Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Nicolas KOSCHER (1867-1900)

Add this

    On peut vraiment dire de M.Koscher qu’il a ravi le paradis. Jeune et fort, il semblait devoir fournir une longue carrière ; mais les jugements de Dieu ne sont pas ceux des hommes, et notrr bon P.Nicolas, comme nous l’appelions, s’est trouvé, à trente-trois ans, mûr pour le ciel : « consummatus in brevi … »

    Au commencement de janvier 1900, après une année de troubles et d’angoisses qui ne nous avaient pas permis de nous assembler pour faire en commun les exercices de la retraire, nous avions enfin réussi à nous réunir plus nombreux que jamais. Vingt-neuf confrères sur trente-cinq avaient répondu à mon invitation et s’étaient rendus à Kia-tin-fou. Le P. Koscher s’était fait remarquer entre tous par son entrain.

    Nous avons l’usage, à l’occasion de ces réunions, de faire fête aux confrères qui, depuis la dernière retraite, ont accompli leurs trois années de probation. Nous avions fêté le P. Koscher qui, à cause de la persécution, n’avait pu l’être l’an passé . Nous avions chanté ses premiers exploits, en lui prédisant  des merveilles pour l’avenir. Qui aurait dit alors, en le voyant si plein de vie et de santé, que, trois mois plus tard il nous serait enlevé ?

    Arrivé au Su-tchuen méridional, au commencement de 1896, le P. Koscher fut envoyé à l’extrémité de la Mission, dans cette partie encore inculte qui s’étend à l’ouest le long du Thibet, et au sud vers le Yu-nam, et qui s’appelle Kien-tchang. Le P. de Guébriant , chargé de l’explorer et de la défricher, avait besoin de missionnaires robustes et courageux. Le P. Koucher me parut fait pour ce poste. C’était un précieux auxiliaire qui, dans les voyages d’exploration, valait, à lui seul, plus qu’une escorte de dix soldats chinois. Outre qu’il était fort, il avait des ressources et des expédients pour tout, ce qui est précieux dans des pays comme ceux où je l’envoyais.

    Le P. de Guébriant utilisa d’abord son savoir-faire comme procureur à Lou-kou, et puis, lorsqu’il posséda suffisamment la langue chinoise, il le chargea en même temps du district environnant. La persécution de 1895 avait sévi de façon toute particulière dans ce district ; il restait donc des comptes à régler, qui devaient créer au P. Koscher de cruels embarras.

    À Tsong-so-pa, près de Yué-hy-tin, sur la grande route qui conduit au Kien-tchang, s’était fondée depuis peu, une chrétienté qui donnait beaucoup d’espoir. Le démon, nulle part, ne se laisse évincer sans résistance. Là, comme ailleurs, il trouva un champion dans la race des lettrés. Ce fut un vieux bachelier, âgé de soixante-dix ans, qui se mit en campagne, se faisant fort d’arracher et de détruire cette nouvelle plantation, avant qu’elle eut poussé ses racines.

    Profitant de la persécution déchaînée contre nous en 1895, il se jeta comme un sanglier sauvage sur cette petite vigne de Tsong-so-pa et crut bien l’avoir exterminée. Mais la persécution ne dura qu’un instant, et le P. de Guébriant reparut, accompagné d’un délégué extraordinaire chargé de faire rendre justice aux chrétiens. Le mandarin de Yué-hy, ami de notre bachelier, ne put le sauver d’une condamnation à la prison, mais il empêcha l’exécution de la sentence, sous prétexte qu’il ne pouvait saisir le coupable.

    Bientôt le bachelier, devenu plus furieux contre les chrétiens et les missionnaires, se portait aux derniers excès. Le P. Koscher, accouru pour protéger ses ouailles, fut chassé de Tsong-so-pa. Il se retira à Yué-hy et pressa le mandarin d’arrêter les violences du bachelier. Celui-ci vint jusque dans la ville menacer notre confrère, qui dut se réfugier au prétoire. Il y resta quinze jours à attendre inutilement une action efficace de la part du mandarin. Le P. de Guébriant, d’abord éloigné du théâtre des évènements, vint à son secours, et par l’intermédiaire des autorités supérieures, obtint que le vieux bachelier fût enfin, sans respect pour son âge et son globule de lettré, saisi et jeté en prison.

    Le P. Koscher fut rappelé du Kien-tchang en 1898, et placé au centre de la Mission pour occuper un des postes demeurés vacants par suite de la persécution. Les deux sous-préfectures de Hong-ya et de Tan-lin lui échurent en partage. Il venait à peine de se mettre au travail, qu’une seconde persécution éclata ver le fin de 1898. Quoique cette partie de notre Mission soit restée relativement tranquille, le district du P.Koscher fut assez éprouvé. Les païens n’osant pas ouvertement attaquer les chrétiens, incendièrent secrètement leurs maisons en plusieurs endroits. Le Père lui-même, en traversant un marché, fut assailli et menacé sérieusement. Cependant il ne laissait ni décourager, ni intimider.

    Lors de notre dernière réunion, le P.Puech, fatigué et surchargé de travail, me demanda une aide pour visiter quelques stations éloignées dans la montagne. Le P.Koscher s’offrit de bon cœur, et c’est en accomplissant cet acte de charité envers de pauvres néophytes et un confrère, qu’il contracta la maladie dont il devait mourir. Quelle meilleure préparation pour paraître devant Dieu !

    Il était donc parti en mars pour la préfecture de Ya-tcheou et devait faire diverses excursions dans les montagnes. Il les avait toutes accomplies heureusement, et songeait à revenir dans son district, lorsqu’il fut pris d’un malaise indéfinissable. Il résolut alors d’aller se reposer quelques jours chez le P. Puech, à 7 o 8 lieues de Ya-tcheou, dans la sous-préfecture de Min-chan, et le samedi 31 mars, il partit à cheval, par un ardent soleil. Il fut assez firt pour dominer le mal qui le tenait déjà, mais le P. Puech fut effrayé à son aspect, tellement il avait la figure et les yeux enflammés. Il reconnut de suite que son confrère était atteint de la fièvre typhoïde qui, tous les ans, fait tant de ravages dans ces pays, pendant les mois de mars, avril et mai. Le P.Puech avec une prudence digne d’être imitée et une rare délicatesse, lui proposa de suite de l’entendre en confession, en lui demandant le même service pour lui-même. « Vous avez raison, répondit le malade, c’est une bonne chose. »

    Ils se confessèrent dès le soir. C’était très sage, car, dans cette maladie, le délire survient dè le commencement et dure jusqu’à la fin.

    Cependant, le P. Puech voulait immédiatement soumettre le malade au traitement du P. Desaint ; le P. Koscher qui croyait n’avoir qu’une indisposition sans gravité, renvoya au lendemain. La fièvre augmenta pendant la nuit, et les remèdes pris trop tard n’eurent pas tout l’effet attendu. La fièvre continua avec des alternatives et se maintint plusieurs jours entre 38 et 40 degrés. Le P.Puech, sans croire à un danger imminent, fit appeler son plus proche voisin, le P.Veyrac, qui arriva le 6 avril, le vendredi de la Compassion. Le bon P.Koscher était si fort, il dominait si bien sa maladie, se levant, s’habillant tout seul et causant sans trop de fatigue, qu’il fit illusion à ses deux gardes-malades. Un moment même, ils le crurent en voie de guérison. Mais le matin du lundi 9 avril, ils s’aperçurent que le danger approchait. Une violente surexcitation accompagnée de délire s’empara du malade ; à deux, ils avaient peine à le tenir. Cependant, chose merveilleuse, le P.Puech ne lui eut pas plus tôt dit de se préparer à recevoir les derniers sacrements, qu’il reprit ses sens, se recueillit quelque temps, et se confessa ensuite avec la plus grande tranquillité et lucidité d’esprit. L’extrême-onction fut différée encore ; mais le soir, voyant que la fièvre et le délire ne diminuaient point, le P.Puech la lui proposa. Aussitôt le malade de se composer modestement pour recevoir les saintes onctions ; il suivait avec attention et dévotion les paroles et les cérémonies.

    Aussitôt après il se remit à divaguer et à batailler ; cela dura toute la nuit, jusqu’au lendemain matin. C’était le mardi de la semaine sainte, 10 avril. Alors il s’apaisa un peu ; ses forces étaient épuisées. De temps en temps il semblait réciter des prières. On lui disait d’offrir ses souffrances à Dieu : « Mais oui, » répondait-il. Le P. Puech lui ayant demandé s’il aimait la sainte Vierge, il se mit à sourire. Enfin il s’éteignit sans aucune secousse, tellement qu’on douta un moment de sa mort. Il était 3h1/2 du soir.

    Ainsi nous a quittés le brave et généreux P.Koscher. Quelques jours après il prenait lui aussi le chemin de notre cimetière près de Su-fou et allait reposer, lui jeune soldat du Christ, à côté d’un vétéran, le P. Jaimes, déposé quinze jours auparavant.

    Dieu l’introduise au plus tôt, s’il n’y est pas déjà, dans l’éternel repos.

    Marc Chatagnon

    Ev. de Chersonèse, vic.apost.du Su-tchuen méridional

    • Numéro : 2187
    • Pays : Chine
    • Année : 1895