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Eugène KLINGLER (1867-1893)

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    « M. Eugène-Marie Klingler, écrit Mgr Chouzy, naquit à Metz le 18 février 1867. Il était le septième enfant d’une famille très chrétienne. Après la guerre de 1870, son père opta en son nom et au nom de tous les siens pour la nationalité française. J’ai sous les yeux l’acte qui consacre ce grand acte de patriotisme ; il porte la date du 29 septembre 1872. Plus d’une fois, j’ai constaté que les sentiments du fils étaient restés en parfaite harmonie avec ceux du père.

    « Orphelin de bonne heure, le P. Klingler reçut de son frère aîné, professeur à la maîtrise Saint-Arnould, tous les soins que réclamait sa jeunesse. Ce fut dans cet établissement qu’il commença ses études de latin ; il les continua au petit séminaire de Metz et les acheva au petit séminaire de N.-D. des Champs, à Paris.

    « Bachelier ès-lettres et ès-sciences à sa sortie de N.-D. des Champs, des amis l’exhortaient à se préparer à la licence ; mais il aima mieux entrer au séminaire d’Issy pour y faire sa philosophie : aux distinc­tions humaines, il préférait la livrée de Jésus-Christ. Deux ans après, le séminaire de Saint-Sulpice lui ouvrit ses portes. Le P. Klingler avait conservé le plus doux souvenir de son séjour dans cette sainte mai­son. Sa théologie terminée, il fut ordonné diacre, le 15 juin 1889. Comme son âge peu avancé devait retarder sa promotion au sacerdoce, l’administration du diocèse de Paris (auquel il était agrégé), se proposait de le nommer professeur au petit séminaire de N.-D. des Champs, quand il demanda à entrer aux Missions-Étrangères.

    « Le 21 février 1891, Mgr Kleiner, évêque de Mysore, l’ordonna prêtre. Destiné au Kouang-si, il y arriva à la mi-juin. Le P. Renault, supérieur de la mission, le garda à Chang-se, pour lui faciliter l’étude du « cantonnais ». C’est là que nous le trouvons en 1892 comme secrétaire du Synode ; sa plume alerte et facile fut largement mise à contribution dans cette circonstance. Il se rendit en outre on ne peut plus utile pour l’ornementation de l’église et le bon ordre des cérémonies religieuses. Après le Synode, deux postes détachés du district de M. Frayssinet furent confiés à notre jeune confrère. La défiance de soi-même l’empêcha d’en prendre l’administration effective ; quand il fallait visiter ses chrétiens, il faisait appel à la charité du P. Renault pour se former, disait-il, à l’école des anciens.

    « Il possédait déjà assez bien la langue cantonnaise et se faisait un devoir de l’étudier à fond. Entendait-il une expression nouvelle pour lui, il en demandait l’explication exacte, la notait dans sa mémoire et même sur son carnet. Loin de négliger les caractères chinois, il s’exerçait à les tracer par cœur. Si le bon Dieu ne nous l’avait pas ravi, il serait devenu un lettré de premier ordre ; car il aimait l’étude avec passion. Il s’attachait aussi à parler le langage des gens du peuple, pour être en mesure de leur prêcher l’Évangile dans leur idiome particulier.

    « Homme d’un jugement droit et d’un bon sens peu ordinaire, le P. Klingler était en outre très observateur. Il aimait à questionner ses confrères et les chrétiens ; il pesait les réponses qui lui étaient faites, en tirait des conclusions et augmentait ainsi journellement ses connaissances pratiques. Mais ce qui dominait surtout en lui, c’était la piété, une piété solide, bien entendue, qui s’alliait à une gaieté franche et communicative. Fidèle à tous ses exercices religieux, il n’omettait jamais l’oraison et se confessait très régulièrement.

    « L’an dernier, il vint avec le P. Renault passer les fêtes de Noël auprès de moi, à Kouy-hien ; puis comme je devais aller à Sy-lin, il me tint compagnie jusqu’à Han-nin-fou. Sa santé me paraissait excellente. Cependant ceux qui ont vécu plus intimement avec lui affirment qu’il était atteint de la pierre et qu’il éprouvait de temps à autre des crises très douloureuses ; il les endurait sans se plaindre. Quoi qu’il en soit, nous espérions tous qu’il fournirait une longue et féconde carrière au Kouang-si ; mais les desseins de Dieu ne sont pas les nôtres.

    « Le 13 mars, de grand matin, le P. Klingler se mit en route avec le P.  Frayssinet pour se rendre à Chang-se, où devait avoir lieu la retraite annuelle du groupe dont il faisait partie. A deux lieues de la résidence de Tong-tchong, les voyageurs se trouvèrent en face d’un torrent démesurément grossi par la pluie. L’eau coulait avec une rapidité extraordinaire et montait à vue d’œil . Le domestique des Pères franchit le torrent à la nage. Le P. Frayssinet, ne sachant pas nager, refuse de le suivre, et conseille au P. Klingler d’aller chercher un gué en amont du torrent. Il y va, trouve le gué, et, pendant que le P. Frayssinet gagne l’autre rive, il passe un à un tous les bagages au domestique. Il retourne ensuite à l’endroit où ils se sont arrêtés d’abord pour s’assurer que rien n’y a été oublié. Cependant le torrent grossit à raison de cinq ou six centimètres à la minute ; au lieu de revenir au gué, le P. Klingler, habile nageur, se jette à l’eau, espérant bien arriver sans difficulté à l’autre bord. Il n’est pas au milieu du torrent qu’il pousse soudain un cri de détresse et disparaît. Le P. Frayssinet lui donne l’absolution et se précipite à son secours avec le domestique. Hélas ! il est trop tard ; le Père a été emporté par le courant ; impossible de le retrouver. Le domestique court au vil­lage voisin, et en amène plusieurs païens. Le Père Frayssinet leur promet une grosse récompense s’ils consentent à descendre dans l’eau pour rechercher le corps du P. Klingler. Personne n’ose s’y hasarder, car le torrent charrie des arbustes, des lianes, des herbes, et celui qui s’aventurerait à se mettre à la nage périrait infailliblement.

    « Le P. Frayssinet resta sur le bord du torrent, sous la pluie, pendant près de 48 heures. Le 15, au matin, le niveau de l’eau ayant baissé considérablement, on retrouva le corps de notre pauvre con­frère au milieu des broussailles, Il fut enterré le lendemain, à Tong-tchong, tout près de la maison qu’il habitait.

    On conçoit sans peine la consternation que jeta parmi nous la lugubre nouvelle ; ce fut un coup de foudre. Le soir du jour où elle me parvint, les confrères du groupe de Kouy-hien se trouvèrent réunis auprès de moi pour la retraite annuelle. Au premier jour libre, un service solennel fut célébré pour le regretté défunt.

    « Dieu a jugé le P. Klingler mûr avant le temps. Que puis-je faire sinon baiser avec amour la main du Maître de la vie et de la mort ? D’ailleurs, si la mission du Kouang-si a perdu un excellent ouvrier, elle a au ciel, je n’en doute pas, un intercesseur de plus. »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1941
    • Pays : Chine
    • Année : 1891