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Eugène KREMPF (1866-1912)

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    Eugène-Nicolas Krempf naquit à Paris, le 30 janvier 1866.

    A peine âgé de trois ans, il perdit sa mère. A 15 ans, son père fut, lui aussi, enlevé à son affection, au moment où l’adolescent a besoin de quelqu’un pour diriger ses pas vers la carrière qu’il a choisie ou qu’il voudrait choisir. Que d’enfants comme lui, le malheur et la misère n’ont-ils point précipités dans les bas-fonds parisiens ! Hélas ! ceux-là n’avaient pas reçu, au foyer paternel, les principes religieux et l’amour du travail qui préservent des entraînements de la jeunesse. Notre Eugène, lui, était encore il est vrai, presque un enfant; mais sa piété le rendait fort : il avait Dieu avec lui.

    Ayant obtenu une place d’employé dans une épicerie, il se mit au travail avec courage, et bientôt il eut conquis l’estime de ses patrons par son assiduité à la besogne, son honnêteté et son dévouement. Il sut aussi faire respecter ses convictions religieuses par ceux avec lesquels il était en contact journalier. Nous pouvons supposer, connaissant son caractère, que son attitude fut plutôt offensive, et que plus d’une fois maint de ses contradicteurs dut retirer ses arguments ou emporter à son domicile le trait acéré décoché par son jeune adversaire.

    Quoi qu’il en soit, jusqu’en 1887, Eugène Krempf s’appliqua à faire valoir les marchandises de ses patrons et à faire déprécier la pacotille antireligieuse de quelques-uns de ses coemployés.

    Appelé sous les drapeaux, il fut incorporé au 148e de ligne, à Verdun. L’employé modèle, dévoué à ses patrons, aimant l’ordre, actif et adroit, ne pouvait manquer de devenir un excellent soldat.

    L’état militaire a ses dangers. Ceux que la religion ne maintient point et les caractères faibles y sont exposés, plus qu’ailleurs, à céder aux entraînements des passions et à l’influence de mauvais camarades. Mais, pour Eugène Krempf, qui avait déjà fait l’appren-tissage de la vie, la caserne fut plutôt une école où il acheva sa formation morale. Il y apprit à obéir et à commander, à connaître et à juger les hommes. Aussi ne tarda-t-il pas à être nommé caporal.

    En dehors de ses heures de service, au lieu de suivre ses camarades cherchant le plaisir, notre jeune soldat, s’étant mis sous la direction de prêtres prudents et zélés, s’appliquait à l’étude et aux exercices de piété.

    A cette âme ardente, bientôt il ne suffira plus d’aimer son Dieu, de faire respecter sa foi et ses convictions religieuses : une ambition plus haute la dominera, celle de conquérir des âmes à notre Sauveur. Le soldat voulut être apôtre dans les pays païens.

    Le but à atteindre n’était pas facile. Le bagage littéraire de l’ancien employé se bornait à ce qu’il avait appris à l’école primaire. Actuellement il avait 24 ans, et il lui faudrait recommencer à étudier comme un enfant de 15 ans... Ces considérations ne l’arrêtèrent point. Son service militaire terminé, il demanda à entrer dans une institution pour les vocations tardives, à Chantepie ; il y passa trois ans.

    En septembre 1893, il entra au Séminaire des Missions-Étrangères.

    L’aspirant de 27 ans se fit humble, pour quêter auprès de ses jeunes confrères des leçons supplémentaires sur les sujets traités en classe ; il leur payait ces petits services en leur donnant des leçons d’économie domestique. L’employé soigneux d’autrefois reparaissait à chaque instant ; il écorchait bien un peu le latin de ses auteurs, mais que de chaussettes dépareillées, de chapeaux défraîchis, de soutanes trop courtes, abandonnées par leurs propriétaires, furent remis en circulation par ses soins !

    Le 26 juin 1898, M. Krempf fut ordonné prêtre et destiné à la Mission de Siam, où il arriva le 30 août suivant.

    D’abord professeur au Collège de l’Assomption, il fut ensuite envoyé à Ajuthia pendant quelque temps ; puis à Nakhonxaisi, où il travailla, jusqu’à la fin de sa vie.

    Le poste de Nakhonxaisi, fondé par Mgr Dupond avant son élévation à l’épiscopat, puis administré pendant de longues années par un prêtre indigène, le P. André, est actuellement un des plus prospères de la Mission, avec ses 1.200 fidèles groupés, pour la plupart, autour de l’église. Cette communauté chrétienne avait été, sous la direction du P. André, régie par des règlements sévères ; ses successeurs les avaient adoucis peu à peu, mais les chrétiens ont conservé leurs bonnes traditions de simplicité, de bon esprit et d’obéissance.

    Le nouveau Missionnaire, ancien sous-officier, fut heureux de constater ces habitudes de discipline chez ses chrétiens : il se donna tout à eux. Ayant à lutter contre des difficultés spéciales pour apprendre la langue, il ne se découragea point et fit des efforts constants, profitant de tous ses moments libres pour étudier, écrivant, faisant corriger, puis apprenant par cœur les instructions qu’ensuite il adressait, le dimanche, aux chrétiens.

    Son œuvre de prédilection fut l’enseignement des enfants. Persuadé avec raison que la foi des chrétiens et leur fidélité à Dieu est, généralement parlant, en proportion avec leur science religieuse, il s’appliqua toujours à distribuer cette science en abondance. Jusqu’alors on s’était borné à faire apprendre et à expliquer le catéchisme aux enfants de manière à les conduire jusqu’à la première communion solennelle, qui était le terme de leurs études. M. Krempf vit qu’il pouvait obtenir davantage : il divisa son bataillon scolaire en plu­sieurs sections, et ce ne fut que par étapes dûment franchies qu’il amena ses élèves au but tant désiré : la grande solennité. Puis, comme les nouveaux soldats du Christ, une fois licenciés, pourraient oublier leur « théorie », il déploya toute sa fermeté pour les faire assister régulièrement au catéchisme de persévérance chaque dimanche.

    Zélé pour l’instruction religieuse de ses chrétiens, notre cher Confrère s’appliquait en même temps à découvrir tous les abus qui pouvaient s’introduire chez eux et les réprimait sévèrement.

    Depuis le P. André qui, de 1880 à 1887, avait bâti une église en briques, très convenable pour l’époque, la population chrétienne avait doublé. L’église était encore solide, mais ne suffisait plus à contenir les chrétiens. En 1910-1911, M. Krempf l’agrandit et l’embellit, au prix de combien de fatigues et sollicitudes, le Divin Maître seul le sait. Nous en avons une idée dans cette phrase qu’il écrivait un jour à son Vicaire apostolique, dans une lettre où il épanchait sa joie de se voir arrivé au but tant désiré, l’agrandissement de son église : « Mais, je ne pourrais pas revivre cette année 1910 !... »

    Nous venons de voir ce que notre regretté défunt était avec les chrétiens, plein de zèle et de dévouement. Il nous reste à dire ce qu’il était avec ses Confrères.

    M. Krempf ne pouvait rencontrer ce qu’il croyait être faux ou injuste, sans protester et émettre carrément son avis, où il y avait habituellement beaucoup de bon sens, exprimé avec désinvolture dans un langage d’un réalisme parfois excessif. Son contradicteur était d’ailleurs toujours malheureux, car les arguments apportés finissaient, à peu près régulièrement, par être noyés dans le flot de paroles de l’ancien sous-officier. Sa conversation plaisait beaucoup à tous ; d’ailleurs, lorsque l’enfant de Paris avait donné libre cours à sa verve, il n’était pas rare de l’entendre subitement nous dire quelques mots d’édification bien sentis et aborder un sujet de spiritualité où il n’y avait plus de motif à discussion. Ajoutons, car c’est la vérité, que si M. Krempf s’échauffait facilement contre les idées qui n’étaient pas les siennes, il ne voulut jamais blesser personne, et lorsqu’il pouvait craindre d’avoir été trop loin, il s’empressait avec une franche générosité de réparer et de faire disparaître le malentendu ou l’impression pénible que son exubérance primesautière avait pu produire.

    Toujours bon et charitable, il était constamment prêt à rendre service ; de son côté, jamais il n’oublia ceux qui lui en avaient rendus.

    Un de ses condisciples, aujourd’hui Evêque et Vicaire apostolique, lui avait, lorsqu’il était aspirant, donné des leçons supplémentaires. Par reconnaissance, M. Krempf, depuis son ordination, récitait chaque jour une partie de son office aux intentions de son ancien condisciple et ami.

    Ces vertus bien apostoliques, notre Confrère les puisait dans une piété solide et tendre à la fois. Il était particulièrement édifiant au saint autel et devant le très Saint Sacrement. On voyait qu’il sentait la présence de Jésus-Hostie et qu’il le traitait avec tout le respect et l’amour dus à l’Hôte divin du tabernacle. Il n’était point de ceux que l’habitude du contact avec les choses saintes, les colloques journaliers avec Dieu, ont cessé d’émouvoir. Les belles cérémonies religieuses, les chants liturgiques bien exécutés, les pieux cantiques faisaient couler des larmes de ses yeux. Il répétait parfois que l’unique joie qu’il pût goûter en Mission était de célébrer la sainte messe. Aussi lorsque, pour une fête d’église, plusieurs Confrères étaient réunis, il aimait à dire la sainte messe après tous les autres, afin de savourer à l’aise le bonheur de converser avec Dieu.

    Dans ces dernières années, chargé du poste de Nakhonxaisi, avec un prêtre indigène comme auxiliaire, M. Krempf s’abandonna encore davantage, si je puis dire ainsi, aux entraînements de son cœur vers Jésus-Eucharistie. Absorbé pendant la journée par les travaux du ministère, il passait des nuits dans la sacristie, et Dieu seul connaît les longues heures que notre Confrère consacrait à ses entretiens mystiques au pied de l’autel.

    Tel fut M. Krempf, gai confrère, volontiers redresseur de torts, mais généreux, bon, charitable, pieux et zélé : « Il avait fait sienne, nous écrit un de ses amis, cette parole d’une autre belle âme : « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre. »

    Nous avons cité de lui cette réflexion que, en dehors de la célébration de la sainte messe, il ne connaissait pas d’autre joie en Mission. C’est que notre Confrère souffrit beaucoup, à tous les points de vue. Souffrances morales : les difficultés qu’il rencontra dans l’étude de la langue le troublèrent beaucoup au début, et lui, qui ne rêvait que de travailler au salut des âmes, en vint à se demander si jamais il pourrait se faire à ce pays et se rendre utile... Souffrances physiques : deux ans après son arrivée, la maladie l’obligea à reprendre le chemin de l’Europe. Il nous revint sans amélioration sensible, atteint de la pierre ; les crises redoublèrent d’intensité et devinrent plus fréquentes. L’opération fut résolue et faite par notre excellent Docteur de l’Hôpital Saint-Louis, assisté de deux collègues. Elle réussit parfaitement ; mais de combien de douleurs elle avait été précédée !

    Depuis ce temps, la santé de M. Krempf fut bonne et lui permit de mener de front l’administration de son poste et les travaux de restauration de l’église. Tout faisait espérer qu’il pourrait travailler longtemps encore au salut des âmes, lorsque tout à coup, le 19 mars 1912, une attaque de choléra est venue nous le ravir en moins de vingt-quatre heures.

    Dès le début de l’attaque, dans la matinée du 19, son vicaire, le P. Timothée, tout en administrant au cher malade les remèdes dont il disposait, avait envoyé un messager, qui malheureusement n’arriva à Bangkok que le soir. Le procureur de la Mission, M. Carton, partit par le premier train du lendemain, matin, emportant les médecines préparées par M. le Docteur, qui allait lui-même le suivre peu après. Hélas ! tout était inutile. En route, M. Carton rencontra un nouveau messager : M. Krempf avait rendu son âme à Dieu la veille au soir.

    Dès qu’il avait eu connaissance de la gravité de son état, le cher malade avait demandé à faire une dernière confession et à recevoir l’Extrême-Onction, la maladie ne permettant pas de lui donner le saint Viatique. Puis, jugeant que les remèdes ne pourraient pas vaincre le terrible mal, il s’était fait apporter du papier et un crayon, et avait écrit à son Evêque et à ses Confrères quelques mots d’adieu, leur demandant pardon et leur recommandant de prier pour lui. Il s’était ensuite fait placer dans un fauteuil, sur la vérandah faisant face à l’église, et là il fit ses dernières recommandations aux chrétiens éplorés, accourus en grand nombre dès qu’ils avaient su leur Père malade. Il leur donna rendez-vous au Ciel, et tandis qu’ils priaient pour lui, il continua de s’adresser à saint Joseph qu’il aimait tant et dont on célébrait la fête. Le visage tourné vers le Tabernacle, le bon et fidèle serviteur vit avec confiance venir la mort ; elle le mettait en possession de Celui qu’il avait si bien servi : il était 7 h. ½  du soir.

    Beati qui in Domino moriuntur ; opera enim illorum sequuntur illos.

    • Numéro : 2372
    • Pays : Thailande
    • Année : 1898