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Pierre SAFFROY (1877-1909)

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    La mission de Mandchourie méridionale vient de faire une perte d’autant plus douloureuse, qu’elle s’est produite dans des circonstances particulièrement tragiques : M. Saffroy, attaqué en voyage par une bande de brigands, blessé grièvement à la tête, est mort après dix­-neuf jours d’horribles souffrances à l’hôpital de Tien-tsin, le 14 septembre 1909.

    M. Pierre-Marie-Georges Saffroy était né le 29 décembre 1877 à Vic-sur-Seille (Metz, Lorraine). Son père, clerc de notaire, était un homme pieux et laborieux, et sa mère une excellente chrétienne ; tous deux ont laissé à Vic de sympathiques souvenirs. Avec de tels parents, l’enfant ne pouvait manquer de recevoir une parfaite éducation. À l’âge de 10 ans, il entra à l’institut Saint-Pierre Fourier à Lunéville, où il demeura jusqu’à l’âge de 14 ans. Comme il avait toujours mon­tré, beaucoup de goût pour la sculpture sur bois, il fut mis en appren­tissage chez un sculpteur de meubles d’église. L’enfant avait un caractère jovial qu’il conservera toute sa vie et fera de lui un charmant missionnaire

    Pourtant on était loin de supposer en lui une vocation à l’état apos­tolique. Dans son entourage il en parlait cependant : « Je veux être missionnaire », disait-il un jour à ses amis, et comme on lui objectait les privations et les sacrifices qu’impose cette vocation, il répondait par ces mots sublimes dans la bouche d’un adolescent : « Soyez sans crainte, les serviteurs de Dieu ne manquent de rien. Dieu ne m’ac­cordera pas les joies du martyre, je n’en suis pas digne. » Un autre jour, Georges s’était montré si enjoué, qu’un de ses parents fit cette réflexion : « Si toi, tu es prêtre un jour, moi, je serai pape ! » Et le jeune homme de répondre : « Tu as une bien piètre opinion de la religion ; sache qu’une religion triste est une triste religion et qu’un saint triste est un triste saint. » Ses parents se gardèrent bien de contrarier de telles dispositions. À l’âge de 17 ans, le petit sculpteur entra au petit séminaire de Pont-à-Mousson, où il se distingua par son assiduité au travail et son goût pour l’étude.

    Trois ans après, il est au Séminaire des Missions-Étrangères de Paris. Là, il s’adonne à l’étude de la philosophie, de la théologie et des sciences ecclésiastiques avec toute l’ardeur dont il est capable. Sa bonne humeur jointe à une piété simple, mais solide et sans affec­tation, lui attire la sympathie de tous ses condisciples et de ses directeurs. Enfin le 21 septembre 1901, il est ordonné prêtre et, le 26 du même mois, il célèbre sa première messe au milieu des siens. Le 13 no­vembre, il s’embarque pour la mission de Mandchourie méridio­nale. Arrivé en mission, M. Saffroy se mit immédiatement à l’étude du chinois. Il y fit de si rapides progrès, qu’en novembre 1902 il fut placé à la tête de l’important et vaste district de Koang-ning, composé en grande partie de nouveaux chrétiens et de catéchumènes.

    L’apôtre se mit au travail avec l’ardeur de sa jeunesse et de sa foi. Il parcourait son district en tout sens, prêchant, catéchisant ses néophytes. Aussi les résultats ne tardèrent pas à dépasser ses espé­rances. Mais, ces courses apostoliques d’une part, et les dangers par lesquels il passa pendant la guerre russo-japonaise, altérèrent sa santé. Mgr Choulet crut devoir lui commander le repos, et lui inter­dire tout ministère. Il vint donc se reposer quelque temps à Yang-koan. L’inaction lui pesait ; il ne pouvait se résoudre à se reposer, à ce qu il appelait « ne rien faire ». Aussi, sa santé s’étant rétablie, il fut heureux d’être envoyé en octobre 1907 au poste de Tié-­ling, situé à proximité du chemin de fer, ce qui en rendait l’admi­nistration plus facile que celle de son ancien district. Là il devait en outre s’occuper de la direction d’un orphelinat tenu par les Sœurs de la Providence de Portieux, des catéchuménats, des écoles de garçons et de filles. La besogne ne lui manquait donc pas ; mais le travail était sa vie ; même le travail manuel, l’exercice corporel, lui étaient indispensables. Plus d’un confrère, venu pour le visiter, le surprit la pioche à la main, creusant des allées dans sa petite colline couverte de plantations. Il avait trouvé ces vieilles chrétientés un peu relâchées, engourdies ; il voulut leur infuser de sa vie, de sa piété, de son ardeur. Il les prêcha, et les exhorta tant et si bien, qu’au bout de quelques mois son district avait pris un tout autre aspect. Son église était plus fréquentée, les exercices mieux suivis, le dimanche mieux observé. « Plus de 100 personnes assistent tous les jours à la sainte messe », écrivait-il à sa mère, et son cœur débordait de joie. Il établit dans son poste la procession de la Fête-Dieu, et des reposoirs artis­tiques, surmontés d’une croix de Lorraine, se dressèrent dans l’immense cour de la résidence, y attirant les chrétiens, même ceux des stations les plus éloignées, et bon nombre de païens ravis de la beauté de nos cérémonies. Les confrères du voisinage lui prêtaient leur concours, qu’il leur rendait d’ailleurs largement.

    L’affection qu’il portait à ses chrétiens ne lui faisait pas oublier sa bonne mère ; il lui écrivait souvent de longues et affectueuses lettres et lui envoyait une foule de souvenirs de Mandchourie. Il l’aimait, se plaisait à en parler et, en retour, il en était tendrement aimé, ainsi que le prouvent les lettres qu’il se fera lire sur son lit de douleur.

    Nous arrivons au drame dans lequel il perdit la vie. J’en puise le récit très succinct dans une lettre adressée par Mgr Choulet à M. Chargebœuf , directeur au Séminaire des Missions-Étrangères, le 5 septembre 1909.

    C’est le cœur bien gros, dit Monseigneur, que je vous écris aujour­d’hui. En la personne de M. Saffroy, nous perdons un excellent missionnaire. Voici dans quelles circonstances notre regretté confrère a trouvé la mort. Le 25 août, une lettre d’un prêtre chinois m’informait que M. Maillard était bien malade. Je priai aussitôt M. Saffroy, un de ses plus proches voisins, de lui porter secours. Avant de partir, le cher missionnaire m’adressa un billet dans lequel je relis cette phrase : Quoi qu’il en soit ; arrivé là-bas, je ferai pour le mieux, mais j’ose compter sur le secours de vos prières, car la tâche que vous m’imposez me semble lourde et pleine d’imprévu.

    Le 27 août, le P. Saffroy prit le train à 5 heures du matin. Vers 10 heures du matin, il descendait à la gare de Sen-ping-kai, et louait une charrette pour gagner, par le chemin le plus court, la ville de Pa-mien-tcheng, résidence de M. Maillard. Il avait fait un peu plus de la moitié de la route, lorsque soudain, six à huit brigands sortirent des moissons où ils s’étaient embusqués et tirèrent des coups de fusil sur la voiture. Une balle vint frapper notre confrère à ta tête, entr’ouvrit le crâne et fit voler quelques parcelles de la cervelle. Des soldats qui suivaient la même route à quelque distance en arrière, entendant les détonations, accoururent et trouvèrent le P. Saffroy baignant dans son sang. Le charretier, avec quelques linges trouvés dans la voiture, banda la blessure, et avec l’aide des soldats, conduisit le blessé dans un village voisin où les premiers soins lui furent donnés par un médecin chinois qui put arrêter l’hémorragie. Les brigands, à l’arrivée des soldats, avaient disparu.

    Prévenu aussitôt, M. Maillard, malgré la maladie dont il souffrait, se mit en route, mais, mal renseigné, il ne put découvrir le blessé que vers 9 heures du soir. Celui-ci était presque sans connaissance. On le transporta à la gare pour le ramener à Tié-ling, où réside un docteur anglais. Appelé en toute hâte, le médecin n’osa d’abord se prononcer : la blessure ne lui paraissait pas grave, mais de sérieuses complications pouvaient se produire. Le 1er septembre, je me rendis à Tié-ling ; le blessé me reconnut, et répondit à mes questions ; il semblait être en voie de guérison. Mais tout son côté gauche demeurait paralysé. Le lendemain, je reçus les meilleures nouvelles ; le bon Dieu semblait vouloir exaucer les prières des chrétiens qui le suppliaient de leur conserver leur pasteur. La matinée du vendredi fut meilleure encore, mais, dans la soirée, une forte crise se déclara ; le samedi, le mal s’aggrava, et le dimanche soir le missionnaire reçut l’Extrême-Onction. Son état s’améliora quelque peu, mais les forces déclinaient. Le transport à Tien-tsin fut jugé indispensable par les missionnaires qui le soi­gnaient, et, le 12 septembre, à 2 heures du matin, le malade arrivait à Moukden par l’express. Deux missionnaires l’accompagnaient ; il n’avait pas trop souffert du voyage ; il me reconnut au moment où je lui donnai ma bénédiction et il fit le signe de la croix.

    Le 13 au matin il était à Tien-tsin. Les médecins de l’hospice de Saint-Vincent de Paul déclarèrent que l’opération du trépan s’imposait. Elle fut pratiquée dans la matinée et aboutit à l’extraction de deux esquilles d’os qui avaient pénétré très profondément dans le cerveau, et y avaient déterminé un abcès purulent. Peu après, la fièvre se déclara ; le 14 au soir, je recevais successivement deux télégrammes, le premier disant que tout espoir était perdu, et le second que le blessé avait rendu son âme à Dieu.

    Le 15 au matin, un service funèbre fut célébré en l’église Saint-Louis, auquel se firent un devoir d’assister les Pères Lazaristes et Jésuites, le général Pélacot, M. Lepice, M. Voinot, le capitaine Roux et quantité d’officiers et de résidents français. Le même jour, les deux missionnaires reprenaient le chemin de la Mandchourie bien tristement, ramenant avec eux les restes de notre regretté confrère à Tié-ling, ce poste qu’il aimait tant et où il s’était dépensé sans mesure. C’est là qu’a eu lieu la sépulture. Par leur présence, missionnaires et chrétiens ont donné une preuve de l’affection que le cher défunt avait su se concilier. Nous étions 14 missionnaires ; c’est la première fois, depuis que la mission existe, que nous avions pu nous réunir si nombreux pour semblable cérémonie.

    Les chrétiens, de leur côté, remplissaient l’église comme aux jours de fête. Ils étaient venus de tous les coins du district pour accom­pagner à sa dernière demeure leur Père bien-aimé. M. Berteaux., consul de France à Moukden, qui s’était beaucoup intéressé au malade, l’avait visité à Tié-ling et avait bien voulu le recommander aux docteurs français de Tien-tsin par une dépêche spéciale, tint, lui aussi, à être présent à la triste cérémonie.

    Le cher M. Saffroy laisse des regrets unanimes et un vide immense dans les rangs des missionnaires qui n’oublieront jamais sa gaîté, sa bonne humeur ; il était le boute-en-train des conversations, il savait allier une gaîté franche et simple à une piété solide et inaltérable.

    Une consolation nous reste dans notre douleur, c’est d’avoir mis tout en œuvre pour sauver notre confrère. Nous avons prié et fait prier tous nos chrétiens, nous avons épuisé tous les moyens humains possibles pour conserver à la mission cet excellent ouvrier. Le bon Dieu en a décidé autrement ; que sa sainte volonté soit bénie !

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2611
    • Pays : Chine
    • Année : 1901