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André KIRCHER (1863-1922)

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    M. KIRCHER (André), né à Stieringen-Wendel (Metz, Moselle), le 21 octobre 1863. Entré minoré au Séminaire des Missions-Étrangères, le 17 octobre 1890. Prêtre, le 24 septembre 1891. Parti pour le Yunnan, le 26 octobre 1892. Mort à Hongkong, le 18 février 1922.

     

     

    Le dimanche 19 février, au déclin du jour, les confrères de la maison de Nazareth accompagnaient à sa dernière demeure l’un de ses titulaires les plus anciens, le Père André Kircher. Les membres de la Société qui se trouvaient en ce moment au Sanatorium de Béthanie, ainsi que les Procureurs au grand complet étaient venus se joindre au funèbre cortège.

    Les délégués de Monseigneur le Vicaire Apostolique de Hongkong et des différentes maisons religieuses avaient bien voulu dans cette circonstance douloureuse nous manifester toute l’estime qu’elles témoignaient à notre regretté confrère.

    M. André Kircher naquit le 21 octobre 1863 à Stieringen Wendel, paroisse du diocèse de Metz. Cette petite bourgade devait, sept années plus tard, connaître les tristesses d’un demi-siècle d’occupation allemande. Né Français, M. Kircher eut le bonheur de voir avant sa mort son cher pays natal redevenir français. L’ardeur de son patriotisme était connue de tous, et au jour de la nouvelle de l’armistice, l’enthousiasme fit déborder du cœur de ce lorrain patriote, les sentiments d’amour fidèle à la patrie, que nul n’avait jamais pu mettre en doute. Ce jour-là, il demanda au bibliothécaire le nouveau Mémorial de la Société des Missions-Étrangères ; avisant la colonne indiquant à côté de son nom le département d’origine, d’un trait de plume énergique, barrant le mot Allemagne, sous le nom de sa commune, il corrigea et écrivit : France.

    M. Kircher nous représentait fort exactement le type du Lorrain, tel que le dépeint Maurice Barrès son compatriote : lent à se donner, restant toujours un peu distant, un peu méfiant. Au premier abord il paraissait froid ; c’est qu’il était timide. Son calme habituel comprenait cependant que les gens du Midi sont des gens remuants. Il subit maints discours sans paraître ennuyé. Mais un seul fait le mettait hors de lui : par esprit de taquinerie innocente, quelqu’un traitait-il d’un tant soit peu vieillottes certaines habitudes qui sont de tradition dans la communauté, son œil bleu courroucé lançait des éclairs et le contradicteur proprement rabroué se taisait réservant le reste du discours pour des temps plus propices.

    Ce n’était que l’indice très sûr du grand amour qu’il professait à l’égard de sa chère solitude. Dans l’intimité, le bon petit vieux, comme nous l’appelions, ne manifestait que bonté et indulgence. Il savait taire charitablement les défauts du prochain. Il arrivait à tout excuser et son plus grand souci était de promouvoir, parmi les habitants de la maison, cette douce intimité qui faisait les délices de la Sainte Famille au lointain Nazareth.

    Ces marques si précieuses d’un heureux caractère devaient être notées avant d’aborder les quelques détails qui nous sont connus de la vie de notre humble missionnaire.

     

    Moins informés sur son enfance et son adolescence, nous ne saurions en narrer les différentes phases. M. Kircher n’en parlait que fort peu. Malgré tout cependant, nous savons très bien que sa vénérée mère s’efforça d’inculquer à son Eliacin cette bonne maxime que, « plus on est habile dans tout genre d’ouvrages, plus on saura tout seul se tirer d’embarras ». On pouvait découvrir dans sa petite chambre un attirail complet de tailleur, d’électricien, de photographe, voire même de cuisinier. M. Kircher était très compétent dans toutes ces branches de la pratique quotidienne. Il se servit de ses précieux talents durant ses jeunes années de labeur apostolique. Heureux le missionnaire qui, sans négliger la culture de l’esprit, a su se rendre apte à se tirer d’affaire dans les choses de la vie pratique. Tout missionnaire de la brousse, en effet, peut se trouver un jour ou l’autre exposé à résoudre, par ses propres moyens, le problème terre à terre de l’alimentation, sans le secours de l’indispensable « boy ». Depuis la grande guerre, on a compris la valeur du système D. On admet sans phrases l’intrusion, dans le sanctuaire de la science, de l’économie domestique. M. Kircher n’eût pas fait mauvaise figure parmi les ingénieux débrouillards de la grande guerre.

    Avant d’entrer au Séminaire de la rue du Bac, il dut faire un stage de professeur dans un établissement d’éducation de la ville de Metz. Il arriva à la rue du Bac en 1890. Son frère cadet qui l’y avait précédé avait déjà sa destination pour la Mission du Su-Tchuen Occidental. C’est avec l’espoir de se revoir sur la terre de Chine que les deux frères se firent les adieux, le jour de la cérémonie de départ.

    Ce que fut l’abbé Kircher durant ses deux années de séminaire ? Il est facile de le conjecturer. Il passa sans faire du bruit, tout occupé à l’œuvre de sa préparation au Sacerdoce. Il dut être d’une régularité exemplaire, car il ne perdit jamais les habitudes que l’on acquiert au séminaire et durant les années de formation apostolique.

    Le grand jour du Sacerdoce suivi bientôt de celui du départ pour les Missions, arriva enfin. Le 24 septembre 1892, M. Kircher recevait la prêtrise et sa destination pour la Mission du Yunnan. Ce n’était pas tout à fait la réalisation du souhait exprimé en 1890 lors du départ du frère cadet ; c’était cependant encore la Chine, et tout espoir de pouvoir se visiter de temps en temps ne semblait pas perdu.

    Parti de Paris le 26 octobre suivant, M. Kircher, après un long voyage arriva enfin à Yunnansen, auprès de son vieil évêque, le vénérable Mgr Fenouil. La carrière au Yunnan de notre missionnaire fut de dix-huit années. Elle se divise en trois périodes : cinq années chez les Lolos ; une année à la procure de Yunnanfou ; douze années chez les Miao-tse. M. Kircher, casanier par nature, ne chercha pas à se répandre au dehors. Est-ce à dire que son ministère en fut stérile ? Ce serait une grande erreur. Il fut un très bon missionnaire et réussit à se faire précéder au Ciel par une légion d’âmes arrachées au démon. Deux qualités éminentes rendirent son ministère fécond : une endurance extraordinaire au milieu des privations de tout genre, et une sollicitude maternelle pour l’initiation de ses néophytes à la vie chrétienne.

    Il avait à peine quelques mois de mission, quand le Père Vial, l’apôtre des Lolos, réclama du renfort pour occuper un centre de nouveaux adorateurs, trop éloigné du rayon de son action. Mgr Fenouil était fort embarrassé pour trouver un missionnaire, capable d’endurer les fatigues inhérentes à la fondation d’un nouveau poste. Il s’agissait d’aller planter la tente dans le gros village de Long-ny-tsin.

    Sur l’invitation de Sa Grandeur, un confrère voisin alla examiner les choses de près. Son rapport fut nettement défavorable : ces aborigènes étaient des gens de mœurs fortement relâchées, et le pays paraissait excessivement pauvre. M. Vial insistait. Monseigneur proposa au jeune confrère, arrivé depuis six mois, d’aller résider dans ce village, au titre de vicaire de M. Vial. Notre confrère partit aussitôt, et deux jours après son arrivée, il écrivait à Sa Grandeur : « Je suis très bien ici, j’y reste. » Il devint très rapidement le bon Père de tous ces pauvres Lolos, d’une simplicité quasi primitive. Dès les premiers jours, une foule d’une centaine de personnes, hommes, femmes et enfants, vint chaque jour le voir dans sa chaumière, passant la moitié de la nuit à bégayer les prières chrétiennes.

    Ces premières leçons de doctrine étaient entremêlées de classes de Lolo, durant lesquelles le missionnaire devenait l’élève de ses catéchumènes. Le district de Longnytsin était crée. Il existe encore aujourd’hui, et si le noyau principal de ses fidèles se trouve dans un village voisin, cela prouve surtout le peu de ressources qu’offrait l’intelligence bornée des Lolos de Longnytsin, et l’énorme dose de patience dont dut s’armer le missionnaire, pour ne pas abandonner le champ de bataille.

    Plus tard, M. Kircher vint s’occuper par intérim de la procure de la Mission. Un an ne s’était pas écoulé, que Mgr Fenouil reçut encore d’un missionnaire la demande d’un ouvrier de dévouement. Il s’agissait de prêter main-forte, pour fonder des postes chrétiens dans la région sud-est de Mongtze et de Kayhoa.

    M. Kircher demanda à être désigné pour ce poste peu attrayant et devint par la suite le collaborateur de M. de Gorostarzu, le Vicaire Apostolique actuel de la Mission du Yunnan. Les deux missionnaires travaillèrent ensemble durant dix années à défricher ce nouveau terrain d’évangélisation.

    M. Kircher abandonna sa chambre de procureur et vint habiter un village Miaotse dont la pauvreté égalait celle de Longnytsin. L’aspect n’était pas plus réjouissant. Comme jadis en Lolotie, on ne voyait de tous côtés que rochers et montagnes arides. Par contre, les gens étaient simples et sympathiques, et le village se trouvait au centre des nouveaux adorateurs.

    Lorsque les Miaotse furent bien persuadés que le missionnaire leur était complètement dévoué, lorsque missionnaires et chrétiens ne formèrent qu’une même famille, tous les villages d’alentour s’entendirent avec le village de Lotoko, où se trouvait la résidence du missionnaire : un emplacement fut cédé gratuitement à la Mission, au centre même du village, et chaque famille s’engagea à fournir le travail d’un homme pour aider à édifier la nouvelle résidence. Celle-ci comprit une maison d’habitation à trois travées et des dépendances pour tous les services domestiques. Seuls les travaux de menuiserie furent laissés à la charge de la Mission.

    C’était un beau succès, mais seul le missionnaire voisin savait de quelle étable de Bethléem s’était contenté son confrère, avant de s’installer dans son nouveau logement. Non, le mot étable n’est pas exagéré : le local pouvait bien mesurer six mètres sur quatre. Il y avait une porte, mais pas de fenêtre. Dans le même réduit, séparés par une mince cloison de bambous, logeaient quelques colocataires : une vache et trois ou quatre chèvres. La partie non réservée au bétail servait de salon, de salle à manger, d’école et enfin de chapelle. L’autel était dressé au fond de la pièce. Un misérable treillis couvert de paille formait un grenier au-dessus du compartiment réservé aux animaux ; c’était là la chambre à coucher du missionnaire, où la paille lui servait de couchette.

    Dans ce pauvre réduit, notre confrère s’estimait plus heureux que les heureux du monde dans leurs somptueuses demeures, avec l’eau et l’électricité à tous les étages. Il avait la demeure du divin Sauveur à son entrée dans la vie de ce monde. Une foule de pauvres bergers venaient se ranger autour de cette nouvelle crèche. La joie débordait. On entremêlait les bégaiements des prières avec des récits d’Europe. Chaque jour, à mesure que progressait l’instruction religieuse, de nouvelles formules de prières s’ajoutaient aux premiers « Pater » et « Ave ». En même temps, le Pasteur se perfectionnait dans l’étude de la langue de ses ouailles. Malgré tout ce qu’il y a de pénible dans ces débuts de fondation, que de joies intimes viennent consoler le cœur du missionnaire !

    Au point de vue spirituel, les consolations sont d’abord peu abondantes, puisqu’on ne peut administrer les Sacrements aux catéchumènes. L’épreuve, dans le district de Lotoké dura sept à huit ans. Il s’agissait, en effet, de préparer au baptême des gens de races diverses. Il fallait en former un nombre suffisant pour faciliter les mariages chrétiens entre gens de même tribu. Les premiers baptêmes furent conférés en 1906. Chaque groupe était formé de 30 à 50 baptisés. Ces néophytes étaient déjà préparés à la Communion qu’ils recevaient, comme l’indique le rituel, après la réception du baptême. A ce moment l’âme des nouveaux chrétiens s’ouvrit à la grâce. La foi transforma ces âmes frustes, et ces bons Miaotse se seraient fait tuer pour protéger leur Père.

     

    M. Kircher avait mené à bonne fin une œuvre grande et belle. Il reçut un coopérateur. Peu de temps après, cédant à un désir qu’il nourrissait depuis longtemps, il demanda et obtint de se retirer à la maison de Nazareth. Cette retraite eut pour lui le double avantage de se sanctifier encore plus, durant les dernières années de sa vie, et de coopérer, par la prière et la vie mortifiée, au bien spirituel de ses chers néophytes. Il y passa onze années dans le recueillement et le travail. Il s’occupa de la librairie et de l’expédition des commandes, avec une exactitude et un ordre parfaits. Deux qualités surtout rendirent sa collaboration précieuse dans ce genre de travail : sa patience souvent mise à l’épreuve par les observations inévitables et parfois mal fondées, et sa prévenance à l’égard des visiteurs.

    Notre confrère ressentit vers le milieu de l’année 1921 les premières atteintes du mal qui devait l’emporter très rapidement. Au début, il n’y prit point garde et attribua les douleurs qu’il ressentait à un malaise passager. Après la consultation qu’il alla demander à l’hôpital Doumer de Canton, tous les doutes furent dissipés : la mort était à la porte, réclamant sa victime. M. Kircher se soumit absolument et sans murmure. Il garda jusqu’au bout sa gaîté et sa patience inaltérables. Il voulut recevoir en toute connaissance le Sacrement des mourants, puis, il attendit tranquillement l’appel du Maître. Il put encore se réjouir de l’avènement de Sa Sainteté Pie XI et, le 18 au soir, il nous quitta sans bruit, conduit devant le trône du Juge Suprême par le cortège de nos Bienheureux Chinois dont nous venions de terminer la fête.

    • Numéro : 2036
    • Pays : Chine
    • Année : 1892