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Isidore NOËL (1850-1903)

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    M. Isidore Noël naquit à Cirey-sur-Vezouze, diocèse de Nancy, le 3 avril 1850. Il reçut au baptême le nom d’Isidore, parce que le calendrier, à la date du 4 avril, porte le nom de ce saint. « Mes parents, disait-il à ce sujet, espéraient, en m’imposant le nom d’Isidore, faire de moi un bon cultivateurm mais ils se trompaient, car saint Isidore, dont on célèbre la fête ce jour-là, est un évêque et non pas le patron des laboureurs. Voilà pourquoi je ne devais pas être cultivateur, mais homme d’Église. »

    Élevé dans une famille patriarcale, où les devoirs religieux passaient avant tout le reste, Isidore se montra docile aux enseignements chrétiens de ses parents, et quand vint pour lui l’âge de choisir un genre de vie, il voulut être prêtre. Son père dut renoncer à l’espoir de le voir lui succéder dans les travaux d’agriculture auxquels il s’était plu à l’accoutumer. Déjà son fils aîné, de beaucoup plus âgé qu’Isidore, était prêtre, et commençait à marquer, parmi le clergé si distingué de Nancy, cette place de haute influence, qu’il devait occuper jusqu’à sa mortm il était alors supérieur de la Malgrange. Isidore fit ses classes dans cet établissement.

    Les débuts furent pénibles, car les exercices physiques plaisaient à l’élève plus que les versions et les thèmes : mais le frère aîné veillait, et bientôt sa fermeté prudente obtenait d’Isidore des efforts sérieux qui furent récompensés par le goût de l’étude et de beaux succès.

    Après un stage de deux ans au petit séminaire de Pont-à-Mousson, qui ne lui fit pas oublier la Malgrange, M. Isidore Noël entrait au grand séminaire de Nancy. Sa vocation à l’apostolat ne tarda pas à y être reconnue. Mais lui-même racontait plus tard que bien difficilement il avait pu convaincre son frère, qui ne céda que devant l’avis formel des confesseurs et directeurs du jeune homme.

     

    Heureux de pouvoir enfin obéir à l’attrait qui le portait depuis longtemps vers les Missions-Étrangères, M. Noël prit place parmi les aspirants de la rue du Bac, en septembre 1871. Ses études théologiques terminées, il fut ordonné prêtre, le 30 mai 1874, et destiné à la mission du Su-tchuen occidental.

    Parti de Paris le 29 juillet 1874, il arrivait cinq mois plus tard à Tchen-tou, chef-lieu de sa mission et résidence du vicaire apostolique, le saint évêque de Polémonium. Après quelque temps donné à l’étude du chinois, qu’il parvint à parler fort bien, il fut placé dans le district de Kouang-nganm son voisin le plus proche, et par conséquent son mentor, était M. Coupat, qui devint plus tard vicaire apostolique du Su-tchuen oriental.

    M. Noël, comme tous les jeunes missionnaires, avait son idéal de la carrière apostolique, idéal vrai dans ses grandes lignes, mais auquel manquait le sceau de l’expérience. Il entrevoyait une vie de privations sanctifiée par la pratique de toutes les vertus ; en cela il ne se trompait pas, et il était prêt à déployer l’énergie de volonté nécessaire. Il rêvait l’extension du règne de Dieu, c’est-à-dire la conversion de nombreux païens, ou plutôt de tous les païens ; et sur ce point, une fois aux prises avec les difficultés de l’apostolat en Chine, il dut se dire qu’il ne verrait pas son rêve réalisé. Malgré cette déception, son courage ne fut en rien diminué. Il se résigna à semer dans les larmes, trop heureux quand Dieu lui donnerait la joie de glaner quelque épis. La conversion d’un peuple, en effet, n’est pas l’œuvre d’un homme: c’est l’œuvre de Dieu. Les ouvriers qui la commencent, et ceux qui président à son achèvement, sont également les coopérateurs du souverain Maître, qui proportionne la récompense non point aux résultats obtenus, mais à la pureté du zèle et à l’activité de chacun.

     

    Pénétré de cette vérité, M. Noël se mit avec ardeur à l’administration de la chrétienté confiée à ses soins. Se conformant exactement aux instructions de son supérieur, Mgr Pinchon, il sut tout d’abord faire le bien et éviter les nombreux écueils, dont l’initiative prématurée du jeune missionnaire ne sait pas toujours se garder. Son voisin, M. Coupat, était là d’ailleurs, pour l’aider de ses conseils très sûrs et lui prêter un appui vraiment paternel. M. Noël sut apprécier un tel maître et lui garder une filiale reconnaissance.

    Dès la première année de son séjour à Koang-ngan, notre confrère eut à subir l’épreuve de la persécution. Les ruines, à vrai dire, ne furent pas chez lui, mais à Lin-chouy, le district voisin ; c’est à Koang-ngan pourtant que se réfugièrent les pauvres néophytes poursuivis, et pendant que M. Coupat travaillait à apaiser les païens et à faire rendre justice à ses chrétiens, ce qui est toujours fort long en Chine, M. Noël devait soutenir le courage des fugitifs, calmer leur effroi et pourvoir à leurs besoins. Ce fut pour lui, durant plusieurs mois, un tel surmenage qu’il fallait en mourir.

    Ainsi mis aux prises, dès le début, avec les plus graves difficultés, il acquit assez vite cette possession de soi-même, qu’il sut toujours garder dans les plus pénibles circonstances où il se trouva.

    Bien armé pour la lutte, M. Noël n’était pas moins bien doué pour les travaux des périodes pacifiques. Améliorer ses chrétiens et accroître leur nombre, tel était le but de tous ses efforts. L’instruction des enfants tenait la première place dans ses préoccupations, car il est persuadé qu’une foi éclairée peut seule, dans un milieu païen, sauvegarder les néophytes. Il entretenait constamment dans son district plusieurs écoles, où les enfants recevaient l’instruction, et souvent même la nourriture et le vêtement. En Chine, l’enseignement est entièrement libre ; la seule difficulté à vaincre est le manque de ressources ; toutefois, M. Noël avait un talent particulier pour quêter, et il savait amener doucement ses chrétiens riches à prendre part aux frais de ses établissements.

    Il prêchait lui-même très souvent et ses sermons visaient avant tout à rappeler à ses auditeurs la doctrine du catéchisme. Il avait soin d’attirer ses ouailles à l’église par les fêtes qu’il savait rendre pompeuses à peu de frais ; en sorte que personne ne songeait à fréquenter les solennités païennes. Dans tous les postes qu’il occupa : Koang-ngan, Tay-ho-tchen, Ou-mien-chan, il embellit les oratoires et les pourvut de statues et d’ornements convenables. Affable avec tous, on venait à lui avec confiance, sûr de trouver toujours le conseil ou l’aide nécessaires. Mais sa bonté n’est pas aveugle, et les « chinoiseries » n’avaient pas de prise sur lui. Volontiers, quand il le fallait, il défendait ses chrétiens auprès des mandarins, et il ne s’aventurait jamais dans une cause douteuse ; son intervention recevait généralement bon accueil.

     

    Le missionnaire, au Su-tchuen, ne peut guère aborder directement les païens pour leur prêcher la foi : sa qualité d’étranger le leur rend trop suspect ; c’est par ses chrétiens qu’il les connaît, par eux qu’il leur rend service et les attire à Dieu. M. Noël, soucieux du salut de tant d’idolâtres, savait dresser ses plans de manière à faire tomber quelques âmes dans les filets de saint Pierre, et tous les ans il avait le bonheur de baptiser un certain nombre de convertis.

    Pour attirer les grâces de Dieu sur sa paroisse, il ne manquait pas de la consacrer au Sacré-Cœur de Jésus et à Marie Immaculée ; par ses exhortations et surtout par son exemple, ces deux grandes dévotions devenaient familières à tous ses chrétiens.

     

    M. Noël travaillait donc pour le bon Dieu, de toute son âme et de tout son cœur ; mais ses forces n’étaient pas à la hauteur de son zèle. Dès sa première année de mission, il avait beaucoup souffert des yeux et failli perdre la vue ; puis, ce furent des maux d’estomac, qui le torturèrent et le réduisirent à un état d’anémie extrême. On devrait peut-être, ici, lui reprocher de n’avoir pas voulu se soigner. Le tempérament européenne ne se soumet pas impunément au régime de nourriture purement chinois ; mais si l’on veut s’en donner la peine, il est possible de faire, parmi les aliments et les boissons du pays, un choix qui constitue un ordinaire sain et fortifiant. M. Noël, très dur pour lui-même, ne crut pas sans doute devoir s’astreindre à ces recherches, et souffrit avec une admirable patience tous les inconvénients d’une santé perdue. Dès 1889, il était réduit à un tel état d’épuisement, que tout travail lui étant impossible, il dut se rendre à notre sanatorium de Hong-kong. Remis assez vite sur pied par les bons soins et le repos, il était de retour dans sa mission au commencement de 1890. Un nouveau poste lui fut assigné dans une partie de la mission, où jusque là il n’avait jamais travaillé. Il se mit très vite au courant des usages et de la tournure d’esprit des habitants du Tchoan-sy, où son zèle et son dévouement ne furent pas moins appréciés que dans ses précédents districts. Toutefois, ses préférences restaient pour le Tchoan-pé, et ce fut avec joie que, quelques années plus tard, il reçut son changement pour Koang-ngan. C’était précisément par là qu’il avait débuté. « Cette fois, disait-il, je ne quitterai plus Koang-ngan et j’y laisserai mes os ! » Il se trompait.

    Avant de partir de France, lorsqu’il faisait ses adieux à sa famille, son frère, alors curé de Saint-Nicolas-du-Port, lui avait dit : « Vous partez, mon frère, eh bien ! soyez constant et ne revenez jamais.» Lorsqu’il racontait cette scène, M. Noël ajoutait : « Certes, c’est bien mon intention : je ne retournerai pas en France. » La maladie et l’obéissance devaient le faire revenir sur sa détermination. Dans les premiers mois de 1902, son état tel, que s’il fût resté plus longtemps en Chine, la mort à bref délai était inévitable. Mgr Dunand, son vicaire apostolique, convaincu qu’un séjour en Europe pourrait rendre des forces au cher malade, lui enjoignit de retourner en France.

    Le voyage lui fit du bien ; l’air de la mer lui avait donné un peu d’appétit. A son arrivée à Paris, au mois d’août, il était vraiment permis de ne pas croire son état désespéré. Lui-même pensait que quelques mois passés au pays suffiraient pour le remettre.

     

    À Cirey, sa paroisse natale, où il se rendit aussitôt, les soins les plus dévoués lui furent prodigués ; l’affection des siens et la chaude amitié de M. le curé et de ses anciennes connaissances lui firent goûter de bien douces joies, pour lesquelles il adressait à Dieu de ferventes actions de grâces. Mais sa pensée se reportait sans cesse vers la Chine. En décembre, il écrivait à un ami : « Je voudrais bien vous donner de bonnes nouvelles de ma « santé : il me faut y renoncer encore, car saisi par le froid très rigoureux et l’air trop et vif, « j’ai de nouveau souffert de l’estomac et perdu l’appétit. Rien d’alarmant cependant ; le beau « temps, je le sens, me devient nécessaire et me remettra… Je vous prie de me dire ce que « vous savez de nouveau en Chine, où je suis par la pensée et le cœur, la nuit comme le jour. « Oh ! comme je me sens hors de mon élément ! »

    Le mieux ressenti d’abord ne dura guère, en effet, et les souffrances du malade allèrent en croissant, sans altérer sa patience et sa bonne humeur. Sa plus grande peine fut de ne pouvoir célébrer la sainte messe pendant de longs mois. Malgré tout, l’espoir de guérir ne le quittait pas. « Priez pour moi, écrivait-il, le 1er mai, car je souffre beaucoup, et depuis si longtemps ! « Dieu soit loué, je ne me plains pas ; ma pauvre carcasse était bien affaiblie !… De pieuses « mains travaillent toujours à mon trousseau, et ma chapelle va être remontée « magnifiquement. Quand Dieu voudra, en route pour la Chine ! »

    Hélas ! cher monsieur Noël, ce n’est plus vers la Chine que Dieu vous appelle, mais il va vous dire bientôt : En route pour le Ciel ! Le 26 juin, en effet, notre cher confrère rendait son âme à Dieu, après une longue agonie ; deux jours auparavant, il avait reçu les derniers sacrements en pleine connaissance et dans les plus beaux sentiments de foit et de résignation chrétienne.

    Les funérailles eurent lieu le dimanche 29, et furent présidées par M. l’archiprêtre de Lunéville, successeur du frère aîné du défunt. Toute la paroisse tint à honneur d’assister aux obsèques, et de manifester ainsi son affectueux respect envers celui qui avait donné à ses compatriotes de si beaux exemples : exemples de foi et d’abnégation, en les quittant pour consacrer trente ans de sa vie à l’apostolat lointain ; exemples de patience inaltérable dont Dieu, en le ramenant malade au milieu d’eux, les avait rendus témoins.

    • Numéro : 1222
    • Pays : Chine
    • Année : 1874