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Louis NASSOY (1879-1947)

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    LE RÉVÉREND PÈRE NASSOY

    ( Extrait de la Semaine Religieuse de Toulouse, 31 août 1947)

    Il était Lorrain. Son pays d’origine l’avait marqué. Il était missionnaire, sa vocation lui avait fait une âme ardente de charité.

    À soixante-huit ans, la mort l’a rencontré, Je 9 du mois d’août.

    Fondateur des Sœurs des Missions-Étrangères, dont la Maison-mère est à La Motte, sur la paroisse de Seysses, il en était resté le Père.

    La Providence l’avait bien servi : volonté tenace, enveloppée d’une grande charité. Pour lui, le monde était peuplé d’êtres invisibles dont il percevait sans peine l’influence. Plus que le visible, l’invisible était sa patrie. Il s’y promenait avec aisance. Il y prenait plaisir.

    Ce sentiment de l’invisible, il le devait à la lecture de la Bible et de la Vie des Saints. Sa confiance était illimitée. Après avoir cherché longtemps, il avait fini par trouver, comme par hasard, en Suisse, la personne qui devait assurer l’œuvre dont il poursuivait la réalisation. Le Père cherchait. Une dame de l’Argentine cherchait aussi sa voie et, sous les auspices de Mgr de Guébriant, La Motte fut fondée.

    Il accueillait quiconque avec un sourire bienveillant qui illuminait son visage et mettait de suite en confiance. Il a contribué à faire de La Motte le refuge des malheureux, le refuge des condamnés. Que d’imprudences commises que justifiait la charité ! La Motte, refuge, elle l’est, elle le sera toujours, n’en déplaise à ceux qui ont inventé le complot des couvents, qu’ils ont servi à la classe ouvrière comme un aliment de choix. Je puis leur dire, je puis leur affirmer que si, un jour, poursuivis par la haine du peuple qu’ils ont trompé, ils frappent à la porte de La Motte, un abri leur sera offert. La charité n’a pas de couleur, ou plutôt son emblème est la couleur rouge, la couleur du feu, « ignis ardens ».

    Par sa charité, par sa bonté, le P. Nassoy eût été digne de figurer dans le complot des couvents, lui qui n’avait jamais demandé à quiconque quel passé il portait avec lui et quelle était sa couleur.

    Ce qui en faisait une physionomie à part, c’était la confiance en les saints et les saintes du Paradis, en la Vierge Immaculée, en le Sacré Cœur de Jésus. Il fallait l’entendre à la fin de l’examen particulier, invoquer le Sacré Cœur. Il y mettait un accent de conviction, d’amour, qui frappait. Cette confiance lui enlevait toute hésitation. C’est le devoir, c’est la charité.

    Et ce prêtre attirait par sa bonté. Devenu aveugle et infirme, pendant les dernières années de sa vie, souffrant en silence, il avait conservé son sourire accueillant et ses paroles encourageantes. On venait le voir, on aimait à le voir ; on venait l’écouter, on aimait à l’écouter. A son contact, des âmes ont retrouvé la foi ; d’autres ont été ébranlées. Pour tout dire en un mot, le P. Nassoy était un homme de Dieu. Il n’avait d’autre science que celle de Jésus-Christ. Il l’avait abondante, il l’avait incorporée, pour ainsi dire, à son être. Cela lui suffisait. Il restait étranger aux querelles, aux nouvelles, vraies ou fausses, dont quelque visiteur venait parfois l’importuner.

    Un jugement bienveillant, une parole apaisante, homme de Dieu dans la prière, dans la contemplation de l’invisible, dans l’exercice de la charité sans acception de personne, doux aux malheureux, donné à Dieu et donné aux hommes, tel fut le P. Nassoy dont la Providence s’est servi pour faire de grandes choses.

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    Brève Notice Biographique du Père Albert Louis  NASSOY  M.E.P

    FONDATEUR de L’INSTITUT DES SOEURS DES MISSIONS ETRANGERES

    Le Père Nassoy naquit en Lorraine à Pont à Mousson, le 17 Août 1879. Il est le fils aîné de Mr. et Mme. François et Anne Nassoy. Ils l’ont prénommé  Albert Louis. Il

    entra au séminaire des Missions Etrangères à Paris le 19 Novembre 1899, et fut ordonné prêtre le 27 Septembre 1903. Dans la même année le 11 Novembre, à l’âge de 24 ans il fut envoyé missionnaire en Inde. A cette époque, Mgr. Despatures était Curé d’une paroisse du diocèse de Mysore. Le Père Nassoy fut nommé son Vicaire. Plustard Mgr.Despatures deviendra l’archevêque de Bangalore.

    En 1949, deux ans après la mort du P.Nassoy Notre Mère avait demandé à Mgr.Despatures de donner son témoignage sur le Père Nassoy. Essayant de rassembler de ses souvenirs il répondit à Notre Mère

     

    Hollain

    22 oct. 1949

     

    J’ai fait la connaissance du Père en mission, à Mysore, lorsqu’il y vint comme Vicaire.

     

    Le premier travail du missionnaire en arrivant en mission est de se livrer à l’étude des langues. Le Père fut d’abord placé au Collège St.Joseph à Bangalore, en vue d’apprendre l’Anglais. Là il se trouvait dans un  milieu anglais. Professeurs, élèves, tout le monde parlait  Anglais. Il n’entendait parler qu’en Anglais et il devait nécessairement s’exprimer dans cette langue. C’est d’ailleurs le meilleur moyen d’acquérir la connaissance d’une langue vivante.

     

    Le Père était doué d’une excellente mémoire, et c’est très vite qu’il se familiarisa avec cette langue. Mais il était réservé et timide, il ne faisait pas apparaît de son savoir, il fallait qu’il fut dans un milieu bien connu pour qu’il se départit de cette timidité, de sa retenue ordinaire. Il fallait bien le connaître pour être à même de se rendre compte de ses connaissance linguistiques comme des autres.

     

    Dès que ses Supérieurs eurent estimé que son savoir en Anglais était suffisant, il fut envoyé à Mysore (dans la ville de Mysore), comme deuxième Vicaire. J’étais alors le Curé de Mysore. Lorsqu’on mentionne Mysore, il faut distinguer, il y a l’Etat de Mysore avec 8.000.000 d’habitants et il y a la ville, Mysore, 115.000 habitants, qui est la capitale de l’Etat de  Mysore. La communauté catholique de la ville de Mysore comptait 1.250 membres dont la langue est la langue tamile (tamoule) que le Père devait apprendre. Cette langue indigène (tamile) est parlée par 42.000.000 de personnes dans le Sud de l’Inde. Langue bien difficile parce que riche en vocabulaire. Dérivée du Sanskrit et n’ayant aucun point commun avec les langues européennes. A Mysore, il y avait encore une troisième langue, le Canara, mais la congrégation indienne de la ville était presque exclusivement de langue tamile. Les 150 Canaras dans la (Sabée) congrégation avaient d’ailleurs une connaissance suffisante du Tamile pour que l’on puisse travailler avec eux en cette langue. Le Père avait un professeur indien pour le Tamile. Ses progrès furent rapides et, après quelques mois d’études acharnées, entrecoupées de conversation avec les enfants des écoles, le Père commença le service actif. Il s’occupa des écoles et des catéchismes journaliers.

     

    Environ 6 mois après son arrivée à Mysore, le Père commença à entendre les enfants au Saint Tribunal et bientôt il était à même d’occuper le Saint Tribunal pour tous les chrétiens. Naturellement, le Père aidait aussi beaucoup pour les confessions en Anglais.

     

    Au Collège St.Joseph à Bangalore, le Père s’était trouvé dans un milieu européen, anglais. En arrivant à Mysore, bien qu’il eut résidé déjà environ 2 ans en mission, il se trouvait dans un milieu tout différent du premier. Il fallait étudier le caractère, la mentalité indienne. Il fallait se plier, s’adapter aux habitudes, aux coutumes des Indiens. Cette adaptation fut facile au Père à cause de ses grandes qualités et de sa bonne volonté être tout à tous, être Indien avec ses chers Indiens. Cette adaptation fut rapide parce qu’il aimait et voulait être le vrai missionnaire le Père au milieu de ses enfants.

     

    Cependant, parfois, en présence d’une coutume qui lui semblait au moins étrange, son premier mouvement était de lever les bras d’un geste d’étonnement; mais ce réflexe, qu’il n’y pas à changer les coutumes mais à les respecter, lui faisait vite baisser les bras et la coutume était pleinement acceptée et suivie.

     

    Le Père, bien vite, au premier abord, donnait l’impression (et cette impression se confirmait davantage plus on le connaissait), le Père donnait l’impression qu’on se trouvait près de lui à côté d’un homme de Dieu, d’un homme aimé de Dieu, donné à Dieu et à tout le service de Dieu : « Homo Dei »... Son dévouement, sa bonté, sa disposition toujours prête à servir, sa piété simple, comme naturelle, frappaient les chrétiens. Ils ne s’y trompaient pas et, comme instinctivement, le voyaient comme un Père aimant et aimé, « Tagappen » en Tamoul.

     

    Le séjour du Père à Mysore avait aussi pour but la formation missionnaire appropriée au pays, à Mysore, n’eut avec les païens et avec les autorités locales que des relations de voisinage et de civilité. Les questions d’affaires incombaient au Curé. Quant aux difficultés entre les chrétiens, querelles à apaiser, etc..., cela également était porté au Curé. Mais celui-ci avait soin de traiter tout cela à côté du Père, sous la fenêtre de son appartement, de sorte que le Père, sans prendre une part active aux débats, les suivait et se rendait compte des règles compliquées de la procédure indienne. Grâce à la multiplicité et à la variété  des problèmes qui se présentaient ainsi, le Père était préparé à toute difficulté qui puisse surgir. Il était muni des connaissances, de l’expérience qui sont nécessaires à l’administration d’un district. De plus tout cela reposait sur un terrain solide : la patience inaltérable du Père, sa bonté, son dévouement... et les chrétiens se rendaient compte que le Père les aimait... Avec cela, et la grâce du Bon Dieu, on dirige aisément une paroisse, un district. Le missionnaire dans son district est le Père : « Tagappen » ;  il est le Curé, le Pasteur, le conseiller, l’ange de paix, parfois le juge mais le juge bon et paternel toujours, le médecin des âmes et même souvent des pauvres corps.

     

    Le Père avec sa belle intelligence, avec son jugement jamais en défaut, avec sa bonne volonté, avec son zèle inaltérable pour la gloire du « Père qui est dans les Cieux », le Père Nassoy avait l’âme ouverte pour s’accommoder à tout, pour se dévouer à tout, pour se sacrifier en tout.

    Monseigneur Baslé s’était fidèlement tenu au courant des qualités de son jeune missionnaire. Un poste important mais difficile et pénible devint vacant : le poste de Mercara. En toute connaissance de cause, Mgr.Baslé jugea bon de demander au Père Nassoy de se dévouer au poste de Mercara. Mgr. savait par avance que, sous la direction du Père, Mercara , ses oeuvres, ses âmes étaient en bonnes mains : dans les mains d’un jeune, actif, dévoué, énergique, persévérant et pieux missionnaire. Le Père avait avec Dieu une union intime, et intimité éclairerait, dirigerait, réglerait toutes les activités du Père Nassoy. On était de tout repos sur le pieux gouvernement du nouveau Curé de Mercara.

     

    Le Père Nassoy avait passé un temps assez long au Collège de Bangalore. Il n’y avait pas fait de professorat proprement dit, vu qu’il était là afin de se familiariser avec la langue anglaise. Certainement le Père possédait toutes les qualités qui eussent fait de lui  un excellent professeur, mais ses aspirations allaient vers une vie active missionnaire ; vers le travail direct des âmes.

     

    Mercara est la capitale du Coorg (un ancien royaume indien). Il formait une province séparée, dépendant directement du gouvernement de Calcutta, sous l’autorité du Président anglais. Le Coorg ne relevait pas du gouvernement de Mysore. Le poste de Mercara comprenait non seulement la ville de Mercara, mais aussi les alentours avec quelques agglomérations à 15-25-30 kilomètres de Mercara. Pays de montagnes, de forêts, à environ 4.500 pieds au-dessus du niveau de la mer. On plante le café jusqu’à près de 4.000 pieds. Les chrétiens étaient disséminés dans la ville de Mercara et dans les plantations environnantes. Ils formaient des communautés bien distinctes par la caste, par la langue. Les deux communautés demandaient une administration appropriée.

     

    C’étaient : 1) la congrégation tamile et 2) la congrégation konkani. Celle-ci était composée de personnes venant de la côte Est. Ils parlent le Konkani de racine absolument différente du Tamile, mais la plupart parlaient aussi le Canara. Et voilà à apprendre cette troisième langue. Sa connaissance du Tamile l’aida beaucoup à cette fin, parce que les deux langues ont des similitudes et leur syntaxe est la même.

     

    Le Père n’était pas pris au dépourvu. Sa préparation était solide. Humainement et spirituellement, il avait en lui tout pour réussir. Il se consacra à son devoir de toute son âme généreuse. Il était réellement « Homo Dei », l’homme de Dieu, éclairé par Dieu, agissant pour Dieu en dehors de toute considération humaine.

     

    Comme à Mysore, il fut vite compris et apprécié. Son activité s’étendait à tout, à tous. Auprès des autorités anglaises et coorg, le Père réussissait très heureusement. La distinction de ses manières, sa retenue, sa prudence, sa science frappaient ses interlocuteurs et les rendaient favorables.

     

    S’il était maintenant considéré par les autorités anglaises et coorg, il était vénéré par ses chrétiens. C’était la conséquence logique de son dévouement, de son zèle,  de son abnégation. Il se faisait, il était tout à tous... Les malades trouvaient en lui une sympathie encore spéciale. Il est là, il est venu pour leur âme ; mais les pauvres corps attirent ses soins paternels : en soignant les corps, ne guérit-on pas , ne gagne -t-on pas les âmes. Le Père réussissait particulièrement bien dans cette oeuvre de charité corporelle... Il réussissait si bien que même dans des  localités où les soins médicaux étaient procurables, là même où se trouvaient des hôpitaux, beaucoup de malades chrétiens ou païens venaient confier leurs misères corporelles au Père. On entendait dire : « Les remèdes du Père sont meilleurs et puis il y a au- dessus sa bénédiction, son « asirvadam ». Tout ce que les chrétiens voyaient, trouvaient dans le Père faisait qu’ils étaient fiers de leur « Tagappen », « Tandai », comme ils l’appelaient. Le mot Père n’était pas un mot de convention chez eux. Il était le Père, leur Père. Ils étaient heureux de suivre ses directions, ses conseils toujours sages, prudents et paternels. Comme tous les missionnaires, il avait des querelles à trancher, des difficultés à solutionner, mais ses dons d’intelligence, de jugement sûr, sa droiture, sa loyauté qui ne sait pas louvoyer lui faisaient toujours trouver et prendre la décision qui s’imposait par son évidente équité et qu’on était obligé, voire content, de suivre.

     

    Le district de Mercara était très étendu. Il y avait plusieurs agglomérations où était groupée une communauté de catholiques autour d’une bien pauvre chapelle. Le Père les visitait régulièrement. Les enfants étaient bien préparés à la première communion et aux Sacrements. Les chrétiens, bien instruits, bien exhortés avaient toute facilité de satisfaire leurs devoirs.

     

    Le Père était très bon mais sa juridiction était ferme, paternellement ferme. Ce qui était particulièrement pénible dans le district c’était l’appel et la distribution des derniers Sacrements... À tout moment de la journée, très souvent très tard, le Père était appelé à 15, à 20 miles ou 30 kilomètres, parfois dans des agglomérations pour lesquelles il y avait des routes qui étaient de vraies montagnes russes, parfois dans les plantations de café qu’il fallait atteindre par des sentiers des montagnes. Dès que le Père était averti, il partait immédiatement, que ce soit le jour, que ce soit la nuit. « La mort n’attend pas », disait-il... toujours le Bon Pasteur! toujours Homo Dei ! L’homme du Bon Dieu !

     

    Le Père avait deux agglomérations éloignées. Il accordait à chacune des visites de plusieurs jours plusieurs fois l’an. Il arrivait avec son catéchiste, son cuisinier et s’installait dans une chambre, souvent servant de sacristie. Il portait dans sa voiture à boeufs tout ce qu’il fallait pour la Sainte Messe, pour le logement, et les journées étaient remplies par l’instruction des enfants. Dans la soirée, les grandes personnes venaient se préparer à la Sainte Communion. Les baptêmes, les mariages se célébraient selon la facilité des chrétiens. Puis il y avait  les difficultés, les disputes de familles à arranger. Les malades venaient prendre des remèdes ou se faire soigner. La fièvre paludéenne était le misère presque générale. Le Père soignait les corps et par là atteignait les âmes. La réputation du Père était connue au large et beaucoup de païens avaient recours à lui, recours très souvent apprécié.

     

    Un jour dans une randonnée à motorcycle, le Père se trouve à toute vitesse en face d’une tranchée qui coupait la route. Une indication de danger s’imposait, mais les motocyclettes n’étaient guère connues ; les voitures à boeufs faisant cahin-caha 4 kilomètres à l’heure ne couraient aucun risque ; même si le conducteur s’endormait, les braves boeufs s’arrêteraient sagement heureux de se reposer un peu. Mais le cas est tout autre avec un motocycliste. Le Père en face de la tranchée juge qu’il ne peut se servir de ses freins, que la seule chance qui lui reste de bondir au-dessus de l’obstacle ; il accélère au possible. Et la roue de devant franchit le fossé ; la roue d’arrière, elle frappe de côté intérieur opposé. Voilà le pauvre Père lancé par-dessus le fossé, mais aussi par-dessus sa machine. « Rien de cassé », se dit-il en se relevant. La machine est indemne, mais le Père se sent l’épaule toute endolorie : l’épaule était démontée et le Père en souffrit de nombreuses années.

     

    La vie du Père était un acte perpétuel de dévouement, d’attachement à son devoir : il était, le jour, la nuit, à la disposition de tous et partout. La question des distances, du temps, soleil ou pluie, n’entrait pas en considération. était-il appelé pour un malade en plein midi lorsque le soleil est terrible ? Un maigre repas et en vitesse il était en route. Le nombre de kilomètres ne comptait pas. Etait-il appelé le soir à 25-30 kilomètres?

    Le voilà parti, oui parti. Mais quand reviendra-t-il ? la nuit ? le lendemain ? Il le verra plus tard et fera selon les circonstances. Il trouvera un peu de riz qu’on lui donnera, se reposera sur une chaise et rentrera quand il pourra. Voilà, je ne dirai pas le pain quotidien, mais la vie ordinaire de notre missionnaire.

     

    Mercara était très agréable dans les bonnes saisons. A 4.200 pieds au-dessus du niveau de la mer, la température est comparable à celle de France. Mais il y avait les deux moussons. Si dans les plaines la mousson est forte, elle l’est bien plus dans les montagnes et surtout dans les montagnes boisées et dans les plantations de café. Les pluies de mousson sont très fortes et presque continuelles. Tout est sombre au dehors. Au dehors tout était trempé de pluie, au dedans tout ruisselait d’humidité.

     

    Le bungalow du Père était très petit ; il avait été bâti pour la mousson, très bas, des fenêtres petites, laissant pénétrer la lumière juste suffisante pour que l’on puisse lire en se tenant à un mètre de cette fenêtre. Le bungalow-presbytère- était situé sur le flanc d’une petite élévation. D’un côté, le presbytère ; de l’autre côté, à 20 mètres, l’ancienne étable-écurie des éléphants du Rajah (Roi). Cette étable consistait en un grand rectangle à ciel ouvert, creusé dans la colline ; une route encaissée, creusée elle aussi dans la colline, y donnait accès. Les côtes étaient taillés verticalement d’une hauteur telle que les éléphants ne voyaient que le ciel ouvert au-dessus d’eux. Lorsque les éléphants étaient entrés, une immense porte faite de troncs d’arbres attachés ensemble fermait l’entrée. Donc de l’autre côté de la petite colline, à 20 mètres, se trouve le presbytère, solitaire, pauvre, sombre, misérable presbytère, témoin de tant de vertus, de tant de courage, d’une telle abnégation, la demeure du bonheur d’être tout seul avec le Maître des Apôtres, avec le Grand Maître encore plus démuni qui n’avait pas de quoi reposer sa tête. Dans la saison des pluies, il fallait allumer la pauvre lampe au pétrole vers 3 heures de l’après-midi, pas d’électricité en ce temps. Impossible de sortir. Que les sombres journées humides et froides sont longues, sont pénibles avec leur solitude ! Quelle force d’âme était nécessaire au pauvre cher missionnaire ! Mais le pauvre n’était jamais seul. Dieu, son cher Jésus, était avec lui au fond de son coeur. La seule sortie du Père dans les jours de la mousson était de gagner la pauvre église à 10 mètres de la maison. Et le Père s ’efforçait de passer chaque jour 3 heures au pied du St.Sacrement. Il faisait triste, sombre partout ! Il faut avoir vu ces murs suintants d’humidité, le sol humide, le toit laissant de ce de là tomber des gouttes de pluie, les chaises humides; le linge d’autel humide, le prie-Dieu humide et froid. Au dehors, le bruit de la pluie qui tombe sans presque s’arrêter; au dedans, le froid de l’humidité ! Le grand solitaire au tabernacle était seul avec son prêtre et lui, le pauvre prêtre, était seul avec son Dieu. Que se disaient-ils ?

     

    Un jour, après toute une nuit de voyage en voiture, 80 miles (120 kilomètres), de 4H du soir à 6H du matin, j’arrivai de Mysore à Mercara. Le Père, pour protéger ses ornements de Messe, avait tout emporté chez lui, aussi le linge d’autel. On dressa l’autel et je commençai la Sainte Messe. L’hostie avait été conservée dans la maison de Père et lorsque j’arrivai à l’élévation, l’hostie imprégnée d’humidité se repliait et tombait sur mes mains. Après la Messe, reporter tout dans le presbytère, dépouiller même l’autel. Souvent le Père devait transporter le St.Sacrement chez lui. Malgré tous les soins du Père, il n’était plus décent, possible, de conserver le St.Sacrement à l’église, pas même 24 heures ; et, dans le tabernacle, le Père déposait des plaques absorbant l’humidité. Pour le père tout était ordinaire, parce que tout était pour Dieu : les intempéries, les coups durs, les difficultés. Tout allait normalement vers Dieu. N’était-il pas « segregatus » : séparé, choisi pour la séparation de tout et de lui-même. A chaque moment, le Bon Dieu pouvait dire comme Il disait du Saint homme Job : « Voyez mon serviteur, comme il m’est fidèle! »

     

    Il aimait à rendre visite à ses confrères voisins et ceux-ci étaient les bienvenus chez lui. Avec eux, le Père était très simple, gai et très spirituel, il pouvait tout dire avec son langage imagé. Mais si quelques Pères étrangers se trouvaient dans la compagnie, le Père restait plutôt sur la réserve, écoutait, interrogeait et mettait à profit l’expérience des autres.

     

    Le Père était très fidèle à se rendre aux retraites pour les confrères. Il arrivait de Mercara 160 miles anglais, 125 km. pour l’ouverture de la retraite et le soir de la clôture il se hâtait de rentrer chez lui. Il ne voulait pas que ses paroissiens soient privés de la Sainte Messe. Il avait le culte de la Messe.

     

    Dans les deux voyages qu’il a dû faire à Rome, à l’aller, au retour, il brisait son voyage pour ne pas manquer à sa messe de chaque jour. Il me souvient qu’en allant à Rome le train n’arrivait que dans l’après-midi, le Père brisa son voyage à Pise où on laisse le train à 3h ½  ou 4 H. du matin. Tout était fermé. Nous errâmes dans les rues jusqu’à 6H du matin et lorsqu’une église ouvrit ses portes, nous allâmes dire la Ste.Messe; ceci était comme naturel. Ne pas manquer la Ste.Messe et le Bon Dieu récompensa son prêtre puisque jusqu’à la veille de sa mort, il eut la consolation, le bonheur de dire sa Messe.

     

    Celui qui aimait passionnément la Ste.Messe était extrêmement soigneux pour les objets du culte : calice, linge d’autel, décoration des autels, ornements, livres de messe, tout était très beau et tenu dans un état parfait, non pas seulement à Mercara mais partout où il a passé. De nombreuses années après le départ de Père, j’allai dans une petite église : tout était beau, bien en ordre. Je félicitai le catéchiste de l’église ; il me regarda d’un air étonné et me dit : « Certainement, Mgr., mais le Père Nassoy est passé par ici ».

     

    Le Père avait un règlement de vie parfaitement déterminé. Et ce règlement n’était pas seulement dans ses résolutions de retraite : ce règlement, il le vivait. Les préparations à la Messe, ses 3 heures de présence de faction, d’adoration au pied du St.Sacrement, ses exercices de piété, tout cela lui semblait être naturel, découlant de son coeur, de son amour, de son union constante avec Dieu. Sa dévotion envers le Sacré-Cœur, envers la Ste.Vierge, envers Ste.Thérèse était des moyens de laisser jaillir de son coeur l’immense amour dont ce coeur était rempli pour le Bon Dieu. A Mysore, étant deuxième Vicaire, il fit constater sa piété et la connaissance qu’il avait acquise de la mentalité des chrétiens tamils. En mission, on ne célèbre pas les Vêpres, mais le Père avait compris que les psaumes répétés répondraient aux aspirations, aux goûts des chrétiens. Sur ses demandes, j’annonçai aux fidèles que désormais, le dimanche avant la Bénédiction du St.Sacrement, on chanterait les Complies. Les fidèles vinrent plus nombreux à l’office du soir ainsi prolongé. Il était touchant de constater le bonheur de nos  « chers enfants » (les chrétiens sont nos enfants) suivant le chant mélodieux des psaumes. On voyait, on sentait que cette pieuse mélodie exprimait leur amour pour Dieu.

     

    La vie excessivement active du Père n’était que la manifestation, le produit de la vie intérieure, concernant les âmes qui lui étaient confiées. Mais la vie extérieure du Père n’empêchait en rien sa vie intérieure. Le Père était avant tout un homme à la vie intérieure intense, un homme de prière. Une union habituelle avec Dieu, un contact constant avec Dieu lui indiquaient les nécessités de sa paroisse et lui dévoilaient les moyens appropriés

    pour arriver à la fin : la conversion, l’avancement des âmes...en toute chose le Père cherchait Dieu... il voulait toute chose en se référant à la volonté de Dieu.

     

    « Da mihi animas, coetera tolle ». « Donnez-moi les âmes, tout le reste, enlevez-le ».-  « Dieu et les âmes ».

     

    Or, bien triste est la situation des Coorgs. C’est une race toute à part, séparée des autres races et par la caste et par la religion. Les Coorgs n’appartiennent pas à la religion brahmanaique, ils ne sont pas bouddhistes non plus. Leur religion ne s’extériorise guère. C’est un mélange de croyances, sans culte, sans cérémonial bien déterminés, mais bien teinté d’indifférentisme. Il y a parmi eux une élite intellectuelle qui possède de grands biens terriens. On y cultive beaucoup le café. Les familles influentes ont adopté dans les grandes lignes les coutumes européennes. On m’a affirmé que, parmi les Coorgs, il n’y avait qu’un seul catholique !

     

    Les chrétiens du Père sont des Tamils venus de Mysore ou de Madras et des Konkanis venus du pays Canara de la côte Est. Le Père a sous les yeux un peuple naturellement intéressant et bon... mais sans idéal, sans conviction religieuse déterminée ! Le Père médite et se dit : « Pourtant, ils appartiennent à Dieu par droit de création- et le Fils de Dieu, jésus, les a rachetés au prix de son sang- et ils ne Le connaissent pas, ne L’aiment pas, lui, le Grand Ami, l’ami qui va jusqu’à la mort... et Jésus les a confiés à son Eglise « Allez et convertissez » -et l’Eglise, qui les aime comme ses enfants, les compte dans le troupeau, et St.Paul a dit : « Malheur à moi si je ne prêche pas ! ». Et le pauvre Père a tout cela en face de soi, il a tout cela dans son âme de prêtre, de Père des âmes. C’est une peine, un tourment de tous les instants. Que faire ? et comment ? Le Père a la supplication, la prière vers Dieu: il supplie, il attend Dieu.

     

    Le Père sait que le terrain abandonné, inculte, ne produira pas à moins qu’il ne soit préparé, défriché, travaillé, labouré, puis ensemencé et c’est Dieu qui fera pousser et fleurir la moisson !

     

    Ainsi en est-il pour les âmes ; elles ne vont pas à Dieu d’un seul coup; il faut les approcher, les préparer, les éclairer, les instruire. Il faut ouvrir graduellement les esprits et les coeurs et les âmes. A l’heure voulue, Dieu les attirera, les gagnera à sa Grâce, à son Amour. La prière d’abord, l’action ensuite, mais il faut l’action, redit le Père...et il s’appuie sur Dieu.

     

    Le Père alors établit son plan d’action : il se rend compte que la conversion de son cher peuple demande des moyens humains progressant graduellement. Il faut d’abord communiquer avec les familles Coorg ; puis, en accord avec elles, trouver le moyen de procurer à leurs enfants une instruction par laquelle les familles se sentiront poussées, une instruction qui formera les enfants, élèvera leurs pensées, leurs manières, leurs coeurs, leurs âmes insensiblement. Cette formation, cette éducation doit s’étendre non seulement aux petits enfants mais surtout à la jeunesse adolescente...

     

    Il y avait bien à Mercara une école secondaire pour les jeunes gens. Mais les familles se voyaient dans la nécessité d’envoyer leurs jeunes filles, pour l’éducation secondaire, loin de chez elles, à quelques centaines de kilomètres, soit à Bangalore, soit à Madras, soit à Coonoor ! Le Père comprenait qu’une maison d’éducation à Mercara, tenue par des religieuses, répondrait infailliblement aux aspirations des parents Coorgs et   aux désirs de leurs enfants. (beaucoup de dames de grandes familles Coorgs avaient été éduquées dans des couvents). Dans cette mentalité, le Père entra en campagne. Il présenta l’idée discrètement, graduellement auprès des familles les plus influentes.

     

    Certainement, il est regrettable que les jeunes personnes du Coorg éprouvent tant de difficultés pour trouver une éducation adaptée à leur rang, à leur situation. Devoir s’expatrier et aller à des centaines de kilomètres pour trouver une institution appropriée est coûteux pour les parents, est pénible pour les enfants et pour leurs familles. Les enfants sont forcément privées des attentions dont seuls les parents peuvent les entourer. Et puis les parents perdent le contact si puissant, si bienfaisant qui crée et consacre pour toute la vie l’affection des enfants envers les parents. La vie de famille est trop réduite, les parents ne jouissent plus de leurs chers enfants que durant les vacances.

     

    Le bien fondé de ces remarques frappa tous les parents et impressionna vivement les enfants. « Quel bonheur si l’on pouvait éviter d’aller si loin pour trouver l’école nécessaire ! «   L’idée prit corps dans la mentalité des familles ! Oui, cet état de choses, regrettable et pénible, devrait cesser. Les parents le désirent, les enfants les poussent vivement à la réalisation envisagée. On en cause dans les familles ; on en cause avec le Père qui étudie toutes les modalités qui sont de nature à remédier à la lacune. Petit à petit, on en arrive à la détermination que cette école est indispensable. Oui ! il faut cette institution.

     

    « Le Père ne pourrait-il pas aider à fonder une maison d’éducation qui solutionnerait la question que tous, parents et enfants, ont en coeur ? » Des religieuses formeraient incontestablement le personnel l’idéal pour l’établissement. Après maintes consultations entre elles, les familles d’un commun accord, décidèrent d’approcher le Père Nassoy en vue de fonder une maison d’éducation secondaire pour jeunes filles à Mercara. Les désirs convergeaient vers les mêmes fins. La décision ne tarda pas à être prise : « Une école secondaire pour jeunes filles est nécessaire ; cette école sera tenue par des religieuses ». Le stage de réalisation se présentait.

     

    Tout incombait au Père : 1) les locaux 2) le personnel des Soeurs. Il y aurait des élèves pensionnaires et des élèves demi-pensionnaires ou externes. Ici s’éleva la question des castes. Cette maison sur la demande des familles Coorg, ne serait ouverte qu’aux demoiselles de familles Coorg. Cette condition peut paraître étrange, insultante même aux idées européennes. Il est difficile de comprendre que les missionnaires admettent ces distinctions offensantes. Dans l’Inde, les idées de caste sont admises par tous sans la moindre objection. La caste s’obtient par droit de naissance. Il n’est pas possible d’entrer dans une caste supérieure. Ce qui seul est possible, c’est de perdre la caste qui établit des barrières infranchissables entre les Indiens. Il ne faut donc pas s’étonner si le Père Nassoy consentit à la condition exclusive des Coorgs. Mais, grâce à sa fine diplomatie, le Père a réussi à obtenir que les enfants chrétiennes de caste soient admises avec quelques conditions à observer.

    L’affaire entrait dans la phase d’exécution. en tout premier lieu, il fallait l’assentiment de la Mission. Le Père ne se cachait pas les difficultés à combattre. La première venait de lui-même : le Père n’avait que quelques années de mission : 5 ou 6 ans; cela avait une valeur sur toute l’affaire. Mais le Père avait en soin, dès l’abord, d’éclairer l’opinion autour de lui ; près de quelques confrères, de les tenir au courant de ses tractations et de demander avis et conseil à son ancien Curé devenu son ami. Celui-ci était de tout coeur avec lui pour cette oeuvre. Il fut donc arrangé que le Père irait en personne présenter toute la question à Mgr.Baslé, l’Evêque de Mysore. Tout fut expliqué, discuté ; et, après mûre considération, Mgr. autorisa avec bonheur l’entreprise du Père. Mgr. voyait dans cette oeuvre un moyen efficace d’influence catholique et une source de bien pour beaucoup d’âmes.

     

    Les ressources de la Mission ne permettraient pas qu’elle aidât le Père pécuniairement. Mais tout le support de Mgr. était acquis à l’oeuvre en projet.

     

    Il fallait une congrégation de religieuses qui consentît à se charger de la nouvelle école. Le Père s’adressa aux communautés enseignantes de la Mission. malgré les difficultés d’ordres divers, ces maisons eussent été heureuses de participer à cette oeuvre dont l’importance apostolique était évidente. Leur bonne volonté fut enrayée par le manque de sujets. Elles étaient déjà trop peu nombreuses pour leurs oeuvres. Dans ces circonstances, peut-on entreprendre encore une oeuvre de plus ? et une oeuvre nouvelle où tout est à faire ? Toute oeuvre de Dieu se heurte d’abord à des difficultés. Ici, il n’y avait pas d’opposition mais les moyens de réalisation ne se trouvaient pas. Le Père ne perdit pas courage. Il savait très bien que son oeuvre destinée à faire beaucoup de bien rencontrerait des obstacles. Ces obstacles ne sont-ils pas la marque que l’oeuvre est voulue par Dieu ? entre dans les desseins de Dieu ? Le père avait demandé, insisté auprès des grandes maisons religieuses de Bangalore... il n’avait pas réussi. Dans sa confiance inébranlable, il suivit le conseil de la Sainte Ecriture : « Revela Domino viam tuam et spera in Eo et Ipse » - « Révèle à Dieu ta voie, espère en Lui et Lui-même agira ».

     

    Le Bon Dieu se faisait attendre. Le Père importuna le Bon Dieu de ses supplications. Dans toute sa confiance en la Sainte Providence, le Père savait bien que cette confiance demande en même temps tous ses efforts ; il savait qu’il ne doit pas oublier que Dieu demande notre coopération active. Comprenant qu’il n’était pas possible de trouver à Bangalore une institution de religieuses qui puisse procurer le personnel nécessaire, le Père se résigna à chercher en Europe. Il lui fallait quitter son cher district. C’était un sacrifice, mais ce sacrifice était directement pour l’oeuvre. Mgr.Baslé entièrement dévoué à la cause, permit au Père de se rendre en France. Il lui donna le mandat de fournir les religieuses nécessaires à l’oeuvre de Mercara. Ceci était quelques années avant guerre de 1914. Le Père parcourut la France de tous les côtés. Son talent de persuasion lui acquit des sympathies partout. Mais il fut contraint de goûter le plus pénible des insuccès. « Pourtant, ce n’était pas sa cause, c’était la cause des âmes, la cause de Dieu et la cause de Dieu ne peut pas ne pas réussir ». Près du Père, les difficultés et les échecs furent un stimulant, une marque du succès final. Le Père avait échoué mais il n’était pas vaincu. Il savait qu’il fallait patienter les patiences de Dieu : « Sustine sustenttationes Dei ». Il tint bon. Il rentra dans sa mission et reprit l’administration de Mercara. Il attendait l’heure de la Providence, mais il ne l’attendait pas passif.

     

    L’idée, le désir d’une maison d’éducation pour les jeunes personnes s’était emparé de l’opinion générale dans le Coorg.

     

    Le Père se trouvait dans l’ambiance de cette atmosphère ; ses résolutions se fortifiaient; sa volonté s’affermissait; coûte que coûte, il fallait saisir l’opportunité et poser un fait.

     

    Le Père prit sur lui une décision bien grave pour un pauvre missionnaire : un grand immeuble devint vacant à Mercara, le Père l’acheta sous sa garantie personnelle. C’était un pas important, gros de conséquence; les Coorgs le comprirent, toute la mission le comprit. Le Père saisit l’impression produite et en profita. Il fit tant et si bien qu’il parvint à obtenir de la communauté des Soeurs de St.Joseph de Tarbes qu’elle donnât 4 ou 5 religieuses Pour Mercara.

     

    L’oeuvre était fondé, solidement fondée sur le roc. Les difficultés étaient apparues comme un rocher, comme un écueil, comme un brisant sur lequel se briseraient les intentions, les volontés, les efforts ! Mais au lieu se briser, ces intentions, ces volontés, ces efforts se sont affermis, fortifiés et le rocher est devenu le roc inébranlable, les assises sur lesquelles repose cette oeuvre de Dieu. Oui, l’oeuvre est fondée : c’est l’instruction, l’éducation, la puissance formation des enfants des Coorgs. C’est l’annonce de la lumière qui atteint et éclaire les âmes. C’est les premières lueurs de Celui qui est la lumière du monde, la lumière de Celui qui donne à ceux qui le reçoivent le pouvoir de devenir les enfants de Dieu. L’oeuvre de Mercara était réalisée ; les enfants affluèrent et un mouvement de renouveau s’établit dans tout le Coorg.

     

    Après quelques années, tout marchait normalement à Mercara. Le Père prit la charge d’un district moins fatigant, le district d’Arsokère. Pour lui, c’était un repos bien mérité... Mais la guerre de 1914 éclaté et le Père, mobilisé, dû rentrer en France. Une très pénible épreuve l’attendait. En débarquant à Marseille, le Père reçut la nouvelle que sa chère maman était mourante. Il fut dirigé avec la troupe à quelques 10 kilomètres de l’endroit où se trouvait sa mère. Mais, malgré toutes ses démarches, il ne pu obtenir la permission nécessaire pour aller revoir . Cette autorisation se fit attendre quelques jours et, quand le Père arriva chez lui, la chère maman du missionnaire venait d’expirer ! Il prie, pleure, offrit cet immense sacrifice à Dieu et s’en retourna à l’armée.

     

    Dieu connaissait Son serviteur. Il savait qu’il pouvait permettre qu’une telle épreuve puisse lui être présentée. Il savait qu’aucune plainte ne lui viendrait de Son serviteur, que son coeur dirait finalement : Père, que votre volonté soit faite !

     

    Le missionnaire connaissait la main de son Père des Cieux qui permet l’épreuve et de toute son âme il prononça son Fiat. N’avait-il pas prononcé ce Fiat en 1903 lorsqu’il dit « À Dieu » à sa chère maman en partant pour Mysore ? Cet adieu, dans le coeur de sa mère comme dans le sien, était un adieu pour toujours, un revoir au Ciel. Dieu avait accepté le sacrifice du missionnaire et celui de sa mère.

     

    Le Père, au front, se montra tel qu’il était : le vrai soldat de France et le vrai missionnaire des âmes. Son abnégation, son dévouement, son courage furent reconnus par l’octroi de la médaille militaire. Pour le soldat, la guerre c’est le danger et le sacrifice à chaque instant. Cet état d’âme n’était-il pas dans le Père durant ses années de mission ? Un sacrifice n’amoindrit ni ne détruit le sacrifice qui le précède. La valeur du second s’ajoute à la valeur du premier et l’esprit de sacrifice s’enrichit des deux. L’âme bien trempée n’évolue pas, si ce n’est pour voir mieux et faire mieux encore.

     

    Pendant les années de la guerre, les pensées du Père croissaient et gagnaient encore en grandeur et en amplitude. Les oeuvres de Mercara florissaient et l’horizon du missionnaire prenait un plus grande étendue. Les oeuvres multiples des missions, le Père les faisait siennes. Dans son expérience accrue, le Père se rendait parfaitement compte qu’elles réclament aide dans la mesure où elles croissent et se développent.

     

    Pourquoi, à l’instar des prêtres qui se dévouent exclusivement aux missions, n’y aurait-il pas des jeunes personnes qui entreraient en religion en vue d’être exclusivement missionnaires dans un ordre religieux exclusivement missionnaire où elles recevraient la formation qui les rendrait préparées aux multiples travaux des missions. Certainement, beaucoup d’ordres de religieuses depuis longtemps se dévouent héroïquement dans les missions. Dans ces derniers temps, beaucoup d’autres ordres religieux répondant aux désirs, aux appels du St-Père ont également des oeuvres dans les missions. Cependant les missions, pour ces ordres, sont une oeuvre, on pourrait dire en quelque sorte- secondaire, et une personne à l’âme missionnaire qui entrerait dans ces ordres peut toujours redouter de ne pas être envoyée en mission. Des jeunes personnes qui se sentent la vocation des Missions Etrangères seront heureuses d’entrer dans un ordre dans lequel, de par les Constitutions, elles ont la certitude d’aller en mission.

     

    L’existence d’une telle maison répondrait aux désirs de beaucoup de jeunes personnes qui veulent être missionnaires. Certainement le travail ne manque pas en mission, ce qui manque ce sont les ouvriers. Ce que le Père avait éprouvé pour le bien de Mercara, chaque missionnaire l’éprouve pour son district. Les âmes à gagner sont là, nombreuses ; le Bon Dieu leur destine bien des ouvrières missionnaires. Le missionnaire sait  bien que très souvent là où le Père missionnaire ne peut rien, ou bien très peu, la Soeur missionnaire peut beaucoup.

     

    Ces pensées occupaient le Père à l’armée, au front, quand il cherchait, quand il relevait les blessés après la bataille, quand il donnait les premiers soins. Ces pensées missionnaires des âmes à conquérir, à sauver, ces pensées lui venaient de Celui qui est mort pour les âmes. Le Père Nassoy les avait faites siennes ; elles occupaient son esprit, son coeurs, toute son âme ; il en était obsédé, elles le poursuivaient, le persécutaient, le torturaient... Il en vivait...il en mourrait. On pouvait lui appliquer les paroles dites à l’Apôtre, Actes 1X,5 : « Aurum est tibi contre stimulum calcitrare » -  »Il t’est dur de regimber contre l’aiguillon » .

     

    Lorsque la guerre fut terminée, les missionnaires rappelés par la patrie s »efforcèrent de rentrer dans leur autre patrie, leur mission. Les communications par mer étaient rares, il fallait attendre. Le Père profita de son séjour forcé en France. Il aida de-ci de-là pour le Saint ministère, prêcha des retraites, des neuvaines avec le succès que ses talents d ’éloquence lui produisaient. Ainsi il rencontra des bonnes volontés, des âmes éprises de l’esprit de sacrifice qui ne demandaient qu’à se dévouer. Le Père, comme auparavant, avait soin de faire de ses constatations à son Supérieur de mission et aux confrères qui l’avaient compris et secondé dans la fondation de Mercara. Et logiquement, on-en arriva à envisager, à désirer, à former des voeux pour la fondation, l’établissement d’une oeuvre de religieuses exclusivement missionnaires.

     

    Mgr.Baslé qui avait encouragé le Père dans l’oeuvre de Mercara avait été rappelé à Dieu pendant la guerre. Mgr. Teissier, le nouvel Evêque, entrant dans les vues de son prédécesseur, chargea le Père Nassoy de propager l’idée si promettante de Soeurs Missionnaires. Pendant 3 ans et 1/2, le Père jalonna, parcourut la France, prêchant partout et édifiant autour de lui par l’exemple. Il se forma un noyau de personnes à l’esprit de zèle, de dévouement missionnaire. Mais le temps vint où le Père devait rentrer dans sa mission de Mysore sans que rien de positif n’ait été fait ; il devait abandonner à elles-mêmes ces âmes de volonté apostolique.

     

    C’était en 1922, Mgr. Teissier avait été rappelé lui aussi par le Bon Dieu en Février 1922. Son successeur, dans les mêmes vues que ses prédécesseurs, donna officiellement au P.Nassoy la charge de travailler à l’oeuvre si nécessaire. Cette confirmation officielle du travail du P.Nassoy lui permit de se consacrer entièrement à l’oeuvre.

     

    À l’occasion d’une retraite (en quelle année ?), à Montreux (Suisse), le Père Nassoy rencontra une personne du monde, d’un âge mûr, expérimentée, possédant des talents d’administration. Elle sentait également dans son âme l’attraction à la vie missionnaire. « Mais, comment faire ? » se demandait-elle. C’était la même question que se posaient les autres âmes à l’esprit missionnaire.

     

    Cette rencontre voulue par Dieu fut le point de départ de la fondation des Soeurs de la Motte.

     

    Le Père continuait à se dépenser. Il tint bon malgré les difficultés. Il persévérait dans la voie dans laquelle il voyait le dessein de Dieu. Les bonnes volontés se présentaient plus nombreuses et s’associaient dans la prière.

     

    Lors de l’Assemblée Générale des Missions Etrangères à Pris en 1930, Monseigneur de Guébriant, après consultation et le vote de l’Assemblée, approuva la demande que le Père Nassoy lui avait faite de fonder l’ordre des religieuses des Missions Etrangères.

     

    La Société des Missions Etrangères reconnaissait les avantages, la nécessité de Soeurs religieuses des Missions Etrangères et donnait au Père Nassoy le mandat de travailler à la réalisation, à la fondation de cette oeuvre.

     

    Le Père me faisait part de ses projets, de ses plans d’avenir. Le Père Nassoy, de Vicaire était devenu mon voisin de district (Mysore était éloigné de 80 miles, 120 Km. de Mercara) et, de Vicaire et voisin, il était devenu mon ami. Il avait confiance en son vieil ami, comme son vieil ami avait toute confiance en lui. Les projets, ses plans d’avenir lui venaient de son zèle, de son esprit juste, de son expérience éclairée par une confiance en Dieu et un amour de Dieu sans borne. Il me présentait ses plans, nous les étudions et les résolutions qui s’ensuivaient je les faisais miennes de toute mon âme. A cause de cette union de pensées et d’âme, il m’a été possible d’aider le Père, dès le commencement, auprès des Supérieurs, dans les difficultés que ses entreprises présentaient. L’esprit de foi, le courage, le zèle, les vertus du Père, ce qui est mentionné plus haut ne le dit pas seulement mais le montre.

     

    Nous avons autour de nous d’excellents amis (en mission). La mort nous en a privés. Il y a 35 ans que le Père a quitté l’Inde. Il ne reste que le Père Pinatel qui a très bien connu le Père Nassoy et avec lequel je garde correspondance (Il est maintenant retiré à l’hôpital Ste.Marthe, Martha’s Hospital, Bangalore).

     

    En Europe, nous avions comme ami commun Mgr.Gouin, Curé de St.Augustin à Paris. Il est décédé. Mgr.Gouin estimait et aimait beaucoup le Père. Entre les deux guerres, le Père a prêché une retraite ou un tridiuum dans la grande église de St.Augustin à Paris. Les sermons ont été grandement appréciés. On le considérait comme un orateur de grande valeur et Mgr.Gouin le disait éloquent pareillement. Ceux qui entendu le Père sont tous d’avis que le Père avait un talent oratoire remarquable. Le Père était aussi excellent théologien, versé dans la science ecclésiastique, si bien que ses sermons, éloquemment donnés, présentaient une doctrine sûre, traitée avec beaucoup de jugement et tendant à des fins pratiques. (Nous avons encore des amis dans le monde mais je pense que leurs témoignages pourraient difficilement être utilisés).

     

    Le Père a prêché beaucoup et en beaucoup d’endroits. Cela lui a procuré la connaissance d’âmes qui lui sont toujours restées très dévouées. Partout où passait le Père, il laissait l’impression, le souvenir d’un prêtre aussi saint que bien doué. Il a prêché dans beaucoup d’endroits en France : dans l’Est, en Alsace, je pense à Nancy, et aussi en Suisse, à Montreux et je pense à Lausanne. J’étais dans l’Inde en ce temps-là, il ne m’est pas possible de donner des renseignements précis.

     

    Comme tous ceux qui veulent établir une oeuvre, le Père a rencontré en Europe des difficultés, les critiques n’ont pas manqué, des oppositions ont été soulevées. Mais le Père savait qu’il travaillait à une cause qui n’était pas la sienne mais celle de Dieu. Il a souffert patiemment en esprit de foi et le Bon Dieu a tout dissipé et les Supérieurs des Missions Etrangères l’ont approuvé et soutenu dans leur dernière réunion générale.

     

    Le Père avait beaucoup lu, beaucoup étudié. Il avait une facilité d’assimilation au-dessus d’ordinaire. Il lui était possible d’aborder, de traiter la grande majorité des sujets de la prédication.

     

    Le Père avait une bibliothèque remarquable : théologie, piété, mystique, Ecriture Sainte, histoire, tout cela lui était familier. Et sa bibliothèque n’était pas pour remplir des casiers ; il connaissait ses livres et sa mémoire très heureuse était comme une bibliothèque vivante.

     

    Pour terminer; le Père avait été doué par Dieu de qualités précieuses : une âme ardente et dévouée, un esprit juste, un jugement sûr, et ces dons il les a développés, il les a fait fructifier. Il est le bon et fidèle serviteur à qui Dieu a donné 5 talents et qui en a gagné 5 autres. Et le Bon Dieu lui aura dit en le recevant à la fin d’une sainte vie : « Venez, bon et fidèle serviteur ! ». Oui, le Père était : HOMO DEI ! HOMME DE DIEU !

     

    Qu’il nous protège du haut du Ciel .

     

     

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    • Numéro : 2759
    • Pays : Inde
    • Année : 1903