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Jean NOËL (1926-1992)

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    Roger Noël vit le jour le 8 mai 1926 à Villers-lès-Nancy, chez Lucien-René, employé de la Banque de France, et Renée-Louise Lambert ; il fut baptisé le 5 juin suivant dans la basilique du Sacré-Cœur de Nancy, là où s’étaient mariés ses parents trois années plus tôt. Mais il fit sa communion solennelle et reçut la confirmation, en 1938, dans l’église paroissiale Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus, à Villers-lès-Nancy même. Au sein d’un bon foyer chrétien, comme l’on dit toujours — il avait une tante religieuse hospitalière — ils étaient trois enfants : la première de ses sœurs aînées s’est mariée et a eu une nombreuse famille ; la deuxième est restée à la maison, prenant soin de leurs parents à tous trois, et encore de leur père âgé qui survécut à son fils durant près de deux ans. Lui-même, dans le cadre familial des années trente, était un petit garçon vif, sensible et docile. En grandissant, son caractère impulsif s’affirmait, et il aimait en particulier taquiner ses deux sœurs qu’il entraînait dans ses jeux. À l’école, il ne se distinguait pas particulièrement par son application, bien que ses résultats fussent honorables, mais plutôt par son aptitude à se dépenser en récréation. Fougueux, violent même parfois, il s’emportait pour un rien dans des colères déraisonnables, en sanglotant jusqu’à perdre haleine, mais savait cependant se soumettre dès qu’il avait reconnu le bien-fondé d’une observation. Et dès lors, il n’avait de cesse qu’on le pardonnât, tout rougissant de confusion. Par-dessus tout, il était serviable et, jeune homme, il apparaissait à son entourage sous les traits du chevalier au grand cœur, sa disponibilité n’ayant d’égale que son enthousiasme quand il s’agissait de faire plaisir à ceux qu’il aimait.

     

    Lorsqu’il eut seize ans, il entra à Ménil-Flin, et acheva ses études secondaires à Beaupréau ; puis, de là, il passa tout naturellement au séminaire des Missions Étrangères, à Bièvres et à Paris. Il se targuait d’en être un « pur produit » ! Dès le 23 juin 1946, il y faisait sa demande d’admission, ornant sa signature d’une croix scoute, et précisant : « Mon seul but est de me consacrer au salut des âmes lointaines. » Elle était suivie, à deux jours de distance, d’une note de présentation du directeur du petit séminaire Théophane Vénard, le P. Jean Davias-Baudrit, écrivant que « M. Noël », le candidat qu’il annonce « pour le séminaire de Bièvres est un élève moyen. Sa piété est sérieuse, son travail régulier, son jugement droit ». Sous sa plume, nous le voyons comme « un peu sentimental », mais aussi « capable de grands sacrifices», et qui d’ailleurs « a fait des progrès sérieux ». Il est encore qualifié « grand animateur de jeux», mais, restriction : « à condition de ne pas être mis trop en vedette». Sans être exagérément flatteur, c’est un portrait somme toute sympathique, et que le Père conclut de façon tout à fait affirmative : « Sa santé est bonne. Il peut faire un bon missionnaire. » Le Conseil central statue sur son cas dès le 5 juillet, et le déclare digne de figurer au nombre des aspirants des Missions Étrangères, où il entre le 28 septembre. Parcours semblable à celui de tant de séminaristes pour qui ces années de préparation sont aussi des années d’attente ; elles seront coupées, du 5 décembre 1947 au 10 mars 1948, par le temps du service militaire, qu’il effectue dans la subdivision de Metz, au camp du Ban-Saint-Jean, près de Boulay.

     

    Après cet intermède, dont il juge n’avoir rapporté qu’un certificat de bonne conduite signé par deux aumôniers militaires, ses études reprennent normalement et se déroulent sans grave inconvénient, émaillées aux dates prévues par les ordinations successives. Durant cette période, il se signale comme d’habitude par son exubérance, son amour du sport, et aussi par une singulière aptitude à attirer sur lui les foudres des directeurs. Un jour, à Bièvres, le P. René Paroissin ne parvient pas à concentrer ses élèves sur le sujet dont il traite, et déclare tout de go: « Si mes cours ne vous intéressent pas, vous pouvez prendre la porte ! » Sur quoi, tout bêtement, Roger Noël se lève et sort ; puis, dans le couloir, ren­contrant le P. Joseph Alazard, il lui explique ce qui vient de se passer, et en reçoit le conseil de présenter au plus tôt des excuses. Dès la classe terminée, en aspirant discipliné, il y va, et s’entend répondre froidement par l’offensé qu’il « n’accepte les excuses que lorsqu’elles sont sincères ». Tout finira par s’arranger, heureusement, mais il rester de tout cela un petit quelque chose, qui le fait passer pour un chahuteur, plus à l’aise comme bricoleur, relieur ou coiffeur, que comme étudiant en philosophie ou en théologie. Cette réputation de fanfaronnade le suivit, comme de juste, à Paris, où il advint, un beau matin où l’entrée dans l’auditoire était plutôt houleuse, que le P. François Haller lance à tout hasard un retentissant « Monsieur Noël ! » absolument contre-indiqué : pour cause, notre Roger se trouvait sagement derrière lui, tout proche, lui faisant remarquer doucement sa présence. Ce qu’on ne savait pas alors, c’est qu’il transcrivait sur un carnet quelques réflexions de son cru, adressées à sainte Thérèse de Lisieux. Ainsi : « Mon directeur me reproche, de l’avis de tous les autres Pères, d’être trop turbulent en classe. S’ils ne savent pas d’où ça vient, moi, je sais que c’est de mon état de santé... Oh, ma petite sœur, comme je me sens seul en ce moment !... Si j’ai peur, je veux avoir confiance en Jésus, en Marie et en vous!»

     

    Il semble en effet que sa grande nervosité, plutôt gênante pour lui, ait été à l’origine de menus accidents de santé, lesquels surprennent ses compagnons, tant cela fait contraste avec son apparente robustesse. À la veille du sous-diaconat, le même P. Haller ayant convoqué le séminariste pour lui faire savoir qu’il « ne faisait vraiment pas très sérieux », et qu’il lui faudrait faire preuve de bonne volonté s’il ne voulait pas être recalé à l’ordination, voilà notre aspirant réagissant immédiatement en prenant la résolution de suivre le règlement vraiment au pied de la lettre : lorsque sonnait la fin de la récréation par exemple, il s’arrêtait pile au milieu de la phrase commencée. D’où une tension de tous les instants, menant tout droit à la dépression, tant et si bien que le P. Pierre Lobez le découvrit un certain soir, sous la douche, inconscient. Alerte plus accentuée donc, que l’on crut de nature épileptiforme, et qui le conduisit à faire un bilan de santé plus complet. L’électroencéphalogramme qui s’ensuivit fut déclaré par la Faculté « remarquablement régulier », ce qui fit dire au médecin que ces troubles cesseront dès qu’il pourra s’adonner à des activités plus prenantes que celles, probablement trop sédentaires, qu’il avait jusque-là.

     

    Il caressa un certain temps l’idée d’être ordonné prêtre avant de terminer son séminaire, et il introduisit en effet, à la Toussaint 1953, une requête en ce sens en vue de l’ordination de décembre. Elle ne fut pas prise en considération, et il fut prié de renouveler sa demande à la fin de la quatrième année de théologie, ce qu’il fit le 25 mars 1954. Elle fut agréée cette fois, et il reçut donc le presbytérat le 30 mai. Dès avant le diaconat, le P. Haller avait fourni à son sujet, le 30 avril 1953, les appréciations nécessaires en vue de son agrégation définitive. Elles reprennent en substance, et parfois jusqu’en ses termes mêmes, le signalement qu’avait donné sept ans auparavant le P. Davias-Baudrit. On lui retrouve une intelligence moyenne, une piété sérieuse, un jugement droit. On reconnaît qu’il s’est amélioré en ce qui a trait à son assiduité au travail. Pour le reste, le rapport ne dit pas qu’il est un modèle à suivre, mais c’est tout comme : « Aspirant pieux et très attaché à sa vocation. Franc, généreux et soumis ». Puis une note tant soit peu moins laudative, mais qu’on aurait été étonné de ne pas voir figurer ici : « Vivacité, tempérament turbulent rendant pénible la régularité de la vie au séminaire ». Mais sa « moralité irréprochable » l’emporte sur toutes autres considérations, d’autant plus qu’il est  « en net progrès pour le sérieux et l’équilibre ».

     

    Le 13 juin, sa destination lui est donnée pour Taegu, en Corée, vers laquelle il prend le départ le 27 octobre ; une barbe florissante lui confère un incontestable prestige. Durant la traversée, alors que certains de ses confrères s’acharnent déjà à ingurgiter des caractères chinois, il prend le temps de frayer avec l’équipage : le commandant de bord et le chef cuisinier, entre autres, sont vite de ses amis ; résultat : on est particulièrement bien servi à la table où il prend place ! Mais qu’à cela ne tienne, les matelots viennent lui raconter leurs misères, alors qu’ils ignorent les autres Pères, et lui sait, mieux que quiconque, les écouter et leur dire une parole juste. Au débarqué, il a la chance d’avoir place sur l’avion qui l’amène à Séoul en cinq sec, tandis que ses compagnons de « bateau » se morfondent pendant trois semaines sur un cargo pour aller de Yokohama à Inchon. Sous la houlette de Mgr Jean Mousset et du P. Pierre Chizallet, il se met à l’étude des rudiments de la langue, et s’éclipse quelquefois, question de changer d’air, chez les militaires du bataillon français, où il se crée des amitiés que n’altéreront ni le temps ni la distance.

     

    Comme aucune école de langue n’existe à l’époque, on se forme sur le terrain ; en mai 1955 est prévu pour Roger Noël un complément de préparation dont le P. Auguste Paillet doit se charger en le prenant chez lui à Konjou, afin de l’initier aux méthodes coréennes de ministère pastoral. Mais on remanie le programme au dernier moment, et c’est au P. Émile Beaudevin, aux manières expéditives, qu’est confiée cette tâche ; son poulain va donc à Yésan prendre la place du P. Jean Ollivier. Au reste, à l’égard de son vicaire, le Père curé est brave homme, sa cuisinière fait de la bonne popote, et l’ambiance décontractée du presbytère convient magnifiquement à l’hôte sans complexe qu’il abrite.

     

    Celui-ci se met vite à la besogne, et se donne à plein, dans tous les sens du terme d’ailleurs, puisqu’il contribue par le travail de ses mains à la mise en place d’une statue de la Vierge, que Mgr Mousset viendra bénir à la Pentecôte. Ce côté artisan occasionnel, il pourra encore bien souvent l’exercer ; mais c’est continuellement qu’il sera en mesure de mettre en valeur et de développer son côté artiste, entre autres en prenant en main la direction de la chorale paroissiale. Celle-ci, sous sa baguette, vole de progrès en progrès ; elle se surpasse, en 1956, lors des fêtes pascales auxquelles il a donné lui-même le ton en les inaugurant par le chant de l’« Exultet » ; c’est tellement mieux encore, à la Fête-Dieu, qu’on se serait cru au ciel !

     

    Pour sûr, on n’y reste pas longtemps, et si l’on avait la tentation de s’y perpétuer, les tâches quotidiennes se chargeraient bien de rappeler tout le monde à des réalités plus terre à terre. Témoin cet épisode où notre héros, ayant eu, pour une fois, permission de chevaucher la moto du curé pour accomplir une mission éloignée, ne fit pas moins de quatre pannes, toujours en rase campagne et sous un soleil éclatant. Il n’avait rien de céleste en rentrant au bercail, et encore qu’il eût pu se glorifier de s’en être sorti à l’honneur de ses connaissances mécaniques, il n’avait certes pas, en ce moment, le cœur à chanter victoire.

     

    Mais il faut un remplaçant au P. Jean Blanc dans « l’Œuvre de la Bonne Mère », et il se propose pour être celui-là : la fondation du P. Louis Deslandes comportait, à Pohang, une congrégation de religieuses s’occupant des plus déshérités ; à la fin de la guerre de Corée, le travail ne leur manquait pas : orphelins, handicapés, lépreux... Il se voyait bien au milieu de ces pauvres gens, au milieu des jeunes surtout, et en septembre donc il quitte Yésan et s’installe pour un stage qu’il accomplira à l’orphelinat de Songjong. On construit, en ce moment, une église en cette ville pour les quelque 60.000 habitants dont il est chargé. C’est pour lui la dernière phase de sa formation, avant d’avoir accompli les trois années réglementaires de préparation, et d’être lancé tout seul comme un grand. Déjà il s’apprête à cette éventualité qu’il appelle de ses vœux, car le P. Deslandes, tel un patriarche, ne voit pas vraiment ce qu’il y a de sacerdotal à jouer avec des gosses : il s’inquiète pour l’avenir et ne devine pas, en son second, l’amande cachée sous la coquille. Celui-ci, en prévision de ses besoins futurs, se met en quête d’une motocyclette. Il compte se rendre à la retraite qui doit se tenir du 5 au 10 mai 1958, et pour la dernière fois en ces lieux, dans cette maison commune de Ryongsan à laquelle s’attachent tant de souvenirs. Et effectivement il y vient de Pohang, en trombe, tel un cavalier de l’Apocalypse, sur une monture neuve qui porte fougueusement le nom de « Foudroyante » ; déjà, elle est la complice de multiples exercices de haute voltige, et comme telle il va lui faire voir Yésan, son premier poste, avec un peu de nostalgie. Maintenant, il est fin prêt pour conquérir le monde, tout au moins la Corée...

     

    Il est nommé le 27 mai à Yéchon, une des paroisses du vicariat forain d’Andong en train de se créer, où il prend la succession d’un prêtre coréen de santé déficiente. Hors de sa spacieuse résidence, il a du pain sur la planche, avec 620 chrétiens groupés autour de l’église, et autant dans la dizaine de postes secondaires. Tout ce monde, par la force des choses quelque peu négligé, devrait bien passer par un recyclage doctrinal systématique. C’est ce qu’il entreprend avec énergie, par un quadrillage de la paroisse qui ne laisse rien au hasard. Aux points stratégiques, il place des catéchistes qui lui rendront compte chaque semaine de la situation de leur secteur, en même temps qu’ils recevront eux-mêmes un complément indispensable pour parfaire leur instruction. Son moyen de locomotion lui est bien utile, avec son homme à tout faire en croupe — bien nécessaire pour désenliser l’attelage du lit boueux d’une rivière : c’était fréquent ! — pour sillonner les environs, et aussi, de temps à autre, pour une brève escapade chez un voisin, même éloigné. Car s’il était heureux quand on allait le visiter —Dieu sait qu’il savait mettre les petits plats dans les grands ! — il affectionnait aussi d’aller surprendre chez eux les confrères, pour passer un bon moment ensemble. Tout d’un coup sa gouaille prenait le dessus ; bon comédien, il faisait le pitre en gesticulant, sans souci du qu’en-dira-t-on, et amenant le plus dur à cuire à rigoler franchement. Lors d’une excursion de ce genre à Andong pour la Saint-Michel d’automne, le P. Roger Leverrier, lui aussi propriétaire depuis peu d’un engin combien précieux, profita de la présence de son visiteur pour le lui faire réviser. Mal lui en prit, car le travail terminé, pour vérifier le bon fonctionnement de l’ensemble, on voulut mettre en marche le moteur, d’où jaillirent instantanément des flammes qui le firent exploser, communiquant l’incendie au hangar et à la cuisine, lesquels furent réduits en cendres avant l’arrivée des pompiers. Une expérience qui aurait dû refroidir les ardeurs bricolantes du Père. Cela ne réduisit en rien, en tout cas, ses activités catéchétiques, puisqu’il put enregistrer pour Noël une moisson de 51 baptêmes.

     

    Et le voici en février 1959 qui fait la tournée complète de son royaume, lequel s’étend sur plus de 2.000 km2, et compte environ 170.000 habitants. Il y relève cette fois les déficiences matérielles. De-ci de-là manquent des chapelles ou des salles de réunion et, là où elles existent, elles sont devenues trop petites. Signes, pour sûr, que les chrétiens lentement augmentent. Tous ces gens, ou presque, sont des paysans attachés à leur terre, qui savent dans leur bon sens découvrir leur prêtre au-delà des apparences ; ils savent bien qu’ils peuvent faire appel à lui n’importe où et n’importe quand : et ils ne s’en privent pas. Aussi bien, la bonne parole qu’il répand autour de lui se propage, ne rencontrant pas que de l’indifférence, puisque trois villages, jusque-là insensibles, soudain se présentent, se disant prêts à l’accueillir. Cependant, comme pour le Maître, la jalousie du Malin entre en scène, et c’est la réalisation de la parabole du semeur : des trois, un seul, celui de Wonakol, fructifiera jusqu’à former une chrétienté, augmentant ainsi son troupeau de 134 agnelets, qu’avec grande joie il fait entrer dans sa bergerie.

     

    Pour remédier à la pénurie de locaux, on se met donc à bâtir, non seulement dans les dessertes, mais aussi au centre où le Père envisage de faire venir des religieuses, dès qu’il leur aura préparé un logement. Son lieu de culte principal, lui aussi, est cause de souci, car il est mal situé ; il le voudrait moins excentrique ; mais enfin, avec ses airs, vu de loin, d’église fortifiée qui aurait perdu son clocher, il a le mérite d’exister et, à flanc de coteau, de marquer une présence. En attendant, le poste s’est assez lourdement endetté, et le typhon Sarah qui survient à l’automne n’arrange rien, bien qu’il n’y ait à déplorer que des dégâts mineurs. Cependant, bonne nouvelle : les sœurs coréennes sont venues s’installer, ce qui va donner une notoire impulsion à la vie chrétienne alentour. Car il ressent toujours chez ses gens l’absence d’une bonne assise, et veut leur réapprendre essentiel à la base. Ils ont tendance malheureusement à ne pas prendre au sérieux ses appels, et se dispensent facilement de leurs promesses d’assiduité sous les prétextes les plus futiles. Avec les sœurs au moins, aidées d’une équipe de la Légion de Marie, l’enseignement sera suivi avec plus de rigueur. Il héberge également chez lui un grand et un petit séminariste, qui lui donnent à l’occasion un coup de main pour les visites à domicile et l’instruction des catéchumènes. Il aura la joie, en 1960, de présenter à Mgr Charmes Lemaire 90 confirmands, avant de lui servir, cuit à la braise, un porcelet de sa confection, dont les confrères ont gardé un pieux souvenir : c’est que l’ami Roger n’était pas seulement grand maître ès enseignements catéchétiques, c’était aussi un talentueux maître queux !

     

    Tout semble donc fonctionner à merveille, bien qu’il ne soit pas outre mesure satisfait de la récolte, il faut se rendre compte de ce que représente le kilométrage à parcourir entre une dizaine de dessertes, dont la plus proche est à 42 km et la plus éloignée à 61 ; puis mettre ces chiffres en rapport avec le nombre des catholiques, qui, en deux ans, a presque doublé. Certes, cela ne va pas sans accrocs motocyclistes ou autres ; ceux-là, quand on est, comme lui, un as du guidon, on peut encore les maîtriser ; mais qu’iriez-vous faire contre les cataclysmes naturels ? Ainsi fut-il, lors d’une réunion qui avait lieu à Pohang, les 12 et 13 juillet 1961, obligé de lâcher sa moto à cause d’inondations soudaines, et de faire onze heures d’autobus pour arriver à destination au bord de l’épuisement. Que ne ferait-il pas pour marquer envers tous l’amitié dont il déborde ? Encore Sont-ce là des événements qui font partie des arias de l’existence, mais apprendre en rentrant que, dans telle station, une salle de réunion a été emportée avec tout ce qu’elle contenait, voilà qui met singulièrement à l’épreuve un caractère, serait-il d’acier trempé !

     

    L’heure d’un congé a cependant sonné en 1962. Il le commence par un mois de paquebot, ce qui le repose et lui change les idées. A son retour, il séjourne quelque temps en 1963 à Pong-Hwa, chez le P. Jean-Marie Maurice, d’où il procède à la fondation de la paroisse qui lui est attribuée : Yongyang, Petite sous-préfecture jusque-là station secondaire. L’église y existe déjà, mais il lui faut construire le presbytère et quelques dépendances. Pour surveiller l’avancement des travaux, il effectue chaque semaine le trajet depuis Pong-Hwa : 120 km, une paille pour lui ! Un jour cependant, dans un tournant, un camion l’envoie faire un vol plané sur un rocher, d’où nez cassé, ce qui lui vaut six jours d’hôpital. Et une histoire de plus à mettre à son répertoire, qui pourtant n’en était pas dépourvu. Il arriva qu’à cette époque, un prédicateur étranger, ignorant tout de cette aventure, et cherchant à rattraper son auditoire un tantinet distrait, vint à proclamer en pleine retraite sacerdotale que, sans de solides bases spirituelles, on risquait fort de se casser le nez : l’éclat de rire général qui salua sa déclaration le laissa tout pantois ; le malheureux ne comprit jamais ce qu’elle pouvait avoir de risible... Mais Roger se taillait un succès en contant cet épisode qu’il terminait d’ailleurs sur la tirade du nez de Cyrano de Bergerac qu’il connaissait par cœur...

     

    Enfin, en novembre, il peut pendre la crémaillère. Cette cité où il s’établit est pour lui, d’une certaine manière, un pays de rêve, car, avec ses 50.000 habitants, elle s’est signalée depuis plusieurs années par un certain mouvement de conversions ; c’est d’ailleurs ce qui lui vaut d’avoir dorénavant un prêtre à demeure, bien que sise dans une région montagneuse et d’accès peu aisé : un coin, au dire du P. Noël, toujours un brin moqueur, vraiment « idéal pour un confrère qui a une bonne moto et une vocation de chartreux ». Il n’empêche qu’il trouve le moyen d’assurer encore le service dominical à Yongdok, à 50 km de mauvaise route, pendant l’absence du P. Jean Bideau en 1965. Il est vrai qu’un « nouveau » de Taejon, le P. Jean Crinquand, est venu y tenir la permanence pendant ses deux mois de vacances d’étudiant en langue. Et Yongyang s’organise sur le modèle dont l’efficacité a fait ses preuves à Yéchon : chaque quartier urbain, chaque secteur rural est pourvu d’un catéchiste qui en est responsable. Cela tourne fort rondement, tant et si bien qu’un séjour à l’hôpital en 1967, pour des maux d’estomac, passe quasi inaperçu. S’il retrouve vite son ministère à Yongyang, ce ne sera pas pour longtemps puisque, délégué à l’assemblée générale de la Société en 1968, il le place entre les mains du jeune P. Georges Ziegelmeyer, pour qui cette prestation aura été un exercice pratique déterminant.

     

    Avant de rentrer en Corée, il participe à Rome aux fêtes de la béatification de vingt-quatre des martyrs de la grande persécution de 1866, parmi lesquels sont inclus neuf membres des Missions Étrangères. Il revient, en avril 1969, tout juste pour la fondation du nouveau diocèse d’Andong et le sacre de Mgr René Dupont. Lui-même retrouve son nid d’aigle où il reprend ses tâches habituelles, en attendant que le diocèse s’organise sur de nouvelles bases. C’est chez lui notamment qu’en septembre a lieu la réunion du secteur est, le secteur pauvre du diocèse — pauvre en chrétiens, en paroisses, en séminaristes, en prêtres, en bâtiments, en argent — relativement s’entend, par rapport au secteur ouest, parce qu’ouvert à l’apostolat depuis une dizaine d’années seulement. Lors de la révision globale à laquelle se livrèrent les participants quarante heures durant, la situation financière fut revue de fond en comble, et naquit ainsi l’idée de création d’un fonds commun, visant à équilibrer les ressources et à les répartir de manière rationnelle et équitable. Au cours du temps, le P. Noël ratisse toujours plus large, et après dix ans dans la même paroisse, au moment de rentrer en congé en France, en avril 1974, constate que son troupeau a augmenté de 150 unités environ, c’est-à-dire a plus que doublé, en maintenant toujours une proportion pareille de catéchumènes et d’adultes baptisés.

     

    Il est de retour, le 11 novembre, pour prendre en charge la paroisse de Munkyong, qui diffère à bien des points de vue de celle de Yongyang ; elle est plus importante sur le plan population, et, sur le plan chrétien, ouverte très tôt à l’évangélisation, regroupe trois fois plus de fidèles ; elle est aussi le siège d’une sous-préfecture, mais bien plus vaste que la précédente — elle faisait moins d’un kilomètre carré — et se trouve être le seul secteur industriel du diocèse, avec ses mines de charbon et ses cimenteries. La région se trouve presque à la frontière ouest du diocèse, dans un environnement plus facile à tous égards que celle plus proche de la mer du Japon, encore appelée mer Orientale. Mais le caractère de ses habitants est plutôt malaisé : autant les gens de Yongyang étaient simples et rudes, autant ceux de Munkyong sont revêches et bagarreurs. Malgré l’aide que lui donnent les religieuses qui tiennent un jardin d’enfants, ça n’accroche pas vraiment avec ses paroissiens, ni avec les adultes, ni même avec les jeunes qui lui jouent des tours pendables. Pour s’en consoler, il se met à l’enseignement du français, et multiplie les contacts avec les Pères coréens des alentours qui apprécient à la fois son bon sens sacerdotal, sa liberté évangélique vis-à-vis de l’argent, son accueil sans souci des conventions sociales, et qui n’hésitent pas à venir lui confier leurs difficultés. Toutefois, il ne s’éternise pas en cette ville où les résultats sont maigres : il la quitte, en février 1983, pour une des deux paroisses de la ville de Sangju, plus au sud du diocèse.

     

    Il est maintenant le doyen des missionnaires MEP d’Andong, qui, par suite de diverses circonstances, ne sont plus que « quatre évangélistes » entourant leur évêque, Mgr Dupont. Pour asseoir tout à fait son ancienneté, il abandonne la moto et s’achète une voiture, qu’il conduit bien sûr comme un tank, sans qu’elle en ait la résistance... Mais lui, après chaque accroc qui rend son véhicule presque — ou complètement — inutilisable, rebondit comme une boule de gomme, et reprend tranquillement ses activités. Tranquillement, c’est peut-être beaucoup dire, car il a toujours quelque chose à faire ; mieux il est toujours en effervescence. Sa paroisse de Sangju, bien qu’étant classée comme urbaine, se présente plutôt comme une grosse paroisse de campagne, avec sept ou huit dessertes ; il se retrouve là dans son élément. On le croirait même un tant soit peu débordé, tant il a de groupes à animer, n’était son infatigable dynamisme. Il poursuit son œuvre inlassablement, sans trop se poser de questions, mais en étant, comme tous ceux qui se sont mis au service du Seigneur, en pays non chrétiens, confronté aux problèmes de fond : comment évangéliser, comment faire progresser la mission, travailler à l’enracinement de la foi ? il n’y a pas de réponse toute faite à cela, surtout dans le contexte d’un bourg provincial, proche de la vie rurale, où l’existence se fait de plus en plus difficile, et d’où l’on perd si aisément le contact avec les chrétiens, même nouvellement baptisés, quand ils abandonnent leur patelin pour la grande ville. Rien à faire que de continuer demain ce que l’on est en train de faire aujourd’hui et que l’on a déjà entrepris hier, dans la confiance que ce que l’on réalise ne sera de toute façon pas perdu, même si l’on n’a pas la chance de voir un peu les effets de son labeur. Le P. Noël s’adonnait, jour après jour, à cette poursuite incessante, parfois barrée d’un trait de cafard monstre, vite effacé par le réconfort d’un confrère auprès duquel il s’était épanché, une longue promenade à l’aventure en sa compagnie, et une fervente prière en commun le soir ; on allait se coucher, et le lendemain, ça allait mieux : la veille il était à bout, le lendemain, dès potron-minet, il était frais, reposé, prêt à reprendre le collier. Et le voilà reparti impétueusement, et, dans l’ensemble, heureux de reconnaître le doigt de Dieu là où quelques résultas positifs se laissaient deviner.

     

    C’est à Sangju qu’il est en poste lorsque toute la Corée catholique prépare la venue du Pape, du 3 au 7 mai 1984, pour le bicentenaire de la fondation de l’Église en ce pays, sous le thème « Lumière sur cette terre », et la canonisation de 103 de ses nombreux martyrs. Jean-Paul II à peine parti, il s’envole à son tour pour l’Europe, mais il aura déjà rejoint la Corée depuis près de quinze jours quand aura lieu à Saint-Pierre de Rome, le 14 octobre, la messe papale d’action de grâces en l’honneur de ces mêmes martyrs. C’est qu’il a hâte de rentrer chez lui, même s’il appréhende de se retrouver seul, car la solitude lui pèse, et c’est un peu pour s’étourdir et l’oublier qu’il se lance à corps perdu dans le tourbillon épuisant de ses activités pastorales, où il se laisse entraîner jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Avec, de temps à autre, un intermède du plus haut burlesque, qui lui permet de se délasser tout en faisant rire la galerie : comme ce fut le cas en 1986, à l’occasion de ses 60 ans. C’est en Corée l’âge vénérable, celui où l’on est censé devenir un sage, entouré du respect de tous, et auréolé du prestige de celui qui sait. Cela se fête sérieusement, et tel dimanche, à la fin de l’eucharistie, le P. Noël dut se soumettre à la coutume et accueillir les prosternations aussi mondaines, qu’alambiquées de tout son entourage, confit en dignité et engoncé dans sa gravité. Il devenait un « ancien » : il était là, assis en tailleur, ventre proéminent, en habits traditionnels coréens, et coiffé d’un grand pétase de crin, derrière une table basse installée devant l’autel, et débordante des mets les plus divers, à écouter les éloges et salutations des orateurs successifs et à recevoir moult hommages de la part de la fine fleur de la contrée ; et il acceptait tout cela de la manière la plus désinvolte qui soit : en lançant en l’air des cacahuètes ramassées d’entre les vivres et en les gobant au vol à la façon d’un clown, à la grande joie de l’assemblée. C’était d’un comique irrésistible, auquel nul ne résista, aussi chagrin fut-il.

     

    L’automne 1989 vit encore une fois les chrétiens de Corée se mettre à l’œuvre pour organiser le 44e congrès eucharistique mondial à Séoul, et se déployer en de nombreuses rencontres qui permirent à toute la société coréenne d’être introduite au sens du partage. C’est le moment où le P. Noël s’en va rejoindre sa nouvelle paroisse de Punggi — ce qui signifie  « terre d’abondance » —, située à une soixantaine de kilomètres au nord-est d’Andong. On y trouve effectivement du ginseng, des pommes et de la soie, mais en dehors de cela c’est plutôt un coin où pousse la pierraille balayée par le vent ! Pas facile non plus au point de vue apostolat. Il y travaille d’arrache-pied, en particulier auprès des catéchumènes qu’il forme avec la conscience habituelle qu’il met en tout ce qu’il fait. Vient le surprendre, en 1991, la démission de Mgr Dupont, qui le laisse un tantinet orphelin. Car, durant son épiscopat, le diocèse d’Andong, bien que jeune et pauvre, a déjà eu l’occasion de montrer, à plusieurs reprises, une maturité et un engagement pour la justice auxquels son pasteur n’était pas étranger. Comme celui-ci s’éloigne pour répondre à d’autres besoins apostoliques, il n’y a plus sur place maintenant que le « petit reste » des Missions Étrangères : avec le P. Roger Noël, qui aime s’en présenter comme le vétéran, les PP. Antoine Gaztambide, Jean Bideau et Pierre Bertrand, dont il a pris la succession à Punggi.

     

    Punggi, qui devait être son dernier poste, puisque c’est là que, le 15 février 1992, le Seigneur est venu l’appeler en plein travail. Il est parti sans même dire « Au revoir » à quiconque, lui qui tenait tant à ce qu’on se salue ! Quelques jours auparavant, il avait encore assisté à une réunion des MEP ; il n’avait rien manifesté de bien spécial, avait blagué comme d’habitude, parlé de ses chrétiens, de ses futurs baptisés qui lui tenaient tant à cœur. Le soir même où il devait à tout jamais partir, il avait encore, une heure durant, enseigné ceux qu’il comptait bientôt recevoir dans l’Église, en insistant sans doute, comme il le faisait toujours, sur la nécessité de l’amour.

     

    Il a quitté ce monde sans crier gare, dans un moment de prière, en récitant le rosaire. C’était sans doute là, de la part du Seigneur, ainsi que l’a souligné Mgr Dupont dans l’homélie de ses funérailles, « un magnifique cadeau, car la mort de Roger, dans un sens, c’est une belle mort. Avec un tempérament comme le sien, il aurait été tellement malheureux s’il avait dû rester longtemps allongé... Alors que là, il est mort sur la brèche ».

     

    On peut aisément retrouver, dans le portrait sur le vif qu’en fait ce dernier adieu, le Roger Noël que nous avons entrevu enfant, comme celui aussi que dépeignaient jadis ses professeurs de séminaire, non pas altéré, loin de là, mais abonni par le temps. « Il avait une foi solide et simple, un amour simple. Et il nous a quittés avec cette simplicité qui était la sienne. C’est cela qui le caractéri­sait, Seigneur, le Roger que tu nous avais envoyé : la simplicité... Il était simple dans ses emportements, même à l’église, même en distribuant la communion. Ses éclats de voix lui ont joué de mauvais tours et valu bien des incompréhensions... Même nous, ses amis, nous étions parfois étonnés... Oui, il était simple, tout d’une pièce. Il vivait la charité telle qu’elle est décrite dans le vingt-cinquième chapitre de saint Matthieu, l’Évangile que nous venons d’entendre. Si quelqu’un — n’importe qui, celui même à qui il venait de faire de la peine — tombait malade, si un jeune manquait d’argent pour payer ses frais de scolarité, s’il y avait un accident ou un malheur... alors, Roger était là. Il était prêt à tout ; rien ne l’arrêtait. Il faisait ce qu’il y avait à faire... Simple, notre Roger, il l’était également dans sa vie de prière. Il était d’une fidélité sans faille pour la liturgie des heures et l’Eucharistie. Et puis, quand il est parti, il avait son chapelet à la main ! ... Roger : tu as été un bon ami, un bon prêtre. Merci. »

    • Numéro : 3987
    • Pays : Corée
    • Année : 1956