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Jean Baptiste OUVRARD (1880-1930)

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    M. OUVRARD (Jean-Baptiste-Pierre-Victor-Julien), né le 19 mai 1880, à Saint-Vincent-Puymaufrais (Luçon, Vendée). Entré sous-diacre au Séminaire des Missions-Etrangères le 8 septembre 1904. Parti pour le Thibet le 25 avril 1906. Mort à Tsetchong le 25 juillet 1930.

     

    Notre regretté confrère M. Jean-Baptiste Ouvrard était né le 19 mai 1880 à Saint-Vincent-Puymaufrais, petite paroisse du canton de Sainte-Hermine au diocèse de Luçon. « Il était, nous écrit-on de Vendée, l’aîné de sept enfants. Sa mère, veuve de bonne heure, travailla durement pour élever sa nombreuse famille. C’était une humble journalière, pieuse et énergique ; mais ses charges étaient si lourdes et son salaire si maigre que la pauvreté se fit sentir ­cruellement au foyer familial. Jean-Baptiste dut lui-même, au cours de ses vacances, travailler de ses mains pour aider sa mère à subvenir aux besoins de ses frères et sœurs plus jeunes. Plus tard, en se rappelant ces souvenirs de son enfance, il ne pouvait retenir son émotion : « J’en ai tant vu ! disait-il. »

    Au Séminaire des Sables, où il fit ses premières études, il fut un modèle de piété, de discipline et de travail. Il était le plus âgé du cours ; son âge et plus encore son sérieux lui avaient assuré sur ses condisciples une influence inconstestée ; il en usait pour le plus grand bien de tous et, comme il était universellement estimé, on acceptait volontiers ses petites monitions. C’était suivant l’expression alors en usage chez les séminaristes un « saint homme » , mais un saint homme souriant, aimable et complaisant. Au surplus, excellent élève, il tint une place très honorable dans ses classes et mérita à la fin de ses études le prix d’honneur du Séminaire ; ce prix était alors décerné à l’élève jugé le plus digne par les suffrages de ses condisciples et de ses maîtres : la garantie était sérieuse, et le mérite ainsi reconnu indiscutable. »

    M. Ouvrard entra sous-diacre au Séminaire des Missions-Etran­gères le 8 septembre 1904, en même temps que cinq autres Vendéens, eux aussi aspirants à l’apostolat : « Mes chers amis, leur dit en les recevant le vénérable M. Delpech, Supérieur du Séminaire, vous avez choisi un beau jour pour répondre à  l’appel ; que la bonne Mère vous protège ! » M. Ouvrard gardera toute sa vie le souvenir ému de ce souhait de bienvenue. L’année suivante, il recevait le diaconat et la prêtrise.

    À cette époque, la persécution sévissait aux Marches thibétaines, quatre missionnaires y cueillaient la palme du martyre. Il fallait remplacer ceux qui venaient de tomber ; aussi, au printemps de 1906, deux jeunes missionnaires étaient-ils destinés au Thibet, et l’un deux était M. Ouvrard. Au lieu de remonter le Fleuve Bleu, ainsi qu’avaient fait leurs aînés, pour gagner leur lointaine Mission, nos deux voyageurs entrent en Chine par la voie du Tonkin ; de Laokay, point terminus de la voie ferrée à cette époque, ils remontent en jonque le Fleuve Rouge, et de Manhao se dirigent à petites étapes sur la capitale du Yunnan ; une lettre du Vicaire Apostolique du Thibet les y attendait : M. Behr était envoyé à la frontière sino-thibétaine, et. M. Ouvrard était appelé à Tatsienlu, ville résidence de 1’Evêque. Une chevauchée de quarante jours à travers les plateaux du Yunnan et les vallées du Kientchang l’amène enfin au terme de ce long voyage.

    Sans retard, M. Ouvrard fut envoyé, pour s’initier aux arcanes de la langue chinoise, à Lentsy, village des rives du Tongho, à quelque 70 kilomètres au sud de Tatsienlu. Que de fois le jeune missionnaire ne rencontra-t-il pas sur sa route ces pitoyables équipes de porteurs de thé qui s’acheminent lentement, courbés sous leur lourd fardeau, vers Tatsienlu ? Il s’empressait à leur approche de mettre pied à terre pour éviter de les bousculer, et aussi, dit-on, pour glisser quelques sapèques entre les doigts des plus ­misérables. Doué d’une oreille musicale notre étudiant eut vite fait de l’habituer aux tons de la langue chinoisa et, dès l’été de 1907, il fut jugé apte à diriger la paroisse de Pemen (porte du nord) à Tatsienlu ; il y succédait, après un court interim de­ M. Hiong, prêtre thibétain, au fondateur du poste M. Déjean.

    Sous la direction immédiate de Mgr Giraudeau, le nouveau pasteur remplit de tout cœur  les devoirs du ministère, et suivant en ceci les traces de son prédécesseur, manifesta une dilection spéciale aux humbles, aux enfants des écoles, aux pauvres du troupeau. Son zèle ne se limita pas au Pemen, il s’exerça encore d’une façon très active sur une station chrétienne en formation dans la vallée de Ouasekeou, et à l’occasion se mettait volontiers à la disposition de son voisin de Chapa pour les visites aux chrétiens du Yutong.

    À plusieurs reprises au cours des dernières années, alors que la Mission du Thibet passait par des crises dangereuses menaçant même son existence, le Vicaire Apostolique avait eu recours au Sacré-Cœur de Notre-Seigneur et avait promis en retour de sa protection d’élever une église en son honneur. Sa Grandeur, remarquant chez M. Ouvrard de réelles dispositions pour le dessin et l’architecture, l’adressa à M. Gire, missionnaire du Sutchuen Méridional, qui achevait l’érection d’une église gothique à Yatcheou. ­Ce confrère accueillit M. Ouvrard avec sa bonne grâce ordinaire et  le mit largement au courant de ses travaux. Rentré à Tatsienlu, M. Ouvrard se mit à l’œuvre ; celui qui a dirigé la construction­ d’une église avec des ouvriers inexpérimentés sait combien  minutieuse doit être la surveillance ; de plus, les événements politiques dont la Chine était alors le théâtre, chute de l’Empire et ses avènements de la République, ayant provoqué des troubles jusque dans ce coin reculé, les travaux furent encore retardés ; en fin, en août 1912, l’église votice du Sacré-Cœur était ouverte au culte, et dans son compte rendu annuel, Mgr Giraudeau pouvait écrire en toute vérité : « M. Ouvrard nous a donné un très beau monument, devant lequel Chinois et Thibétains s’extasient. »

    Comme il arrive souvent en pareil cas, le missionnaire constructeur ne jouit pas longtemps de son œuvre : après un court séjour à Chapa, il était envoyé aux avant-postes de la Mission,  à plus de trente étapes de Tatsienlu. Tsetchong, son nouveau poste, relève de la sous-préfecture de Weisi au Yunnan ; il est situé sur une terrasse étroite en bordure du Mékong. Les chrétiens du district, qui en tout temps ne vivent que difficilement du produit de leurs terres de montagne, subissaient en cette année 1913, par suite de la sécheresse, les affres de la famine. Leur nouveau pasteur n’entendait pas encore leur langue, mais il comprit leurs besoins et chercha à  y remédier de son mieux.

    C’est le cœur bien gros que, deux ans plus tard, il quitta Tsetchong pour s’intaller à Bathang, dans la vallée de la Salouen, par delà le col du Sila. L’amitié de M. Genestier, le « Patriarche du Loutsekiang », et la docilité de ses ouailles, l’aidèrent un peu à s’acclimater. Les Loutses sont gens paisibles, qui se contentent de peu et aiment ne rien devoir à personne ; pour la première fois dans sa vie M. Ouvrard se vit exposé à faire des économies. Malheureusement, dans ces parages humides, il contracta rhumatismes, otite, amygdalite, qui lui rendaient pénible l’exercice du ministère. Il eut recours, sans succès du reste, un docteur missionnaire américain. La neige du Sila se chargea plus efficacement de ses rhumatismes : en l’hiver de 1920, appelé à Tsetchong auprès de M. Valentin malade, il traversa les deux cols qui séparent les bassins de la Salouen et du Mékong et laissa dans les neiges l’œdème de ses jambes.

    En septembre de cette même année 1920, M. Ouvrard revint à Tsetchong devenu vacant par le départ de M. Valentin rappelé à Tatsienlu. Il retrouva avec joie ses anciens chrétiens et les religieuses du couvent ; à la double charge du curé du district et d’aumônier, il joint celle de Supérieur pour la région et aussi celle de Procureur in temporalibus pour ce groupe de la frontière sino-thibétaine. Sa paroisse compte quelque 500 fidèles dispersés dans les ravins ou à flanc de montagne sur les deux rives du Mékong; durant les dix années de son ministère il en portera le nombre à 700. Comme aumônier, il forme une vingtaine de Vierges-institutrices, complète leur instruction, les forme même au chant, leur construit une résidence plus convenable, leur enseigne aussi quelques arts pratiques. Supérieur-Procureur, ses relations avec son Evêque sont empreintes de la plus filiale soumission ; et quant aux confrères, ils se souviendront longtemps de son affection. Dans chacune de ces fonctions, M. Ouvrard se dé­pense, et dépense sans compter, laissant à la Providence le soin de sa santé, et à ses bienfaiteurs ou amis celui de combler les vides creusés dans sa caisse. Certaine année de famine, il se fit mendiant pour subvenir aux besoins de ses fidèles et des païens du voisinage, et, sur le point de renflouer sa banque en mauvais point, il dut consentir volens nolens de gros prêts aux bandes qui désolaient la région, cela pour éviter de plus graves malheurs. Disons que le bon Père Ouvrard n’était pas né financier, défaut qu’il avouait lui-même, n’étant pas, disait-il, de la race d’Ouvrard le Nantais.

    La fête des saints Apôtres Pierre et Paul ramenait en 1930 le vingt-cinquième anniversaire de l’ordination sacerdotale du curé de Tsetchong, récemment nommé Vicaire forain, charge qu’il exerçait en fait, sans le titre, depuis dix ans.  A cette occasion, chrétiens et païens eurent à cœur de se joindre aux missionnaires de la région pour redire au jubilaire toute leur reconnaissance et lui exprimer leurs souhaits pour la seconde moitié du « centenaire » qu’il inaugurait en cette même année. Le 29 juin fut une fête pour tous ; le jubilaire célébra la grand’messe et eut la joie de voir un grand nombre de chrétiens s’approcher de la sainte table. Les agapes qui suivirent la cérémonie religieuse réuniront plus de 600 convives, et, comme au temps du Sauveur, les organisateurs de la fête, jouant le rôle des Apôtres, leur distribuèrent le pain et le morceau de viande qui, avec l’inséparable bol de vin d’orge, constituent le menu des banquets. Après leur retraite annuelle, les missionnaires se dispersèrent, tout réconfortés par la fraternelle charité de leur Supérieur. A son ordinaire, il les accompagna jusqu’au bout de la plaine, et nous le vîmes, au prochain détour du chemin, agiter son chapeau : c’était l’ultime adieu !

    Huit jours plus tard, rentrant d’une visite à un malade, M. Ouvrard dut réclamer le secours d’un domestique pour descendre de cheval et l’aider à gagner sa chambre. Les jours suivants, 16 et 17 juillet, il put encore monter au saint autel, et son cahier de messes témoigne qu’en la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, il célébra le saint sacrifice en union avec le Carmel de Tulle dont les religieuses sont, depuis longtemps déjà, par leurs prières et leurs sacrifices, affiliées à la Mission du Thibet. Le vendredi 18, vaincu par la faiblesse, le malade tomba au pied de l’autel en récitant le psaume Introibo ad altare Dei. Huit jours durant, prêtre et vic-time, il gravira les degrés du trône de Dieu. Son vicaire M. Bonnemin se prodigue à son chevet et garde comme lui l’espoir que la crise ne sera pas grave. Toutefois, le mercredi de la semaine suivante, le mal s’aggrave et le patient perd par moments l’usage de ses facultés. Au matin du 24 juillet, pendant que M. Bonnemin se prépare à célébrer la messe, un chrétien le prie de revenir en toute hâte près du malade dont l’état lui inspire quelque inquiétude ; il entend sa confession, lui administre la sainte communion en Viatique, puis le sacrement de l’Extrême-Onction. Le lendemain au point du jour, notre bien-aimé confrère entrait dans son éternité. M. André, prévenu trop tard de la gravité du mal, arrivait le soir même, à temps pour assister à la mise en bière. Par crainte de contagion, (on croit généralement que M. Ouvrard est mort du typhus contracté au chevet d’un malade) l’inhumation eut lieu le samedi 26. Notre regretté confrère repose à l’om­bre de sa chère église dans laquelle il a si souvent prié, auprès de M. Van Eslande, qui vint mourir à Tsetchong il y a neuf ans déjà.

    Ceux qui ont connu ou seulement approché M. Ouvrard sont unanimes à proclamer que la bonté fut le trait distinctif de son caractère : bonté envers ses chrétiens, bonté envers ses confrères, bonté envers les voyageurs ses hôtes d’un jour. L’un d’eux, un ministre protestant du voisinage, à la nouvelle de sa mort, écri­vait : « Le Saint de Tsetchong n’est plus . » Un tel hommage n’est-il pas, dans sa brièveté, plus éloquent qu’un long panégyrique ?

    • Numéro : 2871
    • Pays : Chine
    • Année : 1906