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Joseph NOIRJEAN (1867-1897)

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    « Je ne dirai rien, écrit M. Letort, de l’enfance ni de la jeunesse de M. Joseph Noirjean, parce que je suis mal renseigné à cet égard. Jamais, en effet, je n’ai eu le bonheur de travailler près de lui, et je le regrette profondément.

    C’est vers le commencement de mai 1867, que je vis arriver au Séminaire des Missions M. Noirjean, déjà diacre. Il aimait plus tard à raconter comment un oncle, curé aux environs de Paris, avait voulu lui-même le présenter aux Directeurs de la maison.

    D’une main ferme tenant au collet son neveu, il asséna de l’autre trois vigoureux coups de poing dans la porte de M. Delpech, qui, d’étonnement, ne put s’empêcher de bondir sur son siège. Puis, entrant en coup de vent, sans aucun salamalec et prenant de suite sa voix tonitruante : « Tenez, mon Révérend Père, dit l’oncle, voilà mon neveu que je vous amène ; je suis sûr que vous serez content de lui. »

    Dans notre Société, le calme et l’imperturbabilité de notre digne et vénéré Supérieur de Paris sont proverbiaux. Il dut avouer cependant que ce jour-là il avait bien été quelque peu impressionné. « J’étais tout honteux, disait M. Noirjean, mais qu’y faire avec un oncle de cette trempe. »

    Enfin, il était au Séminaire des Missions et pour le moment les désirs de son cœur étaient satisfaits. L’année 1867s’écoula tout doucement, non sans révéler le grand esprit de foi, la piété ardente et aussi la fermeté de caractère de M. Noirjean. Vers la fin de l’année, il fut appelé à la prêtrise, et, avec un autre diacre de Poitiers, M. Simon, arrivé quelques jours avant lui, destiné à la mission de Mandchourie. Ce fut des mains de Mgr Petitjean, de douce mémoire, qu’ils reçurent l’onction sacerdotale. Le 15 avril suivant, ils quittaient le Séminaire pour s’embarquer à Marseille sur le « Donaï », et pendant longtemps les flancs du navire ont redit les gais refrains chantés à bord durant la traversée.

    Au port de Ing-tse n’existait alors aucun établissement catholique, et les deux mission-naires furent reçus chez un résident anglais, M. Bush, qui se faisait un plaisir de mettre au service des missionnaires de passage, son cœur, sa maison et sa table. De là à Yang-kouan, résidence de Mgr Verrolles, il n’y a qu’une journée de cheval qui vint varier un peu pour eux les trépidations de la traversée et leur bien montrer qu’ils étaient enfin missionnaires de Mandchourie, le pays par excellence des longues chevauchées.

    Agé de 63 ans et vicaire apostolique depuis 1839, Mgr Verrolles était le fondateur de la Mission de Mandchourie. Dans les premières années de son arrivée, les chrétiens eux-mêmes, peu nombreux et timides, avaient souvent refusé de le recevoir et de le reconnaître comme évêque. Il avait dû beaucoup patienter. Plusieurs fois le vent de la persécution s’était élevé, et toujours par son calme, sa prudente réserve, sa force d’inertie, l’évêque avait résisté à l’orage, en faisant semblant de céder. Comme le roseau, il savait se courber pour se relever de suite ; mais sa persuasion était que les conversions ne pouvaient venir que plus tard et que la moisson n’était pas mûre. En voyant les deux recrues que le Ciel lui envoyait, il dut certainement être quelque peu surpris. Autant l’évêque était méthodique et prudent, autant les deux jeunes ouvriers étaient bouillants et pleins d’ardeur. Ils ne parlaient que de conversions, voulaient marcher de l’avant, secouer l’apathie chinoise, embraser les cœurs et avec les flammes de l’amour de Jésus qui les remplissait, fondre tant de glaçons séculaires. L’évêque, formé au régime de la persécution, se contentait d’attendre l’ère de la liberté ; les autres voulaient de suite la conquérir. L’un attendait que l’Esprit de Dieu vînt souffler sur cette terre désolée ; les autres voulaient provoquer sa visite, courir sus à Satan et se lancer intrépidement dans la mêlée.

    L’ancien régime et le nouveau étaient aux prises, et tout en souriant, le vieil et saint évêque se sentait doucement ému et presque entraîné par tant de saints projets et de vaillance juvénile. Tous les témoins de ces joûtes charmantes et chevaleresques ont disparu, j’ignore si des lettres les relatent ou en retracent la physionomie.

    Nos deux vaillants, avant de faire leurs premières armes, furent envoyés étudier la langue chinoise, M. Simon à Si-houang-ti, M. Noirjean à Nieou-tchouang, et l’évêque se disposa à partir pour le Concile du Vatican.

    Quand il revit la Mandchourie en 1875, M. Simon venait de se coucher dans sa fosse triomphale au milieu de la ville de Ing-tse qu’il avait, en quatre ans, remuée de fond en comble. Il y laissait une belle chapelle et des œuvres sérieuses, qui toujours rappellent son zèle, sa piété et sa généreuse initiative. Païens, protestants et catholiques pleuraient, comme ses confrères, cette lumière qui subitement venait de s’éteindre, après avoir jeté un éclat si doux et si radieux.

    Son frère d’armes, M. Noirjean, appelé d’abord le « grand Joseph » était alors à l’extrême-nord, aux prises avec Satan, et son intrépidité venait d’ouvrir à son zèle toute une province et de lui faire décerner le titre de « prince de l’Amour » !

    En quittant Nieou-tchouang, on l’avait d’abord envoyé à Pa-kia-tse avec M. Dubail, mais en 1871, il dut revenir momentanément remplacer M. Mallet qui était mort à An-sin-tai.

    En ces années, l’extrême-nord se peuplait et se défrichait rapidement, et bon nombre de chrétiens étaient allés tenter fortune en ces pays nouveaux. Neuf années de suite M. Chevalier qui tenait le poste de Ouang-hou-tse, se dévoua pour aller leur donner pendant l’hiver les secours de la religion, mais c’était un voyage de 3 à 400 lieues et pendant l’été les malades mouraient sans sacrements. Il fallait remplacer ce provisoire et la création d’un nouveau poste fut décidée. La Mission n’avait alors qu’une dizaine de missionnaires et un seul prêtre chinois. Tous ne possédaient peut-être pas les aptitudes requises pour l’exécution d’un tel projet ; le choix de M. Boyer, alors provicaire, se porta sur M. Noirjean. Sous tous les rapports, ce choix était excellent. Se soumettant donc humblement à la volonté de Dieu, heureux de marcher de l’avant et fier d’être placé à l’avant-garde, M. Noirjean fit ses préparatifs et partit pour ces lointaines contrées. C’était au printemps 1873. Cette première année, il ne fit guère qu’un long voyage d’exploration, reconnut le pays et résolut de planter sa tente à Pa-ien-sou, qui se fondait. Il fit donc l’acquisition d’un vaste terrain bien placé, donna ses ordres aux catéchistes de l’endroit pour préparer les matériaux nécessaires aux constructions qu’il projetait, et à l’automne revint rendre compte de ses travaux, de ses déboires et de ses espérances.

    Il aurait surtout désiré un confrère pour partager ses joies et ses tristesses, et il nous chantait des couplets faits en collaboration avec M. Simon et débutant ainsi :

     

    A. trois cents lieues il est une province

    Où dans l’hiver le sol gèle à quinz’pieds,

    C’est un empire, et moi j’en suis le prince

    Dis-moi... (mon cher) en veux-tu la moitié ?

     

    Plusieurs s’offrirent, je le sais, mais les ouvriers manquaient, personne ne reçut sa feuille de route, et M. Noirjean garda seul son titre, avec toute sa province. Ce fut pour lui un crève-cœur plus dur que tout le reste, mais qui ne fit point faiblir son courage. Il passa l’année 1874 à surveiller ses constructions, prendre soin de ses chrétiens et admettre, puis diriger, une foule de catéchumènes qui vinrent se ranger sous sa houlette paternelle et consoler sa misère. Elle était grande, cette misère, et les annales de ces années en retracent une partie. Mais comment tout dire, et en quels termes ? Le Père préférait se taire et souffrir, et Dieu seul a connu toutes ses angoisses comme ses mérites. L’année suivante, il eut à sa portée un collaborateur, M. Aulagne. Néanmoins ces deux années de fondation, de défrichement furent pénibles entre toutes et sa poitrine qui n’avait jamais été bien solide s’en ressentit toujours. Il eut beau consulter les Esculapes chinois les plus en vogue, manger leurs remèdes, dont il avait bien, disait-il en riant, avalé « une pleine voiture », il ne put jamais se remettre complètement. Faut-il dire que le cher « prince de l’Amour » au cœur brûlant pour Dieu et les âmes négligeait par trop les soins du corps ? Avec une température qui, dans ce pays, oscille, pendant 5 mois, entre 20 et 50 degrés centigrades de froid, il n’avait guère que sa soutane et sa douillette comme habits extérieurs, mais il y tenait comme étant le vêtement ecclésiastique. On riait bien un peu, en le voyant avec de simples souliers chinois, toujours troués, mais il prétendait n’avoir jamais froid, et, sans doute pour nous en mieux convaincre, il se mettait à se frotter les mains d’une si énergique façon, que personne n’était tenté de le croire.

    Pour ses chrétiens, M. Noirjean était le père le plus tendre. Après les avoir enfantés à Jésus-Christ, aucune de leurs petites misères ou de leurs affaires ne le trouvait indifférent, et il se mettait en entier à leur service. Aussi ses néophytes ne juraient que par lui, avaient pleine confiance en ses conseils, et professaient pour sa personne un culte que le temps n’a point refroidi. Ils savaient qu’on pouvait tout demander au Père avec la quasi certitude d’être exaucé, qu’il s’agît d’ouvrir sa bourse ou d’accorder sa protection. Mais ils se disaient entre eux « qu’il fallait réformer ses défauts et marcher droit, car si le Père avait bon cœur, il avait la main ferme. »

    Ame élevée, droite, loyale, généreuse, M. Noirjean détestait par nature tout ce qui peut sentir la bassesse ou la fourberie. Les petits calculs égoïstes, les mesquineries humaines, les menées politiques habilement déguisées, qu’elles vinssent de droite ou de gauche, n’avaient pas d’adversaire plus irréconciliable. D’une piété exemplaire, il accordait chaque matin près d’une heure à l’oraison et après sa messe restait à deux genoux devant le tabernacle environ trois quarts d’heure, souvent plus. Mais ensuite il se relevait homme d’action, aimant à marcher la tête haute, les yeux au ciel et ne craignant que Dieu. Travailler pour Dieu, c’était son grand principe ; et il étendait ses conquêtes, fondant la belle chrétienté de Pa-ien-sou, défrichant les environs, élargissant son centre d’action, et s’avançant jusqu’à Hou-lan où son sang coula généreusement pour la foi. D’autre sang a coulé depuis, en cette ville, mais celui de M. Conraux en 1882, comme celui de M. Souvignet en 1896, n’a fait que revivifier les traces empourprées laissées par M. Noirjean. Quand le mandarin, se transformant lui-même en bourreau, le foulait aux pieds, lui meurtrissait le visage à coups de talon de bottes, M. Noirjean pouvait espérer voir la couronne du martyre ceindre son front et récompenser ses souffrances en les terminant. Il n’eut pas ce bonheur, il dut rentrer dans le rang, obligé comme tout le monde de faire son salut en détail. En Mandchourie, on peut rêver de mourir gelé, mais le martyre ne semble plus être à l’ordre du jour ; c’est un genre de poésie qui fait défaut. Toutefois les peines, les tribulations, les croix sont souvent le pain quotidien, et M. Noirjean en reçut une part proportionnée à son courage. Il en parla quelquefois, jamais il ne s’en plaignit.

    Quand les collaborateurs lui arrivèrent, quand des successeurs le remplacèrent, la terre du Nord était ouverte, un large sillon chrétien marquait les traces de l’apôtre et la moisson si riche qu’on se prépare à recueillir sera due en grande partie au vaillant M. Noirjean.

    Depuis longtemps, sa santé était précaire, et il avait même dû faire un voyage à Hong-kong pour tâcher de la recouvrer. Il revint amélioré mais hors d’état de supporter le trop rude climat du Nord. Des postes moins fatigants le virent passer, toujours aimant Dieu et sans cesse se dévouant pour les âmes. Un moment supérieur de la Mission, après la mort inopinée de Mgr Raguit, pas un instant le désir des honneurs ne tenta cette âme apostolique. Il se sentait fatigué et craignait de ne pouvoir pas d’une main assez ferme tenir le gouvernail ; il se mit de côté, toujours par amour de la Mandchourie.

    Puis la maladie s’accentua, et en 1893, il dut aller demander à sa chère terre de Lorraine, si elle ne pouvait pas lui rendre la santé. Tous nous espérions voir le cher Père revenir au milieu de nous et son arrivée eût été une fête de famille. Le Ciel en a disposé autrement, et la France aura la dépouille de ce grand missionnaire. Mais la Mandchourie, qui l’a vu verser sueurs, larmes et sang pendant plus d’un quart de siècle, se souviendra toujours de M. Noirjean et aimera à redire son zèle, son courage, sa vaillance et sa magnanimité.

    Il faudrait un volume pour parler de son amitié pour ses confrères, de ses lettres si fraternelles et si consolantes, lettres au tour vif, ingénieux, piquant, où les conseils alternaient avec les encouragements, cherchant toujours à échauffer les cœurs, aiguiser les courages, purifier les intentions, et pousser dans l’arène les jeunes ouvriers qui venaient continuer et développer l’œuvre de Dieu.

    « Que de grandeur en ce beau cœur sacerdotal et comme il a su faire chérir et aimer le Dieu de sa jeunesse, son Jésus qu’il aimait tant, qu’il ne pouvait voir offenser sans souffrir, en qui seul il avait mis son espérance et de qui seul il attendait la récompense promise aux ouvriers bons et fidèles ! »

    M. Noirjean est décédé en notre maison de Montbeton, le dimanche 10 octobre 1897, entouré de tous les confrères présents alors au sanatorium, auxquels s’était joint son frère arrivé la veille. Le 8, il avait reçu l’extrême-onction et, le matin même de sa mort, vers les huit heures, M. Rèmes, accompagné de missionnaires portant des cierges, lui avait administré le saint viatique. Le dernier acte du cher défunt a été de presser sur ses lèvres l’image de Jésus crucifié.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 980
    • Pays : Chine
    • Année : 1868