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François NOËL (1885-1966)

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    Rome, juin 1909. Le vieux P. Cazenave, procureur des Missions Etrangères, se lamente : c’est bientôt le temps des vacances, et il y tient à ses vacances, le bon P. Cazenave, et il en a bien besoin d’ailleurs, à soixante-treize ans sonnés, dont vingt-cinq à la procure de Rome ! Or, voici que le P. Mord vient juste d’être élu archevêque de Pondichéry, et il faut attendre ses bulles avant de partir. « Cela va prendre des semaines ! », gémit l’infortuné procureur.

     

    Par bonheur, il a près de lui un jeune diacre, aspirant de la Société, qui a la tête sur les deux épaules, une vraie tête de Breton, qui sait ce qu’elle veut. « Allez donc voir dans les bureaux, si vous pouvez trouver ces fameuses bulles ; mais soyez prudent, n’insistez pas, ne brusquez rien », dit le procureur à son socius. Celui-ci bondit à la Propagande, fait le tour des bureaux et aperçoit un « monsignor » dont la tête lui revient, Il s’approche, se présente et expose le cas. Le « monsignor » est de bonne humeur : « Revenez dans huit jours », lui dit-il, « tout sera prêt ; je m’en charge ». Et, de fait, huit jours plus tard, le socius apportait au P. Cazenave ravi les bulles de Mgr Morel. Ravi, mais un peu inquiet quand même : « Vous n’avez rien brusqué, au moins ?...

     

    Et c’est ainsi que le diacre-socius obtint de haute lutte les bulles de celui qui allait devenir, un mois plus tard, son propre arche­vêque !

     

    Car le diacre en question était François-Marie Noël qui, en septembre 1909, reçut la prêtrise à Paris et sa destination pour la mission de Pondichéry, en compagnie d’un autre confrère, Louis Haydont.

     

    Né à Saint-Just, Ille-et-Vilaine, François-Marie Noël, entré au séminaire de la Rue du Bac, se vit envoyer à Rome en septembre 1908. C’était alors la coutume de désigner ainsi un des meilleurs aspirants pour aller aider, pendant un an, le procureur de la Société, tout en continuant ses études de théologie, sans pour autant préparer aucune « peau d’âne ». C’est ainsi que François Noël reçut le sous-diaconat et le diaconat à Rome et, après son exploit au sujet des bulles de Mgr Morel, revint à Paris avec le P. Cazenave, tout heureux de prendre ses vacances régulières, un instant compromises, et reçut la prêtrise aussitôt.

     

    Les PP. François Noël et Louis Haydont arrivèrent à Pondichéry le jour de Noël (comme par hasard ! ) 1909. Ils furent envoyés tous deux au collège de Cuddalore pour s’y initier aux mystères de l’anglais et du tamoul.

     

    L’état de la mission de Pondichéry n’était pas alors des plus réjouissants. Mgr Morel avait été sacré le 21 septembre 1909, dans une cathédrale désertée par les chrétiens de caste, en révolte contre les hors-caste. Il fallut prendre des précautions pour que la cérémonie du sacre pût se dérouler sans incidents. Ce n’est qu’en 1913 que le P. Combes réussira a rétablir l’ordre dans une paix relative.

     

    En fin 1909, il y avait dans le diocèse 79 missionnaires et 22 prêtres indiens pour administrer quelques 142 000 catholiques.

     

    Les deux jeunes missionnaires ne restèrent qu’un an à Cuddalore. En 1910, le P. Noël fut envoyé au petit séminaire-collège de Pondichéry, se séparant de son « bateau », le P. Haydont, qui devait mourir prématurément à Kallakurichi en 1921.

     

    Voici donc le P. Noël « condamné » à l’enseignement : c’est une épreuve à laquelle échappaient peu de nouveaux arrivés, il en profita pour continuer tranquillement ses études de tamoul. Mais sa santé flancha bientôt. En 1914, quand la guerre éclata, il se trouvait malade à l’hôpital Sainte-Marthe de Bangalore. Il revint à Pondichéry pour l’examen médical de mobilisation et fut réformé. Il repartit à Bangalore continuer son traitement. Au bout de quelques mois, il revint au petit séminaire. De nouveau, il tomba malade, et les médecins lui conseillèrent de quitter l’enseignement. En 1916, il fut envoyé à Arni, comme vicaire de P. Dequidt, dont il prit la succession en 1918. Il était là à bonne école pour se perfectionner en tamoul, le P. Dequidt étant la sommité de Pondichéry en la matière. De fait, le P. Noël devint un des meilleurs en tamoul, ne le parlant peut-être pas avec l’élégance et la correction de son professeur, mais aussi couramment et... musicalement que les gens du peuple auxquels il avait affaire.

     

    Hélas ! en 1920, nouvel accroc, avec des maux de nerfs et d’estomac. Retour en France sur l’ordre de la Faculté. Même en France, aucune amélioration sérieuse ne se produisit, et les médecins lui conseillèrent de ne pas retourner dans l’Inde. Mais le P. Noël n’était pas homme à se décourager pour si peu. Il s’adressa à Mgr de Guébriant, lui demandant la permission de repartir, contre l’avis médical. Cette permission lui fut accordée.

     

    Le voici de retour à Arni en 1921. L’année suivante, il est nommé à Agraharam, dans l’actuel diocèse de Salem, au pied des monts Shévaroys. De fin 1922 au début 1924, il devait y rester un an et quelques mois. Là, il trouve une sympathique population de vieux chrétiens qui avaient beaucoup de qualités, mais un gros défaut : l’ivrognerie. Le P. Noël s’y attaqua résolument. Les anciens du village, chrétiens autant qu’hindous, se souviennent encore très bien de ce curé si sévère pour les buveurs : il n’hésitait pas à aller dans les « kalloukadeis » (tavernes) haranguer vigoureusement ceux qui s’y trouvaient. S’il arrivait à convaincre quelques-uns de ses chrétiens de ne plus boire, il leur faisait prêter serment sur l’Evangile. Le résultat ne fut pas brillant, et ceux qui tinrent leur serment furent le tout petit nombre. Le curé actuel d’Agraharam, le P. Mauviel, écrit : « Il a laissé ici le souvenir d’un curé sévère et courageux. Un hindou qui l’a bien connu me disait un jour que si les chrétiens l’avaient écouté, ils n’auraient pas perdu leurs terres comme ils l’ont fait, car beaucoup, en effet, dans la suite, « burent » leur fortune ».

     

    En 1924 et 1925, le P. Noël est à Kurombagaram, près de Karikal. Pius il est appelé à Tindivanam. Là, depuis 1920, le P. Gavan Duffy luttait pour établir un centre catéchistique : une école normale avait été ouverte et, en 1923, l’école de catéchistes de Villupuram, dirigée par le P. Renoux, y fut transplantée. Les fonds manquaient, le P. Gavan Duffy partit quêter en Amérique et, en son absence, le P. Noël fut chargé de la direction des écoles du diocèse, à la demande du P. Gavan Duffy lui-même.

     

    Les bureaux de l’enseignement diocésain connurent une autorité ferme, sévère, sans compromis, qui l’emportait même sur celle du prédécesseur.

     

    En 1928, retour du P. Gavan Duffy, nomination du P. Colas à la tête de l’école de Tindivanam, tandis que le P. Noël devenait curé de la paroisse du lieu. Il devait y rester onze années durant, jusqu’en 1939, et, en 1934, il y célébra son jubilé d’argent, assisté de ses deux amis, les Pères Lamathe et Mezin.

     

    C’est bien là, semble-t-il, que le P. Noël donna sa pleine mesure de missionnaire. Brillant de zèle, il se mit à parcourir son district en tous sens, encourageant les néophytes baptisés par ses prédécesseurs et recrutant de nouveaux catéchumènes. Près de son presbytère, un hangar couvert de chaume et ouvert à tous les vents abritait ses « étudiants en théologie », comme il disait avec humour : c’étaient des gens très pauvres, sans culture. Lui-même, aidé d’un catéchiste, s’escrimait à enseigner la lettre du catéchisme et à donner les explications. Etait-il une autre méthode de faire pénétrer l’essentiel de l’instruction requise pour le Baptême ? Selon la coutume, pendant la période de catéchuménat, une quarantaine de jours, le Père nourrissait ses futures ouailles et pour le baptême leur donnait un vêtement bien nécessaire. Mais, avant de leur conférer le sacrement, le P. Noël leur adressait une petite admonestation : « Je vous ai nourris pendant votre instruction ; je vous donne un vêtement pour le baptême. Mais, après cela, qu’il soit bien entendu que je ne vous donnerai plus rien, rien de rien. Si vous voulez recevoir le baptême, avancez ; si vous ne voulez pas, vous pouvez partir, nous resterons en bons termes ». Le P. Noël ne voulait pas qu’on lui reproche d’ « acheter » les conversions. Tout pauvres qu’ils fussent, ses catéchumènes demandaient le baptême. D’ailleurs ils connaissaient la charité du Père.

     

    Le P. Noël obtint de nombreuses conversions à Tindivanam. Grâce à l’école élémentaire de la paroisse, les enfants et les petits-enfants de cette première génération de baptisés opéraient le lent et nécessaire passage à l’esprit chrétien. De grands missionnaires comme le P. Gavan Duffy et le P. Colas en étaient convaincus, et le P. Noël, avec son expérience, n’infirmait pas leur jugement.

     

    C’est en 1930 que le P. Colas fut nommé archevêque de Pondichéry ; le P. Gavan Duffy reprit la direction de l’école de Tindivanam. L’entente fut totale entre le curé et le directeur : mais tous deux étaient au fond de la même race : un Irlandais et un Breton, deux natures enthousiastes, deux personnalités accusées, le même zèle à se donner à leur tâche respective, mais deux façons de l’accomplir. Quelque tirage se fit sentir, les deux se complétant, sans bien se comprendre tout à fait. Mgr Colas, se rendant bien compte de l’extraordinaire importance pour le diocèse de l’école de Tindivanam, demanda au P. Noël de se retirer. Il le fit avec un grand esprit de foi : les pensionnaires de l’école, sur deux rangs, donnèrent le grand salut de « Tindy » à leur curé, qui les passa en revue : en somme, les honneurs de la guerre.

     

    Ce départ émouvant le conduisit à Eravur, vieux centre d’anciens chrétiens, alors la plus grosse paroisse du diocèse, avec quelques 6 000 catholiques. Le P. Noël continua, en l’amplifiant, son apostolat de Tindivanam.

     

    Il y avait cependant une grande différence : les gens d’Erayur sont en majorité des gens de caste. Le P. Noël avait surtout été avec des non-caste. Enfin, il se fit à eux, tant bien que mal. Moins dociles que les « parias », ils donnèrent pas mal de fil à retordre à leur curé, un peu trop cassant pour eux. Il se dévoua pourtant tout à eux, avec la plus grande générosité. Il s’occupa aussi beaucoup des chrétiens non-caste des villages avoisinants et obtint parmi eux quelques conversions ; il essaya d’envoyer leurs enfants dans des écoles et même au séminaire. Il lutta énergiquement contre la boisson, sans guère plus de succès qu’il n’en avait eu à Agraharam, semble-t-il.

     

    Il eut aussi là un ou même deux vicaires. Habile à partager le travail, bon formateur pour les jeunes, il était cependant parfois un peu trop dur pour eux, comme il l’était pour lui-même.

     

    En 1949, d’avril à octobre, il prit de longues « vacances » à San-José, remplaçant le « planteur », le P. Massot, parti en congé en France. Sans s’occuper directement de la plantation, le P. Noël était là pour surveiller la marche des affaires et pour tenir les cordons de la bourse. Au retour du P. Massot, il rejoignit son poste d’Erayur.

     

    Tout alla à peu près bien, parfois cahin-caha, jusqu’en 1965. En cette année, l’Archevêque de Pondichéry envoya à tous ses prêtres une circulaire ordonnant de mettre fin à toute séparation de caste et non-caste dans les églises. Au moment de la première Communion à Erayur, le P. Noël voulut mettre ensemble tous les enfants sans distinction, selOn l’ordre reçu. Malheureusement, les gens de caste refusèrent de se soumettre et se révoltèrent si violemment qu’il fallut rapporter la chose à l’archevêque ; et le seul moyen de s’en tirer fut de faire appel à la police. C’est ainsi que le P. Noël et ses vicaires quittèrent Erayur, bien tristes, les larmes aux yeux, sous la protection de la Loi... Arrivant à Nellitope, le pauvre P. Noël laissa échapper ce gémissement : « Je comprends un peu maintenant ce que le Christ a souffert dans Son Agonie ». A la suite de ces événements tragiques, il fut nommé curé de Vikravandi.

     

    Le voici donc revenu tout près de son ancien district de Tindivanam, à Vikravandi, où il restera de 1955 à 1961. Erayur était un des plus gros centres de la mission, Vikravandi, au contraire, est un des plus petits : 600 chrétiens seulement, la presque totalité d’entre eux se trouvant à Mélakondei, à un mile du centre. A Vikravandi même, presque pas de catholiques et pas d’église. On dit la messe dans la véranda du presbytère. Le P. Noël a alors soixante-dix ans, mais reste très actif. La population chrétienne de Vikravandi est très pauvre, faite entièrement de simples « coolies » qui travaillent quand ils trouvent du travail, c’est-à-dire uniquement au moment où l’on peut cultiver les champs.

     

    Les ressources de la paroisse sont un terrain qui entoure le presbytère, assez grand, planté de tamariniers et de quelques manguiers, mais, la clôture étant démolie, envahi par le bétail et à l’abandon. Le P. Noël se met à la tâche, refait la clôture, défriche, plante cinquante manguiers (Planter à cet âge ! pourrait-on dire avec le fabuliste). L’eau manque ? Il installe l’électricité, fait rafistoler une vieille pompe à Villupuram, et l’eau coule à plein. Sous la minutieuse surveillance de leur curé, toujours exigeant, les ouvriers arrosent les plants et lui, enfonce autour de chaque arbre sa canne dans le sol détrempé jusqu’à une certaine profondeur et n’a de cesse que tout soit selon son idée... Résultat, cette année-là, qui fut celle de sa mort, les manguiers sont en fleurs, et les ressources de la paroisse s’améliorent d’autant.

     

    En plus de Mélankondei, quelques chrétiens sont disséminés dans d’autres villages, à Vidur (10 km du centre), à Panayapuram (5 km). Malgré ses soixante-dix ans, il va partout régulièrement pour dire la messe et administrer ces pauvres gens, d’abord en voiture à bœufs, puis il fait l’acquisition d’un « cycle-rikshaw », et tous les dimanches soirs, il est sur les routes. Pourtant sa santé commençait à baisser ; il devait souvent aller à Villupuram pour contrôler sa tension artérielle. Mais son énergie compensait sa faiblesse !

     

    En 1959, son jubilé d’or fut célébré en grande pompe à Vikravandi et à Tindivanam au milieu de nombreux confrères.

     

    Mais, un beau jour de 1961, il tomba gravement malade : l’auto de Tindivanam vint le chercher et heureusement l’emmena dare-dare à l’hôpital de Pondichéry : il était grand temps. Il se remit d’une espèce de congestion pulmonaire, ruais immédiatement après, les docteurs lui conseillèrent de se laisser opérer de la prostate. Avec un moral merveilleux, il accepta et fut opéré avec succès à Pondichéry même, gardant toujours avec le sourire un courage admirable.

     

    Il fut alors grandement question qu’il se retire, à Sainte-Marthe de Bangalore. Mais la chose ne lui disait rien. Aussi accepta-t-il avec joie la proposition du P. Vérinaud, un de ses grands admirateurs, de le prendre avec lui comme « socius » à Neyveli. Ainsi donna-t-il le démenti à ce que lui écrivait son vieil ami, le P. Lamathe, quand il fut nommé, en 1955, à Vikravandi : « Tu finis où j’ai commencé ». Non, il n’avait pas encore fini !

     

    Car, à Neyveli, il ne se conduisit pas du tout en « retraité » ! Il y arriva en juillet 1961 ; il a donc soixante-seize ans. Or, il a laissé à Neyveli un souvenir étonnant : après son départ, tout le monde demandait de ses nouvelles. Pourtant, il n’y resta qu’un an. Mais il fit tout le travail d’un vicaire, et beaucoup plus que bien des vicaires ! Le P. Vérinaud écrit : « Il avait son rickshaw, et avec cela, il a fait toute les rues de Neyveli. C’est lui surtout qui se chargeait des bénédictions des maisons. En dehors de ces visites, il était toujours au presbytère, et les gens étaient pratiquement sûrs de l’y trouver, ce qu’ils appréciaient énormément ». Et beaucoup venaient le consulter. Il y eut des séances épiques, car il était déjà un peu sourd : je suis tombé une fois sur une discussion en anglais (ce n’était pas son fort !) entre lui, sourd, et une Anglo-indienne complètement sourde aussi. Tableau merveilleux !

     

    Malheureusement, cela ne pouvait pas durer. En juin 1962, une première attaque l’amena à l’hôpital de Neyveli. Il reçut l’Extrême-onction avec beaucoup de simplicité. Cette attaque fut suivie de deux autres et, au bout d’un mois d’hôpital, il fallut se rendre à l’évidence : cette fois, la vie active était bien finie. Le P. Martin, Supérieur régional, vint le chercher, l’emmena à Pondichéry et, de là, à Sainte-Marthe, pour la retraite définitive. Le P. Vérinaud ajoute :  « J’avoue que j’avais un faible pour lui ; j’ai été un an son vicaire à Erayur et j’en ai gardé un souvenir « drôlement » vivant ».

     

    Il va passer encore trois ans et demi à Sainte-Marthe. Il reçut l’Extrême-onction... six fois ! C’était toujours le même bon vieux Père Noël, gardant tout son humour, fumant d’innombrables cigares de sa « marque » préférée : d’horribles petites queues de rat, vendues dans les bazars du pays. Il me dit, à la dernière visite que je lui fit : « Tous les matins ici, en se levant, on se demande : si je ne meurs pas aujourd’hui, qu’est-ce que je vais bien faire toute la journée ? ». Il acceptait l’idée de la mort en toute sérénité, l’attendant chaque jour et sachant bien qu’elle ne tarderait pas. Il était prêt et aspirait au départ. Il mourut tout paisiblement dans la nuit du 4 au 5 mars 1966, après une journée de coma.

     

    J’ai parlé de son genre autoritaire, de sa sévérité, de sa dureté parfois. Il admettait lui-même, avec bonhomie, qu’il avait un caractère d’ours.

     

    Mais cet extérieur cachait, avec pudeur, un cœur d’or. Jovial et agréable avec ses confrères, il était, avec les pauvres gens, d’une charité profonde, encore que parfois bourrue. Il avait un amour marqué pour les déshérités, les malheureux. Partout où il est passé, il avait une liste des pauvres parmi les pauvres, et il les aidait largement, en espèces autant qu’en nature, et toujours à l’insu des autres, secrètement, discrètement. Bien que durant les quelques années qu’il passa à Vikravandi, on estime qu’il a distribué plus de trois mille roupies. Aussi, malgré son abord parfois dur, les gens venaient à lui, sentant cette bonté sous l’écorce rugueuse.

     

    Partout où il passa, il eut aussi son petit dispensaire. Il se procurait des médecines, même de grande valeur, qu’il distribuait gratuitement. Il soignait lui-même les malades avec une charité, un dévouement admirables. Quand le cas dépassait sa compétence, il donnait de l’argent pour acheter d’autres remèdes, envoyait ses gens dans les hôpitaux des villes voisines et payait tous leurs frais. Sa charité attirait des foules, chrétiens, hindous, musulmans : c’était le « bon grand-père ».

     

    Il avait commencé sa vie missionnaire dans les œuvres d’éducation, et l’éducation resta son cheval de bataille. Il insistait pour que tous les enfants aillent à l’école ; il leur payait livres, ardoises, cahiers, donnait des prix, encourageait élèves autant que maîtres. Il envoya aussi plusieurs des meilleurs enfants dans des écoles supérieures. Soucieux de former ses chrétiens à la liturgie, il était plutôt en avance sur son temps ; il voulait faire participer le peuple à la Sainte Messe ; il enseignait lui-même chants et prières, veillait aux commentaires des cérémonies, « même dans les enterrements ». Et tous les dimanches, après la messe, il donnait une leçon de catéchisme.

     

    Dévoué comme pas un, il se serait coupé en quatre pour rendre service, Ignorant tout du confort personnel, il se contentait du minimum vital. Tout ce qu’il avait, tout ce qu’il recevait, était donné aux pauvres. Et même pendant sa retraite à Bangalore, il continua de distribuer à des confrères le peu qu’il possédait. La question de sa succession ne se pose pas, car il ne laisse rien. Il le note d’ailleurs dans son testament : « J’ai toujours vécu pauvre, donnant ce que j’avais... Je meurs content, après avoir vécu une belle vie ».

     

    Quand il dut être opéré de la cataracte, il se mit avec les pauvres, dans la salle commune, étendu par terre, sur une simple natte, comme tous les autres. Et même les fameux cigares qu’il disait préférer à toute autre marque, c’étaient les plus humbles cigares du monde, au prix le plus bas... C’est sans doute pour cela surtout qu’il les « aimait »...

     

    Intelligence extrêmement vive, bon musicien, il était de conversation fort agréable, ayant énormément de connaissances sur quantité de sujets.

     

    Une de ses véritables spécialités était son habileté à présider les tribunaux du peuple, qu’on appelle en Inde, les « panjayats de village ». Parlant le tamoul comme les gens, et comme peu d’étrangers arrivent à le parler et à le comprendre, il savait écouter, mais aussi faire respecter sa décision.

     

    Ce fut un bon missionnaire et un charmant confrère, dont les sautes d’humeur, — il était un peu « soupe-au-lait » —, ne laissaient jamais aucune rancœur. Pieux sans ostentation, d’une foi profonde, il était aussi un très bon conseiller, toujours prêt à aider de ses lumières ceux qui venaient le consulter, chrétiens autant que confrères, et il était très consulté.

     

    En avançant en âge, il était devenu le Patriarche, le « Bon Vieux » qu’on aimait bien, qu’on respectait et qu’au fond, on admirait...

    • Numéro : 3029
    • Pays : Inde
    • Année : 1909