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François NOYER (1876-1939)

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    M. NOYER (François-Firmin) né le 11 avril 1876 au hameau des Infrux, paroisse de Bonnefon, diocèse de Rodez (Aveyron). Entré laïque au Séminaire des Missions-Étrangères le 16 septembre 1896. Prêtre le 23 Juin 1901. Parti pour le Kouytcheou le 31 juillet 1901. Mort à Kweiyang le 28 octo­bre 1939.

     

    M. Noyer naquit le 11 avril 1876 au village des Infrux, pa­roisse de Bonnefon, au diocèse de Rodez, d’une famille de culti­vateurs aisés ; deux sœurs l’avaient précédé, et lui était le seul

    fils au foyer ; aussi ne songea-t-il, durant son enfance, qu’à con­tinuer le travail de son père. Devenu grand et lauréat de l’école de son village, il passa à celle de Saint-Chély, tenue par les Frères des Écoles chrétiennes. Là, il rencontrait de temps en temps le vicaire de la paroisse, M. Molinier, très zélé pour le recrutement sacerdotal et entouré de jeunes gens qu’il initiait aux pre­mierséléments de la grammaire latine. Un jour notre écolier, envieux de faire partie de cette jeunesse d’élite, lui dit : « Si j’avais été moins âgé et mieux doué, j’aurais souhaité entrer « dans votre groupe, mais, trop tard ! » — « Trop tard, répartit M. le vicaire, non! dès demain vous pouvez être des nôtres et, à la première occasion, nous en causerons avec vos parents. » Ceux-ci profondément chrétiens, furent à la fois surpris et fiers d’offrir à Dieu leur enfant, et donnèrent leur consentement, sans hésiter.

    L’année suivante, avant la rentrée des classes, le père tombait malade pour ne plus se relever, et son plus grand souci était, lui disparu, de donner suite à la vocation de son fils. Les parents vi­vaient dans l’aisance et avaient quelques biens, mais la mère res­tait seule et âgée : il fallait les administrer et fournir au futur sé­minariste ce dont il aurait besoin. Il y avait là, établi dans le vil­lage même, un des gendres, lequel trancha la difficulté. — « Je m’en charge, dit-il, j’ai déjà conduit à la prêtrise mon propre frère, celui-là sera le second. » Je le vois encore arrivant dans la cour du collège, le pantalon serré dans les bottes, apportant à son jeune beau-frère, tout ce qu’il lui fallait. Cette sollicitude le suivit à la rue du Bac et en Chine. Il paraît même qu’un jour, ne comprenant pas bien certaines rigueurs imposées par le règlement du séminaire, il fit tenir au supérieur une lettre brève et un peu vive, dans laquelle il demandait à solder la note, et à ramener notre aspirant dans un séminaire diocésain.

    Mais n’anticipons pas. À la rentrée de 1892 au collège d’Es­palion, les petits élèves de sixième virent prendre rang parmi eux, tranquille et réservé, un grand et gros garçon qui les dépassait des épaules. S’ils pensèrent se venger en classe de cette supériorité, leur illusion ne dura pas longtemps : Noyer tenait déjà convenablement la plume, récitait posément et sûrement ses le­çons ; dès les premières semaines il se classait parmi les tout premiers, et à la fin de l’année prélevait une belle part des prix. Très attentif à ses devoirs et au règlement, il n’eut jamais, que je sache, de punitions à purger, et une fois ou deux le prix d’hon­neur vint récompenser son application et aviver son ardeur. Pour rattraper ceux de son âge, à la rentrée de 1893, il passait en qua­trième, et à la fin de l’année, en seconde. Après ce nouveau bond, le rétablissement fut, paraît-il, un peu difficile, mais il se fit tout de même. Au bout de quelques mois le nouveau venu se tirait d’affaire, et, la rhétorique terminée, décrochait même quelques prix. Plus tard, il se plaindra de ses « lacunes » ; il dut bien y en avoir au chapitre des racines grecques ou des guerres du Péloponèse, mais elles ne parurent guère. Par contre, il s’était bien assimilé l’essentiel de la formation classique et il devait passer en philosophie, en théologie surtout, de bons, voire d’excellents examens.

    En septembre 1896, il entrait au Séminaire des Missions-Étrangères de Paris. Il y fut bon aspirant, appliqué, paisible observateur du règlement, causeur, mais à ses heures, heureux de passer inaperçu, sans toutefois se priver, pendant les vacances, de jouer quelque tour à tel de ses condisciples dont il pouvait mesurer d’avance, puis bercer et endormir les petites fureurs.

    À la fin de juillet 1901, il s’embarquait avec trois de ses confrères pour la Mission du Kouytchéou. A peine arrivés à Kweiyang, ils s’adonnaient à l’étude du chinois ; et vers l’Assomp­tion de 1902, M. Noyer pouvait déjà confesser les enfants des éco­les, essayer un catéchisme, risquer un sermon. Sans jamais convoi­ter les lauriers du lettré chinois, il arriva vite à parler clairement et à lire les livres de doctrine de façon à devenir un catéchiste intéressant et un prédicateur toujours dispos.

    Après dix mois de préparation, il partait prendre possession du poste de Tékiang, à dix journées de marche du centre de la Mission. Rien que cette distance à parcourir deux fois l’an pour se rendre à la retraite, voyage fait souvent sous la pluie, procurait au nouveau missionnaire un excellent exercice d’assou­plissement. Et, puis, à cette époque, la charge de chef de poste n’était pas une sinécure. C’était après 1900, période où, au Kouy-tchéou comme dans toute la Chine, l’on se serait cru au sortir des catacombes et au lendemain de l’édit de Milan. A la suite de l’af­faire des boxeurs, les païens fascinés par le prestige extérieur de l’Église, accouraient en foule pour en forcer les barrières et se mettre à son abri. Et le missionnaire devait, sans rien brusquer, trier tout ce monde, instruire et baptiser ceux qui se laissaient former une conscience de chrétien, rejeter comme écume tout le reste, parfois bien habile à masquer, sous des dehors de fervents catéchumènes, des agissements de chevalier d’industrie. Je n’ose dire que M. Noyer ne s’y laissa pas prendre : pris, nous le fûmes tous une fois ou l’autre au Kouytchéou et ailleurs ; mais il ne le fut pas plus souvent qu’à son tour, et mérita même de compter parmi les plus avisés.

    En 1907, M. Seguin, supérieur du petit séminaire, devenait coadjuteur de Mgr Guichard, et M. Noyer fut désigné pour le remplacer. Il laissa donc son district augmenté de quelques centaines de néophytes et vint avec plaisir prendre possession de ce nouveau poste ; la perspective d’avoir à former cette jeunesse lui souriait. Dès le début de son supériorat, thèmes et versions allè­rent bon train ; malheureusement, la maladie s’en mêla : une fièvre maligne et tenace qu’il négligea un peu trop, et qui le mina pen­dant des mois, l’obligea deux ans après à reprendre la vie de district. Cette fois, pour lui permettre de se rétablir entièrement, l’autorité lui confia, à deux jours de Kweiyang, le poste de Pinfa ; il y avait du travail, mais avec un minimum de courses en cam­pagne. Poste et chrétiens lui plurent et il leur plut : la plupart d’entre eux se trouvaient groupés autour de l’église, ce qui lui procurait le dimanche, et même la semaine, une belle assistance à la messe : 250 à 300 communions les jours de fête, et des écoles bien installées. Lui-même arrivait en forme : jeune, au courant des us et coutumes du pays, plein de goût pour le ministère. Il se donna tout entier au travail, prédications et catéchismes se mul­tiplièrent à souhait, le tout préparé d’ordinaire avec un soin méti­culeux. Et comme presque chaque année, il était invité à prêcher la retraite, soit au clergé chinois, soit aux grands séminaristes, il prenait plaisir à ramener au-dessus du panier, à mesure qu’elles se présentaient, la fine fleur de ses idées, en vue de ces auditoires de choix. Devant ceux-ci il se présentait chaque fois avec un nouveau recueil de sermons bien soignés.

    Très pieux dès ses années de collège, ce goût des choses de Dieu, loin de s’émousser jamais, alla en s’avivant. M. Noyer fut pendant toute sa vie fidèle à son règlement du séminaire, comme si ce palier atteint devait rester le niveau de toute son existence. Aux exercices du séminaire, il fallut bien faire plus d’un accroc, mais il est sûr que d’habitude il en débordait largement le cadre.

    En arrivant à Pinfa, il y trouva église, presbytère, écoles déjà bâtis par ses prédécesseurs ; sur ce point il ne restait pas grand’chose à faire. Cependant par un judicieux achat de ter­rain, il embellit la façade de l’église. Il éleva dans une de ses chrétientés, à une dizaine de kilomètres du centre, une chapelle spacieuse qu’il dédia à N.-D. de Lourdes ; et c’est là  que curé et fidèles venaient célébrer les fêtes de la Sainte Vierge. Ces pèlerinages, avec leur efflorescence de vœux, de remerciements, de dons, apportaient à la monotonie de la vie paroissiale de l’allure et de l’agrément.

    Parmi ses services rendus, il en est un dont bénéficia la po­pulation de Pinfa. Lors d’une année de famine, en 1925, les loups s’étaient subitement multipliés autour du bourg et venaient le soir jusque dans les maisons enlever les enfants. Ne sa­chant à quel diable ni à quel saint se vouer, la population tant païenne que chrétienne se tourna vers le missionnaire. Celui-ci n’était plus assez alerte pour partir, fusil en bandoulière, battre les fourrés, il se munit seulement d’un flacon de strychnine et de quelques morceaux de viande qu’il posa aux bons endroits. Et pour enlever à ses victimes la possibilité d’aller cacher leur ago­nie et leur dépouille dans un coin de brousse, il leur servait en même temps un dessert d’os à grignoter sur place. Au bout de quatre ou cinq mois, il eut couché sur le flanc plus de 2 douzaines de ces indésirables, et les autres, s’il en resta, se le tinrent pour dit et ne parurent plus. Il y eut bien quelques pauvres chiens malavisés qui s’y laissèrent prendre, mais la perte ne fut pas irréparable, et notre confrère resta l’objet d’une large et vive manifestation de reconnaissance ; pour un peu, il aurait eu sa statue érigée sur la place du bourg.

    Il passa dans ce poste de Pinfa 20 années, probablement les meilleures de sa vie de mission. Fut-ce sans désagrément ? non ; le bon Dieu n’a pas l’habitude de gâter ses amis à  ce point. Gratifié somme toute d’une bonne santé, il fut cependant sujet à de fréquentes indispositions et malaises, sans compter deux graves et longues maladies. De plus à cette époque les bonnes routes au Kouytchéou étaient l’infime exception, les déplace­ments lui étaient pénibles. Il avait sa monture, il est vrai, un mulet râblé, alerte et doux qui lui rendit beaucoup de services ; mais en maints endroits et naturellement pas les meilleurs, ils devaient aller séparément, et plus d’une fois la séparation fut brusquée. Entre plusieurs chutes, il en est une plus retentissante où le cavalier fut projeté à deux ou trois mètres plus bas, et où ses escarpins chinois volèrent comme deux éclats de bois sous le coup de hache du bûcheron. Il s’en suivit à la jambe une plaie qui ne guérit jamais et lui valut de durs moments et des nuits sans sommeil. Avec cela, pendant trois mois, il dut dans sa résidence, au milieu d’un brouhaha indescriptible de chrétiens et de païens, soutenir un siège contre les brigands, lesquels menaçaient, s’il n’ouvrait les portes, de tout brûler. Il tint bon et eut le dessus. Mais deux ou trois ans après, en 1929, une troupe de 100 à 200 soldats débandés, armés de fusils, vint le surprendre au point du jour en train de faire son chemin de croix. Saisi aussitôt, il fut démuni de ses lunettes, montre, médailles, et, pendant que les uns le gardaient à vue, les autres faisaient main basse sur tout ce qui se trouvait à leur convenance. Sauf les livres, et le calice qui put leur être subtilisé, tout ce qui avait quelque valeur y passa ; mais ce qui l’attrista le plus, ce fut le départ du mulet, son vieux compagnon de fatigues, emmené avec un bridon de fortune taillé dans la nappe d’autel.

    Comment se fait-il que pendant 20 ans avec ces dons de l’esprit et du cœur, cet esprit de prière, ces qualités de caté­chiste et de prédicateur, il n’ait ni triplé ni doublé, à peine grossi le nombre de ses chrétiens ? Il glanait péniblement, bon an mal an, une quinzaine de baptêmes d’adultes, ce qui, joint au chiffre des naissances, comblait à peu près le déficit des morts, dispa­rus ou égarés. C’est que l’entrain des païens à entrer dans le giron de l’Église, si enthousiaste quelques années plus tôt, s’était ralenti, arrêté même. La révolution de 1911 était survenue avec son cortège toujours accentué de désordre et d’idées troubles, qui dérobaient à bien des regards les limites du vrai et du faux, du juste et de l’injuste, et étouffaient tout, désir des biens surna­turels. Et ce ne fut pas pour lui la moindre des souffrances : si de se sentir en progrès dédommage de nombreux déboires et récompense de beaucoup de peines, par contre marquer le pas pendant longtemps vous imprègne d’un pénible sentiment d’impuissance qui rend le poids du jour plus lourd.

    En 1930, Mgr Seguin eut besoin à Kweiyang d’un aumônier pour les deux couvents des Sœurs canadiennes de N.-D. des Anges et des Sœurs chinoises du Sacré-Cœur, il jeta les yeux sur lui. C’était bien l’homme désiré : il fallait confesser, chanter la messe, surtout instruire ; pour le reste il fit aussi bien qu’un autre, il avait de la voix et savait chanter, mais instruire était son fort, sa passion. Dès son arrivée, il inséra dans le règlement de la mai­son autant de catéchismes qu’il put, trois par jour d’ordinaire, tous préparés dans son manuel de théologie, résumé, médité, dé­pouillé de toutes discussions d’école.

    Au printemps de 1932, M. Gros, procureur de la Mission, prit quelques mois de congé, et M. Noyer, de plein gré, endossa cette charge en plus de la sienne. Il s’en tirait à la satisfaction de tous, sans difficulté apparente et comme s’il lui restait encore un bras de libre, et c’est ce qui le trahit : durant un mois de presse, lors de la retraite des prêtres chinois en septembre, il ne sut pas se faire aider et tomba subitement terrassé par une attaque d’hémiplégie. Il se retira dans un bâtiment de l’évêché, un peu à l’écart, puis de semaine en semaine, il se remit assez pour remon­ter à l’autel et même, appuyé sur sa canne, faire quelques promenades dans le jardin, promenades mouvementées quelquefois. Un jour il arrivait péniblement au haut d’une dizaine de marches d’escalier lorsque sa canne, glissant sur le pavé, lui échappa, et lui de s’effondrer sans pouvoir se relever. Mgr Seguin logeait à deux pas de là et serait accouru au moindre appel ; mais si M. Noyer y avait été aussi simplement, ce n’eût pas été tout à fait lui. Il ne souffla mot, se palpa, fit l’examen des lieux, le calcul de ses possibilités, puis se laissa glisser au bas de l’escalier, le remonta sur ses genoux comme un pèlerin de la Scala Santa et, parvenu au sommet, put atteindre sa canne, se releva, et ni vu ni connu, poursuivit son chemin tout triomphant. Le soir il conta ce qui lui était arrivé, et sur ses lèvres le récit prenait bien propor­tion de prouesse et saveur de tour joué à son infirmité.

    Celle-ci encaissa passivement tours et défaites pendant quatre ou cinq ans, puis sournoisement se vengea en resserrant peu à peu son étreinte. De mois en mois, elle lui rétrécit le champ de ses promenades, lui prit une à une ses meilleures consolations : visite au Saint-Sacrement, quelques pèlerinages, célébration de la sainte messe, et finit par l’asseoir sur une chaise, l’y river au point de ne pouvoir plus se lever ni s’asseoir sans le secours d’autrui. Il subit, disons mieux, il assista à ce dépouillement sans une plainte, gai et serein ; et enfin, quand, les dernières semaines, il ne lui resta plus ni appétit, ni sommeil, ni vigueur, ni moyen de se faire comprendre, quand il eut tout rendu à Dieu, il perdit connaissance, l’espace d’un quart d’heure à une demi-heure, et exhala son dernier soupir dans la nuit du 28 octobre, assisté par Mgr Larrart et M. Derouineau.

     

     

     

    • Numéro : 2590
    • Pays : Chine
    • Année : 1901