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Célestin QUINQUENEL (1892-1964)

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    La mort du Père Quinquenel, le 25 septembre 1964, prive le diocèse de Salem d’une de ses figures les plus originales, d’un confrère des plus sympathiques et d’un missionnaire le plus authentiquement apostolique.

    Né le 14 novembre 1892 à Mégrit (Côtes-du-Nord), Célestin-François Quinquenel était breton, intégralement breton d’âme et de corps. Celui-ci, trapu, courtaud, presque aussi large que haut, adhérant au sol de tout son poids, semblait bâti pour résister au vent du large, comme ces églises des côtes de Bretagne et de Flandre émergeant de leurs fondations de granit qui semblent indéracinables du sol où elles sont ancrées. Son âme aussi était de roc, simple et généreuse. Elle entrait comme de plain-pied dans l’ordre surnaturel et le Père aurait pu dire comme Mgr de Guébriant : « Une tentation contre la foi ? Je ne sais pas ce que c’est. »

    Tant par ses traditions familiales – il était fier d’être descendant de marins – que par son enfance dans un foyer idéalement chrétien, le Père Quinquenel semblait prédestiné à la vocation missionnaire. Un de ses frères entra chez les Rédemptoristes et sa sœur aînée se consacra à Dieu dans une congrégation diocésaine.

    En 1905, le jeune Célestin commence ses études secondaires à l’école des Cordeliers à Dinant. De là il passe, en octobre 1910, au grand séminaire de Saint-Brieuc. L’année suivante, il entre dans la société des Missions Etrangères, étudie un an à Bièvres et arrive au séminaire de la rue du Bac en 1912. La guerre le trouve faisant son service militaire. Il se bat à Charleroi, fait la retraite de Belgique et, un peu avant la bataille de la Marne (où un de ses frères est tué), une balle lui traverse la main droite, qui restera définitivement paralysée. Réformé, l’aspirant Quinquenel revient terminer ses études de théologie au séminaire de Paris.

    Ordonné prêtre le 22 septembre 1917, il s’embarque pour l’Inde la veille de Noël et arrive dans sa mission de Kumbakonam le 12 février 1918. Son évêque, Mgr Chapuis, faisait des prodiges et se multipliait pour combler les vides creusés par la guerre (beaucoup de missionnaires avaient été rappelés sous les drapeaux). Il assurait lui-même le service de plusieurs paroisses. Aussi le jeune Père Quinquenel, moins de trois mois après son arrivée, fut-il envoyé à Periavarsilli pour y assurer l’essentiel de la vie paroissiale, tout en apprenant le tamoul avec l’aide du Père Pardinet, son voisin. Après deux années passées à Periavarsilli, le Père Quinquenel remplace le Père Depigny à la direction de l’école industrielle de Kumbakonam. Enfin, en juin 1921, son évêque lui confie la paroisse de Pullambadi, où il devait rester jusqu’en 1926.

    *

    Pullambadi est vraiment son premier champ d’action missionnaire. Il s’y donne de tout son cœur, se consacrant par dessus tout aux pauvres chrétiens de basses castes qu’il groupe en une desserte, à Irudayapuram, tandis qu’au centre de la chrétienté il installe une école de filles et un couvent. En même temps, il répare et agrandit la petite église de la vieille chrétienté, de Vandalai, fondée en 1640. Mais plus que les constructions, son grand travail fut l’organisation des catéchismes. Le Père Quinquenel comprenait que l’enseignement du catéchisme et la formation de catéchistes efficients et zélés étaient l’axe de l’apostolat dans ces paroisses rurales, où nos chrétiens manquent plus souvent d’instruction religieuse solide que de dévotion et de bonne volonté. Pour lui, le devoir primordial du missionnaire est de catéchiser et de ne jamais cesser de catéchiser.

    En 1926, le Père est envoyé à l’autre extrémité du diocèse prendre la relève du vieux Père Bricaud, un autre Breton, qui avait fondé cette grande paroisse de Kakkaveri et ne l’avait pas quittée pendant un demi-siècle, travaillant, bâtissant, bourlinguant de jour et de nuit dans sa voiture à bœufs pour garder un contact étroit avec ses chrétiens et ses néophytes qu’il connaissait et aimait comme ses propres enfants et qui le lui rendaient bien. Aujourd’hui encore, quarante ans après sa mort, l’humble tertre de terre qui abrite les restes du vieux missionnaire à côté de son église est toujours garni de quelques fleurs, de ces maigres fleurs qui ont le courage de croître et de s’épanouir dans la poussière des champs grillés et desséchés par un soleil implacable. Quelques vieilles femmes aussi, les aïeules du village, se traînent à genoux autour de la tombe pour entretenir les petites flammes jaunes, vacillant et grésillant dans l’argile rouge, de pauvres lampes à huile en forme de soucoupes. Et leurs bouches édentées et cerclées de rides sous les mèches grises soupirent des invocations et marmonnent des prières. Le Père Bricaud n’est pas oublié. L’Inde, comme la Bretagne, se souvient de ses morts...

    Dans le même style et avec le même zèle que son prédécesseur, le Père Quinquenel continue son œuvre. La bicyclette remplace le char à bœufs, mais lui aussi est toujours par chemins et sentiers. Douze mois sur douze, il tourne et retourne de village en village pour catéchiser ses chrétiens rassemblés autour de sept ou huit chapelles subsidiaires disséminées dans cet immense district divisé aujourd’hui en quatre paroisses différentes. Ici comme ailleurs, le cœur du Père Quinquenel va d’abord aux pauvres. Il s’intéresse et se donne tout entier aux plus déshérités, aux hors-caste, aux blanchisseurs, cordonniers et vidangeurs, serviteurs millénaires des gens de caste. Il leur obtient quelques champs, creuse des puits, leur bâtit une chapelle. Ce sont ses enfants préférés, qui ont toujours la priorité dans ses services comme dans ses prières.

    À Kakkaveri, le Père traduisit en tamoul la Passion d’Oberammergau. Il en fit imprimer cinquante exemplaires. Et encore aujourd’hui chaque année pendant la semaine sainte, les jeunes gens de la paroisse continuent de représenter la Passion. Des milliers de non-chrétiens viennent y assister. Et les chrétiens blanchisseurs, que leur travail isole en des villages éloignés et empêche de venir régulièrement à l’église, en profitent pour venir faire leurs Pâques.

    *

    Le 19 janvier 1930, Mgr Chapuis arrache le Père à ses ouailles et le nomme directeur du grand séminaire de Pondichéry, transféré par la suite à Bangalore. Pendant onze ans, il enseigna la morale et la pastorale, mais fut aussi et surtout un excellent directeur spirituel. Sa charité avait comme un pouvoir magnétique ; sa bonhomie affectueuse attirait les jeunes gens, qui se sentaient compris et venaient nombreux lui confier le soin de leur âme. Comme professeur et éducateur, le Père Quinquenel n’avait rien de cérébral ; il n’était pas la forteresse de science et de vertu qui tire sur ses élèves du haut de son infaillibilité et sous l’égide duquel les séminaristes se sentent comme orphelins. Sans doute ils arrondissent le dos et joignent pieusement les mains, en attendant patiemment l’ordination sacerdotale comme le coup de cloche de leur libération... Causeur séduisant, le Père n’était pas un professeur « brillant », desservi qu’il était par une élocution lente et laborieuse. Il cherchait ses mots, parfois n’achevait pas ses phrases, embrouillait les idées simples en de confuses explications. Mais si l’intelligence peut se définir comme la faculté de s’adapter au réel plutôt que comme celle de bâtir des syllogismes, le Père Quinquenel était très intelligent. Il avait cette intelligence du cœur qui implique une certaine connaturalité avec son objet et procède plus par intuition que par déduction logique. Et c’est bien ainsi que le Père devinait plus qu’il ne déchiffrait l’âme de ses séminaristes et ses intuitions étaient souvent étonnantes. Les séminaristes l’aimaient comme un grand ami et, pour plusieurs, il fut une bouée de sauvetage. Il restait en contact étroit avec les jeunes prêtres qu’il avait formés. Les recevoir était pour lui une fête et lui-même se faisait une joie d’aller passer ses vacances auprès d’eux et de leur rendre mille services.

    Le Père Quinquenel avait le culte du devoir d’état. Toujours consacré à son travail, il mettait autant de soins à rebâtir une étable croulante ou à nettoyer sa motocyclette qu’il en mettait à préparer un diacre à célébrer sa première messe. A l’instar des anges qui sont individualisés par leur forme spécifique, il était unique en son genre. Originalité foncière qui se vérifie d’ailleurs chez beaucoup d’autres confrères de la société des Missions Etrangères. Le Père Quinquenel était fier d’appartenir à cette société ; il en avait l’esprit et réussissait merveilleusement à réunir en lui les vertus les plus contraires en d’harmonieux contrastes. Il savait donner la primauté à ce qui est essentiel à l’esprit apostolique, en gardant une grande liberté de genre littéraire. Et celui-ci était d’autant plus cocasse que la vérité théologale enrobée était plus profonde.

    Pour le Père Quinquenel, l’esprit de pauvreté n’avait rien à voir avec le goût de l’économie, ni même avec le scrupule de livres de comptes bien tenus. Sa pauvreté était comme celle de son divin Maître, un caractère de l’authenticité de sa charité pour les âmes, l’absolu de la générosité. De même que Mgr de Guébriant qui, un jour dé fête, disait en se mettant à table : « Scio abundare, scio deficere », le Père Quinquenel savait dépenser et se dépenser pour le bonheur des autres, dans la mesure de son austérité pour lui-même.

    Il n’allait pas aux âmes par le droit canon, mais par la charité, et ressemblait en beaucoup de points au pape Jean XXIII, non seulement par la rondeur de sa silhouette et la simplicité de son allure, mais plus encore par son sens de l’humour, par sa façon personnelle d’aborder les problèmes et de sympathiser avec les pauvres. En vérité, au contact de la souffrance, son cœur fondait comme beurre au soleil.

    Et c’était sans doute là le secret du rayonnement de cette âme originale. Ce prêtre était plus anxieux de s’identifier au cœur du Christ Jésus par une fidélité amoureuse à l’esprit de l’Evangile que préoccupé de se conformer à une étiquette mondaine ou ecclésiastique quelconque. Il n’avait cure d’être jugé par un tribunal humain, ou de plaire à qui que ce soit, aux dépens de son idéal apostolique. Un jour, devant un problème particulièrement délicat, quelqu’un lui proposait une solution de facilité ; le Père eut cette boutade digne d’un général de l’Empire : « Jamais je ne cochonnerai ma vocation missionnaire. Elle m’a trop coûté ! » Cette réponse le dépeint tout entier.

    *

    En janvier 1941, Mgr Prunier, évêque de Salem, rappelle le Père Quinquenel auprès de lui et lui confie le petit séminaire. Là encore pour les enfants et les étudiants qu’il n’abandonne ni de jour ni de nuit, il a une sollicitude toute paternelle.

    Le 2 janvier 1945, Mgr Prunier dont les forces déclinaient le nomme vicaire général du diocèse, charge qu’il gardera jusqu’à la démission de son évêque en novembre 1947. Nul mieux que lui n’était fait pour soutenir, compléter et prévenir les désirs de Mgr Prunier épuisé par les austérités et diminué par une lente mais implacable maladie.

    Le Père avait un véritable culte pour le siège apostolique romain, et une dévotion aveugle à son évêque qui était pour lui, quelles que fussent sa valeur ou ses déficiences personnelles, le lien vivant avec l’Eglise. L’évêque, pour le Père Quinquenel, c’était Rome, c’était le Christ, et il le voyait et le servait comme tel, dans un oubli total de lui-même. Pour lui, un missionnaire qui n’aurait pas l’amour de l’obéissance, comme l’amour de la pauvreté, serait non seulement disqualifié, mais un prêtre raté...

    Ce qui ne l’empêchait nullement de vivre dans un grand respect de la liberté individuelle. Ici encore se vérifiait cette spiritualité caractérisée par la primauté de l’essentiel, dans une âme tout entière livrée à Dieu, sous un vêtement bariolé de fantaisies personnelles.

    C’est dans cette même perspective d’esprit évangélique que le Père Quinquenel approchait le fameux problème de l’adaptation. Pour lui, s’adapter consistait essentiellement à aimer les Indiens comme des frères, avec le cœur même du Christ, et à les voir avec Ses yeux, à partager leurs souffrances et leurs soucis dans un don total de soi-même à leur service. C’est résoudre le problème par l’intérieur, dans une vision surnaturelle et divine des exigences de notre vocation apostolique.

    Le Père Quinquenel était trop près de Dieu, et trop fin psychologue, pour croire à l’efficience apostolique d’une adaptation artificielle qui ne consisterait qu’à flirter avec le folklore local, à se donner une certaine allure exotique, à flatter systématiquement et naïvement ceux dont on veut gagner les sympathies. Il connaissait le proverbe de la sagesse populaire tamoule, qui affirme que le cerf ne se laisse pas séduire par un sosie en carton peint...

    Après la démission de Mgr Prunier et sous la juridiction du nouvel évêque, Mgr Selvanather, le Père reprend sa vie de simple missionnaire. Au gré de l’urgence des besoins, il est nommé successivement : le 31 mai 1947 à Suramangalam, dans la banlieue de Salem, puis, le 15 janvier 1948, à Madagondapally, à l’extrémité nord de la mission où il s’occupe de trois petites chrétientés dans un rayon de quinze à vingt kilomètres de son presbytère. Il va de l’une à l’autre en vélo ou à pied, s’incorporant à la vie des villageois, catéchisant ou causant avec ses chrétiens à longueur de jour ou de nuit. A Dasarapally, pendant quarante jours, il ne quitta pas la minuscule chapelle et sa sacristie attenante pour préparer une soixantaine d’enfants à leur première communion.

    Le 11 mai 1949, son évêque lui demande de s’occuper des nouveaux chrétiens de la région de Tiruchengode, dans le sud du diocèse. Il y passe près de trois ans, vivant héroïquement dans une masure dépourvue du plus élémentaire confort.

    En 1952, il reprend encore une fois du service au séminaire Saint-Pierre de Bangalore. Il y retrouve l’enseignement de la morale et de la pastorale jusqu’en 1955. Il se porte alors volontaire pour une des paroisses les plus dures : Kadagatur, où il missionne pendant trois ans.

    *

    En 1958, une forte insolation et plusieurs crises cardiaques le forcent à se retirer dans la petite paroisse de Mattigiri, à la limite de l’archidiocèse de Bangalore, où il travaille encore pendant six ans, dépensant ses dernières forces à construire un couvent, et à Hosur (à cinq kilomètres de chez lui), un jardin d’enfants. Très malade, incapable de dormir, il se hisse de bon matin dans une voiture à bœufs pour aller surveiller les travaux de cette école enfantine.

    Pendant ces dernières années à Mattigiri, la résidence du Père Quinquenel était un centre d’attraction pour les professeurs du séminaire Saint-Pierre et pour les confrères des environs. L’accueil du Père était charmant : il aimait profondément ses confrères, on le sentait heureux de vous recevoir. Causeur infatigable et grand liseur, il s’intéressait à tous les problèmes : théologie, pastorale, sciences et politique, tout le passionnait, et il avait des vues originales sur toutes les questions. Dans les réunions de confrères, il adorait jouer le rôle de ce fou qui, dans les romans russes, apparaît pour dire des choses sensées sous un aspect burlesque, et qui en fin de compte s’avère être le plus sage, ou le moins déséquilibré, de l’entourage. Le Père aimait le paradoxe : il prétendait n’avoir jamais été scandalisé... si ce n’est par les saints prêtres. Les défauts des autres, en effet, étaient pour lui tout naturels. Particulièrement doué pour la contradiction, il la cultivait et celle-ci était parfois si systématique que la conversation risquait de devenir irritante ; mais le brave Père finissait toujours par entrer en contradiction… avec lui-même et la discussion se terminait par d’énormes éclats de rire.

    Le rire du Père Quinquenel était unique, inoubliable, irrésistible. C’était un rire intégral, qui le prenait aux entrailles et le secouait tout entier : rire profond, explosif, fusant et crépitant et rebondissant comme une salve de feu d’artifice. Si bien que, le visage cramoisi, le Père menaçait la congestion et risquait d’éclater comme une graine de balsamine mûre... Et rien n’était plus tonifiant pour les intellectuels fatigués que ce rire du Père Célestin. Jusque tard dans la nuit, nous écoutions, étendus sous la véranda, notre vieil ami égrener les souvenirs d’antan. C’était le plus souvent les exploits et les histoires biscornues des vétérans de l’apostolat avec lesquels, dans le bon vieux temps, il avait fait ses premières armes à Kumbakonam.

    Et pourtant, sous l’écorce rude et l’allure de vieux loup de mer descendu d’un brick de Duguay-Trouin, se cachaient le cœur et la sensibilité d’un Virgile. Le Père Quinquenel était un émotif : les souvenirs d’antan retrouvaient fatalement les sentiers du clos familial, en bordure de la lande bretonne. Le Père n’oublia jamais la maison aux cinq cheminées, éclairée par le sourire de la chère et vieille maman à qui, après Dieu, il devait sa vocation et qu’il eut la grande joie de revoir en 1930 lors de son unique et bref retour au pays. Il revivait avec bonheur et décrivait pour nous les mille détails de la vie familiale qui avait fait le charme de son enfance. Avec lui, nous entendions la petite tourterelle grise au collier noir, accrochée à la muraille dans une cage de joncs, et dont il imitait à s’y méprendre le roucoulement et les gémissements amoureux. Avec lui, nous aimions son vieux papa, penché sur la charrue derrière la jument de labour, dans les champs verts de luzerne ou bigarrés de fleurs de sarrasin. Avec lui nous savourions tes galettes de blé noir et le fumet du lapin de garenne « bricolé » à la lisière du château voisin. Nous l’écoutions imiter les cris aigres du geai en maraude dans les têtards des chênes en bordure du champ paternel, ou l’appel modulé d’un loriot festoyant dans les cerisiers. Le Père Quinquenel était un poète : né dans la nature, il ne faisait qu’un avec elle et il s’incorporait aussi aisément aux palmeraies de Tanjore et aux cactus de Salem qu’aux ajoncs et aux genêts de sa Bretagne natale.

    *

    Mais les crises cardiaques déventaient de plus en plus fréquentes et, en janvier 1964, le Père décidait de se retirer à l’évêché, à Salem : son principal souci était de continuer à rendre encore un peu service et il aidait aux confessions des enfants de l’orphelinat voisin. Malgré ses souffrances aiguës, il tenait à parcourir les quelque cent mètres qui le séparaient de la chapelle pour faire sa visite au Saint-Sacrement : parfois il mettait une demi-heure pour s’y rendre.

    Au mois d’août, pour se rendre plus utile, il demanda à aller à Settipatty, à la léproserie, où il pourrait assurer la messe aux infirmières et en même temps bénéficier de la présence d’une doctoresse. Il arrivait à Settipetty le 8 août et voici ce qu’écrivit ensuite l’une des infirmières :

    « Dès le lendemain de son arrivée, le Père nous réunissait pour nous faire part des dernières directives des évêques de l’Inde pour l’application de la réforme liturgique. Les journées du Père Quinquenel se passaient dans la prière, chez lui et à la chapelle. Il prêtait une oreille attentive à tous ceux qui venaient lui exposer leurs difficultés. La marche et les efforts lui étaient pénibles, et une chaise roulante avait été mise à sa disposition : il en profitait pour venir visiter les malades à l’hôpital.

    « Le 19 août vers 13 heures, une nouvelle et grave crise cardiaque, alarmante par la violence des spasmes, nous fit demander, après les soins médicaux donnés par la doctoresse du centre, l’assistance du prêtre de la paroisse. Le Père Quinquenel, en pleine lucidité, exprima le désir de se confesser et de recevoir le sacrement des malades. Celui-ci lui fut administré par Mgr Selvanather qui, aussitôt alerté, était accouru avec plusieurs autres prêtres. Dès le surlendemain, le Père, malgré nos exhortations au repos, reprenait le rythme de ses messes.

    « Le dimanche suivant, il nous réunissait pour une causerie spirituelle : il nous parla de la grande grâce que le Seigneur nous avait faite en nous appelant au service de ses frères les plus malheureux : les lépreux. Il nous parla aussi de notre mission apostolique : « L’apostolat, nous dit-il, ne se fait que dans l’Eglise, sous la direction de l’évêque successeur des apôtres, uni à Pierre, choisi par Notre-Seigneur. » Il était plein d’affectueuse déférence pour son évêque et la visite de ce dernier, à la veille de son départ pour Rome, le 27 août, lui causa une joie extrême. Le même soir, il devait encore recevoir la visite du consul de France à Madras.

    « Le vendredi 4 septembre, une nouvelle crise le clouait à son fauteuil : cela ne l’empêcha pas, dès le dimanche suivant, de célébrer la messe et de continuer à la dire chaque jour, au prix de grands efforts. Il ne se permettait aucun adoucissement, continuant à faire ses génuflexions jusqu’à terre.

    « Jusqu’au dernier moment, le Père garda le sourire, une grande présence d’esprit à tout et à tous, une disposition aimable à plaisanter, à chanter à l’occasion, à faire des réparties pleines d’à propos et d’humour. Quand ses spasmes devenaient très forts, ils lui arrachaient des cris de douleur, auxquels se mêlaient des invocations au Seigneur : « Seigneur, ayez pitié de moi ! Seigneur, que votre volonté soit faite ! Jésus... ! »

    « À ses défaillances cardiaques et respiratoires vint s’ajouter, les derniers temps, la pesanteur d’une jambe enfiévrée par un ulcère variqueux infecté. Une grande énergie lui permettait de surmonter tout cela, puisée dans la perspective de célébrer le 22 septembre le quarante-septième anniversaire de son ordination sacerdotale. Il en parla souvent à l’avance. La veille de ce jour, son action de grâces fut plus longue, et il la fit à haute voix, amenant des larmes aux yeux de celles qui l’écoutaient : « Mon Jésus, je vous aime... Mon Jésus, merci, merci pour tout ! » Il demanda pardon : « Pardon pour toutes les grâces dont je n’ai pas su profiter ! » Il se tourna vers la Sainte Vierge : « Maman, vous êtes vraiment ma maman ; aidez-moi à aimer Jésus comme vous l’avez aimé, maman, je vous donne tout, offrez-moi à Jésus ! » Enfin, il confia au Seigneur ses parents, ses frères et sœurs, ses proches et amis, les prêtres qui l’avaient formé, tous les chrétiens de ses différentes paroisses, toutes les âmes qui lui avaient été confiées. Il offrit aux regards miséricordieux du Seigneur les membres et les prières de la fraternité des malades dont il faisait partie ; ceux de notre centre aussi, le dernier venu dans ses prières sacerdotales, offrant à l’avance pour lui sa messe du lendemain.

    « Le 22 septembre, dès le matin, nous allions l’assurer de nos prières en ce grand jour, et lui souhaiter une bonne journée, avec quelques pommes et une bouteille de jus de pommes. Une image accompagnait ces modestes offrandes : elle représentait une Croix, avec cette inscription que le Père avait fait sienne : Quand la douleur monte jusqu’à nous, montons jusqu’à Lui.

    « Il célébra cette dernière messe dans la soirée, avec beaucoup de difficultés : et à la fin, un vibrant Magnificat nous unit toutes à son action de grâces. Il s’assit épuisé, et dans une dernière boutade, il dit : « La piqûre que vous m’avez faite ce soir m’a endormi au lieu de me stimuler. » De son fauteuil, il donna une dernière bénédiction à l’assistance réunie autour de lui.

     

    « Le lendemain et le surlendemain, il ne put célébrer la messe. Le 25 septembre, la tension baissa encore. A 10 heures, nous lui fîmes sa piqûre habituelle : rien ne laissait prévoir une fin toute proche. Il avait toujours sa lucidité et insistait pour savoir quelle était sa tension. Il concentra tout ce qui lui restait d’énergie pour gourmander son jeune domestique qui ne s’était pas débarbouillé et l’expédier prendre un bain au village voisin.

     

    « Dans l’intervalle, le Seigneur passait prendre secrètement possession de son fidèle serviteur, dans l’intimité d’une âme toute prête et toute donnée à lui. »

     

    Et lorsque le Père Jusseau, curé de la paroisse, vint vers 10 h 45 pour sa visite quotidienne au Père, il le trouva mort dans son fauteuil, encore tout chaud. Aucun signe de lutte : le visage reflétait une parfaite expression de paix.

     

    En l’absence de Mgr Selvanather, parti pour Rome, ce fut le vicaire général du diocèse qui présida le lendemain les funérailles. Une vingtaine de prêtres des Missions Etrangères, presque tous les membres du clergé diocésain, une grande foule de chrétiens accompagnèrent le Père Quinquenel à sa dernière demeure il repose dans le petit cimetière des prêtres, à côté de l’évêché. A tous, il laisse le souvenir d’un vrai missionnaire, entièrement consacré à Dieu et tout dévoué au salut des âmes.

    • Numéro : 3195
    • Pays : Inde
    • Année : 1917