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Yvan Charles MAURIS-DEMOURIOUX (1920-1985)

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    Enfance et jeunesse

     

    Yvan Mauris-Demourioux naquit le 4 mai 1920 à Marignier, en Haute-Savoie, diocèse d’Annecy. Après ses études primaires à Saint-Joseph de Thonon, il entra au petit séminaire de Thonon pour ses études secondaires de 1933 à 1940. Se sentant appelé par le Seigneur, il se dirigea alors vers le grand séminaire d’Annecy. Faute de documents précis, il n’est pas possible d’établir la chronologie exacte de ses activités entre son entrée au grand séminaire d’Annecy et son entrée aux Missions Étrangères, le 14 novembre 1944. Pendant cette période de quatre ans, il a été au grand séminaire, aux Chantiers de jeunesse de Villars-de-Lans. Puis, comme il était susceptible d’être requis pour le STO en Allemagne, il prit le maquis. Au mois de juin 1943, il était au grand séminaire d’Annecy. C’est le 23 juin qu’il adressa sa demande d’entrée aux Missions Étrangères. Dans une lettre du 23 juillet, le supérieur du grand séminaire signale les difficultés d’adaptation qu’a eues Yvan Demourioux après son stage aux Chantiers de jeunesse. Ses études en ont souffert. Cependant, tout n’est pas négatif : Yvan Demourioux a bon caractère, une excellente santé, et sa piété est sérieuse. Il fut admis aux Missions Étrangères, mais pour des raisons que nous ne connaissons pas, il ne put entrer au séminaire de la rue du Bac que le 14 novembre 1944. Il avait déjà reçu les premiers ordres mineurs. Ordonné prêtre, le 29 juin 1947, il reçut sa destination pour la mission de Hanoï, mais ne put partir que le 24 décembre de cette même année.

     

     

    En mission

     

    Hanoï (1948-1954)

     

    Arrivé au début de 1948, il se mit à l’étude de la langue. Traditionnellement, les jeunes missionnaires de Hanoï étaient envoyés, soit à Ke So, soit à Cô Liêu, près du petit séminaire de Hoang Nguyên pour l’étude de la langue. Mais en 1948, la situation ne permettait pas de suivre la tradition. C’est donc à l’orphelinat Sainte-Thérèse, dirigé par le P. Seitz, dans la banlieue de Hanoï, que fut envoyé le P. Demourioux pour s’initier aux tons de la langue vietnamienne. En plus des leçons d’un professeur, il avait tout le loisir de converser avec les enfants de l’orphelinat. Au bout d’un an ou un peu plus, il fut adjoint au P. Seitz pour la surveillance des enfants, tout en continuant l’étude de la langue. De plus, comme aumônier bénévole, il se rendait chaque semaine dans le secteur de Hadông, à une dizaine de kilomètres de Hanoï, pour le service religieux de certaines unités. Étant donné ses expériences dans le maquis, il se trouvait tout à fait à l’aise dans ce milieu militaire.

     

    Depuis la fin de 1946, tous les missionnaires de Hanoï et ceux de Hung Hoa étaient regroupés à Hanoï. L’insécurité ne leur permettait pas de résider dans leurs postes. Cependant, le 28 juin 1948, le P. Vacher avait pu remonter à Vu Ban. Il logeait au poste militaire pour des raison de sécurité. Ses activités apostoliques étaient donc limitées. Le 8 avril 1950, le P. Demourioux partit en avion avec le P. Vacher qui regagnait Vu Ban après avoir fait quelques emplettes à Hanoï. Après quelque temps, ils montèrent tous les deux au village de Lang Chiêng, situé à environ huit kilomètres de Vu Ban. Tous les deux logeaient au poste militaire qui protégeait ce village. Au bout de quelques semaines, le P. Vacher revint à Vu Ban, laissant le P. Demourioux à Lang Chiêng. Il recevait la visite des chrétiens des paroisses voisines et quand il pouvait, il allait, accompagné d’une escorte, visiter ces paroisses brièvement, mais il n’était pas question de pouvoir y rester. Comme on le voit, la situation était précaire. La région plaisait bien au P. Demourioux, montagnard chevronné. Il ne demandait qu’à y rester, espérant qu’une plus grande sécurité reviendrait peu à peu, ce qui lui permettrait d’étendre ses activités. Mais c’est tout le contraire qui se produisit. Étant donné l’éloignement de Hanoï, le 6 novembre 1950, les autorités militaires décidèrent d’évacuer le secteur qu’elles jugeaient indéfendable. À la nouvelle de l’évacuation du secteur de Vu Ban, le P. Vacher fut bien peiné, mais du coup, il ne lui était plus possible de regagner son poste.

     

    Qu’allait faire le P. Demourioux ? Les autorités militaires lui proposèrent de le ramener à Hanoï. On pouvait lui réserver une place à lui, mais à lui seul. Il refusa catégoriquement. Cependant il ne pouvait rester seul dans ce secteur. D’un autre côté, il ne voulait pas abandonner la population. C’est alors que le vieux maquisard se réveilla ! Il revêtit sa tenue noire de partisan et prit la tête d’un groupe d’une centaine de personnes – hommes, femmes, enfants – et avec quelques guérilleros, la troupe se mit en marche vers le delta. Après une étape à Xuân Mai, ils continuèrent sans incident leur route jusqu’à Yên Kiên et Cu Da, où ils s’installèrent comme ils purent. Du moins avaient-ils échappé à la domination viêtminh. Le P. Demourioux resta avec ses gens pendant plusieurs mois, se dévouant pour eux de toutes manières. Tous ces événements eurent lieu à la fin de 1950.

     

    Le 11 mars 1951, il fut chargé de la paroisse de Yên Kiên qui était sans prêtre depuis un certain temps. Elle était située sur la route de Hoà Binh, à une trentaine de kilomètres de Hanoï, juste à l’entrée de la zone montagneuse, le pays « muong ». L’église et la cure avaient été détruites. Le P. Demourioux s’installa donc comme il put dans une pauvre paillote. Ce n’était pas la vie de château.

     

    En avril 1952, le P. Bourgeaux que l’on appelait le « sapeur » rentrait de France. On lui proposa d’aller rejoindre le P. Demourioux à Yên Kiên. Malgré son âge et la situation peu favorable, le P. Bourgeaux, qui avait passé une grande partie de sa vie en pays muong, accepta et tous les deux commencèrent à relever les ruines. Le P. Demourioux qui se sentait fatigué profita de l’arrivée du P. Bourgeaux pour prendre un mois de congé bien mérité à Dalat. Sous la direction du P. Vacher, l’église et la cure furent reconstruites. À la fin de l’année 1953 eut lieu la bénédiction de l’église par Mgr Khuê, vicaire apostolique de Hanoï. Ce fut une grande fête. Avec le P. Bourgeaux, le P. Demourioux continua son ministère.

     

    Comme la région n’était pas très sûre, le P. Demourioux s’était constitué une sorte de garde personnelle qui l’accompagnait dans ses déplacements. Il faut dire cependant qu’il n’était pas toujours prudent et qu’il ne se souciait pas assez de sa santé qui se dégradait de jour en jour. C’est pourquoi, en avril 1954, les supérieurs jugèrent nécessaire de le rapatrier.

     

     

    En France (1954-1957)

     

    Arrivé en France par avion le 21 avril 1954, il reçut les soins que réclamait son état de santé. Une fois suffisamment rétabli, il ne pouvait être question pour lui de retourner à Hanoï, car à la suite de la défaite de Diên Biên Phu et des Accords de Genève de 1954, tout le Nord Vietnam jusqu’au 17e parallèle, c’est-à-dire à environ 100 kilomètres au nord de Hué, était passé sous le gouvernement du Viêtminh communiste. Seul un petit nombre de missionnaires restait à Hanoï ; ceux-ci continuaient leur ministère avec discrétion et dans la mesure du possible. Les autres gagnèrent le Sud Vietnam où ils trouvèrent facilement du travail dans les divers diocèses. Quant au P. Demourioux, une fois suffisamment rétabli, il s’inséra dans une équipe de la Mission de France, d’abord à Avallon, puis ensuite à Vierzon, et apporta son concours au ministère de ces localités. Il fut enchanté de son travail et de son séjour, particulièrement à Vierzon. Cependant il ne perdait pas de vue le Vietnam. C’est pourquoi, en fin 1956, il fut affecté à la mission de Kontum. Il prit l’avion pour le Vietnam le 7 février 1957.

     

     

    En mission à Kontum (1957-1975)

     

    La mission de Kontum dirigée par Mgr Seitz, celui qu’avait secondé le P. Demourioux à l’orphelinat Saint-Thérèse, à Hanoï, comprenait une population vietnamienne qui s’était beaucoup accrue par l’arrivée des Vietnamiens réfugiés venant du Nord, et de nombreuses tribus montagnardes dont chacune parlait sa propre langue. Comme le P. Demourioux savait le vietnamien, il fut envoyé à la paroisse de An Don, près de An Khê, une localité située entre Quinhon et Pleiku (voir carte nº6). Par suite de l’afflux des réfugiés, An Khê s’était considérablement développé et comptait 20.000 habitants. Le nombre des chrétiens s’était accru et, d’après les statistiques, le P. Demourioux avait à sa charge environ 3.000 chrétiens, dont beaucoup de jeunes. L’église était bien trop petite et en mauvais état. Le P. Demourioux se mit au travail : il construisit une église plus vaste et aussi un collège qui fut tout de suite très fréquenté. En 1967, il prit son congé régulier en France et à son retour, il revint à An Don. En 1970, Mgr Seitz avait voulu lui donner une autre affectation. Ce fut un tollé général de la population tant chrétienne que non chrétienne. Le P. Demourioux resta donc à An Don jusqu’en 1975. Ce fut alors la grande offensive des troupes communistes sur les hauts-plateaux : Kontum était tombé, Banméthuôt était tombé. Tous, soldats et civils, fuyaient vers la côte pour ne pas être faits prisonniers par les Viêtminh : une véritable débandade ! On vint donc chercher le P. Demourioux en hélicoptère pour l’emmener à Quinhon, et de là il gagna Saïgon dans les semaines qui suivirent. Sa vie missionnaire au Vietnam était terminée.

     

     

    En France (1975-1985)

     

    Son activité sacerdotale allait continuer dans son diocèse d’Annecy. Après quelque temps de repos, il fut admis dans son diocèse et nommé vicaire à La Roche-sur-Foron. Évidemment l’adaptation fut assez difficile ; les conditions de vie étaient tout à fait différentes et son souvenir se portait vers An Don et les chrétiens qu’il y avait laissés. « Mon cœur est à An Khê » disait-il à un confrère. Le proverbe dit que l’on ne transplante pas les vieux arbres et c’est bien juste. Cependant notre Père Yvan accomplissait consciencieusement son ministère.

     

     

    Aux Islettes

     

    Aux Islettes, diocèse de Verdun, existe un centre sanitaire départemental. Le P. Richard, ancien missionnaire de Chine, en était l’aumônier. Assez subitement, il se sentit fatigué et fut obligé de renoncer à sa charge. C’était en février 1982. On proposa ce poste au P. Demourioux qui accepta sans réticence. Dans ce centre se trouvait un groupe de jeunes Vietnamiens réfugiés et sans famille qui furent heureux de l’accueillir. Il bavardait avec eux dans leur langue, tout en les aidant à se perfectionner en français. « Par sa disponibilité, sa simplicité, sa générosité il gagna la sympathie et l’estime de la direction, du personnel, des adultes et des jeunes hébergés dans cette maison » : tel est le témoignage du directeur de cet établissement.

     

    Le P. Demourioux s’occupait des autres sans beaucoup se soucier de sa santé. Certainement il souffrait depuis longtemps. Il se décida à consulter un médecin au Centre hospitalier de Bar-le-Duc. Les examens révélèrent une tumeur au gros intestin. Il fallait absolument faire une opération. C’est au cours de cette intervention que le chirurgien découvrit que le mal était beaucoup plus étendu qu’il ne l’avait d’abord. soupçonné. En plus d’une bonne longueur d’intestin, il fallut enlever la vésicule biliaire. Par ailleurs, le foie était très touché. L’état du P. Demourioux était donc grave et le chirurgien déclara qu’il ne pourrait se prononcer avant huit jours. Le 1er juillet au matin, quelques confrères allèrent voir le P. Demourioux. C’est alors que le chirurgien les mit au courant de la situation. Quant au P. Demourioux, il était déjà dans un état semi-comateux depuis son opération. Cependant il reconnut les confrères venus le visiter. Ensemble, ils prièrent, le malade participant intérieurement et concluant l’Ave Maria par un grand signe de croix. C’est au soir de ce 1er juillet, à 22 heures, que notre P. Yvan rendit son âme à Dieu.

     

    Les obsèques eurent lieu dans la chapelle des Islettes sous la présidence de Mgr Boillon, évêque de Verdun, assisté d’une quinzaine de prêtres dont sept confrères des Missions Étrangères. Plusieurs personnalités avaient aussi tenu à venir rendre un dernier hommage au Père. Tout le personnel du Centre ainsi que les religieuses de Saint-Vincent-de-Paul assistaient à la cérémonie. Cinq personnes de sa famille dont un de ses frères avaient fait un long voyage pour venir dire un dernier « au revoir » à notre cher Père Yvan. Il repose dans le cimetière des Islettes.

     

    Telle fut la vie sacerdotale et missionnaire du P. Demourioux. Que dire de sa personnalité ? A ceux qui ne le connaissaient pas, ou peu, il pouvait paraître un peu extraordinaire avec des sautes d’humeur qui surprenaient. Il ne parlait guère de sa famille sinon qu’il avait une grand-mère russe : « J’ai du sang slave dans les veines », disait-il à ceux qui s’étonnaient de ses sautes d’humeur. « Cela explique pourquoi je suis tantôt exubérant, tantôt mélancolique et renfermé. » Un soir, aux Islettes, il rappelait à un confrère qui était venu le voir, un proverbe roumain : « Tu sais ce que les Roumains disent au sujet des Russes ? – Non ! – Eh bien, ils disent que le Russe, c’est quelqu’un qui vous embrasse le matin, vous assassine à midi et qui pleure sur votre tombe le soir ». Et de conclure : « Cela veut dire qu’avec mon caractère excessif, tu dois essayer de me comprendre et m’accepter comme je suis ». Excessif, il l’était parfois, réservé toujours, presque bourru même. Mais sous ces apparences, il cachait un cœur sensible et généreux. Ses chrétiens aussi bien au Nord qu’au Sud ne s’y sont. pas trompés. Pendant les dix dernières années qu’il a passées en France, il n’a jamais oublié le Vietnam. Comme on l’a rappelé plus haut, son cœur restait à An Khê, dans ce poste où il avait travaillé pendant près de vingt ans. Il restait en relation, dans toute la mesure du possible, avec plusieurs de ses chrétiens et il s’efforçait de les aider en leur envoyant des colis de médicaments et en intervenant pour essayer de leur obtenir un visa d’entrée en France.

     

    Chacun a ses qualités et ses défauts. À An Khê, ses paroissiens le trouvaient « peu expansif, mais dévoué et efficace ». C’est à cause de ce dévouement, de cette efficacité que les gens s’attachaient à lui malgré ses brusqueries et ses sautes d’humeur. Tous les ouvriers dans la vigne du Seigneur ne sont pas les mêmes. Ce qui importe, c’est que chacun travaille de son mieux et, en définitive, c’est ce qu’a fait le P. Yvan Demourioux.

     

     

    • Numéro : 3791
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1947