Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Eugène KLEINER (1841-1915)

Add this

    Eugène-Louis Kleiner naquit à Thionville (Metz, Moselle), le 5 juillet 1841. Ses parents, bons chrétiens, habitaient la banlieue, un peu en dehors de la ville. Le père, homme d’un caractère entreprenant, avait fini, à force d’améliorations et d’agrandissements, par faire de sa maison un établissement considérable. Il logeait les voyageurs, et tenait auberge. Il avait, en outre, un de ces magasins d’épicerie et de mercerie, où les gens de la campagne peuvent trouver à peu près tous les articles néces­saires à un ménage. On voyait même chez lui une petite salle de théâtre, où la jeunesse des environs venait s’ébaudir, le dimanche.

    Dès qu’Eugène fut en âge d’étudier, ses parents qui le voyaient très pieux, l’envoyèrent au petit séminaire de Sierck, dirigé par de bons prê­tres qui poussaient les jeunes gens jusqu’à la rhétorique. Tous les ans, une dizaine de leurs élèves allaient prendre la soutane et faire leur philosophie au grand séminaire de Metz.

    Bon élève en classe, Eugène Kleiner était bon joueur en récréation ; aussi, quand il se vit au grand séminaire, avec une soutane qui l’em­pêchait de courir et de sauter comme à Sierck ; quand il se trouva au milieu de graves condisciples, dont tout l’exercice corporel consistait à tourner en rond, aux heures de récréation, dans deux allées plantées d’ormeaux, il eut bien de la peine à s’habituer à ce régime de péniten­cier. Il faut l’avouer, le grand séminaire de Metz, à cette époque, avec ses coutumes austères et sa cour si étroite, ressemblait plutôt à un cloître de religieux qu’à une maison de formation pour le clergé séculier. Ce fut presque un scandale lorsque, un beau jour, une dizaine de sémina­ristes, dont six au moins devinrent plus tard missionnaires, retroussant leur soutane, s’emparèrent de la cour pour y faire une partie de barres, absolument comme au petit séminaire. Le bon et vénérable supérieur, M. Masson, interrompu dans sa grave et lente promenade, leva les yeux, regarda un instant les joueurs, puis se mit à sourire en s’écartant pru­demment de la zone dangereuse. Le vieux directeur, le « Père Prim », comme nous l’appelions, toussa un coup, en se frottant les mains. Il avait reconnu dans la bande joyeuse plusieurs de ses dirigés, qui lui avaient déjà confié leur attrait pour les missions. Il faut dire que le plus grand bonheur de ce saint prêtre était d’envoyer des recrues à la rue du Bac. Le « bon Père Prim » était légendaire dans tout le diocèse, car il avait formé plusieurs générations de prêtres. Allemand de lan­gue, il s’exprimait assez difficilement en français ; mais, chez lui, quelle éloquence de saint et d’apôtre quand il nous parlait, à la salles des exer­cices, sur le zèle et l’amour des âmes, qu’il pratiquait si bien lui-même !

    Le jour où l’abbé Kleiner, devenu diacre, s’ouvrit à lui de son désir d’être missionnaire le généreux vieillard tressaillit de joie. Cette année même, les séminaristes de Metz avaient eu la rare fortune de voir et d’entendre deux recruteurs de missionnaires, d’un tempérament très opposé. M. Planque, supérieur de la Société des Missions africaines, qui n’avait jamais été missionnaire, parla aux élèves des belles missions d’Afrique ; mais peut-être avec trop de calme, du moins d’après l’abbé Kleiner. Son discours n’entraîna personne. Le lendemain, vint le tour de M. Bernard, alors préfet apostolique de Norvège et d’Islande, qui, lui, parla avec beaucoup de feu de ces vastes régions du Nord, pays de neige et de glace, à peu près inconnues à cette époque, et du bien im­mense qu’on pouvait y faire. L’abbé Kleiner fut si touché de son dis­cours, qu’il allait s’offrir à M. Bernard, lorsque « le Père Prim » lui conseilla de s’enrôler plutôt dans les Missions-Etrangères de Paris, où déjà MM. Vacant, Gernot et d’autres, partis depuis quelques années, se trouvaient si heureux. Il suivit cet avis, et ne s’en repentit jamais.

    Il arriva à Paris en 1864 et s’y prépara au sacerdoce. Ordonné prêtre le 10 juin 1865, il s’embarquait le 14 juillet pour la mission du Maïssour, à laquelle il n’avait jamais songé dans ses rêves d’aspirant missionnaire. L’Inde, alors comme peut-être encore aujourd’hui, n’avait pas le don d’enthousiasmer les imaginations ardentes des élèves de la rue du Bac. On se rendait si facilement dans ce pays... sans quitter l’omnibus, le chemin de fer et le bateau ! Les étapes du voyage étaient réglées et, vingt-cinq jours au plus après avoir quitté le Séminaire de Paris, le nouveau mis­sionnaire était installé dans une chambre à la procure de sa mission. Quelques mois d’étude de la langue, et le vicaire apostolique lui dési­gnait un district, où de vieux chrétiens, vivant en paix au milieu des païens, lui donnaient l’illusion de se trouver curé d’une paroisse de France... Quelle différence entre les missions de l’Inde et les missions de la Chine, de la Corée et du Tonkin, ces terres classiques de la persécu­tion et du martyre ! « Comme si, disait alors M. Kleiner, tous les missionnaires étaient appelés au martyre ; « comme si tous ceux qui font oraison devaient s’attendre aux ravissements et aux extases de « quelques saints privilégiés ! Or la moisson est belle et régulière dans l’Inde ; elle s’y fait « sans bruit. Les âmes y ont la même valeur, et chaque ouvrier apostolique peut y déployer « son zèle pour leur conversion, dans toute l’étendue de ses talents et de ses ressources. Il doit « renoncer à l’espoir du martyre sanglant, mais il est assuré de trouver là un martyre long et « obscur, qui sera peut-être plus méritoire devant Dieu que celui, si glorieux, que procurent « ailleurs les chaînes, le rotin et le sabre. Dans l’Inde aussi, les bourreaux, c’est-à-dire les « croix sous toutes les formes, ne manquent ni au corps ni à l’âme ; et, si ces croix ne brillent « pas aux yeux des hommes, le bon Dieu réserve de bien belles couronnes à tous les « missionnaires qui les portent généreusement pour l’amour de Jésus-Christ. »

    À vrai dire, M. Kleiner arriva sans grand enthousiasme au Maïssour, mais il apportait avec lui un cœur plein de bonne volonté et un excel­lent jugement, qui lui firent aimer sa mission dès le premier jour. Il apprit vite à connaître et à apprécier les Indiens, leurs bonnes et leurs mauvaises qualités ; et il se donna tout à eux. Après avoir étudié pen­dant quelques mois la langue tamoule, il fut envoyé à Mercara, capitale de l’ancien petit royaume du Coorg, pays de montagnes, de forêts de bambous et de plantations de café. Très sévère pour lui-même, il le fut aussi un peu, au début de son ministère, à l’égard de certains individus en rupture de ban avec la morale chrétienne. En ce temps-là, les chefs de la caste aidaient au besoin le missionnaire à mettre fin aux querelles par des amendes, voire même par des coups de rotin.

    Dans sa solitude de Mercara, M. Kleiner menait la vie d’un sémina­riste. L’étude de la langue, les exercices de piété et le soin des malades prenaient tout son temps, en dehors du mercredi, qui était son jour de congé et d’excursion dans les montagnes. Comme l’humidité excessive du climat l’empêchait parfois de conserver le très Saint-Sacrement, il ne manquait jamais, le soir, de faire une demi-heure de visite devant la statue du Sacré-Cœur. Ses deux petits domestiques, avant d’allumer le feu pour préparer le repas du soir, devaient aller à la chapelle réciter le chapelet et venir ensuite lui demander sa bénédiction. La nourriture du missionnaire, laissée au soin de ces deux petits marmitons, était bien pauvre et mal apprêtée ; à ce régime son estomac fut vite délabré, et il en souffrit pendant de longues années.

    Le vieux catéchiste Pâkiam me racontait plus tard que, parmi les païens qu’il baptisa, M. Kleiner avait instruit une pauvre enfant estro­piée et incapable de marcher, que ses parents païens déposaient chaque matin, au carrefour des routes qui se croisent près de l’église, pour rece­voir l’aumône des passants. Au moment où on la baptisa, cette jeune fille recouvra subitement l’usage de ses jambes et se mit à marcher. Je la vis moi-même plus tard et lui demandai si tout cela était vrai. Elle me répondit affirmativement. Quand j’en parlai à M. Kleiner, il me dit qu’il n’en savait trop rien, mais que les gens donnaient le fait comme réel.

    En 1870, M. Kleiner fut envoyé à Shimoga. Il y bâtit une belle église, qui révéla à ses confrères son talent d’architecte. Aussi fut-il bientôt consulté par tous ceux qui avaient une maison ou une église à bâtir ou à réparer.

    En 1872, M. Kleiner fut appelé par Mgr Charbonnaux à Bangalore, pour y construire une vaste église à l’usage de la paroisse de Blackpully. Il lui fallut plusieurs années pour mener à bien cette entreprise. A force d’études dans les manuels d’architecture et d’observations dans les plus belles églises gothiques du sud de l’Inde, il réussit à doter Banga­lore d’une très belle église, avec une gracieuse voûte gothique, d’autant plus remarquée alors, qu’elle était le premier essai en ce genre.

    M. Kleiner, bien qu’il surveillât de près ses travaux de bâtisse, n’omettait aucun de ses devoirs de bon pasteur. Grâce à un travail persévérant, il était arrivé à bien posséder le tamoul, le canara, et l’anglais. Ses sermons et ses catéchismes étaient toujours soigneusement prépa­rés. A cause du grand nombre des enfants, il préparait lui-même deux premières communions, chaque année. C’était, pour chacune, deux mois d’instructions quotidiennes, dont il ne voulut jamais se décharger sur son vicaire, pourtant si zélé, le P. Shantappa.

    Dans l’Inde, le métier de bâtisseur d’églises est particulièrement pé­nible. M. Kleiner n’avait pas terminé le clocher de celle de Blackpully qu’il fut obligé d’aller se reposer en France ; c’était en 1879. Au bout d’un an, il reprenait la truelle, et il avait la joie, en 1886, de voir la consécration de cette église qui lui avait coûté tant de soucis et de fati­gues.

    Lors de l’établissement de la hiérarchie ecclésiastique dans l’Inde et de l’érection du diocèse de Mysore, Mgr Coadou nomma M. Kleiner vi­caire général à la satisfaction de tous les confrères. En effet, sous des apparences très gaies, il s’était toujours montré homme prudent et de bon conseil. On tenait beaucoup à connaître son opinion et à lui deman­der un avis et l’on était sûr de pouvoir compter sur sa discrétion.

    La maladie le força de nouveau à retourner en France vers 1890. C’est là qu’il se vit désigné par les votes de ses confrères pour la charge de coadjuteur de Mgr Coadou. Après avoir prié et consulté, il finit par accepter le fardeau de l’épiscopat. Il fut sacré le 21 septembre 1890, dans la chapelle du séminaire de Paris, en même temps que Mgr Mutel, par le cardinal Richard. Mais déjà Mgr Coadou était mort, et Mgr Kleiner dut se hâter de regagner sa mission.

    Durant dix ans, il ne cessa de jouir d’une bonne santé, et il en pro­fita pour visiter régulièrement les chrétientés du diocèse, même les plus éloignées. Il montra, dans son administration épiscopale, les qualités solides dont il avait fait preuve comme simple missionnaire. On l’avait vu bâtir et réparer partout où il avait passé, sans jamais contracter de dettes et sans causer aucun embarras à ses successeurs ; il suivit la même ligne de conduite pendant son épiscopat.

    D’ailleurs, comme il était d’une grande prudence et que les res­sources de la mission étaient très limitées, personne ne s’attendait guère à le voir se lancer dans de nouvelles entreprises ; mais il sut approuver et encourager ceux de ses missionnaires qui osaient aller de l’avant pour la gloire de Dieu. Ainsi M. Tabard refit presque entièrement la cathédrale, et M. Vissac bâtit le grand collège Saint-Joseph, orgueil de Bangalore. Les Petites Sœurs des Pauvres, deman-dées cinq ans aupara­vant par Mgr Coadou, vinrent en 1893 ajouter une nouvelle fleur à la couronne d’œuvres de miséricorde de la capitale. L’évêque lui-même bâtit une chapelle et une vaste école pour les Sœurs de Saint-Joseph de Tarbes. Puis, il construisit l’église du Sacré-Cœur,  monument tout en granit et de fort belle apparence avec ses deux tours romanes.

    Mgr Kleiner sentit ses forces décliner avec la soixantaine, et fut obligé d’aller se reposer à plusieurs reprises au sanatorium Saint-Théodore, à la fondation duquel il avait su intéresser Mme la baronne de Gargan, sa grande bienfaitrice. Mais bientôt toute application à un travail de tête ou même à ses exercices de piété lui devint très pénible. Un nouveau voyage en France était nécessaire, et Monseigneur se résigna à quitter sa chère mission. Nous espérions que notre évêque vénéré nous reviendrait guéri, mais, cette fois, il était trop tard. Des complications. du côté du cœur, qui ne firent qu’augmenter avec l’âge, rendirent son retour impossible. En 1905, Il priait le Souverain Pontife de lui accorder un coadjuteur, et, en 1910, il donnait sa démision d’évêque de Mysore.

    Nommé évêque titulaire de Tloé, il se retira à Montigny-les-Metz, dans un ancien couvent du Sacré-Cœur, où il fut très bien soigné par des Sœurs allemandes ; mais il perdit à peu près complètement la vue, de sorte qu’il en arriva à  ne pouvoir ni écrire, ni dire son bréviaire, ni même célébrer la sainte messe. La guerre l’obligea à rentrer à Metz, où il s’est éteint le 19 août 1915.

    Mgr Kleiner laisse à ses missionnaires le souvenir d’un bon et très digne prélat. Il était pieux sans affectation. Pénétré de respect pour le caractère épiscopal, il craignait de ne pas se montrer à la hauteur de sa dignité. C’était un scrupule de sa part, car tout le monde admirait sa belle tenue, ses vertus et ses qualités naturelles. Il était prudent dans ses entreprises, discret dans ses conversations,à tel point qu’il s’abste­nait de confier, même à ses vieux amis, les peines et les difficultés inhérentes à la charge épiscopale. L’évêque a ses ennuis comme le mission­naire, et il est tout naturel qu’il en parle à un ami fidèle. Mgr Kleiner gardait tout pour lui et souffrait en silence. Avec un peu plus d’aban­don, il se serait sans doute épargné bien des heures de tristesse... Dieu a permis qu’il en fut ainsi pour orner la couronne de son serviteur, qui a été un excellent évêque et un missionnaire modèle. Il a eu la douleur de mourir loin de sa mission, et en terre étrangère dans sa propre patrie. Que Dieu donne toujours à notre Société des missionnaires et des évêques comme Mgr Kleiner.

     

    F. BONNÉTRAINE, miss. ap.

    • Numéro : 877
    • Pays : Inde
    • Année : 1865