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Émile KEMLIN (1875-1925)

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    M. KEMLIN (Marie-Joseph-Émile), né à Lusse (Saint-Dié, Vosges), le 17 juin 1875. Entré minoré au Séminaire des Missions-Étrangères le 17 septembre 1896. Prêtre le 26 juin 1898. Parti pour la Cochinchine Orientale, le 3 août 1898. Mort à Marseille, le 6 avril 1925.

    Marie-Joseph-Émile Kemlin, l’un des meilleurs et des plus actifs ouvriers que Dieu ait envoyés à la Mission des Bahnars, naquit le 17 juin 1875 à Lusse, dans les Vosges, sur les frontières de l’Alsace alors annexée.

    Très humble, il ne parlait que rarement de sa famille, de son enfance, de sa studieuse jeunesse. Mais au soir de la vie, se remémorant le passé, il remerciait Dieu de lui avoir donné une pieuse et sainte mère, dont les prières lui avaient obtenu la sublime grâce de la vocation apostolique.

    Doué d’une belle intelligence, d’une force de travail peu ordinaire, il fut durant ses classes un brillant élève, toujours le premier de son cours. Et son évêque pouvait dire, en le présentant au vénéré Père Delpech : « Monsieur le Supérieur, je vous donne ce que j’ai de mieux dans mon séminaire. »

    Ordonné prêtre le 26 juin 1898, il reçut sa destination pour la Cochinchine Orientale. Arrivé à Quinhon, il fut placé à Gothi, pour étudier l’annamite. Quelques mois après, M. Vialleton, Supérieur de la Mission des Bahnars, qui se connaissait en hommes, obtint de l’emmener avec lui pour travailler chez les Moïs. Ce fut pour le jeune missionnaire un réel sacrifice de quitter les Annamites, auxquels il s’était vivement attaché. M. Jeanningros, qui devait mourir évêque coadjuteur de la Mission, s’offrit de partir à sa place; mais ce premier moment d’émotion passé, avec joie et le cœur plein d’espérance, M. Kemlin s’en alla vers le nouveau champ d’apostolat que Dieu lui avait réservé.

    Sous la conduite et la direction du vaillant Père Irigoyen, doyen actuel de la Mission des Bahnars, il étudia le dialecte Reungao ; et bientôt il arriva à le posséder d’une façon merveilleuse. Aussi fut-il, dès l’année suivante, placé à la tête d’un district de formation récente, le district des Hamongs, dont il fut le premier titulaire.

    La tâche était lourde et difficile, comme elle l’est toujours quand il s’agit de transformer en âme chrétienne, l’âme encore païenne du Moï nouvellement converti, encore tout empêtrée de croyances superstitieuses. Comment saisir ces natures grossières ? Comment donner à Dieu ces Reungaos inconstants et versatiles ? Avec sa ténacité vosgienne, sa confiance inaltérable en Dieu, avec un surnaturel optimisme qui ne le quittera jamais, l’apôtre se donne de tout cœur à son crucifiant ministère.

    Les prières et le travail du zélé missionnaire commençaient à porter des fruits, lorsque des événements imprévus vinrent jeter la perturbation et entraver le progrès de la foi dans la région qu’il évangélisait.

    L’administration française, qui avait laissé jusqu’à ce jour aux mis­sionnaires le soin périlleux et difficile de pénétrer en pays moï, voulut à son tour s’y établir. Sans s’occuper de l’état des esprits et des dangers de l’entreprise, elle envoya d’abord un Garde Principal, M. Robert, pour créer un poste de milice au confluent de la rivière Pxi, un peu au nord du district de M. Kemlin. Ses néophytes, jusqu’à ce jour indépendants et libres enfants de la forêt, furent réquisitionnés pour fournir des matériaux et aider aux constructions. De là mécontentement général et murmures contre le missionnaire qui acceptait cet état de choses. Le pauvre Père avait beau leur expliquer qu’ils devaient se soumettre à cette dure nécessité, peine perdue ! L’hostilité ne faisait que s’accroître et s’étendre ; elle atteignit la tribu des terribles Sedangs, au nord de celle des Reungaos encore païens. L’effervescence devint générale. Le 17 mai 1901, à l’improviste, une centaine de guerriers Sedangs attaquèrent le poste de milice qui n’était point gardé, blessant à mort M. Robert et quelques Annamites ; et après avoir tout saccagé, regagnèrent leurs forêts. Enhardis par leur facile victoire, les Sedangs se montrent de partout, et menacent même Kontum, le centre de la Mission des Banhars. Le P. Kemlin habitait le village de Dak Drei ; sa résidence fut attaquée par trois fois, mais sans succès. Le 24 novembre 1901, un parti de Sedangs par trahison pénètre dans la place. Circonstance providentielle, un contingent de trente miliciens annamites étant arrivé de Quinhon, quinze d’entre eux venaient d’être mis à la disposition du missionnaire. Avec cette petite troupe, celui-ci organise la résistance ; il se barricade dans sa maison, et lorsque les Sedangs, poussant leur cri de guerre, s’élancent pour enlever cette dernière position, des feux de salve éclatent. L’ennemi, surpris de cette défense imprévue recule et s’enfuit en désordre.

    C’était le jour où pour la première fois la Société des Missions-Étran­gères célébrait la fête de ses Martyrs ; M. Kemlin attribuait à leur protection d’avoir échappé au massacre. Mais il éprouva une douleur bien vive pour son cœur aimant lorsqu’il constata que le chef du village de Dak Drei lui-même avait conduit les Sedangs à l’attaque.

    En mars 1902, une colonne fut organisée par le Commissaire du Gouvernement à Attopeu ; le Père accompagna cette colonne venue pour soumettre les révoltés et rétablir la paix dans cette région si troublée. Il apprit en route que son église, sa résidence, tout ce qu’il possédait venait d’être détruit par un incendie. « Dieu me l’avait donné, dit-il, Dieu me l’a ôté, que son saint Nom soit béni ! »

    Les Sedangs ayant demandé et obtenu la paix, M. Kemlin put reprendre l’évangélisation des Reungaos, sans être de nouveau menacé. De cette époque date la conversion des villages de Kon Gong, Dakkan et Polei Arang. Et franchissant la rivière Bla, qui au sud limitait alors son district, il fonda le village chrétien de Polei Jodrap, qui devait devenir bientôt le centre d’un nouveau district. Un village voisin, la Klau, avait mis le missionnaire au défi de le convertir. Dieu sait quelles prières et quels sacrifices notre confrère offrit pour obtenir la conversion de ce village, car la même année il avait le bonheur de l’inscrire au nombre de ses chrétientés.

    Se convertir pour le Moï, ce n’est point du jour au lendemain abandonner le fétichisme pour suivre les lois de Dieu et de l’Eglise. C’est d’abord consentir à venir écouter les enseignements du missionnaire et, selon l’expression du pays, « entrer dans sa volonté ». Là commence la tâche obscure et difficile entre toutes de la christianisation d’un district. Chez le Moï à l’intelligence fruste, peu développée, fermée aux pensées surnaturelles, cela demande une patience, une persévérance sinon héroïque, du moins des plus méritoires devant Dieu. A cette œuvre, M. Kemlin se donna tout entier ; en tout temps, en toute saison, il parcourait son district, visitant ses chrétiens, prêchant sans cesse, administrant les sacrements. Souvent l’instruction des catéchumènes se faisait dans une pauvre case toute remplie de fumée ; cette instruction finie, il passait encore de longues heures de la nuit à converser avec ces pauvres Moïs. C’est ainsi qu’il acquit cette magnifique connaissance de la langue, des mœurs et coutumes Reungao. « Il sait la langue mieux que nous, » disaient avec admiration les vieux sauvages. Cela lui permit plus tard de publier dans le Bulletin de l’Ecole Française d’Extrême-Orient des études d’une haute valeur ethnologique : Les Rites agraires de Reungao. — Les Songes et leur Interprétation. — Les Alliances chez les Reungao. Le Directeur de l’Ecole devait lui rendre plus tard cet hommage : « Nous étions fiers de compter parmi mes correspondants cet esprit remarquable qui avait analysé avec tant de pénétration la mentalité confuse et compliquée des populations sauvages au milieu desquelles il accomplissait son ministère. Ses travaux sur les Reungaos publiés dans notre Bulletin ont recueilli les suffrages des meilleurs juges et peuvent être proposés comme modèles à ceux qui entreprendront à l’avenir des études de ce genre. »

    Ces savantes études ne nuisaient pas à l’instruction de ses chrétiens. La journée, il dirigeait la construction de ses églises, tout en vaquant aux autres travaux du ministère. Ce travail sans trêve et sans repos altéra sa santé, au point qu’il dut aller se reposer à Hongkong en 1905.

    À son retour, il s’établit à Polei Jodrap ; il y bâtit une des plus belles églises de la Mission et ce fut là le centre d’un nouveau district formé de nouveaux villages qu’il avait convertis.

    Vers 1907, les grands jours d’épreuve étaient arrivés. A la suite d’une campagne de presse menée par les Loges d’Extrême-Orient contre la Mission des Bahnars, un délégué franchement hostile fut envoyé à Kontum, avec mission de combattre et de ruiner l’influence des missionnaires jusqu’alors incontestée. Ce fonctionnaire employa toute la force de sa réelle intelligence à réaliser ce programme néfaste. Le district de M. Kemlin fut le plus atteint. Croyant par là s’attirer les faveurs du pouvoir civil, une notable partie de ses néophytes revin-rent à leurs superstitions. Il en eut le cœur brisé, mais n’en aima que davantage ces pauvres égarés, ne cessant de répéter pour eux la prière du Calvaire : Pater, dimitte ! Père, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. De fait, plus tard, reconnaissant leur erreur, ils revinrent au droit chemin. Le bon Pasteur n’avait cessé de les poursuivre de sa sollicitude et de leur donner des gages de son inaltérable dévouement.

    Le 29 janvier 1912 s’endormait dans la paix du Seigneur l’un des fondateurs de la Mission des Bahnars, l’apostolique et chevaleresque P. Guerlach, alors Supérieur et Provicaire de la Mission. M. Kemlin fut choisi pour le remplacer.

    La succession était lourde et les jours bien sombres. A l’administrateur hostile, mais néanmoins respectueux de la forme, avait succédé un homme farouchement sectaire, ne reculant devant aucun moyen pour assouvir sa haine contre les chrétiens et son antipathie aiguë contre les Annamites. Pendant une année entière, les vexations se multiplièrent sans arrêt. Le nouveau Provicaire devait faire face à l’orage, soutenir le moral des chrétiens, défendre leurs droits, encourager parfois aussi les missionnaires eux-mêmes et rester incessamment sur la brèche. Le pauvre Supérieur ne résista pas à cette lutte incessante. Il tomba gravement malade et fut obligé d’aller à Hongkong pour la seconde fois retrouver dans le calme et la tranquillité de nouvelles forces.

    Après un séjour de six mois à Béthanie, M. Kemlin regagna sa chère Mission, avec Mgr Jeanningros qui venait chez les Moïs faire sa première visite épiscopale.

    Ayant retrouvé force et santé, le Provicaire accompagna partout Sa Grandeur jusque dans les villages les plus reculés de la brousse sauvage. Longues et fatigantes sont les chevauchées sur les hauts plateaux dénudés du pays Jaraï. Parfois la petite caravane faisait halte au bord des ruisseaux pour se désaltérer et laisser les montures se reposer. C’était la belle saison, et des groupes de Jaraï, la lance sur l’épaule, traversaient les sentiers ou s’arrêtaient pour camper un instant. Le bon P. Kemlin, comme se parlant à lui-même, ne cessait de redire : « Ce vieux Moï-là a l’air d’un bien brave homme ! Ce jeune homme me semble honnête et intelligent ! Cet autre-là me paraît bien gentil ! » Et un confrère de s’écrier : « Mais, cher Père Provicaire ces gens-là vous ne le connaissez pas ! » Et le bon Provicaire ne répondait que par son fin et doux sourire. Ces pauvres Moïs ! il voyait en eux des âmes à conquérir, et cela suffisait pour qu’il les idéalisât en quelque sorte de son surnaturel amour.

    Ces bons sauvages, comme il avait coutume de les appeler, il les aimait d’un amour de mère ; il s’ingéniait à cacher leurs misères, leurs faiblesses, leur inconstance, leur ingratitude même : « Pauvres gens, disait-il, ils ne comprennent pas, ils ne savent pas, ils ne sont pas assez instruits. » Si l’on insistait, il se taisait et semblait s’absorber dans la lecture d’un livre, du Pèlerin, d’un journal quelconque, qu’en tout autre moment il n’avait jamais le temps de lire. C’est ainsi qu’il témoignait silencieusement sa désapprobation.

    La mobilisation de 1914 avait privé plusieurs postes de leur titu­laire. Généreusement M. Kemlin quitte Kontum, pour assurer le ministère de Kontrang, l’un des districts les plus vastes et les plus difficiles de la Mission. Incessamment, il visite les chrétientés, administrant les sacrements, se faisant l’arbitre toujours écouté dans les différends qu’on rencontre inévitablement en pays de Mission. Il s’applique surtout à catéchiser les enfants, leur donnant le plus tôt possible, selon les enseignements de Pie X, leur Dieu, l’Eucharistie, le pain des forts, eux qui en auront tant besoin plus tard pour résister à l’ambiance néfaste des milieux fétichistes !

    En 1919 seulement il put enfin revenir à Kontum. Il va donner là toute la mesure de son zèle. Ce district comprend un nombre à peu près égal d’Annamites et de Bahnars ; il faut y exercer le saint ministère en deux langues différentes. L’écueil à éviter est de froisser la susceptibilité des uns et des autres par une inégalité de dévouement ou de bienveillance. Aussi bien que les Annamites, les Moïs sont observateurs perspicaces et ont bien vite deviné à qui vont les préférences du Pasteur. M. Kemlin, lui, avait le cœur assez grand, assez aimant, assez surnaturel pour embrasser dans la même dilection pour le Christ et Annamites et Bahnars.

    Certes, dans le secret de son âme, les Bahnars, parce qu’ils étaient les moins privilégiés au point de vue naturel, parce que lui-même avait beaucoup travaillé et souffert pour eux, étaient les préférés. Mais cela, il n’était possible de le deviner que lorsqu’on se permettait quelques critiques à leur égard ; il prenait aussitôt leur défense, parfois s’accusant lui-même : « C’est ma faute, j’aurais dû leur défendre cela », disait-il un jour où, selon la coutume, ces bons Moïs étaient allés jouer du tamtam au cimetière autour d’une tombe.

    Pratiquement, selon l’expression de saint Paul, il se faisait, dans une égalité d’affection et de dévouement, tout à tous, pour les gagner tous à Jésus. Graecis et Barbaris debitor sum.

    Tous les instants de sa journée étaient consacrés à ses chrétiens. Après de longues heures de confessionnal, c’était le catéchisme des enfants, la visite des écoles, des malades. A peine rentré chez lui, il était littéralement accaparé par les chrétiens, annamites ou banhars, qui venaient lui demander des services, lui compter leurs ennuis, chercher des remèdes ; il les recevait tous avec une égale bonté, les écoutant sans lassitude, oubliant même dans ses entretiens avec eux l’heure des repas, et aussi parfois les confrères invités à sa table. Alors il s’excusait humblement, mais sur ce point ne se corrigeait guère.

    Le Père était très humble, mais il avait une confiance immense en Dieu et en l’avenir. Cet avenir, il voulait l’assurer en donnant des soins particuliers à ses catéchistes, en créant des élites. Hélas ! pour ces œuvres les ressources lui faisaient défaut, Alors lui, jadis généreux jusqu’à l’excès, lui qui jamais, lorsqu’il était simple missionnaire, ne congédiait un Moï sans lui donner une tasse de sel, un collier de verroterie, une boîte d’allumettes, légers cadeaux qui n’en grevaient pas moins à la fin de l’année son budget de missionnaire, il s’astreignit à réduire le plus possible ces dépenses.

    Il voulait rendre sa Mission prospère, remédier à la pauvreté qui en paralyse l’essor, assurer sa vie matérielle. Avec quel courage et quelle abnégation il se consacra à cette tâche, réclamant jusqu’à en être importun les subventions promises, sollicitant l’augmentation devenue nécessaire, ne cessant d’écrire pour attirer les offrandes que deman­dait l’entretien de ses œuvres.

    Mais ce qu’il désirait surtout, c’était l’établissement à Kontum de Religieuses missionnaires françaises, pour l’éducation des jeunes filles Moï. Hélas ! il ne put trouver pour cette œuvre les ressources et le personnel nécessaires ; mais du moins il eut la consolation de pouvoir envoyer au noviciat de Gothi en Annam des petites Banhars pour se consacrer à Dieu et travailler ensuite à l’éducation de leurs sœurs, restées jusqu’à ce jour trop en dehors de l’influence du missionnaire.

    On comprend qu’avec un tel pasteur, la paroisse de Kontum soit devenue la plus belle et la plus fervente de la Mission des Bahnars. Cette activité n’était que le reflet de l’intensité de sa vie intérieure. Plus progressait l’ascension de son âme, plus il se détachait des appuis et des consolations de la terre. Jésus devenait de plus en plus le seul confident de ses peines, de ses souffrances et de ses espoirs. A Lui il pouvait tout dire, sans craindre les indiscrétions et les incompréhensions des confidences humaines. Plein de simplicité et de franchise, il racontait jadis volontiers ses difficultés, ses projets, les imprévus de sa vie apostolique, et l’on s’étonnait même parfois d’une trop grande et facile expansion de cœur. Mais à mesure qu’il gravissait les hauteurs, plus il s’approchait de Dieu, plus rarement il s’abandonnait au penchant naturel de raconter à ses confrères les secrets qu’il réservait seulement au Roi des rois. Malgré son labeur écrasant, que d’heures n’a-t-il pas passées au Dieu du tabernacle ! Mihi vivere Christus est. Son humilité ne pouvait cacher aux yeux de ses confrères l’activité et les résultats de son zèle. Mais, puisque « l’on ne donne que ce que l’on possède, que l’amour du prochain n’est que le reflet de l’amour de Dieu, l’activité du zèle, le rayonnement de la contemplation », qu’elle devait être grande et belle sa vie intérieure ! Les anges de Dieu en savent le secret.

    Lorsqu’il pouvait dérober quelques jours à son absorbant ministère paroissial, il s’en allait hâtivement visiter les districts et revenait toujours heureux du bien qu’il avait constaté. Il possédait, grande grâce de Dieu qui empêche le découragement et la lassitude, un tel rayon-nant optimisme qu’il ne voulait voir ou ne voyait en tout et partout que le bon côté des hommes et des choses.

    Pour remplir plus librement sa charge de Provicaire, il se donna par deux fois l’aide d’un vicaire annamite ; mais, dès qu’un district manquait de pasteur, il se sacrifiait et envoyait son vicaire occuper le poste vacant.

    Le soir, accablé de fatigue, il prolongeait encore parfois ses veillées pour mettre à jour sa correspondance, ne laissant presque jamais les lettres, même les plus inopportunes sans réponse. C’est pendant les heures prises sur le sommeil qu’il écrivit sa dernière brochure : « L’immigration annamite en pays moï. » Etude pleine d’actualité en un ­moment où le pays moï, jusqu’alors fermé aux influences extérieures, s’ouvre enfin à la colonisation française et à la pénétration annamite.

    Dans sa clairvoyance et sa largeur d’idées, il comprenait très bien qu’il était temps de préparer les voies, afin de pouvoir canaliser et diriger vers le christianisme l’afflux d’immigrants annamites qu’amè­nerait en pays moï la mise en valeur des hauts plateaux jaraï. C’est pourquoi, malgré la pénurie d’ouvriers apostoliques, il envoyait l’un des meilleurs d’entre eux fonder en plein centre de ce pays jaraï des paroisses annamites.

    Tant de travaux n’allaient pas sans user la santé de l’apôtre. Depuis deux ou trois ans, ses forces diminuaient de jour en jour. Ses confrères inquiets le suppliaient de prendre un peu de repos : « Plus tard, disait-il, dans quelques semaines. » Et il tenait toujours, ne se plaignait jamais, réalisant jusqu’à l’héroïsme le superimpendar de saint Paul. Enfin, sur les instances de ses confrères, il consent à quitter sa chère Mission pour aller prendre quelques jours de repos à Dalat et revenir au plus tôt. Hélas ! il ne devait plus revoir Kontum.

    Le climat de Dalat n’apportant pas l’amélioration espérée, les médecins ordonnèrent son départ pour la France. Après une traversée très pénible, il arrivait le 13 décembre à Marseille dans un tel état de dépérissement qu’aussitôt l’on craignit pour ses jours. « Le 7 janvier, pendant la sainte messe, écrit un confrère qui l’assista à ses derniers moments, il fut obligé de s’asseoir après le Pater et eut grand’peine­ à terminer la saint Sacrifice. C’était la dernière fois qu’il devait le célébrer. »

    Atteint d’une paralysie des jambes et des bras, il fut transporté à l’hôpital Saint-Joseph où l’examen radiographique fit découvrir une obstruction du pylore par une tumeur probablement cancéreuse. Le mal s’aggravant, Mgr Chapuis, alors à Marseille, lui administra les derniers sacrements. Avant de mourir, il voulut, dans un acte de touchante humilité, demander pardon à tous ses confrères des peines qu’il avait pu leur faire. Et à son missionnaire qui l’embrassait et demandait sa bénédiction : « Oh ! oui, dites bien que j’embrasse en vous toute notre chère Mission des Bahnars. »

    Sa Mission, il voudrait la revoir et travailler encore pour elle, mais sa vie s’achève ; un miracle ne pourrait-il pas la prolonger encore ? Alors il s’adresse à sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et commence une neuvaine. Contre toute humaine prévision, un mieux sensible se produit. Aussitôt son cœur exulte. Mais hélas ! la maladie reparaît bientôt inexorable. Le divin Maître, pour purifier davantage l’âme de son servi­teur, lui avait fait la grâce de prolonger ses jours de douleur.

    « Oh ! combien je remercie le bon Dieu, disait-il, de m’avoir laissé trois mois sur un lit de souffrances pour me permettre d’expier mes péchés. »

    Il comprend que tout est fini ; alors réunissant ses dernières forces, il envoie ses derniers adieux au Supérieur de la Mission des Banhars : « Commandez encore, écrit-il, de mes photos et donnez-en une à chaque confrère français et annamite. Ce sera le souvenir d’adieu de celui qui les a tous beaucoup aimés, et qui n’a vécu que pour sa Mission. Au ciel, si le Sacré-Cœur me reçoit dans sa miséricorde, je ferai mon possible pour continuer. Adieu ! Je n’en puis plus ! Union de prières plus que jamais ! »

    Comme on l’exhorte à s’abandonner à la volonté divine, il répond : « C’est chose faite depuis longtemps. J’ai confiance dans le Sacré-Cœur, en sa grande miséricorde, en la Bonne Vierge, en saint Joseph, trois dévotions que j’ai essayé d’établir dans les âmes. »

    On lui annonce la prochaine arrivée du P. Gaillard, lui aussi de ­Kontum ; il s’en réjouit : « Si les vomissements cessent un peu, dit-il, je pourrai peut-être le revoir. » Dieu lui accorde cette consolation ; ce fut une de ses dernières joies. Trois jours après, le lundi de la semaine sainte, 6 avril, M. Gaillard, son compagnon de souffrances, qui devait le suivre trois jours après dans la tombe, était appelé en toute hâte, à cinq heures du matin, pour lui donner une dernière absolution. Le vénéré malade venait d’avoir une syncope dont il ne devait pas revenir car il mourut peu après sans agonie.

    À Marseille ses funérailles furent bien humbles, comme l’avait été toute sa vie. Mais combien dut être triomphale son entrée dans le ciel, escorté des âmes des petits enfants, des chrétiens Annamites et Bahnars qu’il avait sauvées !

    Son corps fut transporté à son pays natal, à Lusse, où les obsèques eurent lieu solennellement, le 13 avril, lundi de Pâques. M. le Chanoine Minod, curé de la Cathédrale de Saint-Dié, ami de cours du défunt, chanta la messe et prononça un éloge funèbre aussi ému qu’éloquent. Au cimetière, se faisant aussi l’interprète de tous les habitants, M. de Lesseux, député des Vosges et maire de Lusse, adressa le suprême au revoir au vaillant missionnaire, qui a si bien servi, au cours de sa vie d’apôtre, Dieu, l’Église, les âmes, ses chers Moïs et Annamites, et la France.

     

     

    • Numéro : 2384
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1898