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Léon NICOULEAU (1875-1932)

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    Léon-Georges-Henri Nicouleau naquit à Belmont, département de l’Aveyron, le 12 janvier 1875. Belmont, riante petite ville, étagée sur les flancs d’une colline, aux pieds de laquelle coule la Rance, est doté d’un petit Séminaire, l’un des plus florissants du diocèse de Rodez. C’est là qu’Henri fit ses études secondaires. Il y fut un très brillant élève. Ses goûts le portaient surtout du côté des études littéraires. Cela ne l’empêcha pas cependant de songer à orienter sa vie : et le voilà qui tout jeune, pense aux Missions... C’est décidé, il sera missionnaire.

    On ne sait sous quel jour notre étudiant avait envisagé la vie apostolique, ce qui est certain, c’est que les désagréments commencèrent pour lui le jour même où il quitta sa famille pour aller au Séminaire des Missions-Etrangères de Paris. Il n’avait pas encore vu de chemin de fer. A la gare il monte cependant dans le train avec confiance, et le lendemain matin il débarque triomphalement au terminus, c’est-à-dire à Paris. Mais il avait négligé de prévenir de son arrivée ; aussi personne n’était sur les quais de la gare pour le diriger vers la rue du Bac. Qu’à cela ne tienne ; il s’installe dans un fiacre : « Séminaire des Missions, dit-il au cocher ». Un quart d’heure plus tard, la voiture le dépose au Séminaire de la rue Lhomond. Il aperçoit de vieilles barbes ; il doit donc être en pays de Missions ! Cependant il est soucieux, car il ne trouve pas là les souvenirs qui avaient guidé sa vocation. Il interroge, et quand on s’aperçoit de la méprise, la rue Lhomond rend à la rue du Bac le futur apôtre égaré dans les Séminaires de Paris.

    Il fut dirigé de suite sur la Maison de Bel-Air, à Bièvres en Seine-et-Oise, pour y commencer sa philosophie. Là il jouit du grand air et de la liberté qu’il avait rêvés, quand sa vue était encore limitée par les collines du Rouergue. Je ne sais s’il avait lu la vie d’un Chevalier Apôtre, c’est probable, car sous le supériorat large et bienveillant du regretté Père Chibaudel, avec tout un groupe de jeunes aspirants il put revivre lui-même plusieurs épisodes de la vie du Père Chicard. Pendant les récréations, surtout les jours de congé, et durant les vacances, sous la direction entre­prenante du Supérieur, Henri et ses condisciples défrichent une partie du parc, tracent des allées, élèvent des oratoires, fixent des piédestaux pour statues, disposent des terrasses, etc... et malheur aux pauvres lapins qui auraient eu l’imprudence de révéler leur présence ou de sortir de leur terrier ! C’est avec une joie toujours débordante, et en termes épiques qu’il racontait plus tard toutes ces prouesses, et d’autres encore ! C’est peut-être là qu’il prit goût à cette autre chasse qui ne devait pas tarder à le caractériser : la chasse aux âmes infidèles ! Aussi n’est-ce pas sans un certain regret, que ses études de philosophie terminées, il quitte ce magnifique et charmant cadre de Bel-Air, pour aller d’abord à la caserne, puis rentrer au Séminaire de théologie de la rue du Bac.

    Il y arriva et y vécut à une époque où tout était fait pour enflammer l’âme apostolique d’un aspirant missionnaire de 20 ans ! Nous étions à la veille de voir l’Eglise mettre sur les autels les premiers Martyrs de la société. Par ailleurs, on sentait l’orage gronder en Chine : allions-nous y revoir l’ère des persécutions sanglantes ? C’est vers cette Chine que se tournaient toutes les aspirations des jeunes missionnaires, qui loin de se laisser effrayer, goûtaient au contraire, et savouraient tout l’attrait du danger. Le jour des destinations arrive. Le cœur des jeunes apôtres palpite d’émotion... Henri Nicouleau est justement du nombre des privilégiés et fait partie du contingent destiné à la Chine.

    Il ne verra pas en France, l’apothéose de nos « Martyrs ». Il veut au moins leur laisser un souvenir et les chanter. Qu’on nous permette de citer deux strophes seulement de ce chant délirant d’enthousiasme et d’esprit apostolique, qu’il composa à cette oc­casion :

     

    Restes de nos aînés, reliques vénérées,

    A vous ce chant.

    Salut ! soldats du Christ, salut fleurs consacrées

    Par votre sang.

    Près de vous notre coeur palpite d’espérance,

    Et de fierté.

    Comme vous nous voulons gagner par la souffrance,

    L’éternité.

    Bientôt l’aurore vint inonder de lumière

    les massacrés ;

    Leurs enfants à genoux récitaient des prières ;

    les chants sacrés

    Résonnèrent au loin sur la plage infidèle

    Près de la Croix ;

    Tout un peuple chrétien sur la tombe nouvelle

    Disait : Je crois !

     

    Pour lui, il vole vers cette immense Mission du Koang-Tong où la moisson s’annonce si belle.

    Arrivé à Hong-kong, le jeune missionnaire y trouve son évêque Mgr Chausse, malade, qui l’envoie de suite se former près du vénérable et très distingué M. Fleureau, supérieur du Séminaire de Canton, et sinologue émérite. Il ne devait pas y rester longtemps, mais suffisamment cependant, pour prendre, près d’un maître si éminent, le goût de l’étude méthodique de la langue chinoise et des caractères. Le disciple restera toujours digne du maître. Puis, le voilà qui prend son essor vers le district de Yan-Ping sous la direction de M. Fourquet, qui deviendra un jour son évêque et dont il restera toujours l’ami et le confident. Il se trouve aussi dans le voisinage de M. Gauthier, un autre grand baptiseur, qui deviendra premier Vicaire Apostolique de la Mission de Pakhoï. Il est donc à très bonne école. On lui apprendra entre autres choses à se présenter devant un mandarin et la manière dont on traite les affaires. Mais timide par nature, il ne connaîtra pas sur ce point les mêmes succès que ses éducateurs. D’ailleurs il doit penser à autre chose, car en 1900, le nuage crève et la persécution des Boxeurs éclate... Comme tant d’autres, le district de M. Nicouleau est ravagé et anéanti : « Excellent apprentissage pour un jeune, dira-t-on. » L’orage s’apaise cependant et peu à peu notre confrère relève son district de ses ruines ; comme il veut faire très bien, il fait aussi un énorme trou à sa bourse...

    Ce travail est à peine terminé que l’estime de Mgr Mérel, son nouveau Supérieur, vient le chercher pour le mettre près de lui à Canton. Il lui confie l’importante charge de Procureur de la Mission. Le Père Nicouleau remplit cette fonction à la satisfaction de tous. Mais ce travail aride de bureau ne convient pas à sa santé, qui en est ébranlée, et ce n’est pas sans un vif regret que ses confrères apprennent un jour que M. Nicouleau va quitter la Procure pour reprendre la vie de district.

    Il a vite fait de boucler ses valises, car son bagage est et restera toujours des plus restreints. Pendant que M. Fourquet lui succède à la Procure, M. Nicouleau va s’installer à Tung-kun, ville très importante de 100.000 âmes et plus, située à 80 kilomètres de Canton dans le delta formé par les innombrables branches du fleuve de l’Est, entre cette dernière ville et Hong-kong. L’ère des conversions qui suit généralement le temps des persécutions y bat son plein. Quoique son nouveau poste ne fût pas des plus faciles à administrer, M. Nicouleau, au cœur plein de zèle et de tact, fut un excellent ouvrier. Bientôt débordé de travail, on lui donne un auxiliaire en la personne d’un nouvel arrivant qui se trouve être son aîné par l’âge et par le sacerdoce : une vocation tardive ! Il est plein d’égards et de prévenances pour ce collaborateur de santé assez délicate. N’écoutant que son bon cœur et sa charité, M. Nicouleau n’hésite pas à lui laisser son poste principal de la ville de Tung-kun pour aller s’installer dans un coin de la sous-préfecture et du district, loin de tout ravitaillement et sans communication facile. Bien membré et taillé en hercule il se croit doué d’une santé à toute épreuve, aussi ne prend-il habituellement aucune précaution. Fièvres, malarias et autres misères ont beau l’atteindre il se résoud difficilement à s’avouer vaincu par la maladie.

    Un fait entre mille fera comprendre comment, dur pour lui-même, M. Nicouleau était plein de délicatesse vis-à-vis de ses con­frères. Un jour en effet, il se décide à écrire à son voisin, à peu près en ces termes : « Mon bien cher ami. Je suis tout à fait désolé de vous causer du « souci. Etant pour l’instant un peu fatigué, je voudrais bien me rendre chez vous, mais je ne « m’en sens pas la force. Si après six jours vous ne me voyez pas arriver ce sera signe que je « vais plus mal : vous feriez bien alors de venir me donner les derniers sacrements. Veuillez « m’excuser du dérangement que je vous causerai, mais j’attends ce service de votre charité et « de notre longue affection... » Cette lettre devait être remise à son destinataire le jour même. Mais le commissionnaire n’y pensa que cinq jours après ! Dès qu’il eut connaissance de la maladie de M. Nicouleau son voisin partit d’urgence. Arrivé à Ngao-kou-ling, avant de se présenter au Père, il va à la chapelle faire une courte prière : une vive émotion l’y saisit. On dirait en effet qu’on fait la toilette de l’église : le Père serait-il donc mort ? Heureusement il n’en était rien. M. Nicouleau avait une très forte fièvre et craignait d’être atteint de la typhoïde : toute sa quinine avait été distribuée depuis longtemps à ses chrétiens et il n’en restait plus pour lui. Ayant lu dans quelque manuel de médecine que les toiles d’araignées pouvaient y suppléer, il en désira ; plusieurs personnes était occupées à en recueillir et à en faire une ample récolte dans le faîtage, la charpente et sur les murs de la chapelle. Après les avoir lavées, on les faisait avaler au malade sous forme de boulettes ! M. Nicouleau tint à faire constater que si ces boulettes ne l’avaient pas guéri, elles ne lui avaient pas fait de mal non plus ! Il se soumit au régime que lui imposa son confrère, et au bout de quatre jours il put, par petites étapes, se rendre au Sanatorium de Hong-kong.

    Son district n’était pas une sinécure. Les chrétiens avaient été formés rapidement, et la principale partie de leur éducation restait encore à faire. Il se donna de tout cœur à cette tâche, et non sans succès. Il eut même la consolation d’augmenter son troupeau, et de baptiser un bon nombre de catéchumènes.

    En 1916 peu après son arrivée à Canton, Mgr de Guébriant confia à M. Nicouleau le district de Wou-Nai, sur la rivière de l’Est à plus de 300 kilomètres de l’évêché. Il lui en coûta de quit­ter une région où il avait si longtemps vécu, mais il n’ignorait pas que la vie du missionnaire est toute faite de sacrifices ; s’il part donc sans enthousiasme, il est du moins très résigné aux ordres de ses Supérieurs. Il arrive dans un pays où les indigènes parlent un idiome différent du langage auquel il était accoutumé. Qu’à cela ne tienne ! il lui suffit de quelques semaines d’études et de pratique pour le parler très correctement.

    Son activité et son zèle lui procurent bientôt de douces joies : un important mouvement de conversions se dessine dans le village de Lok-fou, distant de plus de 60 kilomètres de sa résidence principale. Il y baptisa cinq cents adultes.

    Par la suite, au milieu de bien des épreuves, il ressent d’indicibles consolations et un genre de bonheur que seuls connaissent ceux qui après de longs efforts voient se réaliser leurs desseins ou leurs entreprises. Un groupement d’environ 400 païens lui envoyait des délégués dans le but d’obtenir des catéchistes pour les instruire des vérités de la religion chrétienne. Il se fit un plaisir de les leur envoyer sans retard. Le bon missionnaire qu’était M. Nicouleau voulut faire partager son bonheur à son Evêque et lui écrivit sur les catéchumènes de Fong-yun une lettre charmante d’un lyrisme débordant. Aussi quelle stupeur causa à Canton le 2 juillet dernier l’arrivée de ce télégramme : « M. Nicouleau décédé ce matin ». Nous savions notre confrère légèrement souffrant : quelques jours auparavant il avait écrit qu’il prenait ses dispositions pour aller prendre part à la retraite fixée vers le milieu de ce mois, à Nazareth ; il manifestait même le désir de passer ensuite quelques semaines à Béthanie pour s’y reposer, mais nous étions loin de soupçonner l’approche d’une fin si rapide.

    On apprit de fait ensuite que le Père, atteint de dysenterie depuis quelque temps, avait cependant visité une de ses chrétientés avant de se mettre en route pour Hongkong. En revenant chez lui, il voyageait en barque et, en proie à la fièvre et à une soif intense, il trempa seulement ses lèvres brûlantes dans l’eau saumâtre du fleuve. Arrivé à sa résidence il se sentit mortellement atteint du choléra. Le moribond reçut les derniers sacrements et fut assisté à ses derniers moments par. M. Petrus Siou, son voisin. MM. Le Baron et Seznec, ses deux autres confrères plus proches, avertis par un message expédié par la poste ne purent, par suite des circonstances, arriver que pour les funérailles.

    M. Nicouleau repose maintenant à l’ombre de la Croix près de la maison de l’ancien orphelinat de Wou-Nai, sur le bord d’une route très fréquentée. Ses confrères ne manquent pas d’aller souvent s’inspirer sur son tombeau des sentiments de zèle, de charité et de bonté dont le cher et regretté défunt n’a cessé de donner l’exemple à tous.

    « La nouvelle de la mort de M. Nicouleau, écrivait un des docteurs de Canton, me cause « une très grande peine. J’avais à deux reprises été appelé à le soigner, et ce qui m’avait « particulièrement séduit en lui, c’étaient l’entrain et la bonhommie qui s’échappaient de toute « sa personne. Il souffrait d’un paludisme chronique et je me demande s’il n’a pas été emporté « par un autre accès de fièvre pernicieuse ».

    M. Nicouleau n’était pas seulement apprécié des étrangers ou des amis des missionnaires : ses confrères surtout le tenaient en haute estime. Partout où il se trouvait il était un véritable boute-en-train. Son esprit fin, spirituel, caustique faisait apprécier et goûter ses conversations. D’une grande érudition, soit dans nos réunions intimes, soit au cours de longs voyages en barque, plus d’une fois il nous surprit et nous charma par la récitation de tirades entières de vers, ou la mélodie des chansons de son inépuisable répertoire ! La vocation missionnaire, nos Martyrs, la Sainte Vierge inspiraient surtout sa verve poétique et ses chants. Toujours très pieux, durant la maladie et ses crises de fièvre qui le faisaient tant souffrir, il aimait surtout à égrener son chapelet. Daigne la Vierge Marie qu’il a si bien chantée et qu’il aimait tant, avoir pitié de son fidèle serviteur et le présenter à son Divin Fils, le Roi des Apôtres, pour recevoir là-haut l’éternelle récompense promise à ceux qui ont ici-bas vaillamment combattu pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes.

    • Numéro : 2421
    • Pays : Chine
    • Année : 1899