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François NAVAILLE (1868-1907)

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    Nous n’avons que peu de renseignements sur la famille et l’enfance de M. Navaille.

    Notre cher confrère se taisait sur ces détails intimes, qu’il est d’ordinaire si doux de raconter entre nous. Il souffrait visiblement de n’avoir pas, comme les autres, à narrer tel ou tel souvenir agréable des jeunes années ; et c’est par un pur hasard que nous savons qu’il était le filleul du célèbre peintre Bonnot.

    Sa vocation fut soumise à de rudes assauts, mais Dieu avait donné à cette âme d’élite une foi robuste qui a su triompher de tous les obstacles. A la fin de ses études secondaires, il vit les portes du séminaire de Saint-Sulpice s’ouvrir devant lui .

    C’était la terre promise, un paradis pour son âme qui sortait triomphante de la lutte. Dès le premier jour, il parut un modèle de régularité et de piété. Aimable, formé déjà par les relations de sa famille aux manières distinguées, il fut justement apprécié dans ce milieu d’élite : le séminaire de Saint-Sulpice.

    Mais le lévite aimable, bien qu’un peu austère, qu’était l’abbé Navaille, rêvait déjà une vie de pénitence et de sacrifice, et, tout de suite, la vie dans les missions lointaines lui apparut comme le moyen nécessaire pour atteindre le but. Toutefois, avant de prendre une décision, il voulut y réfléchir longuement, et il ne vint frapper à la porte de la rue du Bac que lorsque l’appel du bon Dieu lui parut bien certain : il était alors diacre.

    En entrant aux Missions, il y trouva des condisciples non moins fervents que dans le séminaire voisin, avec en plus ce joyeux enthousiasme que l’on rencontre chez des jeunes gens qui ont dû s’imposer déjà bien des sacrifices pour arriver à cette demeure bien-aimée, et qui s’apprêtent à en faire encore de plus grands ! Aussi William se sentit vite à son aise à la rue du Bac.

    Pendant les vacanees à Meudon, pour ne pas rester oisif, il s’occupait du patronage de la paroisse, avec peut-être plus de bonne volonté que de compréhension pratique de l’élément quelque peu difficile et délicat sur lequel il travaillait. Il n’en déployait pas moins un zèle véritable et un entrain que rien ne rebutait.

    Les pauvres, dans lesquels il voyait si bien Notre-Seigneur, grâce à son grand esprit de foi, étaient ses préférés, et à l’aumône de la bourse il ajoutait celle des bonnes paroles pour les exciter à aimer le bon Dieu. Il se préparait déjà à l’apostolat près des humbles et des déshérités de ce monde, pour lesquels il eut toujours une grande bonté.

    Un peu avant son ordination, arriva à Paris une nouvelle sensationnelle : M. Verbier, du Tonkin occidental, venait d’être massacré dans le Laos tonkinois. Un souffle d’ardents désirs passa sur ces jeunes fronts d’aspirants, et plus d’un, au soir de ce beau jour, demanda au divin Maître de suivre les traces de celui qui était tombé là-bas, sous les balles de traîtres et d’assassins.

    M. Navaille, pour être moins enthousiaste que bien d’autres, ne fut pas des derniers à demander cette grâce du martyre, qu’il souhaitait avec toute l’ardeur de sa foi.

    A la suprême grâce de l’ordination William se prépara de tout cœur, est-il besoin de le dire, et on peut affirmer qu’il resta jusqu’à son dernier jour ce qu’il fut au jour de sa première messe, un saint prêtre. Ces seuls mots en disent plus long que beaucoup de phrases : ils disent tout.

    Le soir même, il recevait sa destination pour le Tonkin occidental, et comme cette mission était en vogue par suite du dernier massacre, on félicita M. Navaille d’avoir été plus favorisé que ses co-partants. Lui aussi s’en réjouissait. Car c’était la vie austère qui allait débuter, vie de renoncement et de mortification qu’il s’était tracée d’avance.

    Les ennuis ne lui feront guère défaut durant sa vie de mission. Beaucoup, sinon le plus grand nombre, lui viendront sans doute de l’excès de ses qualités. Ce tempérament très sensible, presque méticuleux, eut quelque peu à souffrir du caractère de nos Annamites, aux yeux de qui l’à peu près représente la perfection. Il devait, en effet, être bien pénible, ce défaut de la race annamite, pour l’homme distingué, soigneux, qu’était notre confrère. Ne faut-il pas parfois s’imposer bien des efforts pour laisser passer des négligences si souvent répétées, de la part de ceux qui nous entourent ? Ce fut, disons-le pour M. Navaille, une pierre d’achoppement sur laquelle son esprit de charité passait du reste très vite.

    Dans les différents postes que le cher Père occupa, à Lang-van sous la direction de M. Tardy, à Ké-tru sous celle de M. Calaque, à Thanh-hoa, ou à Hanoï, son désir de perfection pour lui-même, il voulait le transmettre aux chrétiens qui lui étaient confiés. Mais, tout le monde ne possède pas une âme d’élite comme la sienne. M. Navaille ne le comprit pas suffisamment ; et il en a souffert. Pourtant, Dieu seul sait le bien qu’il a fait au confessionnal, où il savait si bien remplir le rôle de médecin et de guide des âmes.

    Les mêmes causes produisirent les mêmes effets, dans son passage au grand séminaire de la mission, accentués encore par cet idéal sublime du sacerdoce qu’il eût voulu infuser aux lévites annamites. Le maître était trop parfait pour ses séminaristes. Ce fut son seul tort et la cause de ses regrets de ne pouvoir réussir dans cette œuvre si laborieuse.

    Vers le même moment, de rudes épreuves pour son cœur de prêtre fondirent sur lui. Il faut dire que ces ennuis moraux avaient altéré sa santé déjà peu brillante par ailleurs. Il partit pour la France, beaucoup moins joyeux qu’on aurait pu le croire.

    M.Navaille séjourna à Montbeton, puis à Bordeaux, où il retrouvait chez sa tante, qui le comprenait bien et l’aimait, le repos et le calme dont il avait besoin.

    Après un an de séjour en France, sur le conseil qui lui fut paternellement donné, il reprit la route d’Extrême-Orient. Il s’arrêta à Nazareth, d’autant plus volontiers qu’il se trouvait à l’aise dans cette sainte maison, où le recueillement, la prière, le silence et l’étude font tant de bien à l’âme fatiguée.

    Il souhaitait revoir le Tonkin occidendal et M. Navaille nous revint, il y a deux ans, heureux de se retrouver parmi ses confrères, son évêque l’envoya à Ké-so continuer le travail de bénédiction auquel se sont dévoués tant de nos confrères, sans l’avoir encore achevé : les procès de nos nombreux martyrs.

    Il se prescrit de nouveau un règlement de vie particulier, auquel il était très fidèle. Et sous ce rapport il restera pour nous un beau modèle.

    Nous avons dit que c’était un saint prêtre, et il serait facile de le prouver. Chaque matin, il faisait une longue méditation, y consacrant une heure soit avant , soit après la sainte messe. Sa messe, il la disait posément, avec recueillement, avec onction. On sentait, quand on y assistait, que le prêtre qui célébrait était bien uni à la sainte Victime, et M. Navaille faisait encore du bien ainsi sans même s’en douter.

    Sa visite au Saint-Sacrement, il aimait non seulement à la faire chaque jour, mais encore il s’y attardait volontiers. C’étaient les meilleurs moments de sa journée, et quand on le voyait sortir de la chapelle, on devinait l’homme encore occupé de l’entretien qu’il venait d’avoir avec le divin Maître .

    Son examen de conscience, sa lecture de l’Écriture sainte, sa lecture spirituelle, jamais il ne les a omis. Il y tenait fermement.

    Sa journée, outre son travail, était ainsi admirablement remplie, et il pouvait chaque soir, en se couchant, se donner à lui-même le témoignage d’avoir vécu sa journée en vrai prêtre de Jésus.

    Nous comptions voir M. Navaille nous édifier ainsi de longues années, par la dignité réelle et palpable de sa vie, si bien réglée dans le rôle méritoire, que son supérieur lui avait assigné. Mais le divin Maître se préparait à rappeler à lui ce serviteur aimé, qu’il avait éprouvé, et auquel il avait imposé des croix si lourdes à porter.

    Au mois de juin, M. Navaille avait reçu une invitation de son ami, M. Collomb, curé de Thanh-hoa, au Tonkin maritime, et qui connaissait bien l’affection spéciale de son prédécesseur pour ce poste des anciens jours. Aussi, notre cher confrère partit pour le sud, malgré une santé déjà ébranlée. Presque dès son arrivée, c’est-à-dire le 4 ou le 5 juin, il fut pris d’une violente dysenterie. Le docteur Hermant, médecin militaire, détaché à Thanh-hoa, lui consacra ses soins les plus dévoués avec d’autant plus de sympathie, que M. Navaille avait été aumônier par intérim de l’hôpital militaire de Hanoï, où le docteur avait passé lui-même deux années. Grâce au traitement suivi, la crise diminua au point que, le 12 juin, tout danger semblait écarté.

    Malheureusement, dans la nuit suivante, il y eut une rechute, et, le 13, le docteur perdait tout espoir. Le 14, on télégraphia à Hanoï que le malade passerait difficilement la journée, et, en effet, notre cher confrère s’éteignit le jour même, épuisé par les hémorragies fréquentes qui accompagnent trop souvent cette terrible maladie.

    M. Navaille comprit vite la gravité de son état, et il se prépara à la mort avec une grande piété. Ses fréquents hoquets l’ont empêché de recevoir le saint Viatique. Mais il a pu s’unir à toutes les prières que les confrères récitaient auprès de lui, car il a gardé sa connaissance jusqu’au bout. Il venait de réciter l’Angelus de midi avec eux, quand il exhala son dernier soupir. À son salut: Ave Maria, la bonne Mère répondait en l’appelant auprès d’elle.

    L’inhumation eut lieu le lendemain, samedi, dans la soirée. M. Schlicklin, provicaire du Tonkin occidental, représentant Mgr Gendreau, présidait la cérémonie, entouré de douze confrères, dont cinq venus de notre mission et sept du Tonkin maritime. Tous les Français de la ville de Thanh-hoa, le Résident en tête, avaient tenu à accompagner à sa dernière demeure l’ancien curé de la ville, donnant aux populations un bel exemple de la solidarité qui se maintient dans nos chefs-lieux de province.

    Le cher M. Navaille dort son dernier sommeil près d’un autre confrère qui fut son ami, M. Rigouin.

    Nous oublions peut-être un peu vite nos morts. Mais, à mesure que les années s’écoulent, ce qui a pu être chez eux imperfections disparaît, et il ne reste plus d’eux que le caractère saillant de leur nature. C’est ainsi que M. Navaille demeurera dans notre souvenir comme un modèle vraiment sacerdotal, un de ceux qui ont honoré le sanctuaire et l’apostolat.

    • Numéro : 2148
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1895