Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Pierre OSOUF (1829-1906)

Add this

    Mgr Pierre-Marie Osouf naquit à la Musardière, petit village de la commune de Cérisy-la-Salle (Coutances, Manche). Cette année-là, le 26 mai était le mardi des Rogations. Le matin, M. Osouf père n’était pas à la procession. Les voisins, qui connaissaient tous ses habitudes, le remarquèrent tout de suite, et se dirent entre eux : « Osouf n’y est pas, il doit y avoir du nouveau chez lui. » En effet, ce matin-là même, il lui était né un fils, Pierre-Marie, son aîné, le premier de « ses douze enfants », celui qui devait être pour toute la famille l’occasion de tant de grâces et de tant de joie. Monseigneur le répétait souvent : « Nous avons été douze, et ma mère nous a nourris et élevés elle-­même, toute seule, tous les douze. D’ailleurs, ajoutait-il, elle n’était pas d’un caractère à se tourmenter beaucoup, elle était très calme. » C’est elle qui gouvernait dans sa maison ; le père intervenait rarement entre elle et son peuple. Quand il élevait quelque peu la voix, ordinairement c’était pour dire : « Est-ce que vous allez bientôt obéir à votre mère ? » et aussitôt la paix se faisait.

    Quand Monseigneur parlait de sa famille, il semblait rajeunir, ou plutôt par ce côté il fut toujours jeune. Tout ce qui lui venait de la maison ou du pays le faisait aussitôt revivre en arrière. Le plus petit incident, heureux ou malheureux, arrivé aux siens, le transportait au milieu d’eux. De cœur et d’esprit il y était ; il en fut ainsi jusqu’à la fin.

    Pierre-Marie commença ses études latines auprès d’un de ses oncles, curé au diocèse de Coutances. C’est ce vénérable ecclésiastique que Monseigneur, par habitude d’enfance, appelait naïvement son tonton. Puis, du presbytère de l’oncle, il passa au collège de Saint-Lô, en septembre 1841. Il y suivit avec succès, aimé de ses condisciples et de ses maîtres, les cours d’humanités et de philosophie. Dans la fanfare du collège, c’est lui, si doux et si paisible, qui battait du tambour. Durant son année de rhétorique il fut nommé réglementaire, et, détail curieux, chaque jour avant de sonner le dîner, chargé de faire un tour à la cuisine, pour voir si tout était bien préparé.

    La philosophie terminée, Pierre-Marie et six autres de ses condisciples, au sortir du collège de Saint-Lô, entrèrent au grand séminaire de Coutances, en septembre 1848, pour y étudier la théologie et devenir prêtres.

     

    En prenant la résolution de se dévouer au service de Dieu par le sacerdoce, Pierre-Marie n’avait pas pensé se donner seulement à demi. Ordonné prêtre en juin 1852, tout de suite il demanda à entrer aux Missions-Étrangères. La vie d’apôtre n’est-elle pas la condition naturelle du prêtre ? Personne ne s’en étonna : les âmes les plus délicates ne sont-elles pas les plus généreuses ?

    L’abbé Osouf ne manquait pas de courage : ce sont les humbles qui en ont le plus ; mais sa santé un peu trop frêle fut un obstacle à son départ. Le médecin consulté déclara qu’il était trop faible, que certainement il ne pourrait pas résister aux fatigues du voyage et aux influences meurtrières du climat. Il fallut donc rester à Coutances. Pendant trois ans, M. l’abbé Osouf fut occupé au secrétariat de l’évêché. C’étaient trois années de retard, mais en cela Dieu avait ses desseins ; ce n’était pas un temps perdu. Le jeune secrétaire, mêlé activement à l’administration du diocèse, sans responsabilité personnelle, eut là l’occasion de voir les hommes à l’œuvre, et beaucoup de choses dont la connaissance devait lui servir. Monseigneur ne regretta jamais ses trois années de stage à Coutances. Jusque dans les derniers temps de sa vie, il s’en félicitait, parce qu’il en profitait encore pour l’administration de son propre diocèse.

     

    Au bout de trois ans, il fut suffisamment fortifié pour mettre à exécution son grand dessein. Sans éclat et sans bruit, comme font la plupart des missionnaires, il quitta son pays et sa famille et prit le chemin de Paris, en passant par la Délivrande, afin d’y invoquer une dernière fois, sur terre normande, la Reine des apôtres et des martyrs.

    En ce temps-là, on voyageait encore par les pataches ; le chemin de fer n’était fait que jusqu’à Évreux. C’est là que M. Osouf le prit ; c’était la première fois qu’il y montait. Il arriva à la rue du Bac très ému, et heureux comme un homme enfin au comble de ses vœux. Sa première action, car c’était le matin, fut de célébrer la sainte messe ; après laquelle, on lui fit remarquer que les prélats seuls avaient le privilège de laisser traîner la queue de leur soutane pendant la messe. Il fut reçu ensuite par le pieux et spirituel M. Albrand, alors supérieur du séminaire. Il fut accueilli, comme tout le monde sait, avec la charité décidée et joyeuse qui est le caractère propre et la gloire du séminaire des Missions-Étrangères. Quoi de plus joyeux, en effet, et de plus aimant que des hommes qui ont renoncé à  tout en ce monde, même à la vie ?

    Après dix mois passés au Séminaire des Missions-Étrangères, la cérémonie solennelle du départ eut lieu, le 1er juin 1856, et, quelques jours après, l’embarquement non moins solennel à Bordeaux, sur un voilier marchand en partance pour l’Extrême-Orient. M. Osouf était envoyé comme sous-procureur à Singapore.

    En 1856, le passage par la mer Rouge n’était pas ouvert ; il ne le fut qu’en 1863. Il fallait donc faire le tour de l’Afrique, et doubler le cap de Bonne-Espérance. Dans ces conditions, la vie à bord n’était pas du tout ce qu’elle est à présent. Les passagers étaient peu nombreux, ils étaient ensemble beaucoup plus longtemps ; entre eux et avec l’équipage, la société était plus intime ; ils formaient presque comme une famille, sous le patronage et l’autorité du capitaine. Les impressions qu’une pareille traversée laissait dans l’esprit étaient ineffaçables. Monseigneur retint toute sa vie les cris que les matelots poussaient pour s’exciter eux-mêmes et régler leurs mouvements en tirant leurs cordes ou leurs câbles ; il les répétait quelquefois pour rire, quand il entendait les Japonais, qui crient aussi en travaillant.

     

    M. Osouf demeura six ans à Singapore, jusqu’en 1862. De là, il fut transféré à Hong-kong, à la procure générale, pour y aider le véné­rable M. Libois, « encore un Normand ».

    En 1866, quatre ans après l’arrivée de M. Osouf à Hong-kong, M. Libois fut envoyé à Rome comme procureur de la Société, et M. Osouf lui succéda. La charge de procureur n’est pas toujours facile à remplir ; il a trop de maîtres à servir, et pour satisfaire ses lointains clients il est souvent embarrassé. Ce n’est pas tout que de chercher et de trouver ce qu’ils demandent ; il faut, la moitié du temps, le deviner. Aussi le « pauvre procureur » reçoit-il quelquefois des remerciements et des éloges, mais pas toujours. Pour lui, être intelligent ne suffit pas, il faut qu’il ait bon caractère ; étant au service de tout le monde, il lui faut une patience et une charité à l’épreuve de tout. Ces quelques mots résument à eux seuls la vie de M. Osouf comme procureur. Il avait vraiment l’esprit de son état, et surtout il en avait la vertu. Soit pour exercer l’hospitalité envers les missionnaires ou les étrangers de passage, soit pour recevoir et soigner les malades, pour réjouir doucement, consoler et encourager, rien ne surpassera jamais sa bonté, sa délicatesse et sa discrétion, sa sensibilité profonde, son exquise politesse ; son humble et belle manière de faire toutes choses.

     

    Comme il l’a répété souvent, il n’avait jamais pensé être procureur ; mais, comme tous ceux qui rêvent des missions, il s’était figuré devoir vivre seul dans une île sauvage, et y mourir comme il plairait à Dieu. Devant ses cahiers de chiffres et ses caisses, il se surprenait quelquefois à regretter de ne pas travailler comme les autres. Puis il s’en consolait aussitôt, en se disant qu’au moins il n’avait pas charge d’âmes ; il n’était responsable que des marchandises et de l’argent à lui confiés ; devant Dieu, c’était moins grave que des âmes et moins lourd à porter. D’ailleurs, tous les soldats d’une armée ne peuvent pas combattre en même temps, il en faut aussi qui se dévouent à pourvoir les autres du nécessaire.

    La principale raison pour laquelle ce procureur modèle eut tant de succès dans son ministère, c’était l’esprit religieux avec lequel il s’acquittait de son modeste emploi. Par lui-même il ne faisait aucun bien, pensait-il, mais d’autres en faisaient ; il tâchait d’y coopérer comme il pouvait. Il y contribuait, en réalité, pour une large part ; par sa charité intelligente, il entretenait le bon esprit des missionnaires, il les contentait, et par là il ajoutait beaucoup à leur courage.

     

    À Hong-kong, M. Osouf rendait de grands services à la Société ; cependant, MM. les directeurs du séminaire de Paris crurent qu’il serait encore plus utile au séminaire même. Il reçut donc de M. le Supérieur l’ordre de régler ses affaires de procure, et de se disposer à rentrer en France. Il lui en coûtait de quitter Hong-kong, comme il en coûte à tous les hommes de s’éloigner des lieux où ils ont travaillé et souffert. Néanmoins, après avoir « légué sa succession » à un compatriote et condisciple, M. Lemonnier, il partit.

    À cause des mérites qu’on lui connaissait, son retour à Paris fut le sujet d’une grande joie. Comment il y fut reçu et fêté, ce n’est pas par lui qu’on l’a su, mais par ceux qui étaient au séminaire à cette époque. Tout ce qu’il en a raconté lui-même, comme la chose la plus naturelle du monde, c’est que, ayant été pressé par M. Delpech d’adresser la parole aux aspirants, il lui arriva ce qu’il avait prédit : il resta court au milieu de sa « harangue ». Mais ce que Monseigneur n’ajoutait pas, c’est que l’humilité avec laquelle il s’excusa, édifia plus son auditoire que tout ce qu’il aurait pu dire de meilleur. En effet, ses dix-neuf ans de travail en procure ne l’avaient guère préparé à l’improvisation en public.

    M. Osouf ne fut que deux ans directeur au séminaire de Paris (1875-1877). Il y fit peu de bruit, d’ailleurs comme partout où il passa, mais, comme partout aussi, il y laissa une impression profonde. C’est surtout pendant ces deux ans que se fondèrent l’estime et la vénération que MM. les directeurs de Paris ont toujours professées pour Monseigneur.

     

    Au point de vue religieux, depuis la découverte des anciens chrétiens (17 mars 1865), le Japon se partageait naturellement en deux parties : le sud, avec ses magnifiques chrétientés deux fois séculaires ; le nord, où toute trace de foi chrétienne avait disparu ; dans le sud, Nagasaki, sanctifié par le sang des martyrs, et gardant chèrement la tradition héroïque de ses saints ; dans le nord, Tokio, la nouvelle capitale, immensément agrandie, et le principal centre de la vie intellectuelle et politique de l’empire.

    Le partage du Japon en deux missions distinctes s’imposait ainsi de lui-même. Rome le prononça le 22 mai 1876. Mgr Petitjean, qui avait eu le grand bonheur de rencontrer les anciens chrétiens, garda Nagasaki. Il avait partagé avec eux les joies du retour, les douleurs de la persécution ; il n’aurait pas pu s’en séparer. Nagasaki et ses chrétiens, c’était tout son Japon à lui. Il y resta avec le nouveau titre de vicaire apostolique du Japon méridional. Et la mission de Tokio, appelée désormais Japon septentrional, fut invitée à se choisir un chef.

    Parmi les missionnaires, les hommes intelligents et dévoués ne manquaient pas ; ceux qui les ont vus au travail peuvent le dire. Néanmoins, à cause des qualités éminentes dont M. Osouf avait fait preuve pendant vingt ans, et des mérites que toute la Société des Missions­Étrangères lui reconnaissait, ce fut sur lui, chose extraordinaire, que le choix se fixa par la majorité des suffrages. Quand les lettres de Tokio arrivèrent au séminaire de Paris pour la nomination d’un nouvel évêque, M. Osouf était secrétaire du conseil, et, à ce titre, c’était lui qui faisait le dépouillement des votes. A la première lettre qu’il ouvrit, en voyant son nom écrit tout d’abord, il ne put retenir un grand éclat de rire ; il dit même tout haut : « En voilà un qui perd bien son temps. » Cependant ce n’était pas une lettre, mais deux, trois, quatre, qui répétait le même nom. Alors le tremblement le prit ; il sortit de la salle et laissa à un autre confrère le soin d’achever ce fatal dépouillement ; lui n’avait plus la force de continuer.

    Par ce choix absolument imprévu, M. Osouf fut comme atterré. Jamais l’idée de devenir évêque ne lui était entrée dans l’esprit ; mais évêque au Japon, à son âge (il avait alors quarante-huit ans), dans un pays si plein de mystères, dont il ignorait la langue et les usages, organiser et gouverner une nouvelle mission, ce n’était pas seulement une difficulté, c’était une impossibilité devant laquelle il était mis. D’autre part, pour ce prêtre si religieux, qui durant toute sa vie n’avait rien cherché autre chose que la volonté de Dieu pour l’accomplir, la manière inouïe dont il avait été élu paraissait un signe certain de la volonté divine ; il ne savait à quoi se résoudre, et, tant que dura cette perplexité, il fut dans des angoisses mortelles. Enfin, malgré le sentiment profond, exagéré même, qu’il avait de son insuffisance, et malgré le grand désir qu’il aurait eu de refuser un pareil honneur, joint à une pareille charge, il n’osa pas le faire, craignant de résister et de manquer de générosité à Dieu.

    Pendant ce temps-là, l’homme de sa confiance, M. le Supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères, le soutenait de ses encouragements : « Vous avez dix ans de trop, lui « disait-il avec franchise, vous ne saurez jamais bien la langue ; mais, comme vicaire « apostolique, que de nombreux et graves devoirs vous pourrez remplir, pour lesquels une « connaissance complète de la langue n’est pas nécessaire ! Le travail immédiat de « l’évangélisation revient principalement aux missionnaires ; ce que vous ne ferez pas, eux le « feront. »

     

    M. Osouf, nommé, par un décret du 3 décembre, évêque d’Arsinoé in partibus infidelium et vicaire apostolique du Japon septentrional, fut préconisé dans le consistoire du 18 décembre 1876, et sacré à Paris, dans la chapelle du séminaire des Missions, le dimanche de la Quinquagésime, 11 février 1877. Le consécrateur était Mgr Forcade, alors archevêque d’Aix, assisté de Mgr Petitjean et de Mgr Germain, évêque de Coutances. Mgr Forcade, le premier missionnaire et le premier vicaire apostolique du Japon au dix-neuvième siècle, ne se doutait pas que celui qu’il élevait alors au rang des pontifes serait bientôt le premier archevêque de cette Église à peine relevée de ses ruines. (Mgr Forcade, sacré immédiatement par Pie IX, n’avait encore sacré personne avant Mgr Osouf.) S’il eût pu entrevoir l’avenir, comme son cœur, resté invinciblement attaché à ces îles lointaines qui avaient reçu les prémices de son apostolat, aurait tressailli de bonheur à cette pensée !

    Le père de Mgr Osouf mourut, le 2 décembre 1876, la veille du jour où Pierre-Marie devait être nomnmé évêque. Le vertueux père n’eut pas la joie d’apprendre sur terre cette heureuse nouvelle. Dieu la lui réservait pour son entrée dans l’éternité.

    Avant de gagner sa mission, Mgr Osouf se rendit à Rome. Il y fut reçu, le 2 mai, en audience particulière par le Souverain Pontife, et, dès le 8, il s’embarquait à Naples. Deux mois après, le 8 juillet, la cérémonie de son installation avait lieu solennellement à Yokohama, dans l’église du Sacré-Cœur, en présence de son clergé, du ministre de France, M. de Geofroy, du ministre d’Espagne, et de plusieurs autres représentants des nations catholiques.

     

    L’âge déjà avancé, quand il vint au Japon, et les nombreuses occupations de sa charge, auxquelles il se livra tout entier, ne lui permirent pas d’étudier la langue japonaise comme il l’aurait tant désiré. Ce fut pour Monseigneur une privation pénible et une entrave dont il souffrit jusqu’à la fin. Lui, si discret et si réservé envers les autres quand il croyait les déranger, se figure-t-on combien il dut éprouver de gêne, et combien d’actes de vertu il a pratiqués, étant obligé en toute rencontre de recourir à ses voisins ou à ses compagnons, pour comprendre ce qui lui était dit à lui-même ? Mais quel plaisir c’était de voir comme ses demandes étaient polies, et sa reconnaissance délicate ! Il sentait si vivement cette lacune que, quand il s’agit de lui choisir un coadjuteur, il ne put s’empêcher de dire : « J’espère au moins que celui qui sera choisi saura la langue ; l’expérience est faite, c’est assez d’une fois. »

    Cette difficulté de ne pas parler, de ne pas entendre le japonais, tint toujours Monseigneur comme à distance de sa mission. Malgré son application à tout, beaucoup de choses lui. échappaient ; l’œil ne dit pas tout...

    D’autre part, pour savoir ce que, comme supérieur, il avait besoin de savoir, les moyens ne lui manquaient pas. Les hommes qui l’avaient choisi l’aimaient assez pour le seconder ; leur concours ne lui fit pas défaut, surtout dans les premières années, où il en avait le plus besoin. De son côté, Monseigneur, qui a toujours été d’une extrême prudence, dans ces temps-là en particulier, ne décidait absolument rien sans avoir pris conseil auparavant. Il ne se contentait pas de consulter, il priait beaucoup. Le matin, quand il prolongeait son action de grâces après la messe plus longtemps que de coutume, c’était le signe qu’une affaire plus grave le préoccupait. Et dans sa chambre, que de fois ne le trouvait-on pas en prière !

     

    À peine arrivé dans sa mission, une des premières œuvres entreprises par Mgr Osouf fut la construction d’une église. Il y avait alors à Tokio trois résidences de missionnaires : à Tsukiji (où la mission possédait un terrain sur la concession étrangère), à Sarugaku-cho, et à Asakusa ; mais nulle part il n’y avait encore d’« églises » ; c’étaient des chapelles provisoires, où les néophytes se réunissaient. Grâce à la munificence d’une riche et noble famille (M. le comte Daru, autrefois ministre de Napoléon III) , le 4 décembre 1877, Monseigneur posa et bénit la première pierre d’une église catholique à Tsukiji. C’était la première fois qu’une cérémonie chrétienne s’accomplissait ainsi en plein air, sous les yeux des Japonais étonnés, au milieu d’une assistance nombreuse et imposante. Pour le pays, ce fut un événement à cette époque, car la liberté religieuse n’était pas encore publiquement reconnue, et, pour Monseigneur, ce fut le sujet d’une des plus grandes joies de sa vue.

    Ceux qui voient maintenant cette église ne peuvent s’empêcher de l’admirer, non à cause de ses dimensions, car elle est petite — on l’appela d’abord « la chapelle de Tsukiji » — mais parce que, tout en étant presque sans ornements, elle est d’un style gothique très pur, et d’une justesse de proportions irréprochable. On l’admire encore bien davantage quand on sait comment elle a été construite : d’un côté, par Mgr Osouf qui ne savait pas un mot de la langue dans laquelle il devait se faire comprendre ; d’un autre côté, par un charpentier japonais qui n’avait jamais vu d’église gothique, et qui n’avait pas la première idée de l’ouvrage qu’on lui faisait exécuter. Aussi, le jour de la bénédiction de l’église, 15 août 1878, au milieu de la joie de tous, missionnaires et chrétiens réunis pour cette fête, le plus heureux était le charpentier : son épanouissement était plaisant à voir ; il ne se lassait pas d’admirer le chef-d’œuvre que sa foi aveugle avait produit : chef-d’œuvre d’art, assurément, mais plus encore chef-d’œuvre de docilité et de patience. C’est cette petite église qui est devenue depuis et qui est encore la cathédrale catholique de Tokio et la métropole de tout le Japon. Aujourd’hui, pour ceux qui ont vu Mgr Osouf y prier si saintement tous les jours, elle est plus qu’un monument, c’est presque une relique.

     

    Une belle église parle aux yeux, prêche à sa manière, mais elle ne fait pas tout. Pour convertir les hommes, il faut pouvoir les aborder et les instruire. Or, jusque vers 1880, les missionnaires, confinés dans les ports ouverts, n’avaient pu que très difficilement se mettre en rapport avec les Japonais de l’intérieur. Demeurer hors des Concessions n’était pas permis aux étrangers, à moins qu’ils ne fussent engagés, au moins nominalement, au service de quelques Japonais, à titre de professeur ou autre. Et voyager à l’intérieur n’était possible qu’avec un passeport obtenu du gouvernement japonais, pour raison de santé, ou pour études et observations scientifiques. Même avec un passeport, ces voyages ne se faisaient pas sans peine ; les craintes de la police et les préjugés du peuple contre l’étranger étaient quelquefois fort gênants. Cependant, dès que les missionnaires connurent ce moyen, ils se hâtèrent d’en profiter pour pénétrer dans les provinces, partout où ils purent, pour y « promulguer » l’Évangile.

    Alors commença ce magnifique mouvement de travail apostolique et de conversions qui dura à peu près pendant quinze ans, jusque vers 1895. Quelle vie alors, et quelle joie il y avait dans la mission ! Quand ceux qu’on appelait les « ambulants » revenaient de leurs longues tournées, ils avaient de quoi raconter pendant huit jours, jusqu’à leur prochain voyage. Il n’y avait pas de chemins de fer alors ; on voyageait comme on pouvait, d’étape en étape, de village en village, prêchant partout où l’on s’arrêtait. Dans de telles conditions, on conçoit qu’il arrivât chaque jour des incidents et des aventures de toutes sortes. Cependant il faut ajouter qu’en général les missionnaires étaient bien dédommagés de leur peine, par l’empressement des auditeurs à venir les entendre et par les résultats qu’ils obtenaient. Un moment on put croire que les temps de saint François-Xavier allaient revenir. C’est pendant ces quinze ans que furent fondées le plus grand nombre des chrétientés existant aujourd’hui dans le nord du Japon, c’est-à-dire dans les deux diocèses de Tokio et de Hakodaté, et beaucoup d’autres, hélas ! qui avaient commencé de fleurir, et qui ont disparu depuis. Aujourd’hui ce temps est déjà loin de nous, et il est regardé maintenant presque comme un âge héroïque : en effet, ce que quelques hommes ont pu faire, il y a vingt ans, paraît à peine croyable aujourd’hui, tant les choses et les hommes ont changé.

     

    Mais, pour évangéliser une vaste contrée, le travail et le dévouement, si ardents soient-ils, ne suffisent pas seuls ; il faut encore des ressources.

    Pour seconder le zèle des missionnaires et avancer autant que possible l’œuvre de Dieu, Mgr le vicaire apostolique et son conseil se trouvaient dans un grand embarras. Depuis que Mgr Osouf était à Tokio, ancien procureur, ancien secrétaire d’évêché, il avait établi dans les finances et dans toute l’administration de sa mission un ordre précis et austère. Néanmoins, dans l’insuffisance de ses moyens, pressé par la nécessité urgente du moment, il avait dû contracter une dette assez lourde et engager ainsi l’avenir. Il n’y avait pas à hésiter, à tout prix il fallait combler cette lacune : Mgr Osouf prit une résolution courageuse, celle d’aller quêter en Amérique pour les besoins de sa mission. Pour ceux qui ont connu son caractère et ses habitudes, il n’y a pas de doute, se faire mendiant en pays étranger fut le plus grand sacrifice de sa vie. Dieu l’en récompensa et le bénit. Combien recueillit-il d’argent en Amérique ? Ses missionnaires ne l’ont jamais su ; mais ce qu’ils n’ont pas ignoré, c’est que la dette fut payée, le travail ne fut pas interrompu, et partout où Monseigneur fut reçu, il laissa le souvenir édifiant d’un homme vraiment apostolique.

    Au mois de mars 1885, Mgr Osouf songeait à regagner le Japon, lorsque le Souverain Pontife Léon XIII le manda à Rome. Le grand pape voulait le faire porteur d’une lettre à S. M. l’empereur du Japon. Monseigneur, confus de tant d’honneur, s’inclina humblemnent ; puis, avec une simplicité d’enfant, il demanda au Souverain Pontife si, avant de partir pour Tokio, il pourrait aller jusqu’à Coutances voir sa mère encore une fois. Léon XIII fut profondément touché de cette prière. « Oh ! lui dit-il, votre bonne mère vit encore ; oui, certainement, allez la voir, et dites-lui que je la bénis. » C’est tout ce que Monsei­gneur a raconté de cette dernière visite à sa mère. Elle avait alors soixante-quinze ans.

    Le 16 août, Monseigneur arrivait à Yokohamua. Il s’empressa de faire les démarches nécessaires afin d’obtenir une audience de S. M. le mikado. Grâce au concours très bienveillant de M. Sienkiewicz, alors ministre plénipotentiaire de France, l’audience fut vite obtenue, et, le 12 septembre 1885, la lettre du Souverain Pontife fut remise solennellement à l’empereur. Dans la vie de Mgr Osouf, ce fut un des beaux jours que celui où, représentant de Léon XIII, il fut reçu, avec le cérémonial usité pour la réception des ambassadeurs, par le souverain du Japon. Il ne s’en glorifia jamais ; la seule chose à laquelle il fut sensible, ce fut l’heureux effet qu’il espérait de cet événement. Les chrétiens allaient en être grandement encouragés, et beaucoup d’autres, qui craignaient encore, se rassureraient en voyant l’accueil bienveillant fait par leur empereur à un envoyé du Chef des chrétiens.

    D’ailleurs, dans sa réponse, S. M. le mikado fut formel ; après avoir remercié le Souverain Pontife, il affirma « son désir de continuer à marcher dans la voie du progrès, et sa volonté d’accorder à ses sujets chrétiens une protection égale à celle dont il favorisait tous les autres ». C’était quatre ans avant que la Constitution de l’empire fût publiée (elle le fut le 11 février 1889), et que la liberté religieuse fût écrite authentiquement dans la loi. Cette parole officielle du souverain en était comme les prémices et la garantie anticipée.

     

    Longtemps après être revenu de son grand voyage, Monseigneur racontait encore, et toujours avec la même vivacité de sentiment, le bonheur qu’il avait éprouvé à San-Francisco (car il revint de Rome par l’Amérique), lorsque enfin il s’était vu embarqué sûrement sur le bateau qui devait le ramener au Japon. De sa vie, disait-il, il n’avait respiré aussi à l’aise. Après les efforts inouïs qu’il avait dû faire pendant deux ans contre sa nature et son caractère, il n’est pas malaisé de le croire.

    Rentré dans sa chère résidence et sa chambre de Tsukiji, il y reprit tout de suite ses habitudes, et avec une application, un soin, une assiduité qui ne se sont jamais démentis, il ne vécut plus que pour sa mission. Les missionnaires parcouraient le pays avec plus de courage et de confiance que jamais, prêchant, baptisant, car alors les baptêmes étaient nombreux, bâtissant des maisons, des églises.

    Alors comme aujourd’hui, ceux qui ne voyaient que le côté extérieur de ce travail se demandaient quelquefois à eux-mêmes : « Mais, pendant ce temps-là, l’évêque, que fait-il ? » Autant vaudrait-il demander ce que fait le cœur au milieu du corps. L’action du cœur non plus ne se montre pas au dehors, mais c’est par lui que vit et agit le corps entier.

    D’abord, la vie de Monseigneur était réglée comme dans un monastère. A 4 h. ½  du matin, il était debout. Un service qu’il rendait gaiement, d’ailleurs, comme tous ceux qu’il pouvait rendre, avec une exactitude impeccable, c’était de réveiller ses voisins, lorsque ceux-ci le lui demandaient. Après cela, il priait simplement, comme il faisait toutes choses ; longuement, la prière étant le premier devoir de l’homme apostolique. Puis, tout le temps qui lui restait, quoiqu’il n’eût pas fait le vœu de n’en pas perdre une minute, il l’observait parfaitement ; on ne le trouvait jamais désœuvré. Excepté dans quelques rares circonstances où il se fit aider pour ses écritures, il n’avait pas de secrétaire ; il tenait lui-même tous ses registres et ses papiers, et il faut voir dans quel ordre il les a laissés, pour juger une fois de plus de son goût du beau, et de sa conscience.

     

    Malgré tant d’efforts et tant d’industrie, une lacune, peut-être la plus considérable de toutes, restait à combler. Dans un pays qui marchait par l’intelligence, et qui se transformait à vue d’œil par l’enseignement donné dans les écoles, il devenait absolument urgent, en vue de l’avenir, de faire une part aussi grande que possible à l’éducation. Car, pour avoir plus tard des hommes instruits et chrétiens, par lesquels le catholicisme pût être représenté et tenir sa place dans la nouvelle société japonaise, il n’y avait qu’un moyen, c’était d’en élever. Ceux qui auraient été jusqu’à vingt-cinq ans imbus de principes et d’erreurs contraires au catholicisme, ceux-là seraient inévitablement des adversaires, et l’Église n’aurait personne à leur opposer.

    Or, les missionnaires alors au Japon étaient trop peu nombreux et trop occupés de leur ministère ordinaire, pour fonder et tenir des écoles autant qu’il en aurait fallu. Force était donc de recourir à d’autres, et de chercher des auxiliaires en dehors de la Société des Missions-Étrangères.

    On s’adressa aux Frères Marianites, bien connus par leur célèbre collège Stanislas, qu’ils possédaient et dirigeaient avant la loi de spoliation. C’étaient juste les hommes qu’il fallait au Japon. Arrivés en 1882, ils ont d’abord passé, comme tout le monde, plusieurs années à étudier le pays, à s’y adapter, s’y faire connaître, y obtenir confiance. Aujourd’hui leur œuvre  est fondée, et visiblement bénie de Dieu : ils ont de belles écoles à Tokio, à Osaka, à Nagasaki, à Kumamoto, un noviciat et une école apostolique à Nagasaki, en tout près de 2.000 élèves, et de magnifiques projets pour l’avenir.

    Pour l’éducation des jeunes filles, les écoles ne faisaient pas défaut. Les Sœurs du Saint-Enfant-Jésus ou Dames de Saint-Maur étaient à Yokohama et à Tokio avant que Monseigneur fût évêque. Les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, appelées par lui à la capitale, y arrivaient au commencement de 1881. (Elles étaient depuis plusieurs années déjà à Hakodaté.) Toutes ayant commencé par recevoir d’abord des jeunes filles pauvres, elles s’élevèrent par degrés, peu à peu, jusqu’aux sommets de la société japonaise ; avant de mourir, Monseigneur eut la joie de voir toutes les classes représentées, en petit nombre sans doute, mais enfin représentées dans leurs écoles.

     

    Durant son long épiscopat, de 1877 à 1906, Mgr Osouf a vu de ses yeux s’opérer bien des changements dans l’empire du Japon, ou plutôt il a vu ce pays se transformer presque entièrement. Et, quoiqu’il n’ait pas pris dans ce mouvement toute la part qu’il aurait désiré d’y prendre pour assurer au catholicisme une influence plus considérable, cependant, au milieu de « ses regrets de n’en pouvoir faire davantage », les sujets de joie ne lui ont pas manqué : comme témoin ou comme principal acteur, il a été mêlé à des événements bien conso­lants.

    Le vénéré Mgr Petitjean, tant aimé de ses chrétiens de Nagasaki, ayant quitté ce monde le 7 octobre 1884, son successeur, Mgr Cousin, nommé le 8 janvier suivant, fut sacré, le 21 septembre 1885, par Mgr Osouf, neuf jours seulement après sa réception par l’empereur.

    Le 20 mars 1888, afin de multiplier les missionnaires au Japon et d’augmenter leurs ressources, un bref de S. S. Léon XIII créait un troisième vicariat apostolique, comprenant le centre du pays entre Tokio et Nagasaki, et appelé pour cette raison Japon central. La grande ville d’Osaka devait être la résidence du nouveau vicaire apostolique. L’homme choisi pour cette nouvelle dignité fut M. Midon. Arrivé au Japon en 1870, il remplissait les fonctions de provicaire depuis 1873, d’abord sous Mgr Petitjean, puis avec Mgr Osouf. D’un caractère bien différent, Mgr Osouf et M. Midon s’accordaient parfaitement et semblaient faits pour se compléter l’un l’autre. Leurs relations entre eux étaient telles qu’il eût été impossible de dire lequel était le plus dévoué à l’autre. Quand il leur fallut se séparer, des deux côtés la douleur fut égale ; leur courage aussi fut pareil. Ils firent généreusement leur sacrifice, à cause de Dieu, comme l’exprima la devise du nouvel évêque :  Propter eum qui dilexit nos. Mgr Midon fut sacré dans son église de Yokohama où il avait tant travaillé, le 11 juin 1888, fête de saint Barnabé, par Mgr Osouf.

    Jusqu’en 1889, le Japon, par rapport au christianisme, avait été sous le régime de la tolérance ; les chrétiens n’y étaient plus persécutés ni inquiétés, mais ils n’y étaient pas non plus tout à fait tranquilles. De la part du gouvernement, tout se bornait à fermer les yeux et à ne pas prendre officiellement connaissance de la religion chrétienne. A cause des anciens préjugés qui existaient encore, tolérer était tout ce qui était possible alors, mais ce n’était pas tout à fait assez. La liberté formelle, écrite dans la loi, était désirée et attendue avec impatience ; enfin elle fut accordée. Le 11 février 1889, fut solennellement promulguée la Constitution de l’empire ; et dans cette constitution, l’article28 était ainsi conçu

    « Les sujets japonais jouiront de la liberté de croyance religieuse en tout ce qui n’est ni préjudiciable à la paix et au bon ordre, ni contraire à leurs devoirs de sujets. »

    Les vicaires apostoliques du Japon mirent à profit la liberté pour répondre sans retard à un vœu de la Propagande. En vue d’obtenir l’uniformité de la discipline dans les missions d’Extrême-Orient, la Propagande avait, le 25 juin 1879, partagé la Chine et les royaumes adjacents en diverses régions, et ordonné dans chaque région la tenue de synodes à intervalles réguliers. Le Japon et la Corée, à cause de la situation particulière dans laquelle ils se trouvaient, avaient été réunis ensemble seulement en 1884. Les vicaires apostoliques de ces deux contrées résolurent d’inaugurer l’ère de la liberté par la tenue d’un premier synode régional. C’était au plus ancien des évêques à le convoquer, à en désigner le temps et le lieu, et à le présider. Cet honneur revenant à Mgr Osouf, c’est à Nagasaki, près du tombeau de Mgr Petitjean, et dans le sanctuaire dédié aux Vingt-six Martyrs, qu’il invita à se réunir les vicaires apostoliques du Japon et de la Corée. Ce premier concile devait s’ouvrir le 2 mars 1890, et coïncider avec le vingt-cinquième anniversaire de la découverte des chrétiens. Ce fut vraiment la fête de sa résurrection que l’Église du Japon célébra alors. Nagasaki, la ville des martyrs, s’ouvrit comme un tombeau longtemps scellé, et l’on en vit sortir de nombreuses phalanges de chrétiens, chantant l’alléluia de la liberté et de la paix.

    L’année suivante, le 17 avril 1891, Léon XIII divisa en deux le vicariat du Japon septentrional, comme il avait précédemment divisé celui du Japon méridional. L’un des nouveaux vicariats, gardant Tokio comme centre, continua de s’appeler Japon septentrional, l’autre reçut le nom de vicariat de Hakodaté. Ce fut M. Berlioz, alors mis­sionnaire à Hakodaté, qui en fut nommé vicaire apostolique.

    La division du Vicariat du nord fut bientôt suivie de l’établissement de la hiérarchie épiscopale au Japon. Estimant que la liberté religieuse accordée par la Constitution allait favoriser au Japon les progrès de la vraie foi, S. S. Léon XIII avait résolu de donner au gouvernement du mikado une marque de confiance, en instituant la hiérarchie catholique dans son empire. En remplacement des vicariats apostoliques existants, il décréta la création d’une métropole et de trois diocèses. C’était dire que l’Église considérait ce pays comme désormais à l’abri des persécutions violentes, et la religion libre d’y vivre et de s’y développer régulièrement. Mgr Osouf fut chargé de porter ce projet du pape à la connaissance du gouvernement japonais, et de le lui faire agréer dans son vrai sens, c’est-à-dire comme une gloire de plus pour le Japon. Les combinaisons et les démarches multiples et compliquées de Monseigneur, dans cette circonstance, constituent un vrai chef-d’œuvre de diplomatie. Lorsque le gouvernement japonais eut compris l’honneur que le Souverain Pontife lui faisait, par lettres apostoliques du 15 juin 1892, Tokio fut élevé à la dignité de métropole, avec les trois sièges de Nagasaki, Osaka et Hakodaté pour suffragants. Les mêmes lettres nommaient à  ces quatre nouveaux sièges les quatre vicaires apostoliques du Japon. La publication de cet acte solennel eut lieu dans les quatre diocèses, les dimanches 27 septembre et 4 octobre, à la grande joie des chrétiens Japonais, fiers de la haute estime que le pape faisait de leur pays.

     

    Cependant la liberté religieuse, dont on avait tant espéré, fut loin de produire l’effet qu’on attendait. La religion avait été déjà prêchée presque partout, elle n’avait plus l’intérêt de la nouveauté. D’autre part, d’après la Constitution, le gouvernement japonais étant devenu représentatif, le peuple commença à s’occuper beaucoup de politique ; des partis se formèrent ; les journaux se multiplièrent ; les idées de souveraineté du peuple, de liberté et d’indépendance se répandirent rapidement dans une terre d’ailleurs bien préparée pour les recevoir. D’un autre côté, le commerce et l’industrie se développèrent, l’instruction donnée dans les écoles tourna tous les esprits vers la science positive et ses applications. L’art lui-même tourna au réalisme, et la vieille morale japonaise, avec son étiquette et ses formes austères, commença à paraître surannée.

    Monseigneur souffrait de cette situation beaucoup plus encore que ses missionnaires, car, outre qu’il partageait toutes leurs peines, lui-même commençait à ressentir les effets de l’âge. Ses pieds le faisaient souvent souffrir et lui rendaient les mouvements du corps fatigants, quelquefois douloureux. La mémoire était lente, il pensait et écrivait péniblement. Ses oreilles aussi le servaient mal ; à cause de la surdité, la société des autres et leur conversation lui étaient plutôt une fatigue, et beaucoup de choses, qu’il aurait été bon pour lui d’entendre, lui échappaient.

    Monseigneur avait souvent raconté l’histoire d’un évêque de Coutances qui, dès son arrivée dans le diocèse, avait dit : « Si je vis jusqu’à soixante-dix ans, quand même je serais encore bien portant, à soixante-dix ans je donne ma démission.» Et il avait tenu parole. A soixante-dix ans, Mgr Osouf ne donna pas sa démission, mais il demanda un coadjuteur. Malheureusement, il ne fut pas exaucé la première fois. En effet, à ne voir que ses lettres, on ne croyait pas qu’il en eût besoin. Comme elles étaient toujours aussi soignées, que c’était toujours la même précision, la même délicatesse de sentiment, on ne s’apercevait pas qu’il eût changé. Pourtant il fallut bien se rendre à l’évidence, ce n’était plus lui ; et lui-même le sentait plus que personne, il le répétait souvent. Enfin, quand on lui eut octroyé sa demande, il en fut si content qu’il en annonça aussitôt la nouvelle à tous les missionnaires présents près de lui. Il y mit tant d’empressement que quelques-uns même s’en étonnaient. Vraiment, sa bouche avait parlé « de l’abondance du cœur ».

    Puis, sans se préoccuper le moins du monde de savoir qui serait élu pour lui succéder, il n’en ouvrit même pas la bouche ; tout de suite, il commença à préparer de loin le « trousseau de son coadjuteur ». Même, avant de le connaître, il y mettait tant de soin, tant d’amour, que ceux qui le voyaient et l’entendaient en firent plusieurs fois la remarque : « Décidément, voilà un homme heureux ; jamais la venue d’un premier-né n’a été attendue et préparée comme celle de ce coadjuteur. » Enfin le télégramme arriva : Mugabure, évêque. » C’était le 7 avril 1902 ; on célébrait ce jour-là la fête de l’Annonciation de la sainte Vierge, dies salutis nuntia. Il y en eut plus d’un assurément à se réjouir, mais nul ne le fit d’aussi bon cœur, surtout aussi religieusement, que le bon archevêque.

    Cette même année 1902, Mgr Osouf ayant cinquante ans de sacerdoce, la fête du sacre et celle du jubilé furent combinées de manière à pouvoir être célébrées en même temps. Le sacre eut lieu le 22 juin, et le jubilé le 24. Les trois autres évêques du Japon étaient présents. Mgr Osouf, sacrant lui-même son successeur, était au comble de ses vœux. Le sentiment qu’il traduisait dans toute sa personne était celui de saint Jean-Baptiste : « Lui, il faut qu’il grandisse ; moi, je n’ai plus qu’à disparaître. »

     

    Monseigneur, qui avait tant désiré un coadjuteur, n’en eut pas longtemps la consolation. Dès le mois d’avril 1904, dans l’intérêt de la mission, pour tâcher de recueillir quelques secours, Mgr Mugabure partait pour l’Europe. Son absence dura près de deux ans. Quelle privation pour un vieillard de soixante-quatorze ans ! Pendant ce temps-là, ses soucis étaient loin de diminuer, et, de plus en plus, les forces lui manquaient pour supporter un pareil fardeau.

    La conversation avec Monseigneur devenait de plus en plus difficile. Ses pieds presque sans vie et ses jambes rhumatisées lui causaient des douleurs intolérables. Souvent il était éveillé la nuit en sursaut par des crampes qui lui faisaient pousser les hauts cris. Les récréations se bornaient à quelques tours, ou plutôt à quelques pas lents sous la véranda. Après, ce fut tout un travail que de descendre au réfectoire et de remonter à sa chambre. Enfin, il ne sortit plus de sa chambre ; il y prenait ses repas seul, en silence, vivant jour et nuit comme un pauvre reclus. Ne prenant plus aucun exercice, le sang s’appauvrit, les digestions se faisaient mal, le corps s’alourdit, le cœur s’embarrassa : un jour, on le trouva tombé de sa chaise sur le plancher. Un grave accident pouvait arriver. Cependant il ne se plaignait point, prenait ce qu’on lui donnait, mangeait ce qu’il pouvait, et, sauf le cas de nécessité indispensable, il ne voulait pour lui aucune attention particulière.

    Heureusement que pour se consoler, il avait la société de Dieu. A mesure qu’il s’isolait de ce monde, il se rapprochait de Dieu davantage, et Dieu lui tenait lieu de tout le reste. Comme rien ou presque rien ne le distrayait plus, ses journées étaient plus exactement réglées que jamais.

     

    Il était extrêmement reconnaissant des visites que les « voisins » lui faisaient, et il les en remerciait toujours comme d’un service. On le surprenait quelquefois les larmes aux yeux ; cependant il ne perdait pas son égalité d’âme. Tout de suite il se remettait et retrouvait sa figure ordinaire, calme, bonne et souriante.

    En octobre 1905, un envoyé extraordinaire du Souverain Pontife vint au Japon, chargé d’une mission secrète auprès de l’empereur. Demeurant à Tokio, il fit, comme il convenait, une visite à Mgr l’archevêque, et accepta d’officier pontificalement à la cathédrale le jour de la Toussaint. Au modeste déjeuner qui suivit la messe, Mgr Osouf, s’étant fait aider, descendit à la table commune. C’est là que Mgr O’Connell, placé en face de lui et ravi de tant de vertu, prononça avec émotion ces paroles : « Ce sera mon meilleur souvenir du Japon, et un des plus « édifiants de ma vie, pour moi encore jeune évêque, d’avoir rencontré ici un ancien de mon « ordre aussi exemplaire et aussi saint que vous. »

    Les missionnaires présents étaient heureux ; plus d’une larme coula. Jamais leur vieil archevêque ne s’était fait aussi petit que devant cet envoyé du Souverain Pontife ; en vérité, jamais il n’avait été si grand.

    Enfin, après une bien longue attente, au commencement de 1906, Mgr le coadjuteur était revenu. Le 18 janvier, les missionnaires de Tokio étaient réunis pour fêter son retour. Mgr l’archevêque ayant retrouvé son appui, son bras droit, pensait respirer plus à l’aise ; les autres le lui souhaitaient aussi ; mais Dieu, qui l’aimait plus que personne, lui réservait mieux : à ce bon et fidèle serviteur, c’est le grand repos qu’il allait donner.

     

    Depuis longtemps, la pensée de la mort était familière à Monseigneur ; il en parlait comme d’une chose toute naturelle. Il ne l’appelait pas, il eût craint que ce ne fût présomption ou manque de courage. Il le voyait venir tranquille et avec une modeste confiance. Jamais, disait-il, l’idée ne lui vint de regretter les années passées. Il désirait seulement « arriver ». D’autre ambition, il n’en connut pas. Il n’avait qu’une crainte : « manquer son coup »... Il n’en courait guère le danger.

    Quoiqu’il s’affaiblit par degrés, Monseigneur descendait si doucement, et, d’autre part, on était si bien accoutumé à le voir ainsi que, jusqu’au mois de juin, personne ne songeait même que le dénouement fût si proche. Durant la nuit du 6 au 7 juin, un hôtel, situé, à 200 mètres environ de la mission, prit feu. A Tokio, un incendie ne trouble pas beaucoup, on en voit tant ! Monseigneur reposait paisiblement, à son ordinaire. Toute sa vie, il a dormi comme un enfant. Cependant, comme il pouvait y avoir du danger, Mgr le coadjuteur jugea prudent de l’avertir, afin qu’il ne fût pas surpris. Monseigneur se leva, regarda quelque temps l’incendie par sa fenêtre. S’est-il refroidi pendant ce temps-là, ou bien, à cause de sa faiblesse, la secousse avait-elle été trop forte ? Toujours est-il qu’une demi-heure après, il frappait fortement sur le plancher de sa chambre pour appeler ; c’était le signal convenu. Aussitôt, Mgr le coadjuteur et les missionnaires logés dans la maison se précipitent. Monseigneur, sans ressentir de douleurs aiguës, éprouvait un malaise extraordinaire. Tous les soins alors possibles lui furent prodigués sans résultat. Deux médecins appelés firent tous leurs efforts pour combattre le mal, ils n’y purent réussir. Les intestins étaient paralysés. Aucune nourriture, aucune boisson ne passait plus. Tout ce qu’il prenait s’amassait dans son estomac, et, à la première émotion, au moindre mouvement, tout revenait. Il vécut ainsi vingt jours, s’affaiblissant par degrés, et ne souffrant que d’une douleur confuse par tout le corps. D’ailleurs, il était le malade le plus aisé à soigner et le plus aimable du monde. Il ne se plaignait point, acceptait tout ce qu’on lui présentait, se prêtait à tout ce qu’on demandait de lui, sans montrer aucune répugnance, remerciant affablemnent de tout. Entre les mains de ceux qui le soignaient, visiblement il était entre les mains de Dieu.

    Auprès de lui se tinrent, presque sans le quitter jour et nuit, Mgr le coadjuteur, et son confesseur, M. Evrard. C’est par eux surtout qu’il aimait à être soigné. Les autres, il trouvait leurs mouvements « trop brusques ». On ne lui en voulait pas pour cela.

    Son plus grand désir était de communier, mais pourrait-il le faire ? Il essaya le soir avec une hostie non consacrée, et, l’expérience ayant réussi, il se prépara pour le lendemain. Ce jour-là, avant de commen­cer la messe (qui se célébrait dans un lieu préparé de manière à ce que le malade pût y assister de son lit), Mgr le coadjuteur lui dit : « Que faut-il demander à « Dieu ? — Que sa sainte volonté soit faite en tout », répondit-il. Il n’avait jamais demandé autre chose, c’était mourir comme il avait vécu.

    À un missionnaire, venu de l’intérieur pour le voir encore une fois, il disait : « On a bien du mal à rendre le dernier soupir ; c’est qu’il ne veut pas venir. »

    La faiblesse allant en augmentant, Mgr le coadjuteur lui proposa de lui administrer l’extrême-onction. « Comme vous jugerez bon », dit-il. La cérémonie terminée, il remercia son coadjuteur et l’embrassa en lui disant : Pro prœsentibus et absentibus. Lui qui avait tant aimé les siens, il les aima aussi jusqu’à la fin. Sa dernière prière, comme celle du divin Maître, fut « qu’ils gardent toujours entre eux la charité ».

    Enfin, le 27 juin, à 1 h. ½  de l’après-midi , un prêtre japonais, infirmier de l’armée, et une chrétienne, ancienne infirmière de la Croix-Rouge, se trouvant près de Monseigneur — pour tous deux c’est le plus grand honneur de leur vie que d’avoir été là à cette heure — l’infirmière vint avertir Mgr le coadjuteur et les missionnaires présents que le pouls étant remonté très haut, dans dix minutes tout serait fini. Aussitôt tous se précipitent vers le cher malade, et, au milieu d’une émotion profonde, récitent les prières des agonisants. Au moment où Mgr le coadjuteur disait : «Quand votre âme va sortir du corps, que la troupe radieuse des anges vienne à sa rencontre » (Egredienti animœ tuœ  de corpore, splendidus angelorum cœtus occurrat), au même instant un petit bruit se fit entendre comme celui d’un hoquet, c’était la fin. Sans agonie, sans effort, comme un souffle qui passe, cette belle âme d’homme et d’évêqne avait quitté son corps. La prière de l’Église était exaucée, les anges à sa sortie l’avaient reçu dans leur compagnie. Sans présomption et avec con­fiance, il est permis de l’espérer.

    On a dit que l’âme est la forme du corps. Ce mot, un peu difficile à comprendre, ne l’est plus pour ceux qui ont vu Mgr Osouf après sa mort. Quand il eut été revêtu de ses ornements pontificaux et placé sur sa pauvre paillasse, recouverte seulement d’un drap blanc, on l’eût dit rajeuni de vingt ans. Son corps, redressé par la mort, avait repris un air de vie, toute sa figure souriait, sa main était placée comme pour bénir, sa pose était la même que toujours, en même temps solennelle et gracieuse, car c’était bien lui, tel qu’on le voyait il y a vingt ans, aux jours des grandes solennités, rayonnant de piété et de joie, lorsqu’il s’avançait à l’autel. Ne venait-il pas, en effet, d’offrir son dernier sacrifice ? Son âme, qui avait tant souffert dans ce corps, pour adieu en partant, y avait laissé son empreinte ; c’est pour cela qu’il était si beau.

    Dès que les chrétiens purent le visiter, ils y vinrent en foule. Pour eux, c’était le spectacle le plus édifiant et le plus touchant. Ils ne se lassaient pas de le regarder. Une de leurs premières réflexions fut celle-ci : « Est-ce que l’on ne lui élèvera pas une statue au milieu du jardin, en face de son église ? C’est le premier archevêque du Japon, c’est une gloire pour nous et pour notre pays. » Eux qui sont accoutumés à voir déifier leurs grands hommes, n’auraient pas la moindre difficulté à canoniser tout de suite leur archevêque.

    Ses habitudes de modestie furent respectées ; même après sa mort, il ne se fit pas de bruit inutile autour de lui. Tous ceux qui l’avaient connu l’aimaient, ils le regrettèrent en l’admirant. Le plus répandu des journaux japonais le cita comme le modèle des hommes de religion, dont la vie fut aussi irréprochable que la doctrine. Selon un journal anglais de Yokohama, « c’était un homme qui semblait être né sans les faiblesses inhérentes à la nature humaine. On craindrait de profaner une pareille vie en essayant de la raconter ».

    Aux funérailles, célébrées le 30 juin, l’église était beaucoup trop petite pour contenir l’assistance chrétienne. Le corps diplomatique était largement représenté. Un prince de la famille impériale, le prince Kan-in, avait envové un officier de sa cour. Mgr Chatron, évêque d’Osaka, était là, Mgr Berlioz, évêque de Hakodaté, alors en Europe, était représenté par son vicaire général, M. Jacquet. Enfin le Révérend Père Prieur de la Trappe était venu de bien loin pour rendre à Mgr l’archevêque ce dernier hommage de sa vénération.

    Au cimetière, Monseigneur repose au pied de la croix, juste au milieu de sa famille religieuse, entre les missionnaires et les Sœurs. C’est bien la place qui lui convenait parmi les morts. Quant aux vivants, ils pourront aller chercher à son tombeau de sages inspirations et de saints exemples ; du fond de la terre, il parle plus éloquemment qu’il ne lit jamais.

     

     


    • Numéro : 684
    • Pays : Singapore Japon
    • Année : 1856