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Georges NEYROUD (1921-2009)

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    Georges Neyroud naquit à Paris le 10 novembre 1921 dans une famille savoyarde. Ses parents tenaient un magasin d’alimentation 92, rue de Turenne. Baptisé dans la chapelle du Bon Secours, il fit sa première communion à l’église de Saint Joseph des Epinettes.

    Vocation à l’épreuve

    Des la fin des classes primaires, Georges rejoint la Haute Savoie et effectue ses études secondaires d’abord au Lycée d’Annecy puis au Collège St-Joseph à Thônes. En Savoie, Georges bénéficie de l’accueil d’une tante, professeur au Lycée des filles à Annecy.  Elle deviendra sa seconde maman. Il va en effet perdre sa mère à la fin de ses études secondaires, au moment où va se poser pour lui la question de la vocation sacerdotale et missionnaire. L’histoire commence déjà à lui imposer ses dates et ce n’est pas pour faciliter sa tâche. Après la mort de sa mère, il ressent, écrit-il, un vide immense aggravé par la vue de l’immense chagrin de son père. C’est pourtant lors de son séjour à Paris, après les obsèques de sa maman, que Georges Neyroud parlera avec son père de son désir d’être prêtre et de partir au loin annoncer l’Evangile. Cette idée parait alors insupportable à cet homme écrasé par le chagrin. Il faut dire que trois années auparavant Mr Neyroud a perdu un fils de la tuberculose et qu’un autre de ses fils est en ce moment même prisonnier en Allemagne.

    Séminaire

    Georges Neyroud est bien conscient du poids cruel qu’il ajoute à la souffrance de son père. Il s’en ouvre en toute franchise dans la demande d’admission qu’il adresse aux supérieurs des Missions Etrangères de Paris. Cette demande, il l’a adressée un mois seulement après le décès de sa mère. Sa résolution demeure intacte mais en cette première année de deuil, il considère comme un devoir de rester proche de son père qui va rentrer définitivement au pays natal. Ce souci bien légitime sera compris aussi bien des Missions Etrangères que par les responsables du diocèse d’Annecy. Pour cette première année, il sera donc admis au séminaire d’Annecy au titre des Missions Etrangères de Paris.

    Après cette première année à Annecy, il rejoindra le séminaire des Missions Etrangères à Paris en 1942.  En 1943, pour éviter d’aller en Allemagne comme S.T.O, il continuera ses études à Fribourg. Revenu à Paris en 1944, il sera ordonné prêtre le 29 juin 1946 et recevra sa destination pour le Viet-Nam.

    Guerre et Mission

    Il arrivera à Da Nang le 15 décembre 1946 après une traversée de 29 jours. Dès lors,  sa vie missionnaire  va se dérouler au rythme de la longue guerre d’indépendance que connaîtra ce pays. Dès les premiers jours, il connaîtra les périls des déplacements dans un pays en pleine insurrection.  Le 23 novembre précédent, sur l’ordre de l’amiral Thierry d’Argenlieu,  la ville de Hai Phong a été bombardée par la marine française, causant la mort de milliers de civils.  Du coup, les négociations se trouvent définitivement bloquées. Le 19 décembre, Ho Chi Minh appelle à l’insurrection.  « Luttez par tous les moyens dont vous disposez. Luttez avec vos armes, vos pioches, vos pelles, vos bâtons. Sauvez l’indépendance et l’intégrité territoriale de la patrie. »

    Le 19 décembre, Georges Neyroud  expédia ses bagages à l’évêché de Hué, faisant savoir qu’il viendrait les prendre le lendemain. La guerre éclata dans la nuit. Le Père Neyroud accompagna comme aumônier la colonne militaire française qui devait délivrer Hué. Il y parvint le 5 février 1947. Toutes ses affaires avaient été pillées. Il ne retrouva que son calice et ses livres.  La ville de Hué venait de subir un siège sérieux au cours duquel la Procure du diocèse avait été incendiée. Sept confrères Mep avaient été arrêtés et emmenés à Vinh où ils seront concentrés jusqu’en 1953. Il s’agissait des Pères Cadière, Roux, Boillot, Morineau, Bertin, Douchet et Audigou.

    À  DONG HOI ( Quang Binh)

    Le Père Neyroud continua d’avancer  vers le nord avec les militaires, toujours comme aumônier. C’est ainsi qu’il parvint dans la région de Dong Hoi, au nord du 17ème parallèle. Il devait rester dans cette région jusqu’à son premier congé en France en 1956.

    Comme tout jeune missionnaire, il se mit d’abord à l’étude de la langue.  Il fut affecté à la paroisse de Tam Toa. Dans le même temps, il accepta d’être aumônier bénévole de l’armée franco-vietnamienne. A ce titre, il rendra de précieux services à une population prise en tenaille entre un maquis vietminh bien incrusté à l’ouest et l’armée française qui essayait de rétablir des postes tout le long de la route nationale n°1. Mais l’armée du Viet-Minh avait eu le temps d’emmener avec elle, dans la haute montagne, les habitants de plusieurs villages de la plaine et, parmi eux, l’on comptait un certain nombre de catholiques.  D’autres secteurs, à la situation moins tranchée, appelés  zones mixtes, étaient contrôlés par les forces franco-vietnamiennes de jour et par  l’armée du Viet-Minh de nuit. Puis, au cours des années, certaines régions vont changer de maîtres, tantôt à l’avantage des forces vietminh, tantôt à celui de  l’armée franco-vietnamienne. Ces changements auront des répercussions douloureuses sur la vie des gens. D’un côté, la propagande communiste et le terrorisme soumettent la population à une pression constante. De l’autre côté, l’incertitude de l’avenir et les représailles parfois cruelles exercées par l’armée française désespèrent la population. Un compte-rendu de 1949 exprime bien le déchirement des villages où les interventions des troupes vietminh ont entraîné des représailles: « De temps en temps des opérations de représailles exécutées par l’armée française puniront le village, mais rarement les Français se saisiront des vrais coupables qui,  au courant des projets des Etats-majors français, auront eu le temps de se mettre à l’abri. Les représailles seront parfois terribles : fusillades, pillages, incendies, au point que la population, dont la grande majorité déteste le vietminh, aura plus peur des français que des comités communistes. »

    Les catholiques sont spécialement concernés. Là où les postes français offrent une bonne sécurité, la population catholique se regroupe. En même temps,  dans les zones moins sécurisées, le sort des catholiques empire. Les prêtres sont soumis à un harcèlement permanent, plusieurs sont arrêtés et emmenés dans les montagnes en zone contrôlée par les vietminh. Certains y laisseront leur vie.

    Aumônier militaire et Missionnaire apostolique

    C’est dans ce contexte d’insécurité permanente que le Père Neyroud exerce son ministère d’aumônier militaire et de missionnaire apostolique. Vif à réagir, rapide sur sa moto, il accourt dès qu’il peut intervenir pour éviter des méprises aux conséquences parfois dramatiques. Il participe aussi avec le clergé de Dong Hoi pour subvenir aux besoins d’une population de plus en plus nombreuse qui afflue vers la ville en quête d’une meilleure sécurité. Un compte rendu de l’époque en parle dans les termes suivants : « A la pointe nord du Quang Binh, les Pères Neyroud et Cressonnier se trouvent souvent en première ligne. Le Père Neyroud circule en moto, visitant les postes militaires où les effectifs catholiques sont abondants. Il assure également l’aumônerie de l’hôpital et la bonne marche du dispensaire qu’il a fondé à Dong Hoi.  Il est l’intermédiaire habituel des situations difficiles, car il a le secret d’arranger au mieux les discussions délicates entre civils et militaires, vietnamiens ou français. Sa bonne humeur et sa débrouillardise sont légendaires. Il donne tout, « sans compter ce qu’il perd… ». Son dévouement et son courage sont reconnus y compris des autorités civiles et militaires. Au mois de mai 1951, dans le secteur de Le Thuy, il y eut des engagements militaires importants.  A la suite ces opérations, le Père Neyroud fut cité à l’ordre de la division et reçut la croix de guerre. Plus  tard, il sera fait Chevalier, puis Officier de la Légion d’Honneur. Quant au Vietminh, il continuera longtemps encore à offrir à Georges d’autres croix non moins glorieuses. Il ne perd rien pour attendre.

    C’est à Dong Hoi aussi qu’en 1953, le Père Neyroud participera à l’accueil des  confrères qui étaient concentrés à Vinh depuis 1946 et qui venaient enfin d’être libérés. « Quand au Père Neyroud, dit le compte rendu, il se réserva le soin de soigner les plaies des marcheurs et de soutenir les forces des plus âgés par des injections tonifiantes avant la montée en avion ».

    Du nord  au sud du 17ème parallèle. Les accords de Genève en 1954

    En 1954, les accords de Genève sont plutôt mal accueillis à Hué. « Le 17ème parallèle, choisi par les accords de Genève comme ligne de démarcation, coupe le vicariat apostolique au tiers de sa longueur vers le nord. Toute la province de Quang Binh et le nord de celle de Quang Tri se trouvent ainsi isolées du vicariat. Dès lors, il a paru naturel à la population  de cette région de se regrouper au sud du 17ème parallèle, c'est-à-dire dans les provinces de Quang Tri et de Thua Thien, ou même à Tourane ( Da Nang). Ce fut l’exode de quelque 18.000 chrétiens du vicariat de Hué, accompagnés de près de 10.000 chrétiens du vicariat de Vinh récemment établis aux environs de Dong Hoi. Le transport s’est fait par tous les modes disponibles : avions, camions, bateaux ou même à pied ; on disposait du 1er au 16 août,  pour le Centre Viet-Nam, selon les accords de Genève. » Bulletin MEP 1954.

    Le Père Neyroud va lui aussi passer du nord au sud du 17ème parallèle. Il va s’établir à proximité des Pères Valour, Petitjean et Mauvais, dans la région de Quang Tri. La réimplantation de cette population de réfugiés fut largement favorisée par une aide internationale abondante. Un compte rendu de 1956 signale des visites de personnalités catholiques tels que le cardinal Gilroy de Sydney, le R.P. Voillaume, le R.P. Lebret, le R.P. Naïdenof, ainsi que le R.P. Serve de l’Action Populaire.

    Dans le même compte rendu, on trouve une réflexion qui fait preuve d’une rare perspicacité quand on sait ce qui est arrivé plus tard. Après avoir souligné l’importance de l’aide internationale et le témoignage fraternel qu’il représente pour cette population en exil, le texte fait état de l’enthousiasme qui monte  autour de la personnalité du Président du Conseil, Ngo Dinh Diem. «  La confiance dans l’idéal qui s’incarne en la personne du Président du Conseil prend parfois un caractère passionné…Une telle ardeur ne va pas sans exubérance : elle risquerait même de devenir difficile à contrôler si elle n’était pas assagie de temps en temps. La menace d’une dictature marxiste a toujours suscité des risques de totalitarisme. En effet, le principe d’autorité ne saurait être valablement menacé dans la famille, à l’école ou dans le fonctionnement d’une chrétienté sous un prétexte d’ordre politique. La bousculade des événements est telle qu’on se demande parfois si cet équilibre moral pourra être sauvegardé suffisamment ».

    Congé en France

    Pour le Père Neyroud aussi, la bousculade est forte, quoique pacifique cette fois et le changement est considérable par rapport au contexte qu’il a connu depuis son arrivée en mission. Il est temps pour lui de prendre un bon congé en France, de se rafraîchir l’esprit et d’aller respirer à pleins poumons sur les montagnes de Haute Savoie.

    Curé de Cam Lô

    Décembre 1958, le voilà de retour au Viet-Nam, « ce bon Père Neyroud que les événements de 1946-54 ont transporté en divers milieux, en pleine zone d’opérations, et qui a laissé le souvenir d’un zèle courageux et clairvoyant, des qualités qui vont être fort appréciées à Cam Lô où il vient d’être nommé ».CR 1958.  Cam Lo se trouve à quelque 20  kilomètres à l’ouest de Dong Ha, sur la route de Khe Sanh, à environ 80 km du Laos.  C’est un village enfoui dans la verdure. C’est aussi un marché important, dernier centre d’échanges sur la route du Laos. C’est un carrefour de population car les montagnards viennent s’y approvisionner. Le presbytère est en piteux états, mais le Père Neyroud estime qu’il y a d’autres urgences. Les villages sont éparpillés le long de la route du Laos. Déjà plusieurs groupes de catéchumènes exigent de nombreux déplacements et de temps de catéchèse. Le Père Louis Valour, son voisin, curé de Dong Ha, de deux années son cadet, sera pour Georges un ami précieux. Il a déjà acquis une grande expérience dans l’accueil et la formation des catéchumènes.

    Un temps de paix

    Georges Neyroud va connaître un temps de paix, avec la possibilité de circuler en toute sécurité, de jour comme de nuit. Il pourra même se payer le luxe de quelques parties de chasse le soir, en compagnie de chrétiens aussi passionnés que lui. Il va surtout mettre cette accalmie à profit pour visiter les villages, rassembler les communautés éparpillées et instruire les nouveaux candidats au baptême. Il mettra aussi les ressources dont il dispose au service du développement, de la santé et de la scolarisation dans cette région où beaucoup de familles sont encore bien pauvres. Il est aidé en cela par une bonne équipe des Sœurs Amantes de la Croix qui ont la tradition d’une vie frugale, proche du niveau de vie de la population. Sa camionnette 2cv, sera vite connue dans la région et ses services souvent sollicités. Du dispensaire à l’hôpital, il aura souvent des malades à transporter. Le souvenir de cette disponibilité reste encore vif dans la mémoire des gens qui l’ont connu.  Ainsi ce témoigne d’une personne, Maria Nguyen Thi Sen, qui a travaillé avec lui : « Le Père Neyroud était très dévoué pour tous, chrétiens et païens, y compris les montagnards. Il avait le souci de tous, aussi bien pour leur vie matérielle que spirituelle. Il a ouvert des dispensaires où lui-même venait soigner les gens tous les jeudis. Ceux qui ne pouvaient pas être soignés sur place, il les transportait à l’hôpital de la province. Il a ouvert des écoles pour tous, sans distinction de religion. Il a ouvert aussi des cours du soir pour les adultes et pour les enfants qui ne pouvaient pas venir à l’école de jour. Le dimanche, il organisait des cours de catéchisme pour les enfants et des cours de préparation au mariage pour les jeunes. Il a aidé aussi les familles les plus pauvres à constituer un petit capital de démarrage pour l’élevage, pour des plantations ou pour la couture. Le Père a été vraiment parmi nous le bon pasteur qui s’oublie pour les siens. »

    À  nouveau la guerre

    Hélas ! Cette trêve ne durera pas longtemps ! A partir de 1960, les maquis vietminh, appelés désormais vietcongs, sont réactivés. La proximité de la zone démilitarisée et celle de la frontière laotienne vont très vite faire de cette région une région très agitée, à haut risque.  La première victime du groupe MEP sera son supérieur  local, le Père Louis Valour, curé de Dong Ha, voisin et ami du Père Neyroud. Le dimanche 20 février 1966,  à l’âge de 43 ans, il saute sur une mine alors qu’il allait célébrer l’Eucharistie dans le village de Lâm Lang au milieu d’une belle communauté de néophytes. Deux enfants de chœur, volontaires pour aller servir la messe, périrent avec lui. Ce fut un coup dur pour la paroisse, mais aussi pour le groupe Mep et particulièrement pour le Père Neyroud. L’année suivante, le groupe reçut un renfort et un réconfort dans la personne du Père Audigou, ancien prisonnier à Vinh, ancien supérieur régional, ancien supérieur du séminaire à Bièvres. Celui-ci vint s’installer à Lai An, une paroisse toute proche de la ligne de démarcation. Le Père Audigou aimait bien rendre visite aux confrères. Il venait souvent à Dong Ha où j’avais succédé au Père Valour et aussi à Cam Lô, chez le Père Neyroud. C’était un plaisir de le voir toujours guilleret et optimiste. C’est lors de l’une de ses visites au Père Neyroud que son presbytère et l’église de sa paroisse furent bombardés et entièrement détruits. Réinstallé tant bien que mal dans une annexe, le Père Audigou vécut le même scénario un an après.

    En 1967, le Père Neyroud va encore recevoir sur le territoire de sa paroisse un nombre important de  réfugiés de la zone démilitarisée. Avec l’aide deux sœurs infirmières, il ouvre un dispensaire au milieu de cet immense camp.

    Offensive du Têt 1968

    En 1968, ce fut la grande offensive du Têt où l’armée du nord tenta de s’emparer de la ville de Hué au prix de milliers de vies humaines. C’est lors de ces combats que furent tués nos confrères, les Pères Mary Cressonnier et Pierre Poncet, dans des circonstances  qui seront rappelées brièvement dans les pages suivantes. Le Père Neyroud fut le premier à venir m’annoncer cette nouvelle à Dong Ha. Il la tenait d’une radio étrangère. Depuis deux semaines déjà nous n’avions plus de communication avec Hué. Dès que la nouvelle fut confirmée, une messe en leur mémoire fut organisée dans l’église de Dong Ha. Les chrétiens de la région qui avaient connu ces pères, sont venus nombreux. Malheureusement, la célébration fut interrompue suite à un bombardement intense venu du nord.  La plupart des gens purent rejoindre des abris, mais une fille de 19 ans et un garçon de 15 ans, réfugiés au presbytère, furent tués par des éclats d’obus. Il  y eut aussi une quinzaine de blessés dont une petite fille de 9 ans qui eut les deux jambes coupées au-dessus des chevilles.  La voilà donc revenue la salle guerre qui avait accueilli le Père Neyroud à son arrivée au Viet-Nam et qui ne le lâchera plus jusqu’à son départ sur une civière en 1970. En attendant, il est toujours partant, y compris pour une nouvelle mission. Il succèdera au Père Pierre Poncet auprès des populations Brus.

    La mission chez les Brus.

    Lors de son séjour au monastère de la Visitation, Georges Neyroud a écrit lui-même le récit de ses débuts dans cette nouvelle mission et l’attaque dont celle-ci fut la cible dans la nuit du 27 au 28 août 1970.  Il intitule ce récit « Un épisode de l’annonce de la Bonne Nouvelle chez les Brus. »

    Le récit commence par un bref rappel de l’histoire de l’évangélisation auprès de ce peuple de montagnards dispersés le long de la route R9 qui va de Dong Ha à  Khe Sanh et au-delà, en territoire laotien. Cette mission avait débuté avec le Père Pierre Poncet envoyé à Khe Sanh en 1964. Il y fut rejoint en 1965 par le Père Aimé Mauvais. Les deux Francs-Comtois, déjà habitués à de rudes conditions de vie, mirent toutes leurs forces et leurs compétences au service de ces populations démunies et sans grand espoir d’en sortir un jour.  Ils étaient en danger permanent en cette zone proche d’implantations militaires importantes, où les troupes du nord se préparaient minutieusement aux affrontements à venir, attendant le  moment qu’ils se réservaient de choisir.  La route de Dong Ha à Khe Sanh était souvent minée, ce qui rendait les communications périlleuses.  L’annonce de l’évangile se traduisit d’abord par une présence respectueuse et aimante. Les deux pères se mirent à l’étude de la langue, outil indispensable pour se rendre dans les villages et se rendre compte des conditions de vie de ces hameaux dispersés et  éloignés des routes praticables.  Pour tenter d’y apporter un peu de bienfait, ils s’arrêtèrent à deux priorités, l’école et les centres de soin. Dans cette perspective, ils furent rejoints par une équipe des Sœurs de Saint Paul.

    Hélas, les événements devaient contrarier ces projets, alors que les montagnards commençaient déjà à voir poindre un avenir un peu meilleur pour leurs enfants. En février 1968, sous la pression des combats entre les deux armées, les montagnards durent quitter leurs villages et se disperser dans la plaine où rien n’était prévu pour les accueillir. Le Père Poncet qui venait de faire des démarches à Saïgon en faveur de ses écoles, se trouvait à Hué au moment où fut déclenchée l’attaque de la ville de Hué par les troupes du nord. Ce fut le fameux Têt Mau Than, ce premier de l’an dont la cruauté des combats reste encore vive dans la mémoire des Hueiens.  A la fin des combats, les Pères  Mary Cressonnier et Pierre Poncet sortirent pour rendre visite à une communauté de religieuses. Celles-ci s’étaient enfuies laissant le Saint Sacrement dans leur maison vide. Les deux pères prirent le ciboire et reprirent le chemin du retour.  Sur cette route, parcourue sans histoire à l‘aller, les deux confrères furent fauchés par une rafale de mitrailleuse. A l’âge de 34 ans, le Père Pierre Poncet, l’apôtre des Brus, quittait ce monde où il avait tout donné pour ceux qu’il aimait.

    Georges Neyroud à Cua, de 1968 à 1970.

    Quand le calme fut revenu, les autorités de la province de Quang Tri rassemblèrent les montagnards sur un plateau, non loin de la paroisse de Cam Lo, où le Père Neyroud était curé depuis 1956. Le Père Mauvais s’empressa de les rejoindre et s’installa auprès d’eux dans des conditions très précaires. On ne pouvait pas le laisser seul. Il fut donc demandé au Père Georges Neyroud de succéder au Père Pierre Poncet. Le Père Guy Audigou, ancien prisonnier à Vinh, revenu de France en 1967, vint prendre la place du Père Neyroud à la paroisse de Cam Lo.  Depuis son retour, il avait déjà évacué deux presbytères suite à des bombardements destructeurs. C’est toujours avec le même optimisme qu’il accepta ce nouveau poste de Cam Lo où, à son tour, il sera tué en 1972,  le Vendredi Saint au matin, en allant porter secours  à un grand blessé.

    Ce plateau de Cua était en fait assez éloigné du village portant ce nom, situé au pied des montagnes, dans une zone déjà très fréquentée par les maquis communistes. Le Père Neyroud connaissait bien les lieux et les dangers auxquels on pouvait s’y attendre. Il accepta bien volontiers cette nouvelle mission et rejoignit aussitôt le père Mauvais et les religieuses qui, elles aussi,  étaient revenues sans hésiter auprès des réfugiés Brus. Il s’attela à l’étude de la langue tout en organisant le maximum de services qui pouvaient être utiles à cette population errante.   Ainsi furent ouvertes des classes pour l’alphabétisation, un ouvroir et une maison d’accueil pour les filles, un pensionnat pour les garçons, un centre de soins tenu par les sœurs dont l’une était infirmière sage-femme. Ce centre recevait aussi tous les quinze jours l’assistance d’une doctoresse française, Marie-José Bonnet, basée à Hué.

    Les bâtiments avaient été progressivement bâtis avec des planches de caisses à munitions, récupérés et revendus par les montagnards. Ils étaient recouverts de tôles. « Ce n’était pas luxueux, écrit Georges Neyroud, mais nos modestes moyens et la situation assez incertaine ne nous permettaient pas de faire davantage. Il cite cependant le don d’un ami de la Croix Rouge qui lui avait permis de construire une maison « en souvenir de tous les enfants qui avaient péri lors de l’exode de Khe Sanh ».

    La maison des pères comprenait trois pièces égales, dont  deux chambres aux deux bouts et une pièce centrale qui servait à la fois de lieu d’accueil et de salle à manger. Devant cette pièce,  un abri avait été  prévu en cas de bombardement. Cet abri se révèlera inutilisable, parce que trop proche de la maison lors de l’incendie.

    Le chat et les ténèbres, la nuit du 27 au 28 aôut.

    Ici, je laisse la parole à Georges Neyroud. « Un chat que je ne connaissais pas avait dû pénétrer dans ma chambre par les interstices entre le sol et la cloison.  Vers deux heures du matin, ce chat a fait un bond du sol vers la fenêtre ouverte, ce qui m’a réveillé. C‘est alors que s’est produit un phénomène mystérieux dont je laisse à chacun de vous l’interprétation.  Une sorte de ténèbres est venue sur moi et m’a enveloppé. Je me suis mis à trembler de tout mon corps… Je me suis levé et je suis allé frapper à la porte d’Aimé.  Il n’a pas réagi tout de suite. Mon regard s’est porté alors sur la fenêtre de ma chambre. J’ai aperçu la tête de quelqu’un toute proche de ma fenêtre.  Alors, pour faire moins de bruit, j’ai gratté à la porte d’Aimé qui s’est levé et a ouvert sa porte. Je lui ai dit : « Les Viets sont là, je ne sais ce qu’ils veulent ». En pensant à ce qui était déjà arrivé dans le camp, je lui ai encore dit : « On ne sait jamais, attention au plasticage».  A peine avais-je dit cela qu’un pain de plastic était lancé dans ma chambre. J’aurais été sur mon lit, je ne serais plus là pour vous faire ce récit ! »

    Un autre pain de plastic mit alors le feu du côté de la chambre du Père Mauvais, la maison se mit à flamber. L’un et l’autre essayèrent alors de sauver quelques affaires, en particulier les traductions liturgiques du Père Mauvais. Comprenant que l’abri ne serait d’aucune utilité, ils ont décidé de sortir. Ils se sont dirigés vers l’ouvroir qui était fermé depuis peu en raison des menaces répétées. Cet ouvroir avait aussi un abri, ils espéraient pouvoir s’y réfugier.  Je laisse de nouveau la parole à Georges Neyroud. « J’ai marché alors rapidement vers l’ouvroir. Arrivé près de la maison, j’ai  entendu deux coups de feu et j’ai été frappé par une balle sur  le côté droit, région du nerf sciatique. La balle a traversé les intestins et s’est arrêtée de l’autre côté, dans la région du sciatique gauche.  Les jambes paralysées, je me suis  traîné quelques mètres derrière l’ouvroir. J’ai dit alors à Aimé : « Tu me donnes l’absolution » et ensuite, je lui ai donné de mon côté l’absolution. Quelques minutes plus tard, j’ai vu arriver la patrouille des Viets. Ils se sont dirigés vers nous, ils m’ont enjambé  en passant devant Aimé assis à côté de moi. Je pensais qu’ils allaient peut-être me liquider. Peut-être ont-ils jugé que j’étais hors-circuit.  Ils ont continué leur route et sont allés plastiquer le grand bâtiment qui nous servait de chapelle, et de dispensaire.  J’avoue avoir eu alors une très grande peur : c’était qu’ils plastiquent aussi l’ouvroir près duquel j’étais étendu. Je pensais avec terreur que j’allais mourir brûlé vif.  Etant donné la blessure et l’expérience des blessés du ventre que j’avais eue chez les militaires, je pensais qu’au bout de quatre heures j’aurais terminé ma course. Et pourtant, c’est curieux, je n’étais pas tellement persuadé de mourir ! ».

    C’est vers 7 heures du matin, qu’un hélicoptère transporta le Père Neyroud dans un hôpital militaire américain sur la base de Ai-Tu, entre Dong Ha et Quang Tri.  A cette heure là, je me trouvais moi-même non loin de cette base, à rendre visite à une école, le long de la route n° 1.  Une religieuse de Saint Paul, qui avait accompagné le père dans l’hélicoptère, est arrivée vers moi, transportée par un motard. Quand j’ai vu sa mine, j’ai deviné qu’il s’était  passé quelque chose de grave. Je me suis rendu aussitôt à l’hôpital où j’ai rencontré Georges pendant quelques instants, avant de le laisser entre les mains des médecins. Nous avons échangé quelques mots et je lui ai donné l’absolution. D’après son récit écrit, il n’a gardé aucun souvenir de cette rencontre. Rien d’étonnant, il était livide, à bout de force.

    Je me suis alors rendu  sur les lieux de l’attentat à Cua.  J’ai vu l’ampleur des dégâts et discuté un moment avec le Père Mauvais. Celui-ci était en pyjama, mais le personnage gardait son profil habituel avec la cigarette aux coins des lèvres, une de ces cigarettes qu’il roulait le soir en grillant la dernière, et qu’il rangeait dans une boîte, en quantité suffisante pour la journée du lendemain. Il avait tout perdu de ses effets personnels, mais il avait eu le réflexe de saisir dans sa main cette boîte et le briquet.  Ensuite, j’ai ramené le Père Mauvais à Dong Ha, tandis que les religieuses se repliaient sur le village de Cua.  Le Père Mauvais a pu se restaurer, se reposer un peu et acheter quelques affaires indispensables.  Mais, le soir, quand je lui ai proposé de rester chez moi, il n’a rien voulu entendre, il voulait à tout prix rejoindre son poste.  Je l’ai donc ramené un peu à contre cœur, pas très courageux  moi-même pour reprendre cette route au coucher du soleil.

    Retour définitif en Haute Savoie

    Quant au Père Georges Neyroud,  après une première opération sur place, il fut  acheminé vers un navire hôpital,  puis reçut des soins dans plusieurs hôpitaux du Viet-Nam,  avant d’être rapatrié en France. A son arrivée, il va encore connaître plusieurs mois d’hospitalisation, de soins et de rééducation, avant de rejoindre la rue du Bac et suivre des cours à l’Institut Catholique de Paris.

    En 1972, il rejoindra une maison de jeunes atteints de scoliose au centre l’Espérance, dans la Vallée Verte en Haute Savoie. Je me souviens l’y avoir rencontré, il était heureux d’accueillir les visiteurs.

    De 1977 à 1990 il sera affecté à la paroisse de Saint André d’Annemasse. A l’occasion de son  cinquantième anniversaire de sacerdoce, il est revenu sur cette période et les convictions qui l’animaient dans la catéchèse des enfants. Il ne pouvait pas supporter que des parents prétendent à la fête de la première communion sans que l’enfant participe à une préparation. En cette même occasion, il a rendu hommage à sa famille et à tous ceux qui par leurs engagements, leur esprit de service, dans la prière et la réflexion, lui ont permis de s’orienter vers la vie missionnaire.

    Georges est tourné vers l’avenir, sans rien oublier de ce qu’il a vécu au Viet-Nam. Il s’intéresse à fond aux problèmes de l’Eglise en France.  Il aime les rencontres de réflexion et de formation permanente. Il a suivi avec passion les cours d’Ecriture Sainte du Père Jean Delorme. Initié à l’informatique c’est lui qui a retranscrit à la lettre les cours et les conférences de Jean Delormes. Il fut ainsi l’un de ceux qui permirent la diffusion de l’œuvre posthume de celui-ci : L’heureuse annonce selon Marc.

    La maladie

    Sans rupture avec son ministère pastoral, il vivra en 1988 de longs mois d’hospitalisation, transporté d’Annemasse à Lyon, à la suite d’une infection persistante qui revenait dès qu’il cessait la prise d’antibiotiques. Il fallut une intervention chirurgicale pour identifier enfin l’origine du mal. Il en garda le souvenir d’une riche expérience spirituelle et de relations humaines. Il en parle dans une lettre à ses amis de février 1989. «  Votre sympathie agissante et votre prière m’ont accompagné.  De même, j’ai essayé de transformer ma prière en offrande pour la communauté paroissiale, la FRAT, le diocèse, le Viet-Nam, les parents, les amis, bref chacun de vous. Sur un plan plus personnel, j’ai un peu plus éprouvé ce que tout état de maladie révèle : le sentiment de pauvreté, le passage par le désert. J’ajouterai aussi l’affrontement au silence de Dieu et cependant dans la foi, la certitude d’être aimé.   J’ai envie aussi de souligner la qualité des services, en commençant par les plus humbles… Il faudrait parler de la vie en commun.  On se retrouve avec des personnes venues de tous les horizons et pays, cela oblige à beaucoup de respect et d’humilité. J’ai été témoin de plusieurs drames. Je reste marqué par le suicide d’un de mes  voisins de lit. Il y a des gens qui se trouvent humainement parlant sans aucune espérance. Ecouter, essayer d’accompagner, tout en pressentant le drame qui va se produire, n’est pas facile ».

    La Visitation à Marclaz

    En 1990, nommé au secteur pastoral de Thonon-ville,  il est aumônier du monastère de la Visitation de Marclaz. Ce sera une retraite très active : membre de l’ACAT, aumônier de la Fraternité des Personnes Malades et Handicapées, visiteur des malades,  il est nommé, en 1991, accompagnateur de l’équipe d’aumônerie de la clinique Lamartine à Thonon. Son ministère au monastère de la Visitation l’occupe bien, il participe à l’accueil des visiteurs, ses homélies sont appréciées, chaque jour l’Eucharistie y rassemble une belle communauté. Il marque beaucoup de respect et d’attachement aux religieuses dont la vie de prière éclaire et soutient son ministère pastoral.  Il ne manque pas de confier à leurs intentions la vie de l’Eglise au Viet-Nam et spécialement auprès des Brus de Khe Sanh. Quand des confrères ou des amis viennent le voir, il est heureux de les recevoir, il cuisine lui-même et c’est touchant, parfois même gênant, de voir cet homme à la marche déhanchée, s’affairer ainsi entre la cuisine et la salle à manger.

    C’est là aussi que des amis le rejoignent régulièrement pour organiser l’aide qu’il continuera d’apporter aux  Brus jusqu’à la fin de sa vie. Cette aide va consister d’abord dans l’envoi de médicaments, aide précieuse s’il en fut alors que tout manquait durant les années les plus dures du régime communiste au Viet-Nam. Les médicaments sont devenus alors une monnaie d’échange très appréciée.  Plus tard, dès que des pistes fiables s’ouvriront, il leur fournira aussi une aide financière qui passera par les religieuses demeurées à leur poste. C’est ainsi que Georges Neyroud, très présent à son ministère en France, est resté fidèle jusqu’au bout à ceux que sa vocation missionnaire lui avait donné de connaître et d’aimer.

    Il a fait l’admiration de beaucoup et en particulier d’une religieuse, sœur Marie-Thérèse, aide aux prêtres. Le témoignage de cette sœur exprime bien la vitalité et la ténacité dont notre confrère a fait preuve jusqu’au bout. «  Je l’ai connu grâce à un de ses confrères, l’abbé Jean Eyhéralde… Les discussions entre eux étaient animées, parfois controversées, toujours instructives et pleines de foi. Il était savoureux d’assister à ces échanges d’idées, venant de prêtres amis, pleins d’une certaine sagesse, d’une expérience différente indéniable, se mesurant presque, afin de faire avancer l’autre  ou le convaincre, mais toujours avec un certain humour et dans les limites du respect !  J’admirais la délicatesse du Père Neyroud. Quand il s’invitait à la table de son ami, il ne venait jamais les mains vides… Tant qu’il a eu confiance en lui-même et qu’il a pu encore conduire sa voiture aménagée, le Père Neyroud a su, a pu, « faire avec » son handicap. Mais quand la dépendance s’est installée durablement, il lui pesait, comme sa surdité grandissante… »

    Peu à peu ses forces déclinèrent en effet et des complications graves exigèrent une hospitalisation  à  à la Clinique de Thonon. C’est là qu’en 2009, il reçut la visite de l’archevêque de Hué, Mgr Etienne NGUYEN NHU THE et de son auxiliaire Mgr François-Xavier LE VAN HONG. Ce fut un moment d’émotion et de joie. Il ne put s’empêcher cependant de leur faire une exhortation sur l’unité, condition indispensable pour une bonne évangélisation. Il avait eu vent de quelque dissension entre le curé  de Khe Sanh et les religieuses. Rien de grave sans doute, puisque plus de 500 familles Brus venaient de demander le baptême.

    Le Père Neyroud aurait bien voulu rester à Thonon, mais un séjour très long dans cette clinique n’était guère envisageable. Il accepta de se retirer à Lauris où il finit ses derniers jours au milieu des confrères MEP. Le 30 octobre 2009, il  arriva au bout des combats que la vie lui avait généreusement prodigués,  pour connaître enfin la paix de Dieu.

    • Numéro : 3755
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1946