Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Auguste KÉROUANTON (1923-1986)

Add this

    Enfance et jeunesse

    Auguste Kérouanton naquit le 15 mars 1923 à Ploudaniel (Finistère), dans le diocèse de Quimper. Après l’école primaire à Ploudaniel, il entreprit ses études secondaires au collège de Lesneven où il passa trois ans. Il fut ensuite admis au petit séminaire Théophane-Vénard, à Beaupréau, pour terminer ses études (1937-1940), qui furent couronnées par le baccalauréat avec mention Assez Bien.

    Bien qu’ayant demandé, dès le 9 avril 1940, son admission au grand séminaire des Missions Étrangères, à Paris, il suivit les conseils qui lui furent alors donnés, et passa l’année scolaire 1940-41 au séminaire diocésain de Beaupréau, où il Suivit les cours de philosophie universitaire.

    C’est seulement l’année suivante, le 13 septembre 1941, qu’il entra au séminaire à Paris, où il poursuivit ses études jusqu’en 1943. Il fut alors envoyé à l’Institut Catholique pour y préparer une Licence en théologie, qu’il obtint en 1947. Entre-temps, il avait fait son service militaire en 1945.

    Ordonné prêtre le 21 décembre 1946, il reçut sa destination pour la mission de Chungking, au Setchoan, dans la Chine de l’ouest, pour laquelle il partit le 29 avril 1947.

    En mission

     

    Dès son arrivée à Chungking, le P. Kérouanton se mit avec ardeur à l’étude du chinois. Il eut la chance, plutôt rare à l’époque, de pouvoir suivre les cours d’une école de langue et de commencer ainsi dans de bonnes conditions un apprentissage difficile. Au bout de six mois, en octobre 1948, on eut besoin de lui au grand séminaire, où on l’envoya enseigner et seconder le P. Aymard qui, après une grave opération des reins, se trouvait obligé de se reposer. Ainsi fit-il une première expérience du professorat, qui d’ailleurs ne dura qu’un an. En 1949, en effet, le P. Kérouanton fut envoyé dans le poste de Lokiapao, où il fut très apprécié particulièrement pour son dévouement auprès des malades. Il aima ce ministère dans un poste de mission dont il devait parler souvent par la suite avec nostalgie. La région était déjà agitée par la progression des communistes et tomba rapidement plus ou moins sous leur coupe. Dès cette époque le P. Kérouanton eut quelques difficultés avec eux, mais il leur échappa provisoirement quand, au bout d’un an, il fut rappelé à Chungking pour remplacer à la Cité universitaire le P. Bernard Wittwer qui avait été nommé professeur en France.

    La Cité universitaire de Chungking, bien modeste en vérité, était située dans la banlieue de la ville, non loin d’une petite paroisse et d’un orphelinat tenu par les Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie. Le P. Kérouanton fut chargé d’assurer le service de la paroisse et l’aumônerie de l’orphelinat, et de s’occuper des étudiants catholiques ainsi que de quelques catéchumènes que comptait l’Université. Il eut naturellement aussi à cœur d’établir des contacts avec les étudiants non chrétiens, en dépit des restrictions imposées par le régime communiste qui se mettait en place à l’époque.

    Très vite la situation se dégrada et la liberté d’action des missionnaires fut sévèrement limitée. Finalement, au mois de mai 1951, le P. Kérouanton fut relégué à Tsemouchan, où les communistes le gardèrent sous surveillance jusqu’au mois d’octobre de la même année. Puis, subissant le sort de tous les autres missionnaires étrangers, il fut expulsé de Chine, le 6 octobre 1951, et arriva à Hong Kong dans le courant du mois.

    Pour des raisons indépendantes de sa volonté, le séjour en Chine du P. Kérouanton fut donc relativement court, mais toute sa vie il garda le souvenir des gens connus pendant cette période et des événements qui le marquèrent. Il avait tout un répertoire d’histoires pittoresques dans lequel il puisait pour évoquer les joies de la vie missionnaire et la simplicité des rapports avec la population qui la caractérisait. L’émotion perçait sous la gouaille quand il parlait en riant des aventures vécues par lui avec Mgr Jantzen, l’évêque qui l’avait accueilli et sous l’autorité duquel il travailla. Le compagnonnage dans des conditions de confort assez pri­mitives, la solidarité dans les épreuves subies — depuis les inconvénients de trop copieuses libations forcées chez les paysans chinois jusqu’aux persécutions infligées par les communistes —, ces expériences avaient fait naître en lui une grande admiration pour Mgr Jantzen. Peut-être est-ce à Chungking que s’est affermie définitivement en lui la conviction dont tout son ministère devait s’inspirer par la suite : il n’est pas de fidélité possible à l’Évangile en dehors de la fidélité à l’Église et à ses représentants légitimes.

    Bien des années après son retour en France le P. Kérouanton eut la preuve que son dévouement au service des étudiants chinois avait porté du fruit. L’un de ceux qu’il connut à Chungking, M. Fan Shao Zhi, chrétien très fervent et membre de la Légion de Marie, n’oublia jamais son ancien aumônier. Après trente ans de séparation, il réussit à entrer en relation avec le Père, alors à Paris, lui annonçant qu’il s’était marié et avait eu deux enfants, un garçon et une fille. Lui et toute sa famille étaient restés fermes dans la foi et fidèles au Pape, malgré toutes les persécutions endurées. Son garçon et sa fille désiraient se consacrer au service de l’Église. Le P. Kérouanton, demeuré lui-même très attaché à ses amis, prit alors aussitôt à cœur d’aider ces deux jeunes gens à se préparer à devenir apôtres parmi leurs compatriotes. Il se dépensa sans compter pour eux et, au prix de multiples démarches, réussit en 1985 à les faire venir en France. Il obtint les aides financières nécessaires pour qu’ils puissent y faire leurs études, témoignant ainsi de son grand désir de voir la relève missionnaire assurée en Chine. Pendant les deux dernières années de sa vie, alors qu’il était très pris par d’autres activités, il sut manifester constamment aux deux jeunes gens que, pour lui, le service de la mission de Chungking, « sa mission », restait une obligation prioritaire.

    Quand le P. Kérouanton y arriva en 1951, Hong Kong était, pour la Société des Missions Étrangères, une sorte de plaque tournante. Le P. Destombes, Vicaire général de la Société, y accueillait, au fur et à mesure des vagues d’expulsions successives, les missionnaires venant de Chine, étudiant avec les moins âgés, et ceux dont la santé le permettait, les possibilités d’affectation à une nouvelle mission. Beaucoup furent ainsi envoyés au Japon ou dans un pays du Sud-Est asiatique. Le P. Destombes, qui avait sans doute reçu des directives à son sujet, demanda au P. Kérouanton de rentrer en France : selon toute vraisemblance, les supérieurs l’avaient dès ce moment destiné à l’enseignement.

    À Bièvres

     

    Au séminaire de Bièvres, le cours de théologie fondamentale était alors confié au P. Toquebœuf. Celui-ci ayant dû cesser son enseignement pour raisons de santé, c’est tout naturellement que le P. Kérouanton fut nommé pour le remplacer, à la fin du premier semestre 1951-52. En ce temps-là — c’était le temps où le P. Alazard était supérieur —, le séminaire comportait deux années de philosophie et une année de théologie fondamentale, au terme desquelles les aspirants continuaient leurs études au séminaire de la rue du Bac. Plus tard, à partir de 1960, les deux maisons furent regroupées à Bièvres, sous la direction du P. du Noyer qui fut ensuite remplacé par le P. Audigou. Ces changements entraînèrent des modifications dans l’organisation des études et dans la composition du corps professoral. Le P. Kérouanton fut un des rares directeurs qui assurèrent la continuité tout au long de cette période.

    Vint le moment où Bièvres cessa d’accueillir des aspirants en premier cycle : à la suite de la reprise de la tradition selon laquelle les séminaristes des Missions Étrangères pouvaient être incardinés dans leur diocèse d’origine, les candidats furent invités à faire leur premier cycle dans leur diocèse. On demanda alors au P. Kérouanton de se préparer à assurer le cours de théologie dogmatique en deuxième cycle. Il le fit consciencieusement, mais n’enseigna que peu de temps ce nouveau programme. Peu après, en effet, le Conseil permanent, mis en place lors de l’Assemblée générale de 1968, lui confia un nouveau ministère. Il quitta le séminaire pour se mettre au service des missionnaires en difficulté qui avaient besoin d’aide. Ainsi, bien qu’ayant activement participé aux ren­contres préparatoires à sa mise en route, il n’enseigna jamais au consortium d’Études missionnaires qui regroupa, à partir de 1969, les séminaristes ou scolastiques de deuxième cycle des Spiritains, des Missions Africaines, des Missions Étrangères et des Prêtres de Saint-Jacques.

    Le P. Kérouanton considéra comme une véritable mission la fonction qui lui était confiée à Bièvres. Il avait une haute idée des exigences de cette mission, entendant ne rien enseigner qui ne soit solidement fondé dans l’Écriture et dans la Tradition, et voulant communiquer à ses élèves l’amour de l’Église qui l’animait lui-même. Dès son arrivée au séminaire, et tout au long de ses années d’enseignement, il s’imposa un labeur acharné pour composer et constamment mettre à jour un cours que ses prédécesseurs, nommés là provisoirement, n’avaient pas eu le temps de travailler. Il se passionna pour l’étude du traité de l’Église, à laquelle il consacra le meilleur de lui-même jusqu’à la fin.

    Il se situa très vite dans la ligne d’une ecclésiologie devenue depuis lors celle du Concile Vatican II qui, lorsqu’il commença son enseignement, pouvait sembler audacieuse. Avec une conscience professionnelle que tous admiraient, et souvent avec une passion communicative, il assimila le fruit des recherches parues dans la collection Unam Sanctam, en particulier les ouvrages du P. Congar et du P. de Lubac, travaillant également tous les traités d’ecclésiologie de quelque importance dont cette époque fut prodigue. Durant de longues années, il donna à ses étudiants un cours clair, précis et bien documenté, dont la richesse venait non seulement de son travail intellectuel, mais aussi de son expérience personnelle de prêtre et de missionnaire.

    Il savait se montrer exigeant pour ses étudiants, mais la rigueur, chez lui, allait de pair avec une grande délicatesse de cœur, que les aspirants découvraient vite au-delà de ses apparences un peu bourrues. Beaucoup d’entre eux recouraient à lui pour la direction spirituelle, attirés par le rayonnement de sa personnalité et l’impression de solidité qui en émanait. Lui-même avait en grande estime la responsabilité de conseiller spirituel, et ne ménageait ni son temps ni sa peine pour répondre à l’attention de ceux qui s’adressaient à lui. Nombreux sont ceux qui reconnaissent avoir reçu de lui une aide décisive pour y voir clair dans leur vocation.

    Le P. Kérouanton savait faire profiter les autres de l’enrichissement qu’il retirait du ministère pastoral qu’il ne cessa jamais d’exercer en dehors du séminaire. Il a, en effet, assuré un service paroissial régulier, d’abord à Sainte-Élisabeth de Versailles, puis dans la ville nouvelle de Vélizy. Là il prit une part active au travail de l’équipe des Fils de la Charité à qui l’évêque avait confié la charge de fonder et d’animer une communauté chrétienne dans un quartier en pleine transformation. La création d’entreprises industrielles de pointe attirait à Vélizy une population jeune au sein de laquelle il fallait assurer une présence d’Église. Le P. Kérouanton prit grandement à cœur le ministère qu’il accomplissait là, chaque dimanche et parfois le soir en semaine, et s’attacha aux prêtres et aux paroissiens dont il partageait les soucis. Entre autres choses, il fut chargé de l’aumônerie d’une équipe d’Action catholique ouvrière, et cette responsabilité, qu’il continua à assumer un certain temps, même après avoir quitté Bièvres, contribua beaucoup à l’évolution de sa pensée et de sa prière. Lui qui, précédemment, avait surtout connu le milieu rural de sa Bretagne natale et le milieu rural des environs de Chungking, grâce à ces contacts avec l’ACO, fit peu à peu la découverte du monde ouvrier, de ses souffrances et aussi de ses richesses spirituelles. Il en fut fortement impressionné.

    Cette découverte n’est sans doute pas étrangère à la décision qu’il prit, quelques années plus tard, au début de son séjour rue du Bac, de devenir prêtre au travail. Peut-être est-ce aussi grâce à elle qu’il insista de plus en plus fréquemment sur le devoir qui incombe à l’Église de témoigner effectivement sa solidarité avec tous ceux qui sont victimes des injustices de la société. Il le faisait parfois avec véhémence, souffrant de ce qu’il croyait être l’indifférence de ceux qui trouvaient ses prises de position excessives. Il tenait en tout cas à manifester en toute occasion sa sympathie pour les déshérités qu’il rencontrait sur sa route, préoccupation qu’il garda tout au long de sa vie. C’est avec regret qu’il dut renoncer, au bout de quelques mois, au travail manuel épuisant qu’il avait choisi. Sa santé ne lui permettait pas de continuer, et surtout les supérieurs lui demandaient de se consacrer par priorité au service de la formation permanente des missionnaires, qu’ils souhaitaient développer dans la Société.

    La formation permanente

     

    En 1969, après avoir quitté Bièvres, le P. Kérouanton fut rattaché au service de la formation permanente. À ce titre, il participa pendant plusieurs années à la préparation et à l’animation de sessions organisées en France pour les missionnaires en congé. Il fit également, parfois accompagné du P. Frisque, Samiste, plusieurs voyages en Extrême-Orient, visitant la plupart des pays où travaillent les missionnaires de la Société, animant de même des sessions d’aggiornamento pour eux et pour le public de langue française qui voulait s’y joindre. De toutes les missions parvinrent au Conseil permanent des échos favorables et le souhait que l’expérience fut renouvelée. Elle le fut d’ailleurs par d’autres confrères, sur d’autres sujets : Écriture Sainte, Philosophie, etc. Le P. Kérouanton, lui, dont la santé n’était pas très solide, tomba malade au cours d’une de ces tournées, qui fut la dernière et, rentré en France, dut renoncer à ce genre d’expéditions.

     

    L’entraide sacerdotale

     

    À cette époque, d’ailleurs, il était très occupé par un autre ministère, au service des confrères victimes de la crise d’identité sacerdotale qui agitait l’Église de l’après Concile. Certains, après de douloureux débats de conscience, avaient cru préférable de retourner à la vie laïque, d’autres s’interrogeaient sans rencontrer toujours des interlocuteurs qualifiés pour les aider à trouver la lumière. Le Supérieur général avait demandé au P. Kérouanton de se mettre à la disposition des uns et des autres, avec toute la discrétion requise, et de s’efforcer, dans la mesure du possible, de leur procurer les secours dont ils pouvaient avoir besoin.

    Pendant plusieurs années, le P. Kérouanton se dévoua sans réserve à cette mission, proposant à ses confrères toute l’amitié et la compréhension dont il était capable. Oublieux de lui-même, il avait à un degré rare la faculté de compatir aux souffrances d’autrui, à tel point que, parfois, les drames dont il était le témoin semblaient le bouleverser lui-même plus encore que leurs victimes. Il ne ménagea pas sa peine ni sOn temps, n’hésitant pas à traverser la France pour aller rencontrer un confrère, l’écouter, l’encourager et surtout l’aider à porter ses épreuves dans la paix.

    Dès l’annonce de son décès, plusieurs prêtres de France, responsables comme lui de l’entraide sacerdotale dans leurs diocèses respectifs, exprimèrent leur regret de voir disparaître celui avec lequel ils avaient collaboré dans ce ministère, et dont ils admiraient le sens pastoral et le dévouement. De nombreux témoignages de sympathie parvinrent également à la rue du Bac, émanant d’anciens membres de la Société retournés à l’état laïc, montrant à quel point beaucoup lui sont reconnaissants.

    « Je me suis trouvé brusquement complètement désemparé, tant nerveusement que spirituellement. J’ai trouvé alors auprès d’Auguste la compréhension et le soutien qui m’ont permis de franchir sans trop de dégâts ce cap très difficile. S’il n’avait pas été là, Dieu seul sait ce que je serais devenu. »

    « Je voudrais rendre hommage à Auguste, et lui porter témoignage pour l’aide qu’il m’a apportée. La visite qu’il m’a rendue dans l’appartement que j’occupais alors m’a sauvé d’un véritable naufrage. Par la suite, il a continué à m’encourager, toujours disponible, toujours prêt à rendre service... Merci de m’avoir avisé de son décès. Ce sera pour moi l’occasion d’une prière plus fervente que d’habitude à son intention. »

    On pourrait multiplier les citations de la même veine, attestant la gratitude que lui vouent ceux qui ont bénéficié de ses services.

     

    Les différentes missions successivement confiées au P. Kérouanton par les Supérieurs des Missions Étrangères lui fournirent l’occasion de connaître presque tous les membres de la Société. Avec tous il se comportait avec la simplicité et la franchise qui lui étaient naturelles. Par tous il était considéré comme un excellent confrère. Il avait en horreur l’hypocrisie et se montrait sévère pour tout ce qui lui semblait compromission avec l’esprit du monde. À l’occasion, il tenait des discours que certains trouvaient provocants. Foncièrement indulgent envers les personnes, il était sévère pour les imperfections qu’il décelait dans le système ecclésiastique et il en parlait avec indignation. Il était au fond exigeant pour les responsables dans l’Église à proportion de l’amour qu’il portait à cette Église.

    Les confrères qui ont été appelés à collaborer avec lui gardent tous le souvenir de son exceptionnelle capacité d’attention à l’égard d’autrui, et de la délicatesse de sa charité quand quelqu’un était frappé par un deuil, une épreuve de famille ou de santé. Tous savaient et sentaient que le P. Kérouanton puisait dans sa foi profonde l’énergie et l’abnégation nécessaires pour se montrer en toute circonstance un ami désintéressé.

     

    Évry-Courcouronnes

     

    En 1982, le P. Kérouanton demanda à être déchargé du service de l’entraide sacerdotale. À cette époque, les besoins n’étaient plus aussi urgents, et un assistant du Supérieur général accepta de prendre la relève. Le P. Kérouanton, en accord avec les supérieurs, put donc prendre du ministère dans le diocèse de Corbeil-Essonnes, qu’il choisit parce qu’il le savait particulièrement démuni en prêtres. Affecté au secteur d’Évry, il fut plus spécialement chargé de la communauté de Courcouronnes, au service de laquelle il se dévoua jusqu’à son hospitalisation en 1986.

    Les prêtres avec qui il travailla pendant cette période de sa vie ont admiré la conscience avec laquelle il fit face à ses nouvelles responsabilités. Malgré une santé déficiente, à la suite d’un grave accident cardiaque, il se multiplia au service des uns et des autres : les catéchumènes adultes, qu’il accompagnait dans leur préparation au baptême en lien avec l’équipe de laïcs et de prêtres constituée à cet effet dans le diocèse ; les étrangers et les déracinés qui arrivaient dans la ville nouvelle, souvent exilés de leur pays d’origine, Srilankais, Vietnamiens, Cambodgiens...; les enfants de trois à six ans, à l’âge de l’éveil de la foi, et leurs mamans qu’il encourageait de ses conseils ; les personnes âgées, notamment en assurant l’aumônerie de la Vie Montante et en visitant souvent la maison de retraite où il célébrait régulièrement la messe. Tous ceux qui l’ont vu vivre ainsi sont unanimes à reconnaître qu’il se fit réellement tout à tous.

    Après sa mort, une messe fut célébrée à Courcouronnes, le 23 octobre 1986, pour le repos de son âme et en action de grâce pour le ministère qu’il y avait exercé. Dans son homélie le célébrant principal commenta les dernières paroles de Jésus à ses disciples dans l’Évangile de saint Matthieu : « Allez, de toutes les nations faites des disciples », montrant comment toute la vie du P. Kérouanton avait été un bel exemple de fidélité à cet appel missionnaire, en Chine d’abord, puis, en France, à Bièvres et ensuite au service de la Société des Missions Etrangères, enfin dans le diocèse de Corbeil :

    « Lorsque le P. Kérouanton est arrivé ici en 1982, ceux qui l’ont connu ont très vite découvert en lui un prêtre à l’esprit ouvert et au cœur généreux, un homme sensible aux besoins de tous, et spécialement des plus démunis, de ceux qui sont sans voix et sans pouvoir... En lui s’est manifestée la vérité de la parole du Christ : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ». Envoyant ses apôtres en mission le Christ les assure de sa présence avec eux, et les avertit : « En dehors de moi vous ne pouvez rien faire ». Telle était la conviction qui faisait vivre Auguste Kérouanton. Le missionnaire n’est pas un discoureur. C’est un homme qui annonce ce qui le fait vivre au plus profond de son être. Ainsi faisait Auguste Kérouanton, et c’est pourquoi le témoignage qu’il portait avait tant de force. Les fruits de l’Évangile étaient reconnaissables dans sa vie : simplicité, humour, gentillesse, serviabilité, sérénité face à l’épreuve. »

    Ces qualités lui avaient attiré l’estime et l’attachement de beaucoup de chrétiens de Courcouronnes. L’un d’eux a su les exprimer : « Les paroissiens aimaient sa manière discrète et modeste de se tenir à leur disposition. Parfois déconcertés par ses réparties, ils admiraient le don qu’il avait d’esquiver par pudeur les questions gênantes pour son humilité. À ceux qui demandaient des détails, et peut-être attendaient des révélations édifiantes sur les raisons de son expulsion de Chine, il répondait simplement que, Breton, il avait la tête trop dure pour être rééduqué. Tous admiraient ses trouvailles pour donner courage à ses interlocuteurs : les personnes âgées sont seulement jeunes depuis plus longtemps que les autres.»

    Un membre du conseil paroissial résume les impressions de l’ensemble : « Qui étiez-vous P. Kérouanton ? À cette question, je crois qu’il faut tout simplement répondre : un prêtre de l’Église de Jésus-Christ qui avait parfaitement compris son message ».

    La maladie et le départ

     

    Peu avant l’Assemblée générale de 1986, le P. Kérouanton dut être hospitalisé. Depuis plusieurs années, il se savait menacé d’une rechute de la maladie cardiaque qui avait déjà failli l’emporter. En fait, c’est pour soigner des troubles du foie et de l’estomac qu’il entra au Centre hospitalier d’Évry. Très vite les docteurs diagnostiquèrent un cancer et prédirent une évolution fatale inéluctable à brève échéance. Le P. Kérouanton fut alors averti de la gravité de son mal et accueillit cette annonce avec le même esprit de foi qu’il avait si souvent manifesté. Il exprima quelques regrets, pensant à tout le travail qu’il aurait souhaité faire encore à Courcouronnes, travail pour lequel il s’était passionné. Il demanda à recevoir le sacrement des malades et s’en remit à la volonté de Dieu.

    Bien qu’il soit très affaibli et qu’il souffre de hoquets très pénibles, le docteur l’autorisa à quitter l’hôpital pour passer quelques jours dans l’appartement qui lui tenait lieu de presbytère à Courcouronnes, puis pour se rendre en Bretagne dans sa famille. Ce fut une joie pour lui de revoir son pays natal et ses frères et sœurs auxquels il était très attaché. Après un mois à peine, il regagna Paris dans un état de grande faiblesse. À l’hôpital où il rentra le lendemain, le docteur fit savoir qu’il ne pouvait plus rien pour lui. Le P. Kérouanton demanda donc à être conduit à Montbeton.

    Arrivé à Montbeton le 17 septembre, le P. Kérouanton savait sa maladie irrémédiable, mais semblait cependant ne pas s’attendre à une issue très prochaine. Pendant les deux premières semaines, il éprouva une légère amélioration de son état. Il se montrait heureux de se trouver au milieu de ses confrères. Profitant de cette rémission, il écrivit quelques lettres à Courcouronnes. Parlant de l’aumônerie, il écrivait : « Oui, c’est sans doute ce à quoi je tiens le plus. D’abord parce que j’aime les jeunes. Ensuite parce qu’ils sont l’Église, non seulement de demain, mais avant tout d’aujourd’hui. Que serait une Église sans jeunes ? Un mouroir pieux, mais un mouroir, et non l’Église vivante de Jésus-Christ le Vivant ».

    Le 28 septembre: « Il faut prier, nous dit Jésus, en demandant que sa volonté soit faite et non la nôtre. Je demeure en paix, grâce à vos prières. Je ne souffre guère et je jouis vraiment d’une « maison du Bon Dieu », calme, soins, et surtout fraternité sacerdotale exceptionnellement réconfortante ».

    « De même, je me réjouis de la Confirmation en préparation. L’Esprit Saint est actif. À neuf ans j’ai été confirmé, et j’ai senti l’appel à être missionnaire... L’Esprit Saint sait parler à chacun selon ses capacités... Je suis réduit à l’inaction, mais je puis prier. Je le fais pour tous, un peu plus pour les jeunes. Que le Seigneur vous bénisse ! »

    Le P. Kérouanton se trouvait donc bien à Montbeton. Il célébrait chaque jour l’Eucharistie, descendait prendre ses repas avec les autres, et pouvait même faire une courte promenade dans le parc. Ce n’est que les derniers jours qu’il ressentit une grande fatigue et des souffrances croissantes. Il ne quitta plus sa chambre, où il concélébrait la messe avec le P. Faugère. Le 8 octobre, la liturgie autorisant les messes votives, il choisit la messe pour les prêtres : ce fut sa dernière Eucharistie. Le 9 au matin, on le trouva mort dans son lit, d’une crise cardiaque, semble-t-il, le bras étendu ayant vainement essayé d’atteindre la sonnette pour appeler.

    Ses obsèques furent célébrées dans la chapelle de Montbeton, le samedi 11 octobre. Le P. Bayzelon, Supérieur général, venu de Paris avec les PP. Espie et Trimaille, présida la concélébration, entouré d’une vingtaine de prêtres, parmi lesquels le curé de Landerneau, ami d’enfance du P. Kérouanton, le Vicaire épiscopal, et un autre prêtre du diocèse de Corbeil. À ces derniers s’étaient joints plusieurs laïcs représentant la paroisse de Courcouronnes. Une nombreuse délégation de la famille était également présente, ainsi que plusieurs Sœurs des Missions Etrangères venues manifester leur reconnaissance pour les services qu’il leur a rendus. À la fin de la célébration, plusieurs témoignages, dont un télégramme du maire de Courcouronnes, rappelèrent le rayonnement spirituel exercé par lui dans les différents milieux où il accomplit son ministère.

    La famille du P. Kérouanton avait souhaité ramener son corps dans son pays natal, mais elle voulut respecter le désir, exprimé par lui dans son testament, d’être inhumé là où il mourrait. Il repose donc dans le cimetière de Montbeton, où l’ont précédé 260 missionnaires des Missions Étrangères.

     

    • Numéro : 3777
    • Pays : Chine
    • Année : 1947