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Pierre NARBAITZ-JAUREGUY (1910-1966)

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    Quand il était jeune, a-t-il entrevu la vie qui serait la sienne ? Une vie qui fit rêver une génération d’aspirants, ceux qui le rencontrèrent pendant quelques instants, lors de son séjour en France en 1946. Une vie dont toutes les étapes mériteraient d’être analysées, mais dont malheureusement nous ne savons que des bribes par suite de la disparition de presque tous les documents qui s’y rapportent.

    Pierre NARBAITZ (le nom était trop long, et la seconde partie, JAURÉGUY, disparut très vite) naquit le 28 novembre 1910, à Labets-Biscay, dans une famille qui comptait dix enfants. Famille pauvre, des métayers, mais famille riche de vie chrétienne, dont le père présidait chaque jour à la prière et suivait de près la formation chrétienne de ses enfants. Il semble bien que c’est entre 9 et 10 ans que Pierre s’ouvrit à son curé de son désir d’être prêtre. Et cette démarche dut lui demander un certain courage, car le garçon, peut-être par timidité, était affligé d’une certaine difficulté de parole qu’il arrivera plus tard, à force d’obstination, à surmon­ter. Conscient de ce bégaiement, il prit sur lui, tout jeune, de ne parler que lorsqu’il était sûr de ce qu’il avait à dire, et les résultats de cette thérapeutique furent tels que, même dans sa famille, ses jeunes frères ne surent jamais qu’il avait eu cette difficulté.

    Devant la demande de Pierre, le curé de Labets fut assez réticent et lui demanda d’attendre. Mais, après sa Communion Solennelle qu’il fit le 1er janvier 1922, le nouveau curé de la paroisse prit cette demande au sérieux et Pierre entra au collège de Mauléon, le 1er octobre de cette même année. On peut dater d’une façon assez précise sa vocation missionnaire. Au printemps 1925, Mgr de Guébriant fut demandé pour administrer la confirmation au collège de Mauléon et il en profita pour parler des missions aux jeunes élèves. C’est à ce moment que se place le point d’impact. L’été suivant, Pierre s’en ouvrit à sa mère, qui fit sa petite enquête pour savoir qui était venu au collège pour mettre une telle idée dans la tête de son fils. La maman accepta cette décision, généreusement sur le plan chrétien, assez fière aussi sur un plan humain, car elle était femme que l’aventure ne gênait pas. En tous cas, à partir d’octobre 1925, il était entendu, au collège de Mauléon, que Pierre Narbaitz serait missionnaire. Effectivement, sans passer par le grand séminaire de son diocèse, le 12 juillet 1928 il faisait sa demande d’admission au Séminaire de la Rue du Bac et y entrait le 7 septembre.

    Ordonné prêtre en 1935, il fut destiné à la mission de Canton qui, à cette époque, avait grand besoin de renforts. La situation du sud de la Chine était tragique. Depuis 1916, le pays était déchiré, divisé. Canton se trouvait être le centre d’une action révolutionnaire qui agitait tout le pays et ouvrait la porte, non seulement aux actions de guérillas politiques, mais aussi au banditisme. Dans L’Eglise même, une certaine réticence se marquait vis-à-vis des missionnaires étrangers dont la présence n’était pas désirée. C’est donc pour se trouver dans une situation assez trouble que le Père Narbaitz s’embarqua le 11 septembre 1935.

    L’année 1936 fut une année de contacts. Contact avec la civilisation chinoise qu’il assimila d’une façon remarquable, devenant «un» avec le peuple auquel il s’était consacré. Contacts avec la langue chinoise, spécialement la langue cantonaise, qui devait devenir la sienne. Comment s’y prit-il ? Nous n’avons pu que juger des résultats : il parla le chinois d’une façon parfaite et ne relâcha jamais ses efforts pour se perfectionner. Aussi, dès 1937, il se trouve en charge du district de Seung Lin qui sera pendant des années le centre de ses activités missionnaires.

    Rendre le Christ présent à ceux qui ne le connaissent pas, telle fut, à chaque instant, sa hantise, et toute sa vie il rechercha les moyens d’approche. Dès cette époque, il cherche et s’oriente vers la formation de femmes-catéchistes qui pourront pénétrer villes et villages et y témoigner de leur vie chrétienne. Les Pères de Maryknoll travaillant en Chine lui avaient tracé le chemin. Il reprit donc l’idée, sélectionna des jeunes filles qui promettaient, les forma lui-même, en envoya d’autres à Hong-Kong où elles pouvaient acquérir une formation pratique auprès des Sœurs Canossiennes, et lança ces équipes sur tout son district.

    Et tout ce travail de base se faisait alors que la situation politique était en perpétuel changement. Dès 1938, les troupes japonaises débarquaient près de Canton et peu à peu occupaient tout le Kwangtung. Donc une situation de guerre, à laquelle s’ajoutait l’action des brigands qui profitaient de l’insécurité générale. Combien de fois fut-il arrêté ? pillé ? Ce qui ne l’empêchait pas de recommencer, de reconstruire et d’agrandir son église de Seung Lin, d’appuyer l’action de ses catéchistes par la construction de petites chapelles dans les villages qu’elles avaient pénétrés, n’hésitant pas à y laisser le Saint Sacrement, car il croyait de toutes ses forces à la grâce de la présence du Christ.

    La zone était dangereuse. Les troupes japonaises étaient partout, assez nerveuses. Le Père Narbaitz était certes conscient des difficultés et des dangers. Mais quand on veut être tout à tous, il faut savoir accepter ces dangers et les peser dans la balance de la charité. Cette volonté l’entraîna à prendre des risques pour aider des personnes recherchées par les autorités japonaises. Qui saura exactement ce qui s’est passé ? Mais, au début de 1944, le Père Narbaitz, accusé d’espionnage au profit des troupes chinoises, fut arrêté, en compagnie du Père Bousquet. Tous les deux passèrent en jugement devant un tribunal militaire japonais et furent condamnés à mort. Après cette condamnation, les juges demandèrent si les condamnés avaient quelque chose à dire. Le Père Narbaitz se leva :

    — Oui. J’ai une déclaration à faire.

    Le président du tribunal fut assez interloqué, car il n’avait posé qu’une question de principe. Le Père Narbaitz continua :

    — Je remercie l’Empereur et les troupes impériales (du coup, tout le monde se lève et se met au garde-à-vous) de m’avoir donné toute la liberté nécessaire pour pouvoir remplir mon ministère tant que j’ai été libre… »

    Est-ce cette intervention qui changea le cours des choses ? Les deux Pères furent ramenés en prison. Le Père Narbaitz devait y passer plus de quatre cents jours, en cellule, au secret. Il ne put jamais parler à son compagnon. Parfois, il pouvait l’apercevoir de sa cellule. Le Père Bousquet était à la dernière extrémité, gonflé par le béribéri, et mourra quelque temps après. Son corps fut brûlé et, à la libération, on remettra ses cendres, contenues dans une cassette, à la Mission de Canton. Quant au Père Narbaitz, il avait perdu la notion du temps. Il entendait sonner les cloches de la cathédrale, qui ne se trouvait qu’à 1.500 mètres de la prison, et se soutenait le moral en chantant des cantiques en langue basque.

    Août 1945. L’armistice enfin arriva. Le consul de France à Canton, M. Viaud (Un descendant de Pierre Loti), vint lui-même sortir le Père Narbaitz de prison : il était squelettique, mais solide encore. Il s’embarqua aussitôt pour prendre en France un repos bien gagné et pour réparer sa santé qui était tout de même bien délabrée. Mais le sait-on ? Il ne parla jamais à sa famille des souffrances qu’il avait endurées.

    En 1948, il regagna Canton. Cette fois, on lui confia le poste de procureur du diocèse. Maintenant, au centre des activités de la mission, se souvenant du travail fait par ses femmes-catéchistes dans son ancien district de Seung Lin et estimant que l’expérience pouvait être élargie, il entreprit de fonder, à Canton même, une école de catéchistes. Le projet prit corps. On en était même arrivé au point de désigner le directeur de cette école : un ancien séminariste du Collège Général de Penang qui avait fait toutes ses études. Mais l’implantation du régime communiste à partir de 1950 ne permit jamais la réalisation, en Chine, de cette œuvre des Catéchistes cantonais.

    Car l’armée communiste était là, arrivée dès novembre 1949. Alors Canton devint le centre de transit de tous les missionnaires expulsés du sud, du centre et de l’ouest de la Chine. Comme procureur de la mission de Canton, le Père Narbaitz fut à même de se dévouer pour tous ceux qui passaient. Ils étaient logés, soit à la police, soit dans un hôtel près de la gare. Ils n’avaient pas la permission de sortir, ni de prendre contact avec la population. Mais le Père Narbaitz organisa un groupe de gamins qui faisaient le guet pour lui et qui venaient tout de suite l’avertir de l’arrivée de tout missionnaire passant par la gare de Canton. Il pouvait ainsi immédiatement aller les voir, se rendre compte de ce dont ils avaient besoin, sans trop se faire remarquer des autorités de la Chine populaire, En même temps, il faisait office de vicaire de la cathédrale et, tant qu’il le put, maintint sur pied l’hôpital de Canton dont il avait dû prendre la direction.

    Enfin, son tour arriva, en 1954, et il dut quitter ce pays auquel il avait tant donné. Mais y-a-t-il au monde un pays sans Cantonnais? Si l’apostolat n’était plus possible en Chine, il restait encore possible auprès des Chinois dispersés dans le monde. Aussi c’est avec joie qu’il accepta sa nomination en Malaisie où il était sûr de rencontrer des gens dont il parlait la langue. Il arriva dans sa nouvelle mission, Penang, le 12 juillet 1954.

     

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    La chrétienté de Malaisie comprend un nombre important de Chinois, et c’est à cette communauté qu’il se consacra. D’abord à Ipoh, ensuite à Batu Gajah, il organisa sa paroisse chinoise, mais reprit de nouveau son projet d’école de catéchistes. Ce qu’il n’avait pu réaliser à Canton sur un plan diocésain, il réussit à le faire en Malaisie. Son centre de formation de femmes-catéchistes fut vite à la disposition de beaucoup de paroisses du pays et nombreux furent les prêtres des trois diocèses de Singapore, Kuala Lumpur et Penang qui en profitèrent pour leur apostolat.

    Douze ans s’étaient écoulés depuis sa dernière visite en France, et le Père Narbaitz se sentait fatigué. Lors de son congé, en 1960, il envisagea même pendant un certain temps un retour définitif. Mais l’appel de son évêque le ramena en Malaisie. Le 20 janvier 1961, il était de retour à son poste.

    Sentait-il que physiquement il était à bout ? En 1964, il écrivait à sa sœur : « Je n’ai plus que deux ans à vivre ». Ses lettres étaient toujours très courtes. Mais la dernière qu’il écrivit à son frère était une longue lettre de deux pages dont les derniers mots étaient : « C’est dur ». Son frère en fut frappé et le fit remarquer à plusieurs. Et quelques jours après, le Père Narbaitz mourait, le 4 janvier 1966.

    Pas de mots inutiles... Pas de creux... Il vivait pour Dieu et pour les autres. Déjà, quand il était jeune, son supérieur de Mauléon le définissait par le mot : « Solide » . C’est la même impression qu’il laisse à tous ceux qui l’ont connu : une impression de solidité, physique, morale et spirituelle, une carrure qui n’a rien de revêche, mais au contraire qui est souriante, accueillante et qui est mise complètement au service des autres... Une vie droite qui visait haut.

     

    • Numéro : 3536
    • Pays : Chine Malaisie
    • Année : 1935