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Jean NOUET (1922-2008)

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    Le mardi 15 avril 2008 à Budapadi dans le diocèse d’Otacamund dans le sud de l’Inde ont été célébrées les funérailles du Père Jean Nouet. La chronique parle d’obsèques « grandioses »   présidées par Mgr Singarayan, évêque de Salem,   Mgr Amalraj,  l’évêque du lieu,  étant en voyage aux  États-Unis.  La veille, dès que fut connue  la nouvelle du décès, toutes les boutiques du village  avaient été  fermées en signe de deuil et des hauts parleurs avaient diffusé des chants funèbres jusqu’à l’heure de l’enterrement. La plupart de ces boutiques appartiennent à des hindous qui voulaient exprimer leur reconnaissance envers celui qui avait  bâti des écoles et un hôpital pour leur venir en aide. De grandes photos de leur bienfaiteur étaient collées un peu partout. Avant la messe, suivant la coutume hindoue, le corps du défunt avait été transporté en procession à l’école où élèves et professeurs l’attendaient, puis ensuite à l’hôpital où l’accueillirent les religieuses. Une foule nombreuse était assemblée sous une tente dressée devant l’église dédiée à Saint Ignace. Un député était là, qui représentait le gouvernement du Tamil Nadu avec les autorités locales. Chose rare en pareilles circonstances, Madame Joëlle Rayet, consul de France à Pondichéry avait envoyé un message de condoléances.

    Jean Nouet était né le 7 février 1922 à Le Pallet, dans  le diocèse de Nantes. Ses parents, Prudent Nouet et Augustine, née Bernardeau, étaient cultivateurs. Le 12 février il est baptisé dans l’église paroissiale où ses parents avaient célébré leur mariage le 19 octobre 1919.   Il commence ses études à l’école communale. En 1933, il reçoit le sacrement de confirmation dans l’église paroissiale. Puis en 1937 il entre au petit séminaire de Legé  et ensuite, en 1941, au grand séminaire de Nantes.  Là il  fait la connaissance de René Brisson qui le précédera au séminaire de la rue du Bac. Cette rencontre est-elle à l’origine da sa vocation missionnaire ?

    Le 14 septembre 1943, Jean adresse une lettre au supérieur général des Missions Étrangères :  « Monsieur le Supérieur, Avec la permission de Mgr Villepelet, évêque de Nantes, je viens vous demander d’être admis à entrer dés que possible, dans votre séminaire des Missions Étrangères……Je suis de la classe 1942 avec numéro 3, tenu au Service du travail obligatoire.  Je devrais être en Allemagne et je n’y suis pas. Je n’ai encore jamais été recherché mais je ne peux rentrer au grand séminaire de Nantes, ce serait me jeter dans la gueule du loup  J’ai demandé à Mr le supérieur du grand séminaire si je pouvais entrer chez vous, car là-bas, à Paris,  personne ne viendra me chercher ». Le 20 septembre  une lettre de recommandation du supérieur du séminaire de Nantes arrive à Paris : « Jean Nouet est un excellent séminariste. Âme simple et toute droite, il ignore les roueries, et ne connaît que la vérité et le devoir. Ce n’est pas un esprit brillant, mais  il arrive aux moyennes en travaillant. .Je crois qu’il fera un bon missionnaire, de ceux à qui on peut tout demander » .Le Père Léon Robert, supérieur général, admet  alors Jean Nouet au nombre des aspirants, lui demandant d’arriver à Paris  le Ier octobre 1943, en ayant une  carte de travail  en règle et  une carte d’alimentation. En fait Jean Nouet  n’arrivera à Paris que le 15 février 1944. Séminariste modèle, il fait sa demande pour le sous-diaconat en janvier 1946 : « Je sais que la vie sacerdotale est essentiellement une vie de dévouement et de sacrifice. Avec la grâce de Dieu, je veux être assez fort pour porter cette croix sans faiblir. Je désire être prêtre pour continuer l’œuvre du Christ et étendre son règne » Ordonné diacre le 29 juin 1946, il reçoit le sacrement de l’ordre et sa destination pour le diocèse de Mysore en Inde le 21 décembre,  en même temps que  François Godest. Il part pour sa mission le 6 mai 1947.

    Après quelques mois d’étude de la langue kannara, Mgr René Feuga nomme Jean Nouet responsable de l’orphelinat Sainte Philomène à Mysore, dés le mois d’octobre 1947. La chronique diocésaine de 1949 signale: «Il aime ses gosses et ses gosses l’aiment; il les forme à la science, à la piété et à la discipline et obtient de bons résultats». Pas pour longtemps, car en janvier 50 il est nommé curé de Doddagajanur, dans la partie sud  du diocèse, à la frontière du Tamil Nadu, une région de forêts, infestée d’éléphants et d’animaux sauvages. Avant 1941, les Frères franciscains avaient commencé à visiter les populations  de cette région. Jean poursuit ce même apostolat pendant six ans et  il a la joie de baptiser plusieurs centaines de catéchumènes préparés avec l’aide du Père Charles Chervier.

    En décembre 1956, il prend un premier congé en France. À son retour en août 1957, Mgr Anthony Padiyara, évêque d’Otacamund depuis la création du nouveau diocèse en  juillet 1955, lui demande d’assurer l’intérim à la paroisse de Gudalur,  puis le nomme curé de Kodiveri en octobre. Kodiveri est une paroisse très ancienne, au pied des Nilgiris, dans une plaine torride. Les chrétiens y cultivent de grandes rizières le long de la rivière Bhavani; une partie de ces terrains sont la propriété du diocèse et le curé doit en percevoir le revenu, ce qui est souvent source de conflits. La paroisse comprend aussi un groupe de nouveaux chrétiens à Kongrupalayam et des chrétiens Uralis à Gundri.

    Pour atteindre Gundri,  perdu sur la montagne, il n’y avait que des pistes escarpées où le ravitaillement devait être transporté à dos d’homme, en courant toujours le risque de rencontrer des tigres ou des éléphants. Aux environs de l’année 1903, un saint missionnaire, le Père Jean-Baptiste Petit (1872-1934) y était grimpé à la recherche de plusieurs chrétiens qui menaient  là une vie de désordre. Il y avait fait  la découverte des Uralis, une tribu vivant de la chasse. Le dénuement extrême de ces pauvres gens  le décida à s’occuper d’eux. Il obtint du gouvernement britannique des terrains à défricher, qu’il distribua en petites parcelles aux familles qui le voulaient. Le résultat fut plutôt décevant mais quelques familles  reçurent le baptême. Mobilisé en 1914 pour la première  guerre  mondiale, le Père Petit n’abandonna pas ses « chers Uralis »; à son retour, il continua à leur rendre visite malgré les 50 kilomètres à parcourir à pied pour arriver chez eux. Jean Nouet marche sur les traces du fondateur et visite régulièrement les Uralis, sans négliger pour autant les chrétiens de Kodiveri. Il  construit  pour eux une école primaire qu’en 1959, Mgr Lemaire,  supérieur général, visite avec grande joie. Après bien des démarches à Coïmbatore, Jean met ensuite  en chantier une école secondaire. Puis, en juin 1963, Mgr Padiyara le nomme curé de Pandalur, sur le côté ouest des Nilgiris, à la bordure de l’état du Kerala; les chrétiens y parlent la langue malayalam  En mai 64, l’évêque l’envoie à Sholurmattam, toujours sur les Nilgiris, où Jean construit une belle église en pierres. Après tous ces travaux Jean a besoin de prendre du repos. En juin 1966 Il  part pour un congé en France.

     

    À son retour, c’est la paroisse de Doddagajanur qui l’accueille pour quatre ans, il sera  là de 1967 à 1971,  parlant  le kannara, la langue qu’il a étudiée lors de ses débuts. Il y est heureux mais, en mai 197O, Mgr  Anthony Padiyara est nommé archevêque de Changanacherry, au Kerala, et le nouvel évêque, Mgr P..Arokiasamy, cherche un volontaire  pour remplacer le  Père Job, premier  curé de Gundri. Jean accepte de succéder au Père Job, devenant ainsi le second curé de Gundri. Il y restera sept ans, de 1971 à 1978..  Ses lettres annuelles adressées à ses amis et bienfaiteurs décrivent sa vie spartiate à Gundri: « Dés mon arrivée, j’ai fait réparer une vieille cahute pour installer les Sœurs franciscaines missionnaires de Marie, résidence temporaire en attendant qu’elles construisent une petite maison. Elles sont arrivées au mois de juillet après moi ; elles s’occupent du dispensaire; comme il n’y a pas de docteur dans la forêt, elles font tout. Puis j’ai construit une belle école de cinq classes. Mon prédécesseur  avait réussi à trouver de l’argent pour cela mais comme il est parti avant de l’avoir reçu, c’est moi qui ai réalisé son plan. L’ancienne  école se trouvait à 10 mètres de la petite église en tôle ondulée. J’ai réparé cette vieille école et j’en ai fait mon presbytère car auparavant je logeais dans la sacristie, une toute petite chambre. Pendant tout ce temps je visitais mes gens pour connaître leur situation. J’ai découvert qu’ils vivaient dans une extrême misère; pourtant nous sommes dans un endroit où la sécheresse n’est pas extrême; ils ont quelques champs, ils vont couper les bambous de la forêt pour une usine à papier; dans la forêt, il y a toujours des tubercules qui sont comestibles, sans parler de la chasse. Cependant c’est la misère la plus noire. Depuis trente ans que je suis en Inde, je n’ai pas vu aussi misérable: 50% des enfants meurent avant dix ans, 50% des adultes souffrent de la tuberculose ou d’autres fièvres.».

    De septembre 1973 à juin 1974 Jean prend  son troisième congé en France, mais il n’oublie  pas les Uralis. Il réfléchit aux mesures à prendre pour leur venir en aide. Il pense que le manque  d’instruction est la cause de tous leurs maux.  Pour les anciens  on ne voit pas trop que faire, mais il faut aider les jeunes  qui veulent sortit de la misère. Les enfants, une soixantaine, ne viennent pas régulièrement à l’école à cause de la vie semi-nomade et  de l’insouciance de leurs parents.  Il décide alors de construire un petit pensionnat gratuit, confié aux religieuses. Une trentaine de garçons et une vingtaine de filles vont à l’école et à leur temps libre, ils travaillent au jardin et aux menus travaux de la maison. L’entretien de ce pensionnat est bien sûr  un gros souci financier. Le curé s’attaque aussi  au problème du logement. Quand en octobre et novembre, la pluie tombe à torrents, les huttes des Uralis ne les protègent guère : la famille se ramasse dans un coin mais grelotte nuit et jour. Beaucoup contractent un mauvais rhume, une pneumonie ou la  tuberculose. En 1976, Jean fait construire  quinze petites maisons de deux  pièces. Il écrit : «quinze logements, c’est une paille, il en faudrait plus de 200 mais Paris ne s’est pas construit en un jour; si Dieu le veut, j’espère continuer et faire profiter le plus de familles possible» En attendant  il fait appel à ses bienfaiteurs: «J’avais posé les fondations pour vingt maisons: les bonnes intentions ne m’ont donc pas manqué mais les moyens….maintenant, mes chers amis, si vous trouvez que cela en vaille la peine, ensemble et si Dieu le veut, nous pouvons continuer cette réalisation.». Pour encourager les donateurs ses missives donnent beaucoup de détails sur la vie et les coutumes de ses ouailles,  sur le système des castes,  sur la nourriture, etc.

    Dans sa lettre du 15 décembre 1978,  Jean parle de ses problèmes de santé. A Mysore, il a consulté des docteurs qui lui conseillent de changer de climat. C’est pourquoi au mois de mai suivant Mgr Aruldas James  le nomme à Masanagudi, sur la route d’Otacamund à Mysore. Le coeur gros il doit quitter ses chers Uralis.  Masanagudi se trouve au pied des Nilgiris près du parc touristique de Teppakadu, au milieu de la forêt.  Les chrétiens de cette nouvelle paroisse, rattachée autrefois à celle de Gudalur, sont dispersés dans cinq villages; quelques-uns sont employés dans les centrales hydrauliques de la régie de l’électricité, à Singara et à Moyar. C’est la sacristie qui sert de logement  au prêtre.  Jean  fait appel à l’aide de ses amis et  bâtit un beau presbytère : «depuis trente et un  ans que je suis en mission, je n’ai jamais été aussi bien logé: un  bureau spacieux, une chambre à coucher, une salle à manger, une cuisine et l’électricité!». Mais la petite église, vieille de trois ans, est déjà très abîmée par les termites: la charpente et les fenêtres sont mangées, les tuiles vous tombent sur la tête ! Les travaux de réparation ne lui laissent guère de temps pour visiter ses paroissiens qu’on ne peut rencontrer que dans la soirée,  dans la forêt on est toujours à la merci d’animaux sauvages!

    En octobre 1979  Jean prend son quatrième  congé, le dernier remontant à cinq  ans déjà. Il en profite pour se soigner et subit l’ablation du rein droit à l’hôpital des peupliers  à Paris. De retour à Masanagudi, il construit quelques maisons pour des familles très pauvres, clôture le terrain de l’église envahi par les vaches errantes qui dévorent tout à leur passage. Cependant sa santé est loin d’être satisfaisante  «L’humidité rentre partout, tout moisit  j’ai commencé à tousser et à beaucoup cracher». Une religieuse doctoresse lui fait passer une radio des poumons et lui découvre une bronchite chronique; il est allergique à l’humidité. Mgr Aruldas James lui propose alors d’aller à l’est du diocèse, dans le climat sec et chaud de la plaine, à Budapadi où une église vient d’être construite.

     

    BUDAPADI   (1982- 2008)

    À Budapadi c’est la sécheresse; le canal d’irrigation qui devrait apporter l’eau du barrage de Mettur, n’en a pas une goutte. Jean ne se décourage pas; il fait appel aux talents d’une religieuse bretonne qui a des dons de sourcier. Le forage trouve l’eau à 40 mètres «enfin on va pouvoir boire à volonté et construire un presbytère».  Pour le moment il doit se contenter d’un coin de l’église en guise de logement.

    Les chrétiens sont environ 700; leurs ancêtres ont été baptisés par des missionnaires jésuites vers l’an 1600 mais les guerres et les famines les avaient dispersés; la présente église serait la quatrième bâtie en ce lieu. De temps à autre, quelques chrétiens de la caste des blanchisseurs y viennent pour les grandes fêtes; c’est à cette caste des blanchisseurs qu’appartient Gabriel, le premier prêtre issu  de la paroisse « Vous pensez si je suis heureux de voir un prêtre sortir de leurs rangs». La sécheresse ne  fait que s’aggraver, les puits des alentours se tarissent mais le puits foré prés de l’église continue à donner de l’eau autant qu’on en veut. Depuis  plus d’un kilomètre à la ronde, tout le monde y vient chercher de l’eau, disant que c’est un miracle de Saint Ignace. Le 15 avril, malgré les restrictions de ciment, le nouveau curé peut emménager dans un presbytère spacieux,  avec une véranda où l’on peut dormir lorsque les nuits sont trop chaudes. C’est aussi un lieu commode pour tenir conversation avec les paroissiens. Les fidèles de Budapadi aiment que la fête patronale soit préparée par d’interminables palabres  «Je ne veux pas me mettre en colère contre ces braves gens, autrement le Bon Dieu viendra me répéter ce qu’il disait au prophète Jonas : pourquoi te mets-tu en colère contre ces gens?   Ils ne savent même pas distinguer leur main gauche de leur main droite. Si je suis à Budapadi c’est justement parce qu’ils sont comme cela ». Dans les  villages les anciens sont déconcertants, ils s’agenouillent devant leur curé  mais ne viennent pas à l’église. «Je ne suis pas le Bon Dieu mais venez à l’église et faites toutes ces dévotions devant Celui qui y est présent». Ils sont tous toujours d’accord mais demeurent allergiques à tout changement. Pour éduquer la jeunesse, et la sortir de la misère, il faut ouvrir une école. C’est assez facile mais pour qu’elle soit viable la permission du gouvernement est nécessaire, et obtenir cette permission  n’est pas une petite affaire. En attendant qu’elle arrive le curé doit payer de sa poche les instituteurs. Après avoir préparé un dossier en sept  exemplaires, il faut obtenir la signature du sous-préfet, celle du responsable de l’Éducation, d’autres encore «Mes tribulations viennent tout juste de commencer». Un véritable casse tête: des  visites officielles à n’en plus finir, des pourparlers  sans cesse à recommencer.

    La lettre annuelle du 16 décembre 1984 est plus optimiste. La fête patronale, la  fête de Saint Ignace a été célébrée après une retraite prêchée par un Père rédemptoriste. Jean avait  d’abord visité toutes  les familles pour les inviter à y prendre part. Les confrères du curé sont venus pour le repas de midi mais l’un d’eux a critiqué sa méthode : « Tu achètes tes paroissiens parce que tu donnes un repas à tout le monde». Mais lui a répondu : «Je dépense de l’argent pour aider les jeunes gens pauvres afin qu’ils sortent de leur misère ancestrale, qu’ils puissent gagner leur vie. J’ai plus de vingt jeunes que j’aide dans leurs études. Cette année quatre d’entre eux sont sortis de l’école industrielle avec un diplôme : un tourneur, deux ajusteurs et un  mécanicien garagiste. Ils ont trouvé du travail et un bon salaire. Sans votre aide, ils seraient des demi mendiants. Les gens constatent  que je m’occupe de leurs enfants, aussi ils sont gentils avec moi et avec le Bon Dieu».

    Autre bonne nouvelle,  des religieuses infirmières vont commencer un petit dispensaire à Budapadi. C’est un moyen de contact  et un service très apprécié par les plus pauvres. Ces Assisi Sisters  se sont spécialisées dans le traitement de la lèpre.  Il faut acheter un terrain pour elles, ce qui ne va pas sans difficultés. Il faut laisser Jean Nouet raconter lui-même : « Ce terrain coûte une petite fortune; en Inde les terrains irrigués sont hors de prix. Décrocher de l’argent de Mgr l’Evêque est un tour de force. Sœur Michèle est reçue  par lui d’abord. Quand je rentre à mon tour, Monseigneur semble furieux: pourquoi êtes-vous allé demander à Sœur Michèle d’acheter ce terrain? On va avoir des histoires, c’est sûr.  Laissez moi  l’acheter moi-même. Ainsi l’affaire avait bien tourné pour moi.  Budapadi allait avoir son dispensaire; c’est comme cela que Monseigneur a dépensé 125.000  francs!  En janvier 84 j’étais en possession de tout le terrain; je pouvais faire la demande à la supérieure générale. Là je me suis cassé le nez. La réponse était nette et claire : on n’ouvre pas de maison pour le moment, vous vous arrangerez avec la prochaine  administration. J’ai bien été obligé d’attendre; je n’en menais pas large. Enfin le 9 juillet arrive ou plutôt le 12, jour des adieux à Monseigneur qui partait faire un tour à travers le monde. De l’évêché je saute à l’hôpital de Kotagiri pour apprendre qui est la nouvelle supérieure générale: c’est Sœur Michèle. Les sœurs allaient enfin s’installer à Budapadi»

    Après un nouveau  congé en France d’avril 1987 à février 1988, Jean  entreprend  la construction de cinq nouvelles salles de classe; le nombre d’écoliers augmente grâce aux cars de ramassage scolaire. Le salaire des  quatorze instituteurs est à la charge du curé, sauf  pour trois d’entre eux qui sont  payés par le gouvernement. «Je suis pris dans un engrenage infernal. Je n’ai fait aucune publicité. Le Bon Dieu m’envoie tous ces enfants, et me donne la confiance de tous les gens du voisinage. Je n’ai pas le droit de la trahir ». L’hôpital a aussi besoin d’équipement.  En 1989, il s’embellit d’une petite chapelle, entièrement payée par une famille chrétienne. Le diocèse d’Otacamund paie désormais la moitié des instituteurs car l’aide du gouvernement se fait toujours attendre.  «Je suis retourné plusieurs fois à Madras voir le directeur de l’instruction publique. Il me reçoit avec un grand sourire et me dit : je vais sûrement vous aider mais attendez un peu, mais rien ne vient ». Jean ne se décourage jamais. Au village de Mathur où il  a découvert d’anciens chrétiens, il décide  de bâtir une petite chapelle. Le 12 décembre 1990, Mgr Aruldas James vient la bénir; jamais  on n’avait vu pareille fête dans ce coin perdu : un évêque reçu en grande pompe au son de la fanfare et dans le crépitement  des pétards,  entouré d’une demi-douzaine de prêtres ! L’évêque examine les catéchumènes qui seront baptisés la veille de Noël. Autre joie pour le pasteur : l’ordination sacerdotale de Sébastien, fils de nouveaux chrétiens baptisés à Talavadi en 1950; il est de la race Kannadiga; un autre jeune prêtre, Kalan est parti en Afrique avec les Pères des Missions Africaines: « J’étais heureux de voir la relève. Pensant au vieillard Siméon je me disais : la parole du Seigneur vivra, d’autres ont pris le flambeau, tu peux mourir en paix, mon vieux Jean».

    La chronique de décembre 1991 parle de ses soucis habituels  «Certains m’ont demandé si c’était bien nécessaire d’avoir un hôpital aussi sophistiqué dans un fin fond de campagne. C’est justement quand on est loin de tout que l’on en a besoin. Ces derniers mois, il nous a rendu de fameux services. A la suite de grosses pluies, les épidémies arrivent. Cela a commencé par mon vicaire….le laboratoire a découvert que c’était la typhoïde. Quelques jours après c’était le tour des instituteurs et bien d’autres gens et enfants… Les braves Sœurs avec l’hôpital ont pu arrêter l’épidémie». Des chrétiens s’opposaient à l’entrée dans l’église des défunts de la caste des blanchisseurs: ce n’était pas la tradition.  Jean réussit à supprimer cette discrimination. Désormais l’enterrement a lieu après la messe. Son principal souci restait le salaire mensuel des instituteurs. Malgré les belles promesses des autorités de Madras, rien ne vient. Pire, à la mi-septembre une lettre officielle  lui est adressée « Faites une déclaration vous engageant à  ne pas  demander d’aide pour le salaire  des instituteurs et le gouvernement vous accordera immédiatement l’approbation légale de votre école. »  Prendre un  tel engagement, ce serait tuer l’école. Heureusement. prière  et persévérance finissent par venir à bout des difficultés. Les obstacles officiels sont surmontés. Le 27 novembre  un coup de téléphone des avocats lui annonce que le  recours porté devant le tribunal de Madras a été agréé. Le juge de la Haute Cour a ordonné au gouvernement  de reconnaitre l’école de Budapadi et de lui accorder l’aide financière demandée.

    Une lettre du 19 décembre 1993 envoyée de Montbeton  parle d’autres soucis : « Je suis en France depuis le 15 juillet ; depuis longtemps déjà je souffre d’une diarrhée chronique, devenue incontrôlable….mes supérieurs m’ont envoyé me refaire une santé ». Des examens à l’Institut Pasteur de Paris n’ont rien donné  mais les docteurs de l’hôpital de Montauban le guérissent d’une déficience hormonale  par une série de piqûres. « Cela va beaucoup mieux. J’espère que c’est le bon remède et qu’enfin je pourrai retourner en Inde où j’espère continuer mon travail missionnaire ». Le 7 octobre 1994, il est en effet de retour à Budapadi   : « Il y a eu de belles cérémonies pour me souhaiter la bienvenue; j’ai été enguirlandé je ne sais combien de fois. ».  Jean pense que si Dieu lui a rendu la santé, c’est sans doute pour tirer les pauvres de leur misère. Sans diplôme, c’est difficile de trouver un emploi; aussi rêve-t-il de fonder une école industrielle. La chronique de Noël 1995 nous parle de nouveaux ennuis de santé : opération chirurgicale à Erode au mois de mars, crise d’urémie au mois de mai et opération de la prostate à l’hôpital Saint John de Bangalore. Le 15 juin, le Père Cornu le ramène à Budapadi mais ces opérations l’ont beaucoup fatigué, ses jambes ne le portent plus. Il a beaucoup de difficulté même à monter une marche d’escalier ! Il utilise une canne, suit des séances d’acupuncture qui lui donnent un peu de répit. Toutes ces épreuves ne l’empêchent pas d’acheter un autre terrain pour le projet d’école industrielle, ni  d’y faire forer un puits et construire un château d’eau.

    L’école primaire a désormais dépassé le cap des 1600 élèves.  L’école industrielle, elle aussi,  se développe peu à peu, avec une section de mécanique pour les apprentis et  une section e de couture pour les jeunes filles «Je suis très impatient de voir sa réalisation car la mort peut me prendre n’importe quand». La chronique de décembre 1999 parle  encore de sa santé : «une nuit, je me suis réveillé avec une forte douleur à la poitrine. La sœur doctoresse m’a fait une piqûre puis m’a emmené à Erode chez un spécialiste du coeur. J’y ai été très bien soigné pendant une douzaine de jours ; sur sa recommandation, je suis allé à Bangalore dans une clinique spécialisée où l’on m’a fait subir une angiographie……..après un mois je suis revenu à Budapadi; je crois qu’il y a eu plus de peur que de mal». L’hôpital continue à s’agrandir; il bénéficie de l’aide des élèves  de l’école d’infirmières ouverte sur les montagnes Nilgiris. «J’ai souvent entendu des malades dire : on guérit tout dans cet hôpital ; nos braves Soeurs les ramènent à la vie ».

    En décembre 2002, Jean signale à ses amis : « mon rein gauche a l’air de reprendre goût à la vie; cette année il ne m’a pas donné trop de soucis bien que je continue à prendre un tas de pilules. Au mois de février je me suis affalé dans mon bureau, je ne pouvais plus marcher. Les docteurs ont trouvé que l’os de la hanche était fêlé, Comme Mgr Anandarayar m’avait demandé de donner ma démission à 80 ans, c’était une bonne occasion de le faire. Au mois de juin, mon successeur est arrivé. Il s’est installé dans la chambre du vicaire. Jusqu’à présent on s’entend bien. Je souhaite qu’il reste longtemps ici » L’Evêque autorise l’ancien curé à administrer l’école secondaire « cela ne prend pas beaucoup de mon temps mais me donne beaucoup de soucis. Avec votre aide, j’ai pu construire deux bâtiments de  sept  classes». Son gros problème est les dettes à payer.  « Il me faudrait encore trois millions de roupies, humblement je vous prie d’essayer de faire quelque chose pour m’aider de votre mieux. Les petits ruisseaux font les grandes rivières». L’école a de bons résultats aux examens et a droit à un reportage de la télévision.

    Le diocèse est toujours sans évêque mais la paroisse a un nouveau curé, le Père Antoniraj. Vocation tardive, il a travaillé comme contrôleur dans une agence de cars. La lettre annuelle est accompagnée de neuf photos avec un commentaire pour chacune. «Je pense que vous serez heureux de voir tout cela; si possible aidez-moi à terminer l’école secondaire. Merci d’avance ». En juillet 2006, Mgr A. Amalraj originaire du diocèse est nommé évêque. A Budapadi, malgré la chaleur (47°) l’atmosphère est au beau  fixe«l’école industrielle a le vent en poupe. Tous les apprentis sortants ont été embauchés aussitôt; les usines envoient leurs responsables pour l’embauche mais il n’y a pas assez de candidats. L’école primaire a 1050 élèves. À l’école secondaire, nous avons de nouveau 100% de succès aux examens». Il est question d’ouvrir d’autres classes préparatoires pour entrer aux universités. Jean remercie ses supérieurs des Missions Étrangères et aussi le ministre de l’industrie du Tamil Nadu qui a fait bâtir deux  salles de classe avec le fonds alloué à sa circonscription. Le 21 décembre, il célèbre ses  60 ans de sacerdoce et ses 25 ans à Budapadi « Remercions le Seigneur qui est si bon pour nous, en faisant ce grand miracle dans notre apostolat ».

    Sa chronique de décembre 2007 sera la dernière avec quelques photos : « Quand je regarde en arrière et que je vois le fruit de notre travail, c’est formidable ce que nous avons réalisé ensemble. Vous n’en avez pas idée. C’est le Seigneur qui nous a inspirés, vous a inspirés et ensuite a guidé mon travail. Soyez tranquilles, le Bon Dieu vous récompensera ». Ainsi s’exprime la foi profonde de Jean Nouet. Malgré beaucoup d’épreuves de santé, de difficultés pour maîtriser la langue et d’obstacles de toute sorte, il a persévéré dans son travail à Doddagajanur, Gundri mais surtout à Budapadi sans  jamais se lasser  avec une fidélité exemplaire. « Heureux le serviteur fidèle... »

    • Numéro : 3771
    • Pays : Inde
    • Année : 1947