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Jean Baptiste NIEL (1852-1904)

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    Jean-Baptiste-Benoît Niel naquit à Naves-d’Aubrac (Rodez, Avey­ron), le 20 juin 1852, dans une famille foncièrement chrétienne et des plus considérables du pays. Ses parents se préoccupaient moins de laisser après eux des biens périssables que de conserver intact le précieux dépôt des vertus transmises par de nombreux ancêtres.

    Au jour de son baptême, l’enfant fut placé sous le double patronage de saint Jean-Baptiste et de saint Benoît. Saint Benoît lui inspira un profond dégoût pour les frivolités du monde ; saint Jean-Baptiste, un vif désir de faire connaître Jésus-Christ à ceux qui sont encore assis à l’ombre de la mort.

    Les parents du petit Jean-Baptiste avaient déjà un fils qui, dans leur idée, devait perpétuer la vieille race des NieI, tandis que Jean-Baptiste se consacrerait au service du Seigneur.

    La naissance de l’enfant combla aussi de joie son oncle, M. Jean­-Antoine Niel, alors vicaire de Naves, et qui devint bientôt curé de cette paroisse. En effet, il avait l’espoir, bien légitime du reste, que cet enfant pourrait être, si Dieu le voulait, son digne remplaçant et conti­nuer ainsi la longue succession de six prieurs ou curés de Naves, que la famille Niel avait donnés à l’église.

    Aussi, à mesure que Jean-Baptiste grandissait et que se dévelop­pait son intelligence, le saint prêtre recommandait-il instamment qu’on l’entourât de la vigilance la plus attentive, afin qu’il n’eût jamais que de bons exemples sous les yeux.

    D’ailleurs, l’enfant était à bonne école dans sa famille. Le père s’occupait surtout de la culture des champs ; la direction du ménage et l’éducation des enfants incombaient à la mère, femme vraiment forte, qui accomplissait sa tâche avec autant d’intelligence que de fermeté. Elle veillait attentivement à tous les intérêts, sans oublier ceux des pauvres. Autour d’elle, chacun subissait sans contrainte son heureuse et salutaire influence. Elle était, avant tout, attentive à la pratique rigoureuse des devoirs religieux. Dans ces conditions, Jean-Baptiste ne pouvait que recevoir une excellente formation chré­tienne.

     

    Cependant l’enfant, objet de tant de soins et de si chères espérances, était déjà en âge d’être confié à un maître. A peine eut-il commencé à fréquenter le catéchisme et l’école du village, qu’il fit pressentir ce goût extraordinaire qu’il montra plus tard pour l’étude. Son oncle était dans la jubilation : décidément, tout semblait conspirer à la réa­lisation de ses désirs. L’attention avec laquelle le jeune écolier écoutait les leçons qui lui étaient données, et ses progrès rapides, émerveillaient tout le monde.

    Qu’allait-on faire de Jean-Baptiste ? Un laboureur ? Un étudiant ? Quis putas puer iste erit ? Tout bien calculé et après délibération, l’oncle et la famille résolurent de l’envoyer au collège. Dans les classes de grammaire, Jean-Baptiste remporta de beaux succès. Mais c’est surtout dans ses humanités, qu’il fit preuve d’une rare intelligence. Il était merveilleusement doué pour la littérature. Il étudiait avec passion les chefs-d’œuvre classiques ; il en savourait les beautés et se les assimilait avec une étonnante facilité. C’était un plaisir que de l’entendre traduire Virgile, Horace et Cicéron. Il avait un vrai talent pour les vers latins. Toujours sa poésie coulait de source, comme l’eau tranquille et pure d’une limpide fontaine. On y trouvait un parfum et une fraîcheur, qui semblaient le délicieux reflet d’une âme dont aucun souffle impur n’a flétri la beauté native. Lors­qu’il quitta les bancs du collège, l’élève avait acquis une formation littéraire, supérieure à celle que l’on rencontre d’ordinaire, même chez les meilleurs sujets.

     

    L’heure de choisir une carrière était venue. Avec ses belles qualités, Jean-Baptiste eût pu occuper un rang honorable dans le monde ; mais son esprit sérieux et réfléchi n’eut pas de peine à le diriger vers la plus sainte des vocations, le sacerdoce. Ses parents en bénirent la Provi­dence, et le bon curé de Naves ne douta plus que son vœu ne s’accom­plît sûrement.

    On était en 1870. Les mobiles de l’Aveyron occupaient le grand séminaire, et la rentrée des élèves ne put avoir lieu qu’au printemps 1871. La Providence ménagea ainsi à M. Niel un nouvel élément de formation, bien précieux pour un futur élève du sanctuaire. Il passa, en effet, près de six mois chez son oncle, qui était un puits de science et un modèle de vertu. A l’école d’un maître si autorisé, le jeune aspirant au sacerdoce ne pouvait que profiter beaucoup. Pieuses lectures, conver­sations instructives, exemples de vertu, journées bien réglées, tout concordait à développer en lui l’esprit de foi et les sentiments qui doivent animer les élèves ecclésiastiques.

    Le séminaire s’ouvrit enfin. Le nouveau genre de vie ne surprit nullement M. Niel : il s’y était si bien préparé ! D’excellent collégien, il devint le modèle du parfait séminariste. Le travail de la grâce se fit sentir promptement dans son âme. Aussi ne tarda-t-il pas à comprendre que le ministère paroissial ne répondait pas suffisamment à ses nobles aspirations. Son cœur ardent et généreux se serait trouvé gêné dans un cadre si étroit, et sa vive imagination entrevoyait déjà un champ plus vaste, où pourrait s’excercer librement son zèle pour la conversion des infidèles. La lecture des Annales de la Propagation de la Foi et de la vie des missionnaires, qui avaient tout sacrifié pour étendre le royaume de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ne faisait qu’enflammer de plus en plus les élans de son cœur.

    Il s’en ouvrit au directeur de sa conscience, qui reconnut bientôt en lui les caractères d’une vraie vocation.

    A l’époque des vacances, le séminariste retourna à Naves. Les habitants de la paroisse trouvèrent que le jeune abbé était le portrait vivant de M. le curé, qui se réjouissait lui-même à la pensée d’avoir bientôt son neveu pour vicaire.

     

    La Providence en avait disposé autrement, et le 6 octobre 1872, M. Niel entrait au séminaire des Missions-Étrangères. Il était alors minoré.

    Trois ans plus tard, le 10 octobre 1875, il recevait l’onction sacerdo­tale, et, le soir du même jour, sa destination pour Pondichéry.

    Le 2 décembre suivant, dans la chapelle du séminaire se tenaient debout devant l’autel, dans l’attente de l’heure suprême des adieux, trois jeunes partants destinés aux missions de l’Inde. Un vénérable directeur du séminaire, ancien missionnaire des Indes lui-même, leur rappelait, en un langage tout apostolique et quelque peu imagé, la grandeur de leur vocation, les labeurs qui les attendaient dans leurs futures missions, et la récompense qui viendrait couronner leurs tra­vaux à la fin de leur carrière. « Cette terre de l’Inde qui doit désormais « servir de théâtre à vos travaux, ce n’est pas de votre sang, leur disait-il, c’est de vos sueurs « que vous êtes appelés à l’arroser et à la féconder. Vous aurez, au cours de votre apostolat, à « entreprendre de longues et pénibles courses sous un soleil de feu, à travers des plaines « interminables ; à franchir à gué le lit des fleuves ; à gravir les pentes abruptes des « montagnes ; vous boirez l’eau du torrent et bien souvent vous dormirez sous une tente de « feuillage. Vous trouverez aussi, chez ces peuples que vous allez évangéliser, des coutumes « et des traditions différentes des vôtres, une organisation sociale et des habitudes de vie qui, « peut-être, vous paraîtront choquantes de prime abord. Gardez-vous bien toutefois, mes chers « confrères, sous l’impression de la première heure, de porter sur le pays un jugement trop « hâtif. En étudiant plus à fond l’âme indienne, vous ne tarderez pas à reconnaître que son « attachement à ses vieilles traditions et à son antique civilisation se trouve, sur bien des « points, parfaitement justifié. Voulez-vous donc gagner la confiance et le cœur de ces « peuples ? Commencez, dès votre arrivée en mission, par vous défaire de vos préjugés de « race, par vous dépouiller de vos préventions naturelles ; vous devez, en un mot, à l’exemple « de saint Paul, vous faire tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ. »

     

    Ces conseils furent religieusement recueillis, et, vingt-cinq ans plus tard, M. Niel en évoquait encore le souvenir. Il est vrai qu’il n’avait pas attendu si longtemps pour les mettre en pratique. A peine débarqué sur la côte de Coromandel, le jeune missionnaire subit la fascination du pays tamoul et se promit bien d’étudier sa langue, sa civilisation, ses croyances, sa mythologie, les légendes merveilleuses de ses dieux et de ses héros.

    En attendant que ses beaux rêves se réalisassent — et ils devaient se réaliser, — il dut, comme beaucoup de ses devanciers dans la mission de Pondichéry, payer son tribut à l’enseignement : il fut envoyé à Karikal pour professer un modeste cours de français. « Qu’importe, dit-il, je n’en aurai que plus de temps à consacrer à l’étude du tamoul. » Sachant d’ailleurs, comme on le lui avait laissé entendre, qu’il n’y resterait pas longtemps, il voulut se tenir prêt à toute éven­tualité, afin d’être en mesure de répondre au premier appel de son évêque. Il n’eut qu’à se féliciter d’avoir employé à l’étude de la langue les loisirs que lui laissaient ses classes, car, après huit mois de pro­fessorat, il fut désigné pour occuper le poste de Tirouviar.

    Certes, il quittait sans regret l’enseignement pour le ministère actif. Il lui semblait cependant que pour administrer un district, qui ne comptait pas moins de 5.000 chrétiens, la bonne volonté ne pouvait suppléer à l’expérience, et l’on ne s’étonnera pas si nous disons que le jeune missionnaire, avec son bagage encore bien léger de tamoul, éprouva quelque appréhension en prenant possession de son nou­veau poste. Toutefois, il ne tarda pas à reconnaître que ses craintes n’étaient pas sérieusement fondées, car, de l’aveu de ses confrères voi­sins, il devint en peu de temps complètement maître de la situation. Le poste de Tirouviar fut pour lui une excellente école d’apprentis­sage. A cette époque, à cause du schisme goanais qui n’était pas encore éteint, Tirouviar passait pour un district peu enviable ; les missionnaires qui s’y succédaient n’y demeuraient pas longtemps. M. Niel ne devait pas faire exception. Aussi bien il semble qu’il était dans sa destinée de parcourir la mission de Pondichéry, du nord au sud et de l’est à l’ouest. C’est ainsi qu’après son départ de Tirouviar, nous le rencontrons tour à tour à Vettavalam, à Cottapaléam, à Yériour, au collège colonial lors de la reprise de cet établissement par la mission, à Vadugarpatty ; puis, de nouveau, à Pondichéry comme curé de la cathédrale, à Tennour, où il ne fit que passer, à Manalour, à Ayampett enfin, où Mgr Bottero vint le prendre pour en faire son vicaire général.

    Pendant ces vingt-trois années de ministère actif, de 1876 à 1899, que de courses par monts et par vaux, sur son fidèle Pégase ! Que de fois il a passé et repassé les innombrables branches du Cavery ! Que de fois, sous un soleil de feu et dans la réverbération intense des sables brûlants, il a traversé le large gué du Coléron ! Que de fois aussi, sans doute, il a dû « boire l’eau du torrent » et passer la nuit sous un simple abri de feuillage !

     

    M. Niel a été un grand bâtisseur d’églises et de presbytères. En le suivant d’étape en étape, nous rencontrons partout des traces vivantes de son passage : à Vettavalam, il met la dernière main à l’église du chef-lieu ; à Cottapaléam, sans parler de plusieurs travaux de moindre importance, il pose les bases de la future église de Darmaboury ; à Yériour, il poursuit, pendant près de deux ans, les travaux de l’église paroissiale, l’une des plus vastes et des plus belles comme ensemble que possède la mission de Pondichéry ; au collège colonial, où il cumule les fonctions de professeur et de curé extra muros, il reprend en sous-œuvre le travail de l’église de Moutalpett, qui, depuis de longues années, attendait qu’on lui fît sa dernière toilette ; à Vadourgarpatty, il termine l’église d’Alampakam, commence et achève la chapelle de Vandaley. Rappelé à Pondichéry comme curé de la cathédrale, il construit pour le clergé paroissial une cure confortablement aménagée, suivant un plan fourni par M. Welter, architecte de la mission ; à Manalour, il agrandit considérablement le pres­bytère en y ajoutant de nouvelles pièces, et jette les fondements de l’église de Vadagarey ; à Ayampett, il trace sur une large échelle le plan d’une église à. trois nefs, creuse dans le sable des tranchées de quinze à dix-huit pieds de profondeur, et y pose des assises savam­ment calculées ; à Kumbakônam enfin, son dernier poste, il édifie, pour le besoin de la nouvelle mission, le bâtiment actuel qui sert de rési­dence commune. Que de sueurs répandues ! Que de peines endurées pour plier à la besogne des ouvriers, incapables le plus souvent de la moindre initiative  Ceux-là seuls peuvent s’en former une idée qui ont eu à s’occuper de ce genre de travail.

     

    Ces occupations qui, comme on le voit, devaient absorber une bonne partie de son temps, ne l’empêchaient pas de se livrer à des études sérieuses. Bien souvent, après avoir remué de ses bras d’acier des blocs de granit, ou soulevé sur ses robustes épaules de lourds madriers devant ses ouvriers ébahis, il revenait avec amour à ses anciens classiques, ou reprenait, pour se perfectionner dans la langue du pays, la lecture du Râmayana et autres livres tamouls dont il avait fait un choix intelligent. Il trouvait dans le commerce de ses auteurs favoris une utile récréation, qui le délassait de ses travaux matériels et des soucis du ministère. Il racontait lui-même qu’il n’avait jamais composé de sermon, sans avoir au préalable lu quelques pages d’un bon auteur. C’était, disait-il, pour se faire la main. Aussi peut-on dire que toutes ses instructions, sérieusement travaillées, étaient, fond et forme, rédigées d’une manière impeccable : la pensée était nette et précise, l’exposition de la doctrine lumineuse, le langage noble et simple, toujours à la portée de son auditoire. Il est regret­table qu’il ne nous ait pas laissé un exposé complet de la religion. Il en eut un moment la pensée, mais, après quelques essais, il ne tarda pas à se rendre compte que le temps et les forces lui manqueraient pour achever un travail de si longue haleine. Il y renonça.

     

    Nous avons entrevu le brillant cavalier, admiré le grand bâtisseur, surpris l’homme d’étude ; il nous reste à dire quelques mots du mis­sionnaire proprement dit et de ses relations avec les chrétiens. Nous trouvons toujours chez notre confrère, quel que fût le poste qu’il occu­pât, la même méthode, les mêmes procédés d’administration, la même fidélité aussi à s’acquitter, jusque dans ses moindres détails, de sa tâche quotidienne.

    Un de ses premiers soins, en arrivant dans un nouveau district, était de consulter le cahier des âmes, ou, s’il n’en existait pas, de le dresser lui-même. Il prenait ensuite note de toutes les affaires laissées en suspens par ses prédécesseurs, écoutait les renseignements, souvent contradictoires, qui lui venaient de différentes sources, s’enquérait du nombre de personnes qui n’avaient pas rempli leur devoir pascal et du motif qui les tenait éloignées des sacrements. Sachant d’autre part, que, dans tout district, le catéchiste et les chefs de caste jouis­sent d’une certaine considération, sinon toujours d’une réelle autorité ; que, s’il y en a parmi eux beaucoup de bons, voire même de très dévoués au missionnaire, il y en a aussi de médiocres au point de vue du zèle, il tenait, avant tout, à s’assurer de leurs dispositions d’esprit, du degré de confiance qu’ils inspiraient, de l’influence heureuse ou néfaste qu’ils exerçaient autour d’eux ; dans quelle mesure enfin il pou­vait s’appuyer sur leur concours pour le règlement des affaires qu’il aurait à examiner. Une fois fixé sur la valeur des soldats dont il pou­vait disposer, le vieux stratège, après mûre réflexion, combinait ses plans, prenait ses dispositions et, tranquillement, se mettait en campagne.

    Et quand, au prix de patients efforts, il aura rétabli la paix dans les villages divisés et puni les fauteurs de désordre ; quand il aura mis fin aux querelles domestiques, et réconcilié les époux ; quand il aura redressé les torts et terminé par voie d’accommodement les vieux litiges ; quand il aura fait promettre à ses parias de s’abstenir, ou tout au moins de faire un usage plus modéré du vin enivrant du palmier, il s’en ira, pasteur vigilant, à la recherche des brebis égarées, relevant celles qui sont tombées, pansant celles qui sont blessées, arrachant de la gueule du loup celles qui sont en passe d’être dévorées. Certes, ce n’est pas à lui, toujours si compatissant aux faiblesses de la pauvre humanité, qu’on pourra adresser le reproche d’avoir brisé le roseau déjà froissé ou éteint la mèche qui fume encore. Sa charité envers les âmes sera d’autant plus grande que plus profondes seront les misères dont elles sont atteintes. Qu’on n’aille pas croire cependant que, chez lui, la con­descendance dégénérât en faiblesse. Mieux que personne, il savait, suivant le cas, mêler le vin de la force à l’huile de la douceur, proportionner la peine au degré de culpabilité.

     

    Bien que sa sollicitude paternelle s’étendit à tous les âges, il est juste cependant de reconnaître qu’il eut toujours pour la jeunesse une pré­dilection particulière. Qu’on me permette à ce propos un souvenir déjà bien lointain. J’avais le bonheur de posséder chez moi notre cher confrère et je l’engageais fortement à retarder d’un jour son départ. « Non, non, « impossible. — Pourquoi donc ? quelle affaire si urgente vous oblige de partir si vite ? Il me « semble que nous avons bien le droit de prendre quelques moments d’honnête délassement. « — Oh ! pour cela, croyez le bien, je suis parfaitement de votre avis ; mais vous ne savez « donc pas que tout un bataillon de grands garçons et de grandes filles m’arrive demain pour « répéter les prières et le catéchisme. Je les connais : s’ils ne me voient pas à mon poste au « moment de leur arrivée, les trois quarts reprendront aussitôt la clef des champs. Ce sera « ensuite toute une affaire de les rassembler de nouveau, d’autant plus qu’ils habitent cinq ou « six villages différents. Au surplus, ajouta-t-il après une pause d’un moment, je ne vous « cacherai pas que ce genre de ministère, la préparation à la première communion, a toujours « eu pour moi un attrait particulier, parce que c’est peut-être aussi le seul qui m’ait donné « pleine satisfaction. »

    Le lendemain et les jours suivants, jusqu’à la date fixée pour la première communion, on pouvait le voir assis sous le porche de son église, au milieu de ses enfants, leur expliquant la lettre du caté­chisme, s’efforçant de tenir leur attention en éveil par une série de causeries familières, qu’il savait adapter au niveau de leur intelligence.

    S’il ne lui a pas été donné d’accomplir des actions d’éclat ou de fonder de nouvelles œuvres, s’il n’a pas eu, comme certains de ses confrères mieux favorisés par les circonstances, la consolation d’en­registrer un grand nombre de conversions d’adultes, il nous a laissé, ce qui n’est peut-être pas moins beau, le souvenir d’une existence bien remplie. Une fois de plus, il a prouvé le bien fondé de cette vérité, qu’un missionnaire qui sait régler les heures de sa journée est capable de fournir une somme considérable de travail. Cette particularité nous a paru digne d’être notée.

    Nous voici en 1899 : pour la troisième fois depuis 1849, la vieille et toujours féconde mission de Pondichéry venait d’être démembrée, et Kumbakônam formait désormais un diocèse à  part.  M. Niel, qu’un événement de cette importance ne pouvait laisser indifférent puisque la chose l’intéressait comme tout le monde, ne s’en préoccupait cepen­dant pas outre mesure. Il espérait bien d’ailleurs que ce nouvel état de choses n’apporterait aucun changement dans son existence, et qu’il finirait tranquillement ses jours à Ayampett. A vrai dire, son unique préoccupation, à ce moment-là, était de savoir comment il terminerait son église, dont les fondations lui avaient coûté tant de sueurs, et dans lesquelles il avait englouti ses dernières ressources. Pour la centième fois peut-être, il en faisait le tour, les mains derrière le dos, lorsqu’on lui remit une lettre de Mgr Bottero, qui lui faisait savoir officiellement qu’il l’avait choisi pour son vicaire général. Le pauvre homme rentra chez lui tout bouleversé et comme anéanti sous le coup inattendu qui venait de l’atteindre. Aussitôt remis de sa première émotion, il écrivit au nouvel évêque pour le conjurer de ne pas donner suite à son idée, invoquant mille prétextes pour expliquer son refus. Réponse de l’évêque qui, comme bien l’on pense, n’eut pas de peine à démolir victorieusement, une à une, toutes les objections mises en avant. Enfin, après un échange de lettres, qui ne dura pas moins de quinze jours, M. Niel, délogé de ses derniers retranchements, se soumit bravement et loyalement à son sort.

    Quels étaient au fond les motifs allégués pour se soustraire à la dignité qui lui était offerte ? Craignait-il de n’être pas à la hauteur de la situation, ou redoutait-il le fardeau trop pesant des responsabilités ? Personne ici ne le pensera, et lui-même, si grande que fût sa modestie, ne pouvait à ce point se faire illusion sur sa propre valeur. Je suppose plutôt, moi qui l’ai intimement connu pendant vingt-huit ans, que la seule et vraie raison de son refus était la pensée qu’il allait, du jour au lendemain, se trouver placé au-dessus de ses confrères, et que, de ce fait, il se verrait, une fois ou l’autre, dans la nécessité de faire acte d’autorité. Voilà, selon moi, ce qui effrayait son humilité. Sa nomination, d’ailleurs, fut accueillie avec faveur par tous les confrères de la mission. Et je ne crois pas m’aventurer beaucoup en affirmant que si, dans l’hypothèse d’une consultation, nous avions été appelés à nous prononcer sur le choix à faire, la même unanimité qui s’était rencon­trée, trois mois auparavant, pour faire du curé de Chandernagor le premier évêque de Kumbakônam, se serait retrouvée pour faire du curé d’Ayampett le second dignitaire de la mission. Sa belle intelligence, que rehaussait encore une sincère modestie, la sûreté de son jugement, ses aptitudes variées, sa discrétion à toute épreuve, sa grande expérience des affaires, sa longue pratique des indiens ; tout, en un mot, l’aurait désigné au choix de ses confrères.

    Devenu vicaire général, son sort est désormais lié à celui de son évêque et, pendant cinq ans, nous le verrons s’acquitter ponctuellement des multiples obligations de sa charge, et apporter, dans toutes les délibérations où il sera appelé à donner son avis, le concours précieux de ses lumières et le poids de son expérience. Vis-à-vis de ses confrères, il restera ce qu’il avait toujours été : un ami sincère et atti­rant, toujours disposé à leur faire le plus cordial accueil, à écouter leurs demandes, et, au besoin, à les aider discrètement de ses con­seils. Il se fera surtout un bonheur d’offrir ses services aux plus jeunes, dans les difficultés au milieu desquelles ils ont souvent à se débattre, au début de leur ministère. S’il s’agit de l’achat d’un terrain, d’un procès engagé, d’un sermon de circonstance ou de l’installation d’un nouveau couvent, on le verra accourir au premier appel des confrères. Après cela, je n’oserais garantir qu’on n’abusât pas quelquefois de sa complaisance, à seule fin de se procurer le plaisir de jouir un moment de son aimable société. L’aménité de son caractère et la simplicité de ses manières prévenaient en sa faveur : sous cette large poitrine, on percevait bien vite un cœur  d’une excessive sensibilité.

    M. Niel était d’une taille bien au-dessus de la moyenne, carré d’épaules et de tête ; il avait le front vaste, le visage encadré d’une barbe de fleuve. A ne considérer que la surface, il y avait dans tout l’ensemble de la personne, jusque dans la démarche un peu lourde, quelque chose qui rappelait l’âpreté des montagnes du Rouergue.

    Hélas ! ce colosse, si solidement charpenté, n’était pas à l’abri des infirmités : deux ou trois coups de soleil, autant d’attaques de choléra, plusieurs accès de fièvre, lui prouvèrent qu’il n’était pas invulnérable. Le dernier coup de soleil dont il fut atteint, — c’était, je crois, en 1896, — le conduisit à deux doigts de la mort. Il dut aller à Pondichéry pour se faire soigner. A son arrivée, Mgr Gandy le trouva tellement bas qu’il crut devoir lui administrer les derniers sacrements. Bien qu’il ait pu se rétablir en deux mois, il a toujours gardé quelque chose de cette terrible secousse, et la vigueur de son esprit en a reçu une légère atteinte,

     

    Cependant la vieille maladie de cœur de M. Niel s’accentuait de jour en jour, et il éprouvait, à des intervalles plus rapprochés, des suffo­cations suivies de longues insomnies. Vers le mois de janvier 1904, d’autres infirmités vinrent s’ajouter aux premières : l’inflammation des jambes et un commencement de dégoût pour toute nourriture. Le 13 avril, il eut encore la force de gravir les marches de la chaire pour célébrer les noces de diamant de M. Badenier. Ce fut son dernier sermon. A partir de ce moment, la maladie va continuer son œuvre de des­truction : l’auréole de la souffrance va marquer de son empreinte les derniers jours du vaillant missionnaire.

    Les progrès du mal furent rapides. En le voyant si triste, si abattu, le visage ravagé par la souffrance, les confrères étaient dans la plus vive anxiété. Mgr Bottero, qui ne pouvait se faire à l’idée de le perdre, prit la détermination de l’envoyer passer quelques semaines à Yercaud. M. Niel accueillit la proposition avec reconnaissance, espérant, lui aussi, que l’air de la montagne et le changement de régime lui feraient du bien.

    « Je ne regrette pas mon voyage, écrivait-il quelques jours après son arrivée à Yercaud ; « l’appétit commence à se réveiller ; le som­meil, auquel j’étais déshabitué depuis si « longtemps, semble reve­nir. » Dans une autre lettre : « Ma santé s’améliore ; je sens les « forces  revenir peu à peu ; je puis même tous les soirs faire une petite promenade dans les « bois. » Enfin au bout de deux mois : « État à peu près stationnaire, peu d’amélioration. Je « crois  inutile de prolonger plus longtemps mon séjour à la montagne ; j’ai hâte de rentrer à « Kumbakônam pour y mourir, si telle est la volonté de Dieu, car je me sens mortellement « atteint. »

    Il vit, en passant à Salem, le docteur anglais, qui se montra fort hésitant et ne put se prononcer sur la nature de la maladie. A tout hasard, ce médecin prescrivit un remède qui eut pour effet immédiat d’aggraver le mal. Un confrère de Karikal, de passage à Salem, voyant le malade si abattu, s’offrit à l’accompagner jusqu’à Kumbakônam. La première parole de M. Niel, en tombant dans les bras de son évêque,  fut celle-ci : « Je suis perdu, Monseigneur, je suis perdu. »

     

    La maladie, en effet, laissait peu d’espoir. Le médecin de Kum­bakônam, consulté à son tour, déclara que notre confrère, atteint d’une maladie de foie, était irrémédiablement condamné, mais qu’on avait quelque chance d’éloigner le dénouement fatal, en l’envoyant sans retard à l’hôpital Sainte-Marthe de Bangalore. C’était précisément ce que M. Niel redoutait par-dessus tout : « De grâce, s’écriait-il devant les confrères qui lui parlaient de ce « départ comme d’une chose possible, de grâce, qu’on me laisse mourir à Kumbakônam, dans « ma chère mission ! Qu’irai-je faire à l’hôpital de Pondichéry ou de Bangalore, dans l’état où « je me trouve ? Ne voyez-vous pas vous-mêmes que je suis condamné sans rémission ? » Et cependant, ce dernier sacrifice, le plus douloureux assu­rément de toute sa vie, Mgr Bottero, le cœur brisé, crut de son devoir de le lui demander. On devine la scène qui suivit l’annonce de la terrible nouvelle. L’évêque et le grand vicaire se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, mêlant ensemble leurs larmes, incapables, dans l’angoisse qui les étreignait, de prononcer une seule parole. Aussitôt que le généreux missionnaire se fut ressaisi : « Ah ! Monseigneur, quel

    « sacrifice vous me demandez là ! Oh ! qu’il m’en coûte de quitter Kumbakônam ! Et « cependant, puisque telle est votre volonté, je m’y soumets. Jusqu’ici, je vous ai toujours « obéi ; Dieu me donne la force de vous obéir jusqu’à la mort ! »

    Le soir même, M. Niel quittait Kumbakônam pour prendre le rapide qui devait le transporter à Bangalore. Craignant de mourir en chemin de fer, il recommanda à son compagnon de voyage de se munir des saintes huiles.

    Le docteur de l’hôpital reconnut qu’il était atteint d’albuminurie et prescrivit, pour la forme, quelques remèdes. Le cher malade souffrait cruellement et sans relâche. Ses souffrances, que toute la science des docteurs était impuissante à soulager, furent considérablement adou­cies par les soins assidus des religieuses chargées de l’hôpital, et aussi, disons-le, par les fréquentes visites des confrères de Bangalore, qui tous se firent un devoir de charité de venir lui tenir si souvent compagnie.

    Le 4 août, sur l’avis du médecin, on lui administra les derniers sacrements qu’il  reçut avec grande piété, répondant lui-même à toutes les prières liturgiques. Pendant un mois et demi qu’il passa à l’hôpital Sainte-Marthe, nous nous attendions chaque jour à recevoir l’annonce de sa mort. Son corps, démesurément enflé, semblait inerte ; tout au plus parvenait-il à remuer légèrement la tête et les bras. Il souffrait beaucoup, mais toujours avec une patience admirable ; c’est à peine si l’on a pu surprendre sur ses lèvres quelques mots de plainte, arrachés par l’acuité de la douleur.

    Le jour de sa mort, vers 10 heures du matin, il demandait au confrère qui se trouvait à ses côtés, s’il en avait encore pour longtemps à souf­frir. « Qu’ai-je donc fait, disait-il, pour souffrir tant et si longtemps ? » Mais ce cri de la nature était immédiatement suivi d’un acte de parfaite soumission à la volonté de Dieu. « Buvez le calice d’amertume, lui disait son confrère, buvez-le jusqu’à la lie. La voie douloureuse du Calvaire n’est-elle pas la voie du ciel ? Unissez vos souffrances à celles de Jésus-Christ mourant sur la croix. »

    Durant les derniers jours, il avait sans cesse à la bouche les saints noms de Jésus et de Marie ; même dans ses moments de délire, il ne cessait de prier Dieu et de se recommander, à la sainte-Vierge. Une fois, on l’entendit s’écrier : « On m’appelle auprès d’un malade, il faut que je parte ; sellez mon cheval et préparez tout ce qu’il faut. »

    Enfin, après un douloureux martyre qui ne dura pas moins de deux mois, l’âme de notre cher vicaire général, purifiée par la souffrance et le sacrifice, quitta sans secousse, sans agitation, cette vallée de larmes, pour aller recevoir la récompense due au bon et fidèle serviteur.

    Aussitôt que le corps du défunt eut été revêtu des ornements sacrés, on le transporta de l’hôpital à la cathédrale, où une messe solennelle, avec diacre et sous-diacre, fut chantée par son compagnon de voyage, M. Baslé, actuellement vicaire général de la mission du Maïssour, en présence d’une trentaine de confrères et d’une nombreuse assistance. La dépouille  mortelle de M. NieI repose dans le cimetière catholique de la mission.

    Un service solennel, auquel assistèrent vingt-neuf confrères, fut célébré, quelques jours après sa mort, dans la cathédrale de Kum­bakônam, pour le repos de son âme.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1269
    • Pays : Inde
    • Année : 1875