais il est imbattable pour les catéchismes ; très classique, évidemment ! » Et tandis que le « vieux » va à Singapour pour acheter des chapelets et des livres de piété, le « jeune » s’y rend pour voir un film ou partager un beefsteak avec un confrère. Les Sœurs irlandaises ? « Elles n’ont pas réussi à me faire avaler une tasse de thé, mais leur whisky vaut la visite ! » 
    Et, à Segamat ou à Malacca, les Canossiennes ? « Des mules de Calabre! Elles connaissent bien les gens et savent trouver des bonnes volontés». Une petite friandise spirituelle, un livre, une cérémonie de piété, quelques mots sur la fondatrice, et il est au mieux avec elles. Les chrétiens ? « Des Hakkas aux yeux de serpents ! Que la vie missionnaire serait belle sans les Chrétiens ! Mais ils travaillent dur et prient bien, à leur manière. Le Seigneur les prendra au paradis, même s’ils ne mettent pas beaucoup  à la quête ! »Resté très attaché à sa Bretagne natale, il va aussi passer quelques jours chez « ses cousins du Gers ». Une cure de foie gras et de confits et quelques bouteilles d’Armagnac, dont une ou deux rescapées arriveront en Malaisie au retour de congés. Il est l’homme qui partage, avec les confrères, les Chrétiens, les pauvres. Il houspille et il donne son temps, sa voiture, son argent qui ne lui reste jamais longtemps dans les mains. Son argent personnel s’entend, car il est bon administrateur et dans les paroisses qu’il sert, il n’y a pas de déficit.
    Il a la confiance de ses évêques et sait donner le conseil qu’il faut. Mais ne lui demandez pas de faire partie d’une commission. Il est un arbre de plein vent. Le moment venu, il a voulu se retirer avec discrétion. Il a toujours su apporter confiance et joie. Enterré en Bretagne, il est toujours vivant à la Chine et à la Malaisie.

     

    • Numéro : 3735
    • Pays : Chine Malaisie
    • Année : 1946