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Céleste NICOLAS (1880-1961)

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    Il est dans la vocation de certains hommes de marquer de leur empreinte ou de leur activité la vie d’une époque ou d’une cité, à ce point que celle-ci se trouve richement évoquée par le seul rappel de leur nom. Il semble, toutes proportions gardées, que ce soit le cas pour le Père Céleste NICOLAS qui a fondé la paroisse de Dalat en 1920, l’a dirigée pendant vingt-cinq ans et consolidée de ses prières et de ses sacrifices pendant les quinze dernières années de sa vie qu’il passa à Montbeton.

     

     

    Les premières années

     

    Céleste NICOLAS est d’origine lorraine et d’ascendance paysanne. Il est né, le 7 septembre 1880, à Jeandelaincourt, petit village de 600 habitants, renommé dans la région pour la qualité de ses tuiles, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de l’importante ville industrielle de Pont-à-Mousson. Après ses études primaires au village, il se rend dans cette cité pour continuer ses études au petit séminaire. En 1895, il est en troisième ; c’est un « bébé rose » de petite taille ; sa timidité extraordinaire le fait appeler par ses condisciples « la petite fille » ou « la chère sœur ». Il n’est pas un premier de cours, un fort en thème, mais un séminariste modèle, sérieux, pieux, un excellent camarade. Au sortir de sa rhétorique, en 1898, il entre au grand séminaire de Nancy, où il se trouve cochambriste du futur cardinal Tisserant. Il est tonsuré en juillet 1900. En 1901, il est admis au séminaire des Missions Etrangères de Paris, où il retrouve Paul DOQUET et où viendra bientôt le rejoindre Casimir DEZAVELLE. Tous les trois sont élèves du même petit séminaire ; et malgré la différence de leur caractère, ils forment le trio des Mussipontains, liés par une très étroite amitié que ni les années, ni les séparations n’entameront. A la rue du Bac, Céleste est resté un camarade aimable ; mais sa timidité naturelle l’incline à se refermer sur lui-même et il passe son séminaire sans attirer l’attention sur lui. Minoré en 1902, sous-diacre en 1903, il est ordonné prêtre le 26 juin 1904 et affecté à la mission de la Cochinchine occidentale. Le 17 septembre suivant, il s’embarque à Marseille pour Saïgon.

    Arrivé à destination, il est envoyé, pour apprendre la langue, d’abord à Cho Quan, puis en 1905 à Thala. En 1907, il est nommé vicaire à la cathédrale où il trouve comme curé le Père SOULLARD et comme premier vicaire son grand ami, le Père DECOOPMAN. En 1909, une grave maladie de foie l’oblige à rentrer en France. A son retour en Cochinchine, en 1910, il reprend sa place à la cathédrale ; en 1915, il est, nommé curé de Cho Dui, grosse paroisse de la banlieue. Dans ces deux postes, le Père NICOLAS, surmontant sa timidité par amour de Dieu et des âmes, fonde un mouvement d’Action Catholique avec un  groupe de jeunes Eurasiens ; ils cherchent ensemble à adapter au pays les formules françaises d’A.C. ; il n’hésite même pas à lancer un journal qu’il rédige avec ses jeunes gens. Qui aurait pu soupçonner en lui un apôtre d’avant-garde ? Hélas ! dès 1916, un nouvel abcès au foie l’oblige à reprendre le chemin de la France. Son pays natal est alors sous l’occupation allemande ; une partie de sa famille est venue se réfugier à Toulouse ; c’est là qu’il la rejoint. Son séjour va se prolonger jusqu’à la fin de la guerre ; dès qu’il est remis sur pied, il est utilisé comme infirmier et interprète. En 1920, il rejoint sa mission ; mais, un mois à peine après son retour, il a encore à se plaindre de son foie. Le médecin est formel : le Père est incapable de vivre dans cette chaleur tropicale ; il lui faut un climat plus tempéré. C’est alors que Mgr QUINTON, le nouveau vicaire apostolique de Saïgon, décide de l’envoyer à Dalat.

     

    Dalat

     

    Dalat est une station d’altitude sur le plateau de Lang Biang. C’est une région très saine et sans fièvre où l’on retrouve avec joie la fraîcheur vainement cherchée dans le delta. Elle a été récemment découverte par Yersin, l’émule de Pasteur, et c’est pourquoi, en 1920, elle commence à peine à être habitée. Cependant les missionnaires y ont déjà un pied-à-terre, grâce à la générosité du Père COUVREUR, procureur de Singapore, qui y fait construire un sanatorium pour recevoir les confrères fatigués. Les Sœurs de Saint-Paul de Chartres y ont aussi une maison, un « Nazareth », où elles accueillent quelques enfants européens plus ou moins fatigués par le climat de la plaine. Peu à peu, les Français se laissent tenter ; il y a quelques habitations déjà terminées ; mais surtout des entrepreneurs commencent à construire un peu partout sur les pentes du plateau. Les catholiques vietnamiens, montés là-haut pour les travaux, forment déjà une communauté de 150 personnes et, en mai 1920, le Père SIDOT, qui avait besoin de repos, y a été envoyé pour leur faciliter l’exercice de leurs devoirs religieux.

     

    La première mission

     

    En arrivant à Dalat, le Père NICOLAS y trouve donc un compagnon ; mais il n’en sera pas le vicaire. En effet, si le Père SIDOT a pour mission de s’occuper des Vietnamiens, Mgr QUINTON a un autre projet qu’il veut confier au Père NICOLAS. Etant monté naguère au sanatorium pour quelques jours de repos, le vicaire apostolique, au cours de ses promenades, a rencontré quelques montagnards sur les sentiers de la forêt. Cela a été pour lui une révélation ; il a cru entendre un appel de ces malheureuses populations des Hauts-Plateaux auxquelles on n’a jamais jusque-là dispensé le message évangélique. Les prescriptions du médecin seront exécutées par l’ « envoi » du Père NICOLAS comme apôtre des Montagnards. Arrivé sur les lieux, le Père commence par installer une minuscule chapelle ; puis il fonde une école pour les enfants et le fait savoir aux parents. Il se met aussi à apprendre leur langue. Mais le succès escompté ne répond pas à l’ardeur de son zèle : au bout de quelques semaines, l’école se vide ; déjà las de l’étude, les petits montagnards ont repris le chemin de la forêt. La déception du Père est grande ; mais il se dit que ce n’est pas encore l’heure de Dieu et que le seul apostolat valable pour l’instant reste celui de la prière.

     

    Le constructeur d’églises

     

    En conséquence, puisqu’il n’y a pas besoin de deux prêtres à Dalat, le Père SIDOT, suffisamment reposé, redescend dans la plaine et le Père NICOLAS reste seul maître de la place. Celle-ci commence à connaître une certaine expansion ; le sanatorium lui-même se remplit au fur et à mesure que s’affirment les bienfaits de cette station d’altitude. Sa petite chapelle devient vite insuffisante et il transforme une aile de sa maison pour en faire le temple de Dieu. Mais celui-ci ne tarde pas à s’avérer lui-même trop petit, surtout après l’ouverture d’un petit lycée dont le Père devient l’aumônier. Une église neuve est construite ; on la voit encore aujourd’hui avec son petit clocher ; elle a été transformée en salles de classe pour l’école paroissiale.

    Mais le Père n’a pas encore vu assez grand. Dalat commence à devenir un grand centre ; les villas se multiplient ; bientôt l’empereur d’Annam va y avoir une résidence. Les Vietnamiens eux-mêmes prennent lentement l’habitude de venir y passer leurs vacances. Les projets du gouvernement prévoient l’établissement d’un grand lycée de plein exercice. Devant cette croissance ininterrompue, le Père doit se rendre à l’évidence ; il lui faut se lancer dans la construction d’une grande église. Mais où trouver des ressources suffisantes ? Il commence par créer un bulletin paroissial qui expliquera ses projets à ses paroissiens présents et futurs et les invitera à y souscrire financièrement. Ce bulletin est distribué, non, seulement à Dalat, mais encore à Saïgon, et partout il suscite des dons généreux. Le Père DECOOPMAN, alors procureur de la mission, se charge de recueillir les fonds et il s’en acquitte si bien qu’en 1932 les fondations de la nouvelle église, qu’on appelle déjà ambitieusement la cathédrale, sortent de terre. Mais, après un bon départ, l’élan de générosité se ralentit ; aussi l’église ne peut-elle être terminée d’un seul coup ; dix ans après la pose de la première pierre, elle est encore inachevée.

    Nous sommes alors en 1942 et les métropolitains, bloqués en Indochine par la deuxième guerre mondiale, affluent à Dalat pour les vacances. Il faut à tout prix terminer les travaux de construction. Le Père DECOOPMAN a été remplacé à la procure de Saïgon par le Père PARREL qui, lui aussi, est tout acquis à Dalat. Avec la permission de Mgr CASSAIGNE, il consent au Père NICOLAS un prêt remboursable D’autres souscriptions font l’appoint. La nef peut alors être achevée et le Père NICOLAS, pour couronner l’ouvrage, fait surmonter le clocher d’un coq gaulois... comme en Lorraine. L’église est dédiée à Saint Nicolas, très vénéré en Lorraine, en souvenir du Père Nicolas COUVREUR, bienfaiteur insigne de la paroisse.

     

    Le pasteur

     

    Si le Père NICOLAS est surtout connu comme constructeur de la cathédrale de Dalat, il ne faut pas oublier qu’il a eu aussi charge d’âmes. Dans l’exercice de ses fonctions pastorales, il n’a jamais réussi à discipliner parfaitement sa timidité foncière. Mais il garde une âme tendre, une âme d’enfant, très sensible, que le moindre spectacle de douleurs amène jusqu’au bord des larmes lorsqu’il n’arrive pas à cacher, par pudeur, son désarroi. Ses brusques accès de colère, d’impatience, qui ne sont que la rançon de sa timidité, n’enlèvent rien à sa bonté profonde que ses paroissiens connaissent bien et savent exploiter au besoin. Que de fois n’a-t-il pas mis à la porte, pour une faute quelconque, son boy ou son cuisinier ; mais c’est pour le reprendre dès le lendemain et c’est tout juste s’il ne leur demande pas pardon. Ce n’est donc que pour se donner du ton, pour donner le change, qu’il affecte un genre raide et froid qui décontenance au premier abord les gens qui ne le connaissent pas et parfois aussi gèle la générosité des fidèles au moment des quêtes pour l’église.

    Avec son âme d’enfant, il n’a jamais réussi à établir son autorité sur les enfants. Ses séances de catéchisme auprès des élèves du lycée sont inénarrables. Il arrive avec son air bourru, décoche des zéros à droite et à gauche ; mais les gosses ne sont pas longs à reprendre le dessus et font de lui ce qu’ils veulent ; il reconnaît sa défaite et finit par en rire sous cape. Un jour, ne voilà-t-il pas qu’un de ces enfants s’avise de grimper jusqu’au haut des échafaudages, au risque de se rompre les membres. Le bon Père l’aperçoit là-haut et se met à genoux pour le supplier de descendre, lui promettant de ne pas le punir ; et l’espiègle de descendre en riant de tout son cœur. Malgré leurs farces, les enfants l’aiment énormément et gardent de lui un excellent souvenir, telle l’impératrice Nam-Phuong, épouse de Bao-Daï. Un jour qu’il se promène avec son ami DOQUET, le Père NICOLAS lui propose de le présenter à l’impératrice qui séjourne dans sa villa. Lorsque celle-ci descend au salon, où ils ont été introduits, le Père commence : « Majesté... », elle l’arrête aussitôt : « Père Nicolas, pourquoi ne m’appelez-vous plus Mariette comme autrefois ? Pour vous, je suis toujours la petite Mariette que vous avez connue quand j’étais encore enfant. »

     

    L’hospitalier

     

    En plus de ses fonctions pastorales, le Père NICOLAS a encore eu la garde du sanatorium, du « Saint-Nicolas Cottage », où les missionnaires montent se reposer quelques jours pour prendre un bain de fraîcheur. Attention à l’accueil ! il peut être un peu rude, surtout si l’annonce de votre arrivée n’est pas encore parvenue à son destinataire. En voici un qui descend d’une « boîte d’allumettes » et qui se dirige péniblement vers la maison. Le Père NICOLAS bougonne : « Quel est encore ce vieux qui vient nous ennuyer ? » Mais dès qu’il a reconnu le visiteur, quel changement d’attitude ! « Mon pauvre vieux, comme « ils » t’ont arrangé ! Entre vite chez moi ; on va te remettre à neuf. » L’accueil ne se termine cependant pas toujours d’une façon aussi chaleureuse, et certains confrères en concluent qu’il est « de mauvaise humeur ». Cela tient pourtant à sa seule timidité. C’est aussi par timidité qu’il en arrive parfois à des procédés qui peuvent paraître blessants pour des nouveaux venus, mais font sourire les habitués. Un jour, ayant reçu pour ses confrères mussipontains qui viennent d’arriver chez lui un fromage de choix que le Père DEZAVELLE trouve fort à son goût, il le met au frigidaire en ayant bien soin de munir celui-ci d’un solide cadenas. Il n’a pas osé dire à son ami de ne pas toucher au fromage ; mais il a trouvé dans le cadenas un silencieux moyen de défense. Ces petits travers ne doivent pas faire oublier quel charmant confrère il sait être ; il vous ménage d’agréables promenades en ville, de joyeuses randonnées en automobile. Qui ne se rappelle les délicieuses soirées au sanatorium, alimentées par de légendaires parties de dominos auxquelles il convie à l’occasion évêques et délégués apostoliques ? Lui, il aime passionnément les dominos lorsqu’ils le font gagner ; mais il n’aime pas perdre et lorsque la chance ne lui sourit pas, lorsque l’adresse n’est pas de son côté, il lui arrive de les lancer jusqu’au fond de la salle à manger ; tout le monde s’amuse de son regard furieux et lui-même finit toujours par en rire.

     

    Les dernières années

     

    En février 1940, le Père NICOLAS, si sensible, est terriblement affecté par la mort brutale du Père DECOOPMAN, son ami de toujours et son dévoué coopérateur dans la construction de son église — et par la guerre avec tous les malheurs qu’elle engendre. Quand l’occupation japonaise de 1945 le coupe de toute relation avec ses confrères, ses nerfs craquent et il tombe dans une profonde mélancolie qui ne fait que s’accentuer avec l’avènement du Viet Minh. Il est acculé un jour « pour le bien de l’Eglise » — c’est là le motif que l’on invoque — à abandonner son église et sa cure. Quel cas de conscience pour lui ! Il ne se remettra jamais de ce qu’il considère comme un exil immérité. Sa souffrance est grande, surtout dans son isolement. Il tombe rapidement dans le scrupule et sombre dans le noir. On doit le renvoyer en France en 1947 ; à Montbeton, il occupe tristement sa place, ne parlant à personne. Se tenant pour indigne de célébrer la sainte messe, il fait l’édification de ses confrères en étant toujours prêt pour la servir. Le pénible calvaire qu’il va désormais gravir ne sera cependant pas inutile. Ne faut-il pas en effet voir un résultat de la communion des saints dans le fait que l’essor de l’apostolat auprès des montagnards, sous l’impulsion de l’équipe du regretté Père Octave LEFEVRE, se situe peu après l’arrivée du Père NICOLAS à Montbeton ? L’heure de la grâce qu’il a tant souhaitée pour ces peuplades coïncide avec celle de sa « nuit obscure ».

    En juillet 1959, un de ses neveux le conduit à Lourdes ; il y est guéri et redevient un boute-en-train de gaieté. Il reprend sa correspondance avec ses amis et va même les voir sur place. Quelle agréable surprise pour ceux qui savent ce qu’il est devenu et soudain retrouvent en lui le « Céleste » des beaux jours ! Quel étonnement pour Mgr DRAPIER, ancien délégué apostolique en Indochine, de voir arriver chez lui cet « amnésique » et de l’entendre lui rappeler avec beaucoup d’à-propos de forts anciens souvenirs ! Il aime à parler de Dalat et c’est pour lui une grande joie de recevoir à Montbeton la visite de son successeur, le Père PARREL ; il s’enquiert de tous ceux qu’il y a connus et ne cesse de poser des questions à leur sujet. Dalat reste l’objet principal de ses prières et il demeure à l’affût des nouvelles, se réjouit de l’extension de la paroisse et de l’évangélisation des montagnards qui lui a tenu tant à cœur  autrefois.

    Cette notable amélioration dure deux ans ; puis, en septembre 1961, c’est la rechute. Il retombe dans sa mélancolie, ne parlant à personne,geignant d’une façon pitoyable : « Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! » Son état nécessite son transport à l’hôpital de Montauban; et c’est là qu’on le trouve mort, au matin du 18 novembre. Dalat, qui lui doit tant, a prié pour lui et sa photographie figure en bonne place au parloir du presbytère.. Que du Ciel il continue, à veiller sur le Viet-nam et plus particulièrement sur la grande paroisse de 14.000 chrétiens qu’il a édifiée de toutes pièces et à la croissance de laquelle il a contribué par ses dernières années vécues dans la retraite à l’ombre de la Croix ! Dalat, où il aurait voulu reposer dans la crypte de l’église devenue aujourd’hui cathédrale, ne l’oubliera pas, car il y a laissé, non seulement un monument de pierre, mais surtout le souvenir d’un bon missionnaire tout dévoué à son troupeau.

     

    • Numéro : 2798
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1904