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Joseph KLINGLER (1853-1916)

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    M. KLINGLER, Joseph-Adolphe, né à Oberbruck (Strasbourg, Haut-Rhin), le 4 oc­tobre 1853. Entré minoré au séminaire des Missions-Etrangères le 16 sep­tembre 1876. Prêtre le 21 septembre 1878. Parti pour le Tonkin méridional le 16 octobre 1878. Mort à Baonham le 26 janvier 1916 (1).

     

    Sicut bonus miles Christi Jesu. — Ce texte vient naturellement sous la plume, quand on veut résumer la vie du rude missionnaire que fut M. A. Klingler. Du bon soldat il avait le courage qu’aucun danger n’arrête, l’activité qui ne connaît pas le repos, et une endurance au-dessus de toute fatigue ; et il avait du conquérant la clarté d’un cerveau que rien ne troublait, l’énergie d’une volonté qui ne se décourageait nulle part, et l’ambition jamais satisfaite d’avancer toujours. Pendant 37 ans, il fit valoir ces qualités naturelles, qu’avivait un profond sens surnaturel ; pendant 37 ans, sans jamais se lasser, il combattit le bon combat, obligé parfois de se replier, jamais vaincu.

    Pour retracer une telle vie, il faudrait un long volume, et ce ne serait pas du tout un livre banal. Les limites d’une simple notice nécrologique ne laissent guère place qu’à une série de dates ou à une nomenclature de faits, sans rien de la vie que savait y mettre le cher confrère, quand après les fatigues de la journée, dans ces longues veillées qu’il aimait, des amis, venus parfois de loin pour avoir le plai­sir de le voir et de l’entendre, lui faisaient raconter les événements aux­quels il avait été mêlé.

     

     

    (1)  L’Ordo de 1917 et le Compte rendu de 1916 portent le 29 janvier comme date de la mort de M. Klingler ; les derniers renseignements que nous avons reçus indiquent le 26 janvier.

     

     

    1853-1579. —  LE  FILS  D’ALSACE

     

    M. Klingler naquit à Oberbruck en Alsace le 4 octobre 1853. Sa prime jeunesse retentit du bruit des armes. Hélas ! elles firent de son pays une terre prussienne. Après avoir terminé ses études à Zillisheim et fait de fortes études théologiques à Strasbonrg, il vint frapper à la porte du séminaire des Missions-Etrangères, il passa deux ans dans cette maison, et fut désigné pour le Tonkin méridional.

     

    1879-1884. —            PREMIÈRE  CAMPAGNE

     

    M. Klingler arriva dans sa mission le 9 janvier 1879. Son évêque, Mgr Croc, vit aussitôt que c’était vraiment un homme, et il en fit son homme : il vit que c’était un soldat, et après quelques mois d’étude de la langue, il l’envoya dans la partie de la mission, où il y avait le plus à lutter. Le district du Hatinh, dont il fut chargé, avait beaucoup souffert des persécutions et de la pénurie de missionnaires. Les chrétiens n’y comptaient pas et on ne les connaissait que pour les opprimer. Bientôt tout changea. Les païens disaient : « Jusqu’ici il n’y avait pas de missionnaire au Hatinh, maintenant il y en a dix. » Il n’y en avait qu’un, mais il était partout, et partout il se faisait respecter. Un jour, passant près du prétoire du mandarin régional, il trouva devant lui un homme ivre qui se mit à l’insulter. M. Klingler, allant toujours à pied, avait en main son bâton de voyage. Un seul argument... frappant et l’insulteur était réduit au silence. Grand Dieu ! c’était le mandarin même de l’endroit, le grand mandarin ! ! L’affaire produisit un certain émoi, mais la réputation du missionnaire ne fit qu’y gagner. En Annam plus qu’ailleurs, la crainte est le commencement de la sagesse. C’est aussi le commencement de la justice, on le vit peu après. Un radeau de bois, destiné à une église, avait été arrêté par les satellites du mandarin. Une heure après, M. Klingler était à la porte du mandarin chef de la province. On avertit celui-ci... « Grand mandarin, le missionnaire est là qui demande à vous voir. — Quoi, ce diable d’Européen ? — Oui, grand mandarin. — Que veut-il ? — On a arrêté un radeau de bois destiné à une de ses églises. — Vite, qu’on envoie l’ordre de lui rendre son radeau, mais qu’on verrouille la porte. » M. Klingler ne resta que quatre ans au Hatinh, ce lui fut assez pour donner aux chrétiens la conscience de leur valeur, dont ils firent bien preuve, quand survinrent les troubles, et pour créer des ressources qui ont fait de ce district l’un des plus beaux de la mission avec les neuf paroisses qui le composent actuellement.

     

    1884-1887. —  LA  GUERRE

     

    Mgr Croc se sentait vieillir et il voyait venir l’orage. Il appela auprès de lui son homme. Quelques mois après, épuisé par la maladie, il partait pour le sanatorium de Hongkong alors qu’éclatait l’insurrec­tion de 1885. Le guet-apens de Hué (5 juillet 1885) ayant échoué, on ne crut mieux faire pour se débarrasser des Français que de massacrer les chrétiens. La persécution fut décrétée. Le massacre commença le 13 juillet dans le Quangngai, puis s’étendit à toutes les autres provinces : 10 missionnaires et plus de 60.000 chrétiens périrent ainsi. Comme l’ordre de persécution ne venait pas du gouvernement régulier, les chrétiens crurent pouvoir y résister et le firent victorieusement. Au Tonkin méridional M. Tortuyaux sauva le district du Binhchinh, M. Aguesse celui du Hatinh, M. Magat celui de Ngheyen, M. Cudrey celui de Quinhluu, M. Klingler sauva, pour ainsi dire, toute la mission, en préservant le chef-lieu, Xadoai, où plus de 20.000 chrétiens échappés au massacre s’étaient réfugiés. L’objectif des rebelles était de s’en emparer et c’eût été un désastre irréparable.

    M.  Klingler reçut mission de leur en barrer la route. On ne pouvait faire un meilleur choix. Il chassa l’ennemi de son poste le plus avancé à 15 kilomètres de Xadoai et y établit son quartier général. Quelques misérables paillotes entourées d’une palissade de bambous secs, c’est ce qu’on appelait « le fort de Xuankieu ». Trois ou quatre cents hommes armés de vieux fusils et de lances, c’est ce qu’on appelait « l’armée de Xuankieu »; mais ces hommes savaient qu’il y allait de la vie de leurs femmes et de leurs enfants ; ils avaient un chef toujours à leur tête, toujours le premier au danger, et ils firent des prouesses. Ils eurent d’abord à délivrer les chrétiens de Baonham. Le récit de cette déli­vrance est devenu classique. Je ne puis que le résumer. Les chrétiens de la région de Baonham, au nombre de 1.600, n’ayant pu s’échapper à temps, s’étaient réfugiés dans ce village. Ils y étaient pris entre deux feu. Ils résistèrent à deux ou trois attaques, mais le 12 novembre, 2.000 pirates armés de fusils de tout calibre vinrent en faire le siège en règle. Du côté des chrétiens, 250 combattants seulement avec 8 fusils et des lances. Le 13 novembre, dix chrétiens tués, vingt blessés, et. plus de poudre. Ne pouvant tenir davantage, les chrétiens se retirèrent de nuit dans un grand rocher voisin, où la nature a ménagé de nom­breuses cavernes à 10 ou 15 mètres du sol. Le lendemain, de bon matin, les pirates entrent dans l’enceinte du village, brûlant, saccageant tout. Puis ils entourent le rocher d’une palissade, réquisitionnent toute la paille des villages environnants, et y mettent le feu pour embraser le rocher. Bientôt la détresse des chrétiens est extrême : la flamme les atteint, la fumée les suffoque et l’eau potable est épuisée. Encore un peu de temps et tous périront. Mais M. Klingler est informé. Il prend avec lui 300 hommes armés de fusils et de lances et accourt ; 500 pirates leur barrent le col qui s’ouvre sur Baonham. Ils foncent dessus et passent. La première chose qui s’offre à leur vue, c’est le rocher enve­loppé d’une épaisse fumée. En avant ! ils courent à travers les balles, qui partent de tous les buissons dans lesquels se cachent les pirates. Ils arrivent devant le camp ennemi. Un retranchement de terre qui la protège ne leur laisse voir qu’une forêt de lances qui s’agitent : « Avec trois élèves du collège, écrit le missionnaire, j’ai escaladé le talus et nous leur envoyons une première décharge qui semble peu les inquiéter. Grâce à nos fusils à tir rapide, une deuxième suit immédiatement la première, puis une troisième. « Voyez ! ils ne rechargent pas ! ils ne rechargent pas ! et cependant ils tirent toujours », crient les rebelles. La panique les prend. Un de leurs chefs s’enfuit ; ses soldats l’imitent.

    Pendant que ses chrétiens poursuivent les fuyards, M. Klingler va droit au rocher ; il veut y monter ; impossible, les pierres sont brûlantes. Au même moment une forte averse survient qui refroidit le rocher et bientôt tous les chrétiens furent autour de leur libérateur. « Alors, racontait M. Klingler, il y eût une scène d’une émotion indicible : tous pleuraient et riaient à la fois : tant étaient grandes la détresse du mo­ment et la joie de la délivrance. »

    M.  Klingler gardant avec lui les plus valides conduisit les autres à Xadoai, puis rentra à Xuankieu. Là, pendant des mois, ce furent des attaques presque journalières toujours victorieusement repoussées. Les pirates inventèrent tous les stratagèmes : flèches incendiaires, cerfs-volants portant des brûlots, etc., etc. Le dernier qu’ils imaginèrent marqua leur échec définitif. Un jour de mars 1886, avant le lever du soleil, les avant-postes placés à 2 kilomètres plus loin se rabattirent en grande vitesse sur Xuankieu. Trois à quatre cents pirates, chinois, annamites, laotiens, s’avançaient en ordre de bataille. Mais que portaient-ils avec eux ? « Ce sont des palanquins avec les grands chefs dedans », disaient les uns. — « Tant mieux, répondaient les autres, nous les prendrons. » Peu à peu cependant les choses se précisèrent : c’étaient des rouleaux remplis de paille et d’herbe pressées. A 500 mè­tres, les pirates les déposèrent et les roulèrent jusqu’à 100 mètres du fortin. Tapis derrière, ils tiraient et avançaient en même temps. Bientôt ils allaient y mettre le feu, et le fameux quartier général aurait flambé. Tout à coup, sur les derrières de l’ennemi une fusillade éclate. C’était M. Klingler, qui, avec quelques braves, sans être aperçu, avait réussi à le tourner. En même temps, les assiégés, d’un élan irrésisti­ble se jettent sur les assaillants. Alors ce fut une débandade d’un comique indescriptible : Les pirates couraient en tout sens, se heurtaient, se bousculaient, se frappaient, s’insultaient. M. Bonnet, le digne lieutenant de M. Klingler, racontait après : « Je n’ai jamais tant ri de ma vie, si bien que je n’arrivais pas à armer mon fusil. » Malgré la rapi­dité de leurs jambes, plusieurs restèrent en place, les autres... courent encore… »

    Peu à peu la pacification se fit, et vers la fin de 1886, on put com­mencer à établir les pauvres chrétiens sur les ruines de leurs villages.

     

    1887-1895. —  LE  CONQUÉRANT

     

    Hélas ! partout dans les rangs des chrétiens, quel vide lamentable ! Comment le combler ? M. Klingler ne dépose les armes que pour se faire conquérant d’âmes. Il y eut alors dans la région de Baonham un mouvement de conversions extraordinaire, si bien que les catéchistes n’y suffisaient plus ; il fallut mobiliser tout un cours du collège de la mission pour instruire les catéchumènes. Je vois encore M. Klingler penché sur une carte qu’il avait faite du pays. « Tenez, là, tant de catéchumènes ; là, tant ; là, tant ; etc., total, tant : une bonne paroisse. » encore, tant ; là, tant ; là tant ; etc., total, tant : une autre paroisse. » Il allait jusqu’à 4 paroisses nouvelles. C’était trop beau. « Quand l’esprit immonde a été chassé de quelque part, il s’en va en des lieux arides cherchant du repos et n’en trouve pas. Alors il dit : Je rentrerai dans la maison d’où j’ai été chassé. Et il s’en va chercher sept autres esprits plus méchants encore que lui. » (Saint Matth., XII, 43-45). C’est ce qui arriva. Il y en avait des jaunes, il y  en avait des blancs. Ils s’unirent pour chasser le maître de la maison. L’expulsion de M. Klingler de la province fut décrétée en haut lieu. Le missionnaire prit son bâton de voyage et partit pour Hué trouver le Résident supérieur, M. Hector ; celui-ci ne sut pas comprendre l’homme qu’il avait devant lui. M. Klingler ne se découragea pas. Il se rendit à Hanoï, pour y voir le Gouverneur général, M. de Lanessan. Ce n’était pas un clérical, mais il comprit, lui, de quelle valeur était un homme de cette trempe dans une région toujours troublée. Il leva l’arrêt d’expulsion, et on n’eût qu’à s’en féliciter, quand survinrent de nouveaux troubles, que l’influence du missionnaire contribua largement à apaiser. M. Klingler revint dans la province en octobre 1891. Ses chrétiens se portèrent en foule au-devant de lui, jusqu’à 12 kilomètres de Baonham. Ce fut un retour triomphal. Tous les drapeaux pris autrefois sur l’ennemi flottaient au vent, tous les tambours battaient, toules les grosses caisses tonnaient. Même un vieux canon rouillé, pris aussi sur l’ennemi, fit entendre son lourd grondement... dont l’écho alla jusqu’à Hanoï, car un télégramme du Gouverneur général vint, qui grondait aussi. M. Klingler se contenta de dire : « Bah ! pour un coup de canon, ça n’en valait vraiment pas la peine, et puis, s’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à courir après. » Et sans plus se troubler, il se remit au travail, et, comme si son fardeau n’était pas déjà assez lourd, il en prit un autre..

     

    1895-1902. —  L’EX-VOTO

     

    Autrefois quand les preux chrétiens s’en allaient guerroyer, ils fai­saient vœu à Notre-Dame, si elle les ramenait sains et saufs, de lui bâtir une église, une chapelle. M. Klingler, en délivrant Baonham avait aussi fait vœu d’y construire une église à la Sainte Vierge. Il se fit architecte et dressa un plan. Ce village s’étage autour d’un mamelon rocheux ; il se fit terrassier et en aplanit le sommet. Auprès du rocher, qui servit d’asile aux chrétiens, et qu’il tint à respecter, se trouve un autre rocher calcaire : il se fit carrier, tailleur de pierres, en tira d’immenses blocs et y tailla des milliers et des milliers de pierres. Puis il se fit maçon et charpentier et, au bout de 7 ans de travail, une magnifique église, une vraie église de France, toute de pierres de taille à l’intérieur et à l’extérieur, domina le pays, éclairée par deux rangées de fenêtres ogivales avec leurs belles verrières et surmontées d’un clocher gothique portant la croix avec le coq traditionnel, et faisant chanter son carillon de trois cloches.

    Mgr Pineau la bénit solennellement le 6 juin 1901, assisté de tous les missionnaires de la province et des prêtres indigènes de la région, au milieu d’une très nombreuse assistance de fidèles. Ce fut peut-être le plus beau jour de la vie de M. Klingler.

     

    1902-1915. — LE  VÉTÉRAN

     

    M. Klingler avaet beau être de fer, tant de travaux avaient usé ses forces. Ses amis lui conseillaient un voyage au sanatorium de Hongkong, ou un voyage en France. Il ne voulut pas ; il continua de lutter, de travailler, et Dieu aussi continua de bénir ses efforts. Ses comptes rendus annuels, à cette époque, portent une moyenne de 150 à 200 baptêmes d’adultes et de 600 à 800 baptêmes d’enfants de païens.

    Cependant, les infirmités étaient venues s’ajouter les unes aux au­tres : la vue s’était très affaiblie, l’ouïe aussi ; des plaies aux jambes lui rendaient la marche très pénible et parfois la maladie le terrassait. Son frère Louis, qu’il avait formé et qui avait été appelé pendant de longues années à des fonctions importantes, était près de lui. Sachant son œuvre en bonnes mains, il se décida enfin à partir pour le sanato­rium de Hongkong. Il était trop tard. L’amélioration ne se produisit pas. Le malade revint en juillet 1915. Physiquement il n’était plus qu’une ruine, mais son esprit gardait toute sa vigueur, son cœur toute l’ardeur de la jeunesse, et son ambition était toujours vivante.

    A une trentaine de kilomètres de Baonham est une vaste région où la foi n’avait pas encore pénétré ; il rêva d’y jeter la première semence : il réalisa son rêve et légua à son frère la continuation de son œuvre, comme dernière ambition de conquérant.

     

    26  JANVIER  1917. —  LA  MORT

     

    Ce jour-là, M. Klingler avait vaqué, comme d’ordinaire, à ses nombreuses occupations. A midi il fut pris de vomissements de sang. Calme, comme si rien n’était, il dit à son frère : « Cet accident ne m’est jamais arrivé ; cette fois c’est la fin. » Il demanda qu’on lui laissât quelques instants pour se recueillir, puis se confessa à son frère, reçut de lui les derniers sacrements, et regarda venir la mort en face, comme une vieille connaissance qu’il avait vue souvent de près, et à 11 h. ½  du soir, il rendit sa vaillante âme à Dieu.

    Ses obsèques eurent lieu le surlendemain, présidées par Mgr Eloy, assisté de nombreux missionnaires et prêtres indigènes, au milieu des lamentations de ses chrétiens, pleurant celui qui, après les avoir sau­vés du massacre, avait été pendant 30 ans leur père bien aimant et bien aimé.

    Son corps repose dans sa belle église, aux pieds de Notre-Dame Im­maculée, à laquelle il l’avait dédiée.

    Pendant que j’écris ces lignes, nos vaillants continuent à tomber par milliers sur les champs de bataille, et quand ils tombent, un mot ré­sume tout leur héroïsme. Leur frère en bravoure, et comme eux luttant jusqu’à la fin, M. Klingler, mérite aussi qu’on écrive sur sa tombe : Mort au champ d’honneur.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1387
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1878