Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Charles QUÉNARD (1855-1890)

Add this

    Nous recevons de Bangalore la notice suivante que nous sommes heureux de reproduire : « La mission du Maïssour a, durant ces dernières années, pleuré bien des pertes et porté bien des deuils…Nous espérions que la divine Providence nous épargnerait  pour un temps de nouvelles épreuves ; mais les voies de Dieu sont inconnues et ses desseins impénétrables : Le 15 novembre dernier, il nous enlevait, dans la force de l’âge et la maturité du talent, le cher et regretté P. Quénard.

    Arrivé au Mayssour dans les derniers jours de l’année 1879, le P. Quénard fut aussitôt nommé professeur au collège Saint-Joseph. Des aptitudes spéciales, sinon un attrait particulier, le désignaient naturellement pour cette œuvre importante entre toutes de l’éducation. Esprit judicieux et profond, plutôt qu’intelligence vive et facile, mais travailleur opiniâtre et infatigable, il acquit en peu de mois assez de connaissances pour enseigner en anglais les sciences physiques et les hautes mathématiques. Son enseignement méthodique, clair et précis faisait l’admiration des étudiants, et un ancien professeur de l’Université de France qui l’a bien connu, le P. Jansoone, disait : « Je n’ai jamais rencontré de professeur comme le P. Quénard ;  il a vraiment le don de l’enseignement . »

    Pendant les six années que M. Quénard demeura au collège, des centaines d’étudiants de toutes races et de toutes religions ont suivi ses cours ; tous, sans exception, ont emporté du professeur le meilleur souvenir, et du prêtre catholique l’opinion la plus haute. Mais notre confrère n’était pas seulement un professeur émérite, il était aussi et avant tout un apôtre. Après avoir fait toute la semaine quatre heures de classe par jour, sans compter avec la peine, il partait le samedi pour les mines de Kolar, afin d’y procurer le dimanche une messe aux fidèles.

    Le bien qu’il opéra dans ces courtes visites parmi les Européens catholiques des mines, fit songer à lui, quand, à la mort du vénéré P. Clémot, il fallut nommer un nouveau chapelain militaire. Le collège y perdait sans doute, mais nul n’avait au même  degré que le P. Quénard les qualités requises pour ce poste difficile, et d’ailleurs celui qui l’y avait précédé n’était pas un de ces hommes à qui il suffit de nommer un successeur pour donner un remplaçant. Le P. Quénard fut donc nommé chapelain. Il apparut dans la chaire de vérité avec la même tranquille assurance que dans sa chaire de professeur, et dès ses premiers débuts se révéla prédicateur éminent. Protestants et catholiques accouraient pour l’entendre ; et souvent la vaste nef de l’église de Shoolay ne suffisait pas à contenir la foule des auditeurs.

    Les œuvres commencées par ses prédécesseurs reçurent de lui une impulsion nouvelle ; d’autres œuvres nées de son inspiration ne tardèrent pas à porter d’heureux fruits. Nommons seulement parmi les premières l’orphelinat des enfants européens et la bibliothèque catholique, et parmi les secondes l’école anglaise et le cercle militaire. Les soldats irlandais comprirent le dévouement et le zèle du nouveau chapelain, et chacun l’eut pour son confident et son meilleur ami. Au cercle que de joyeuses parties, que de soirées agréables et trop tôt finies ! M. Quenard était lui-même l’âme de toutes les réunions, le boute-en-train de tous les jeux. Grâce à lui, la monotonie qui engendre l’ennui puis le dégoût était inconnue au cercle.

    Avec les fonctions de chapelain, le P. Quénard remplissait encore celles de secrétaire de la mission. En relation continuelle avec les hauts employés du gouvernement, il sut acquérir sur eux une grande influence, et se mit par là même en état de rendre service en bien des cas, soit aux missionnaires, soit aux religieuses des hôpitaux, soit à quiconque se recommandait à lui.

    Cependant quelque chose manquait au P. Quénard et il le sentait mieux que personne. Ayant débuté dans sa vie de mission par l’enseignement, il n’avait jamais eu l’occasion d’apprendre les langues indigènes. Il demanda et obtint la permission de quitter son poste pour quelques mois, et se rendit à Mysore, afin d’y étudier le tamoul, en dirigeant la paroisse.

    Ce que M. Quénard fut à Mysore, son compagnon M. Troussé nous le dira.

    « Jamais je n’ai vu, écrit-il un homme plus assidu, plus acharné au travail, plus dévoué au salut de ses frères. Il se dépensait nuit et jour au service de ses paroissiens, sans faire attention à la fièvre qui le dévorait. Je l’ai vu se donner une peine infinie, passer des journées entières à courir dans la ville de Mysore de bureaux en bureaux, à écrire des lettres pour satisfaire quiconque lui avait demandé son secours. Il n’épargnait pas plus son argent que sa vie. Je n’ai vécu que quatre mois avec lui, cela m’a suffit amplement pour le connaître ; car nous vivions ensemble dans la plus grande intimité, et rarement nous nous quittions. La dernière parole que je lui dis en le quittant à Mysore quand vous m’envoyâtes dans les montagnes du Vynaad est celle-ci : Je souhaite à tous les vicaires un pareil curé. »

    Cette parole était sincère, je ne crains pas de le répéter. Le P. Quénard a toujours été pour moi un modèle de dévouement, de zèle et de toutes les vertus chrétiennes. En le perdant je perds un frère, un ami bien sincère avec lequel j’ai passé le plus beau temps de ma vie comme je l’ai répété souvent à Mysore. Il ne me traitait pas comme son inférieur, mais comme son frère, et semblait s’appliquer à cacher sa supériorité, tout en sachant me conduire comme il l’entendait. Jamais personne ne m’a donné une plus haute idée de ma dignité de prêtre. En le voyant si plein de bontés et de prévenances pour moi, j’étais à la fois confus et fier de ma dignité sacerdotale qu’il respectait visiblement en moi, comme dans tous les prêtres qu’il voyait.

    Depuis longtemps déjà quoique se disant plein de force et d’énergie, il semblait pressentir sa fin prochaine. Souvent il me répéta qu’il croyait ne pas vivre longtemps ; souvent il me disait qu’il fallait chaque jour se préparer à la mort et faire chaque action le mieux possible, comme si c’était la dernière de notre vie. Pendant les quatre mois que je vécus avec lui, je le vis accomplir cette parole à la lettre. Oh ! je crois que son âme était bien préparée à paraître devant Dieu ; toujours ses comptes avec les hommes furent en règle, seuls ses comptes avec Dieu auraient-ils été en défaut ! Non sans doute ; son âme était bien prête et mûre pour le ciel. » Oui elle était mûre pour le ciel, cette âme si bien préparée ; et déjà le ciel la réclamait à la terre.

    En quatre mois le P. Quénard avait appris suffisamment le tamoul ; son séjour à Mysore n’avait plus de raison d’être, il revint prendre sa place de chapelain à Bangalore. Autant Mysore regrettait le départ du P. Quenard, autant Bangalore se réjouissait de son retour. Après les fêtes d’adieux de Mysore, on allait célébrer les fêtes de bienvenue à Bangalore.

    C’est le 11 novembre que le cher P. Quénard arriva dans cette ville ; il semblait jouir d’une bonne santé, et surtout il était d’une gaieté extrême. Malgré la fatigue du voyage, et plusieurs nuits passées sans sommeil, il ne se plaignait nullement ; la nuit venue il ne put dormir quoiqu’il se fût mis à lire pour appeler le sommeil ; ce n’est qu’après minuit, qu’ayant étendu à terre ses couvertures il put goûter quelque repos. Mais vers quatre heures, il est réveillé par de violentes douleurs dans les entrailles et croit que son heure dernière est venue, tant sont insupportables les souffrances qu’il endure. Toutefois le mal se calme et vers cinq heures et demie il put célébrer la sainte messe sans grande difficulté. Mais après la messe la douleur revint plus aiguë et l’on dut transporter le cher malade à la chambre du P. Combret. Il essayait bien encore de sourire, mais il se tordait sous l’étreinte des souffrances et disait : « La « ouleur que j’endure est si vive que je m’étonne que je puisse encore vivre. » Il demanda à se confesser et le fit au milieu de soupirs étouffés qui s’échappaient malgré lui. Un docteur vint alors appliquer le secours de ses remèdes ; ils furent tous inutiles.

    Dans la soirée un mieux relatif s’étant déclaré, le cher malade nous entretint alors de ses souffrances. « Comme j’ai souffert, disait-il ; mais ce n’était rien comparé à ce que Notre-Seigneur a souffert pour moi ; cependant je ne pouvais pas le supporter ; combien l’homme est faible en face de la douleur ! » Puis après quelques instants  il ajoutait : « On a beau « méditer sur les souffrances de Notre-Seigneur on ne les comprend pas si on ne les éprouve soi-même . » Alors nous lui faisions remarquer qu’il serait peut-être bon que les livres de méditation fissent sentir la douleur. « Personne ne les achèterait, fit-il vivement… »

    Pendant la nuit du 12 au 13 il fut d’abord assez bien, sommeilla un peu, et parla beaucoup de Mysore, des fêtes qu’on lui avait  faites, du dévouement des religieuses du Bon Pasteur et de Saint-Joseph : «  Jamais, disait-il, je n’avais été aussi édifié qu’en voyant la vie que mènent les religieuses à Mysore. » Le reste de la nuit se passa moins bien, et le matin il demanda : À quand l’extrême-onction ? La journée du mercredi se passa sans mieux apparent. Dans la soirée et le lendemain matin le docteur militaire après avoir ausculté le malade, déclara qu’il n’y avait aucun remède et qu’il ne restait plus d’espoir.

    Ces paroles nous consternèrent, car jusque-là nous n’avions pas pu croire que la maladie fût sérieuse. Cependant le mal s’aggravait, et le pouls battait avec une violence extrême.

    Alors le P. Vallet se décide à avertir le cher malade : « Père Quénard, vous « êtes bien mal, au dire des médecins ; auriez-vous quelque objection à recevoir aujourd’hui même l’Extrême-Onction. – Je n’ai aucune objection à recevoir les derniers sacrements, répondit-il ; au contraire, je les désire. Déjà je les avais demandés, et vous riiez. Mais aujourd’hui je me croyais mieux, et les médecins me trouvent plus mal, voyez comme on se trompe. » – Notre confrère après s’être de nouveau confessé, reçut le saint Viatique et l’Extrême-Onction des mains du P. Combret, et voyant qu’on hésitait encore à lui donner l’indulgence plénière, il la demanda lui-même . Les confrères de Bangalore, avertis de l’état du malade, accoururent à ses côtés. Nous étions tous attérés ; tous nous promîmes de célébrer la sainte messe le lendemain pour obtenir sa guérison. Un confrère fit même le sacrifice de sa vie.

    Cependant le mieux ne se déclara pas. Trois docteurs se consultèrent ensemble pour tenter une dernière chance de salut. Les remèdes administrés ne produisirent aucun bien ; et après une nouvelle auscultation les médecins se retirèrent découragés. Le P. Quénard  pria qu’on lui mît un scapulaire de l’Immaculée Conception parce que le sien était brisé, puis il se confessa de nouveau avec l’intention de faire la sainte Communion le lendemain samedi, jour de la sainte Vierge. Comme le P. Combret essayait de lui inspirer de pieuses invocations. « J’en ai fait plus de mille aujourd’hui, fit-il. » Sur une table près de son lit on avait placé un crucifix et une statuette de la sainte Vierge. Il portait souvent ses regards avec amour.

    Vers sept heures une crise se déclara ; le cher malade put encore une fois prononcer le nom de Jésus, puis, sans agonie, il rendit son âme à son Créateur.

    Les honneurs funèbres furent rendus avec toute la pompe désirable aux restes mortels du regretté défunt. Mgr Gasnier, évêque de Malacca, lui-même ancien chapelain de Bangalore présida la cérémonie funèbre. Mgr Gandy, archevêque de  Claudiopolis, quoique souffrant, voulut accompagner le corps à sa dernière demeure ; la musique militaire joua des airs funèbres sur tout le parcours ; mais rien ne put distraire la douleur des fidèles, ni sécher leurs larmes ; de même  que rien ne pourra nous faire oublier l’ami que nous avons perdu, ou nous consoler de la mort d’un si précieux missionnaire.

     

     

    • Numéro : 1427
    • Pays : Inde
    • Année : 1879