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François QUÉGUINER (1907-1971)

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    Par un beau matin de printemps, il est parti pour ainsi dire sans prévenir, sans faire de bruit, sans mettre beaucoup d’ordre dans ses affaires.

    Depuis quelques jours, il gardait la chambre, un peu grippé, disait-il. Rien de sérieux, puisqu’il avait accepté de remplacer un ami pour sa messe en ville le vendredi 12 mars. On lui avait apporté son café le matin, et c’est une heure plus tard que l’Econome de la maison le trouva allongé et avec un petit rictus des lèvres qui annonçait sa fin prochaine. Le docteur, venu voir un autre confrère, passa lui rendre visite et déclara immédiatement : “Il est en train de mourir”. Le Supérieur général lui donna aussitôt l’onction des malades. Quelques minutes après, il rendait le dernier soupir.

    Emoi, stupéfaction dans la maison. On prévint sa sœur religieuse, son frère Pierre. Et le lundi suivant, un nombre inusité de confrères et une foule d’amis étaient à la chapelle de la rue du Bac pour ses funérailles. Le Supérieur fit son éloge, les prières et les chants de la liturgie furent la dernière expression publique de notre estime, de notre affection pour notre “petit François”. Je dis “expression publique” parce que nous ne sommes pas près de l’oublier et que des amis de France, d’Australie, du Vietnam, du Canada nous ont dit ce qu’il était pour eux. Ses neveux et nièces naturellement et puis tous ceux, toutes celles qu’il avait aidé jadis en Inde ou à Hué, et qui n’arrivaient pas à croire qu’il les avait quittés si brusquement, mais qui ne pouvaient oublier la trace qu’il a laissée en eux.

    Les vieux marins d’Henvic, Finistère, se souviennent de ce petit bonhomme qui a ouvert les yeux sur son entourage en 1907. Les parents étaient profondément chrétiens. Ils eurent deux garçons et trois filles. Deux se consacrèrent è Dieu ; François qui, après ses études à St Pol de Léon et au Grand séminaire de Quimper, rejoignit en 1925, la Société des Missions Etrangères de Paris, et Marie-Christine qui est encore religieuse de ce qu’on pourrait appeler la branche-sœur des Missions Etrangères à Notre-Dame de la Motte. Deux autres filles sont décédées. Quant à l’autre frère, Pierre, il offrit à ses parents une nombreuse cohorte de petits enfants à chérir et à gâter.

    François resta toute sa vie un vrai breton, amoureux de son petit village où il revenait volontiers lors de ses vacances. Dès son jeune âge, il révéla ses talents de musicien qui lui méritèrent un prix et qui, pendant son séjour rue du Bac nous valurent un organiste de talent. Son père, marin, lui donna-t-il le goût de l’aventure, l’amour du grand large ? Comme missionnaire, il allait partir au loin et voyager plus que beaucoup de ses confrères. En 1923, il passait de St Pol de Léon au Grand séminaire de Quimper, qu’il devait quitter pour celui des Missions Etrangères de Paris. Deux ans plus tard, il fit son service militaire dans le génie à Angers, et c’est là qu’on lui diagnostiqua un cœur faible. Des séjours prolongés à l’hôpital lui avaient valu le surnom de l’“incurable”. De fait, ce cœur nécessita de longs repos à son retour d’Extrême-Orient et fut cause de sa mort presque subite en 1971.

    En septembre 1930, ses supérieurs l’affectèrent à la mission de Mysore dans l’Inde du Sud. Comme la plupart des nouvelles recrues, il fut envoyé à l’école St Joseph de Bangalore. Je ne crois pas que son rêve l’y conduisait. Quand on rejoint les M.E.P. c’est souvent, sinon toujours, pour aller dans cette mystérieuse Asie lointaine, mais pas comme professeur. Avant le départ, on bâtit des châteaux en Espagne comme tous les jeunes de tous les temps ; mais ce château prend plutôt la forme d’un minuscule village de brousse, où l’on vivra toute sa vie au milieu des pauvres. La langue tamoule ou kannara sera dure à apprendre, le presbytère se distinguera à peine des maisons environnantes, la chapelle ne sera qu’une “baraque”, mais peu importe. Le Maître qui nous appelle à Le suivre a dit qu’Il n’avait pas où reposer sa tête ; alors, on ne peut tout de même pas être mieux logé que Lui.

    Tout cela ne fut qu’un rêve de “partant”. François fut surveillent des petits à St Joseph, mais eut la chance de vivre dans un milieu où on ne parlait que l’anglais. Et, en attendant la brousse et le tamoul, il fallait maîtriser celle qui restait encore la langue officielle du pays. Ces débuts lut offrirent l’occasion de bien l’apprendre. Il le fit avec une facilité que ses confrères lui enviaient. La grammaire lui devint familière, les tournures idiomatiques aussi ; quant à l’accent, il l’apprit peut-être à coupe de dictionnaire comme son confrère qui enseignait Shakespeare, ou grâce à ses contacte avec les enfants et leurs parents. Plus tard, rentré en France, il continuait à améliorer sa connaissance de la langue et, en traduisant les textes, il ne se contentait jamais de l’à peu près.

    Lorsque le Père PROUVOST passa de l’école à la section universitaire de St Joseph, il demanda à l’évêché de lui donner le Père QUÉGUINER comme collaborateur. Par tempérament, le Supérieur et le professeur étaient bien différents. Est-ce parce qu’ils étaient complémentaires qu’ils travaillèrent la main dans la main ? Toujours est-il que cette amitié, née dans un travail d’équipe, dura toute la vie. Ce n’était toujours pas la paroisse de brousse, mais encore le professorat. Après les petits, c’étaient les étudiants, garçons et filles, à qui il allait donner des cours de français pour les deux années de l’Intermédiate. Pour bien enseigner une langue étrangère, il faut avoir une connaissance approfondie de sa langue à soi et de celle de ses élèves. Il mit donc son point d’honneur à améliorer de jour en jour ses connaissances et son enseignement. Travail parfois fastidieux. Heureusement il y avait les à cotés. On lui confia la pension de famille et aussi les sports. Et là, il se révéla particulièrement doué : tennis, cricket, football hockey, il s’intéressait à tout et resta jusqu’à la fin de sa vie un passionné de ces activités qui, en pays de traditions anglaises, ont au moins autant d’importance que les études. Grâce aux sports, il multiplia ses contacts avec les jeunes et exerça sur eux une influence si profonde que, trente ans plus tard, les anciens et les anciennes de St Joseph continuaient à lui écrire.

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    En 1937, le collège passa entre les mains des pères jésuites. Le supérieur fut rappelé en France. François, lui, ne resta pas longtemps à Mysore ou Bangalore, mais, sur sa demande, il fut envoyé au Vietnam pour continuer au collège de la Providence de Hué son métier de professeur. Sans être ce qu’on peut appeler un intellectuel, le Père avait le don d’enseigner et sans crier, sans menacer, il obtenait beaucoup d’efforts de ses élèves. En classe on s’apercevait qu’il avait l’habitude d’attirer l’attention de son auditoire sur les points obscurs en élevant vers le ciel le pouce gauche et en le tapant de l’index droit. La classe était vivante. On ne contestait pas, comme aujourd’hui, l’autorité du professeur, mais comme il attirait la sympathie, on consentait plus volontiers des efforts nécessaires mais qui coûtant toujours. Pendant son séjour à Hué, le père se dévoua de toute son âme à un groupe d’action catholique. Il y fit du bien en profondeur, et les jeunes filles, maintenant mères de famille, en ont donné des témoignages émouvants après son retour en France et à l’annonce de sa mort.

    En entrant aux Missions Étrangères, le père se mettait au service du Seigneur, qui lui demanda toujours de nouveaux sacrifices. Le professeur devint ainsi procureur à Hongkong, à Shanghai, à Saigon avant de prendre sa place dans nos petits séminaires de Beaupréau et de Ménil-Flin. Il donnait l’impression d’aimer voyager, et c’est vrai qu’il est toujours resté le fils d’un marin en déplacements perpétuels. On le taquinait un peu sur ce point, mais s’il avait eu la vocation d’un rond de cuir, on ne l’aurait pas désigné à plusieurs reprises pour tant de lieux et de ministères différents. Partout il arrivait à s’adapter aux nouvelles conditions de vie que l’obéissance lui imposait, mais il semblait que son tempérament et ses qualités le désignaient plus pour des contacts apostoliques au dehors que pour les besognes monotones d’un bureau de procureur ou d’une chaire de professeur.

    Pendant six ans il avait accepté de faire à nouveau des clauses d’anglais au séminaire de Beaupréau, puis, pendant le même nombre d’années à celui de Ménil-Flin. Dans ces maisons, comme jadis en Inde ou au Vietnam, il gagna la sympathie de ses élèves et s’en servit comme d’un levier pour les élever plus haut et les rapprocher du Seigneur. Les lettres reçues depuis en sont un éloquent témoignage ; et voici simplement deux :

    “Depuis que je le vis pour la première fois en l945, toujours il m’a témoigné une extrême bonté, et c’est un Père dans toute l’acception du mot que Dieu vient de m’enlever”

    “C’est lui l’artisan de mon mariage et de la réussite de mon foyer, car il m’a donné, très jeune encore, le sens de la vérité et la vraie direction pour le cheminement de ma vie chrétienne. Enseigner le français ou l’anglais, il le fallait bien. Mais toujours et partout, le Père se servait de la sympathie qu’il inspirait et de la compétence qu’on lui reconnaissait pour une action sacerdotale, qu’il devait prolonger par sa correspondance jusqu’au dernier jour.

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    La maladie de cœur qui s’était déclarée lors de son service militaire et qui l’a finalement emporté, lui imposa plusieurs fois de longs repos. Quand il dut quitter Ménil-Flin en 1963, il retourna à la rue du Bac où on fit appel à son aide pour différents travaux, surtout l’Union des Malades Missionnaires. La nonciature de Paris avait besoin d’un secrétaire ; et c’est bien volontiers qu’il y travailla toutes les matinées pendant plusieurs années. Le Nonce Apostolique, devenu depuis le cardinal BERTOLI, appréciait son obligeance et sa compétence sans oublier la discrétion de rigueur. Un jour, pour lui témoigner sa gratitude, il lui offrit un voyage à Rome. Et en apprenant sa mort, il écrivit une lettre fort élogieuse au Supérieur Général. Il en fut de même des auditeurs italiens de la Nonciature qui, aujourd’hui dispersés à travers le monde, ont voulu dire combien sa mort les avait peinés.

    Il va de soi que François QUÉGUINER ne possédait pas toutes les qualités. À part les saints – et encore ? – personne ne peut se vanter de les avoir toutes. Peu de confrères ont travaillé dans des régions différentes et des activités aussi diverses. Il a été, disait-il, ballotté toute sa vie de droite et de gauche. Un jour un ami lui en faisait la remarque et lui demandait comment il avait pu faire pour s’adapter. Avec son bon sens et, ajoutons-le avec beaucoup d’esprit surnature, qu’il puisait dans sa dévotion à la Sainte Eucharistie, il répondit : “Vous voyez, il faut voir les avantages et ignorer les inconvénients”. D’où, au milieu de tous ces changements, le sourire qui ne le quittait pas, même quand il prenait feu pour un maréchal aux dépens de celui qui le remplaça à la tête de l’État. A Paris comme à Hué on admirait sa santé apparente et la richesse de ses globules rouges qui transpirait sur son visage, mais qui faisait illusion.

    Et ce cœur faible d’autrefois, qui dit-on lui imposait de se ménager, devait finalement donner tort aux esprits taquine et le mener à l’accident brusque et fatal qui nous a privés d’un ami et qui a enlevé à ses nombreuses dirigées l’appui de son âme profondément sacerdotale.

    • Numéro : 3417
    • Pays : Inde
    • Année : 1930