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Antoine KELBERT (1925-2003)

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    Antoine Kelbert naquit le 24 juillet 1925 à Tagsdorf, dans la province du Sundgau en Haute-Alsace, premier enfant de Morand Kelbert et de Marie-Eugénie Clementz-Herr. Il y fut baptisé le 8 Août, et eut pour parrain August Specker, cousin du papa, et Léonie Clementz, sœur de la maman. Le père était déclaré comme aubergiste à Tagsdorf, mais la maman était de Hésingue, et c'est de ce côté que, les liens familiaux étant sans doute plus nombreux, la famille émigra bientôt. Mr Kelbert devint responsable d'une coopéraive agricole, et la famille alla à Saint-Louis. La maman était la nièce du Père Jean-Fridolin Herr, de la Mission de Mandalay en Birmanie, et fière de l'être. On avait gardé dans la famille un vivant souvenir de l'oncle missionnaire, barbu et imposant, qui avait passé quelques mois au pays en 1905 et qui était devenu célèbre dans la mission comme "patriarche de Shwebo" où il avait fondé plusieurs villages de chrétiens. En 1926, Mgr de Guébriant recevait une lettre d'Hésingue, de Mme Clementz-Herr, qui s'excusait de lui écrire en allemand, "sauf de bien savoir le français": elle était en relation avec son frère missionnaire à Shwebo, disait-elle: elle avait appris que la famine désolait son district et elle voudrait l'aider, mais elle ne savait comment envoyer l'argent. La famille Kelbert vivait donc dans une atmosphère où le service de la Mission était très vivant.

    Les premières années d'Antoine furent marquées seulement par l'arrivée de deux autres frères et une sœur, famille très soudée par l'atmosphère de foi et de solidité familiale. Ses études primaires se firent sans histoire à Saint-Louis, où le système du Concordat laissait au curé de la paroisse une très grande influence sur l'éducation. En 1934, la nouvelle de la mort du grand-oncle, le Père Herr, marqua si bien son esprit que le 7 Septembre 1937 il se présenta pour prendre la suite comme postulant à l'Ecole apostolique de Ménil-Flin où il entra en sixième.

    Mais la déclaration de guerre en 1939 obligea la famille Kelbert à quitter Saint-Louis pour aller se réfugier dans le Gers, et lorsque l'armistice fut signé en juin  1940, Antoine ne put aller continuer ses études à Beaupréau comme il l'espérait, la frontière étant fermée. Il alla donc chez une tante à Dannemarie jusqu'à ce que ses parents reviennent du Gers en Novembre 1940, et toute la famille se retrouva à Saint-Louis.

    Antoine garda le lien avec les Missions Etrangères par l'intermédiaire du Père Prouvost à Paris. Il continua ses études au Lycée de St-Louis, avec naturellement l'allemand obligatoire, où il fit la troisième, la seconde mais seulement une partie de la première. En effet, en Février 1943, il fut appelé comme soldat dans l'armée allemande, et en juin  il reçut l'Abitur, certificat de fin d'études secondaires. Comme tous les jeunes Alsaciens de son âge, il se trouva donc "malgré lui" au service de l'Allemagne, et affecté à la D.C.A. ; il eut du moins la chance de ne pas être envoyé sur le front russe, comme certains. Cette période difficile lui permit de se faire des amitiés parmi ses camarades alsaciens et aussi allemands, amitiés qui durèrent toute sa vie. C'est à cette période qu'il commença à souffrir d'une oreille, sans doute affectée par les brutales déflagrations des canons, et une otite se déclara. Il obtint une permission en Août 1944, alors que les troupes alliées étaient déjà à Paris et les Russes sur la Vistule. Sans avertir personne, lui et deux autres jeunes soldats alsaciens s'étaient mis d'accord pour déserter. Ils réussirent à s'esquiver dans une cachette souterraine à Hésingue, où ils purent attendre l'arrivée des troupes alliées en Alsace. Mais l'otite dont souffrait Antoine s'était infectée et lorsqu'il revint à la maison, les docteurs ne purent rien faire. Tout au long de sa vie il eut à souffrir de ce handicap; surdité, mais surtout une infection profonde qui réapparaissait malgré les soins.

    Le 9 mars 1945 il écrit aux Missions Etrangères pour demander à reprendre ses études après les vacances de Pâques. Le Père Destombes suggère qu'il se perfectionne en Français-latin jusqu'à la rentrée d'octobre. Il va donc à Beaupréau pour se remettre au français qu'il n'a plus pratiqué pendant plus de deux ans et il est reçu comme aspirant à la rue du Bac à la rentrée de 1945.

    La maison est remplie avec 145 aspirants qui s'empilent parfois à deux, même dans les mansardes du 5e étage. Antoine ne se trouve pas dépaysé: il retrouve des Alsaciens, anciens de la Wehrmacht, tout un groupe d'anciens prisonniers, d'autres qui ont fait la guerre du côté des Alliés, et toute cette jeunesse réunie sous l'étendard du Christ est pleine d'allant, même si pour beaucoup la reprise des études est difficile.

    Antoine est à l'aise avec tous, mais on remarque qu'il préfère parfois utiliser un livre de méditation en allemand. Il a pris l'habitude de changer de langue, et il est l'un des rares qui n'ait pas d'accent. Il fait manifestement des efforts et parle très bien français et ses études ne semblent pas lui avoir causé de difficultés particulières, pas plus que la discipline du séminaire.

    Le 17 décembre 1949 il est diacre et le 28 Mai 1950 il est prêtre.

    Sa nomination le 29 juin  à la Mission de Mandalay n'a pas surpris sa famille, et sa première messe à Saint-Louis est l'occasion pour toute la parenté et les amis de célébrer à la fois le départ du jeune missionnaire et la mémoire du Père Herr. La relève était assurée…

    Ils sont 19 partants cette année-là, dont trois pour la Birmanie. Les nouvelles de ce pays ne sont pas rassurantes: la rébellion s'est étendue presque partout depuis l'indépendance: trois missionnaires ont été tués dans la région du delta. Le gouvernement ne refuse pas les visas, mais il tarde tellement à les délivrer qu'on envoie les trois "birmans" faire un stage en Angleterre. Antoine profite du délai pour passer à l'hôpital en décembre, sans doute pour un traitement de son oreille avant d'aller étudier l'anglais. Le 13 janvier 1951, le P. Destombes a averti le trio Kelbert-Loiseau-Cormerais : "Dès demain on arrangera pour vous un stage en Angleterre... En cas d'impossibilité d'entrer en Birmanie, le Conseil changera votre destination..." Le moins qu'on puisse dire, c'est une éventualité que personne ne souhaite.

    Le 24 Juillet, Mgr Lemaire écrit à Kelbert: "Voilà plus d'un an que vous avez été destiné à Mandalay... Peu d'espoir, et le Conseil décide de vous envoyer vous à Mysore, Cormerais et Loiseau à Pondichéry. Nous allons commencer les démarches pour l'Inde..." Et le même jour, il avertit Mgr Falière: "Les confrères destinés en juin  50 à la Birmanie seront envoyés en Inde, sauf si les visas pour la Birmanie étaient donnés avant leur départ. Il était dangereux de laisser ces jeunes attendre plus longtemps..." Heureusement les visas sont accordés en Août et les trois se préparent enfin à embarquer.

    Quand ils débarquent à Rangoon,le jeudi 3 janvier 1951 à 9 h du soir, l'atmosphère est surréaliste : la ville est cernée par les rebelles, encombrée de réfugiés sur tous les trottoirs ; le Clergy House sinistre et Riouffreyt, le procureur, n'ayant plus rien à cette heure, les a conduits au restaurant chinois.

    À Mandalay, il semble que ce soit mieux qu'à Rangoon. Tous les Pères français sont là, réunis pour la retraite. Le jeune Kelbert a pu voir ses futurs compagnons des Chin Hills, car c'est bien sûr là qu'il ira, dans un an, après avoir étudié le birman. D'abord il devra faire un stage à Amarapura, à quelques milles au sud de Mandalay, où il aura des occasions d'apprendre et de se rendre utile aux Soeurs et à l'orphelinat, et c'est un secteur calme où on ne craint pas d'attaques de rebelles ou de bandits.

    Antoine Kelbert est doué pour les langues; il parle anglais avec un accent tel qu'on lui demande de quelle région d'Angleterre il vient. Le birman, il le pratique avec les enfants de l'école, avec les Sœurs et le vieux Père Carolu qui vient chaque semaine écouter les confessions et raconter ses histoires de vieux missionnaire chez les Katchins où il a travaillé avec le Père Herr. Pour Antoine, malgré quelques indispositions dues au climat et à la nourriture, c'est un temps d'intense préparation à son travail. Il sait que bientôt un autre va venir le remplacer à Amarapura. En Septembre trois nouveaux sont arrivés en Birmanie dont Joseph Ruellen qui vient le remplacer à Amarapura. Tous deux se lient d'autant plus qu'après une très brève visite faite en stop à Saint-Louis par Ruellen, Gérard, frère d'Antoine, va à son tour visiter la famille Ruellen. Et cela finira par des mariages, deux frères Kelbert épouseront deux filles Ruellen…

    Antoine Kelbert passe alors quelques mois dans le petit village de Mégong, fondé près de Shwebo par le Père Herr, où une vingtaine de familles chrétiennes se font un devoir de bien le soigner, car sa santé est fragile. Quand Ruellen va le visiter, chaque famille vient présenter un plat, et les deux compères se voient obligés de goûter à chaque spécialité, dont chaque dame explique la composition. Jamais ils n'ont oublié l'accueil de ces braves gens !

     

    Aux Chin Hills.

    Mgr Falière a été le premier visiteur des Chin Hills en 1939 et c'est à Noël 1940 que sont arrivés les premiers prêtres, le Père Pierre Blivet et le Père Moses U Ba Khin, un birman. En 1953, le Père Moses est fatigué et c'est le Père Kelbert qui va le remplacer au mois de janvier. Le poste dont il a la charge est Tonzang, gros village où réside le chef traditionnel de toute la région. C'est là qu'a commencé la Mission et qu'elle a rayonné, surtout après la fin de la guerre. Le chef traditionnel a perdu son pouvoir politique depuis l'indépendance, mais son influence demeure importante. C'est lui qui avait permis à Mgr Falière d'envoyer des prêtres malgré l'opposition des Baptistes américains. En 1948 des Sœurs Franciscaines de Marie étaient aussi arrivées et avaient ouvert un dispensaire.

    Le travail du Père Kelbert était d'abord d'apprendre la langue. A Tonzang il eut la chance d'avoir un catéchiste d'origine Cariane, Saya Alphonse Aung Min, qui lui permit d'utiliser le birman pour se faire expliquer le dialecte local. Aux Chin Hills, pratiquement chaque vallée a son dialecte, mais dès le début les missionnaires avaient, en accord avec les autorités, utilisé le "Kamhau", le dialecte de Tonzang, la langue des chefs, enseignée dans toutes les écoles de la région. Le Père Kelbert se mit à la tâche avec ardeur et bientôt, avec l'aide du catéchiste, il se mit à préparer pour chaque soir un petit texte qu'il répétait avec la prononciation la plus précise, et le ton solennel qui était la marque de l'éloquence dans les discours des chefs.

    À Tonzang, comme dans la plupart des villages où il y avait quelques familles chrétiennes, il y avait tous les soirs au moins une heure de réunion à la chapelle, avec prières, chants et catéchisme. Le Père Kelbert prenait donc la parole chaque soir et son aplomb et la précision de sa prononciation fit de lui un vrai "Tonzang mi", un digne représentant de l'éloquence dont ce village tirait gloire.

    Malgré les soins des Sœurs, sa santé par contre donnait des soucis, et dès le mois d'Octobre il dut descendre à Mandalay pour consulter un docteur. Mgr Falière décida alors d'envoyer pour l'accompagner à son retour le Père Ruellen, destiné lui aussi aux Chin Hills du nord. Le pays était encore troublé: après un voyage en vapeur, puis en char à bœufs, ils atteignirent le village de vieux chrétiens de Chaung-U, puis en camion militaire Monywa, et enfin en avion Kalemyo au pied des montagnes.

    Il n'y avait encore ni chapelle ni maison : un bon catholique qui tenait la station d'essence logea les deux prêtres et le lendemain ils partirent en camion : une pancarte au pied de la montagne interdisait de dépasser les 10 miles à l'heure. En fait on mettait 8 heures à faire les 75 Kms jusqu'à Tiddim, centre du gouvernement, où le Père Dixneuf venait heureusement de bâtir une vraie maison en planches. Passer le 3 novembre des chaleurs de la plaine à plus de 2.500 mètres d'altitude avait donné aux voyageurs mal équipés le sentiment qu'ils allaient mourir de froid !

    À cette époque les catholiques de Tonzang n'étaient pas encore bien nombreux, mais ils étaient très fervents et peu à peu des villages alentour appelaient le prêtre. Les Sœurs faisaient merveille par leur dispensaire, mais elles étaient si occupées sur place que la plupart du temps seul le père allait en tournée. Les gens qui amenaient des malades au dispensaire venaient souvent lui rendre visite et c'est par ces conversations que beaucoup apprenaient peu à peu les premiers éléments de la doctrine. Tous appréciaient le sérieux du Père Kelbert, et son langage élégant et compréhensible par tous.

    Le Père Ruellen resta avec lui à Tonzang pour étudier la langue, avant d'aller s'exercer dans le district voisin de Mualpi vers le nord, mais c'est à Tonzang qu'une fois tous les trois mois se réunissaient les pères : Pierre Blivet qui n'arrêtait pas de courir 20 jours par mois les pistes de son immense district, Dixneuf, supérieur du groupe, qui résidait près de Tiddim mais songeait déjà à ouvrir des postes loin au sud, et Louis Garrot qui était l'apôtre des Zos, au milieu des montagnes vers le nord-est.

    L'année 1954 fut marquée par l'inauguration en Avril de la maison de Tiddim par Mgr Falière. Désormais ce fut là que se firent les réunions. Tous les catéchistes de la région devaient étudier un mois par an, à cette période de l'année où les travaux des champs marquaient une pause en attendant la mousson, et la maîtrise de la langue par le P. Kelbert était alors très appréciée. Le Père Dixneuf était un chef pour l'organisation, le Père Blivet un modèle d'ardeur apostolique, mais aucun n'avait eu l'occasion de pratiquer à fond la langue "Kamhau" que les gens de tous dialectes considéraient comme la plus belle.

    Au cours de ces réunions, les catéchistes devaient à tour de rôle prêcher devant les autres dans la chapelle. Un jour le Père Ruellen arrivait avec un nouveau catéchiste de son district alors que dans la chapelle résonnait une voix sonore et bien rythmée : "Encore un "Tonzang mi" qui fait de l'éloquence !" dit le catéchiste. C'était le Père Kelbert, bien sûr !

    Le handicap du Père Kelbert était sa santé. L'infection chronique de son oreille s'apaisait durant les mois de l'hiver froid et sec, et la sœur infirmière avait le coup de main pour atteindre le fond de l'oreille avec une longue aiguille. Mais le régime alimentaire lui était pénible, surtout le manque de verdure pendant plusieurs mois de l'année. Des crises de douleurs du foie l'épuisaient et plusieurs fois il dut descendre voir le docteur à Mandalay, ce qui représentait au moins deux jours de route pour aller prendre à Kalemyo l'avion de Mandalay.

    En 1955, il dut aller jusqu'à Rangoon, où la faculté ne lui trouva rien de grave, mais son moral n'en restait pas moins affecté. Cela ne l'empêchait pas de faire des courses mémorables, comme celle qu'il dut faire avec le Père Blivet pour aller au secours du Père Louis Garrot. Des chrétiens étaient venus à Tonzang dire que leur père était mourant. Après deux jours de marche forcée, Kelbert et Blivet le trouvèrent de fait à peu près inconscient et l'accompagnèrent sur un brancard pendant deux autres jours jusqu'à la route de la plaine où un camion les amena enfin à l'avion à Kalemyo. Garrot se remit vite à Mandalay, tandis que Kelbert était à bout de forces. "Mais, disait Mgr Falière, pour un vieux briscard comme Pierre Blivet, de telles courses n'étaient que routine !"

    Cette année-là les transports s'étaient nettement améliorés dans les Chin Hills et Mgr Falière en avait profité pour amener le Délégué apostolique, Mgr Lucas, en jeep jusqu'à Tonzang. Le visiteur put apprécier le travail des Pères et des Sœurs dans cette région et il promit d'aider pour y bâtir un hôpital. D'autres visiteurs vinrent aussi goûter l'air des montagnes: le Père Bürck, chargé de la formation des petits séminaristes à Maymyo, et le P. Loiseau de Rangoon furent bien accueillis. Les Chins catholiques appréciaient qu'on vienne les voir. Mais l'année suivante, ce fut bien mieux: le Délégué apostolique avait décidé qu'on fêterait en Février 1956 le centenaire de la prise en charge de la Birmanie par les Missions Etrangères par un Congrès Eucharistique.

    Ce fut un énorme succès: 50.000 catholiques de toute la Birmanie se retrouvèrent pendant trois jours, avec réunions de prières et de chants séparées par langue, et grand rassemblement suivi d'une formidable procession dans les rues du centre de la capitale. Mgr Falière avait payé un billet de train pour une quarantaine de catéchistes des Chin Hills. Le Père Bürck dirigeait les chants en latin de la foule qui s'étonnait de n'avoir qu'une voix pour louer Dieu alors que la plupart, venant d'ethnies diverses, ne pouvaient même pas échanger la moindre conversation. Les catéchistes Chins revenus au pays racontèrent les merveilles qu'il avaient vues, et l'étonnante unité des catholiques. Un film avait été fait et on décida de le présenter dans tous les villages. Le Père Kelbert fit alors un miracle. Le générateur à essence qui alimentait l'appareil de projection était porté sur les pistes par un brancard et passablement secoué. Une fois, alors que la foule était rassemblée devant un drap où devait apparaître une image vivante comme jamais encore personne n'en avait vu dans le pays, l'engin refusa de démarrer. L'opérateur, et surtout le père Kelbert, et l'Eglise catholique avec lui, allait perdre la face : inspiré, le Père mit surplis et étole, chercha dans son Rituel la bénédiction ad omnia, y ajouta la mention "machina electrica" et dès l'aspersion d'eau bénite le moteur démarra. Une preuve de plus de la puissance de Dieu et de son serviteur !

     

    Visite de Mgr Joseph U Win.

    L'année 1956 fut marquée par un autre événement: l'évêque auxiliaire birman nouvellement nommé à Mandalay, Mgr Joseph, vint visiter les Chin Hills du Nord pour une tournée de confirmation. Le Père Jourdain l'accompagna à travers tout le district Zo qu'il avait hérité du Père Garrot, et l'évêque fut enfin bien content d'arriver à Tonzang où enfin il trouva des gens qui parlaient birman, le Père Kelbert, son catéchiste, deux sœurs, et aussi nombre d'anciens soldats. L'évêque put apprécier le progrès apporté dans ce grand village après son épuisante traversée des misérables hameaux du pays Zo, et l'accueil respectueux par la population. Le catéchiste fit un discours en birman et P. Kelbert eut ensuite l'occasion de faire l'interprète entre l'évêque et les gens. A l'école on commençait en effet à peine à enseigner le birman à cette époque, mais l'exemple des religieuses suscitait déjà des vocations religieuses. Le Père Kelbert accompagna l'évêque jusqu'au-delà du Manipur, chez le P. Blivet, et tout au long de ce périple Mgr U Win put constater combien ses prêtres des Chin Hills étaient débordés. Lorsqu’il redescendit dans la plaine, il était sans doute heureux d’avoir vu tant de chrétientés naissantes mais une chose l’inquiétait un peu : ces nouveaux chrétiens qui semblaient si bien s’organiser sans voir de prêtre étaient-ils de vrais catholiques ? Comme Mgr Falière l’avait demandé, il fallait préparer les jeunes prêtres birmans à aller missionner dans les Chin Hills.

    Les sœurs avaient sans doute fait l'éloge de l'aptitude du Père Kelbert à prêcher aussi bien en birman qu'en chin ou en anglais et cette année-là il fut inviter à aller à Mandalay prêcher une retraite aux Franciscaines Missionnaires de Marie.

     

    À la retraite de janvier 1957, on fait la fête car deux nouveaux sont arrivés, Roy et Lespade, et ils ont apporté des colis de France : chacun offre quelque chose : Kelbert du "Traminer" et Mgr Falière du rhum qu'une Sœur irlandaise sait obtenir d'amis militaires. On a bien travaillé aussi : on a mis au point le livre de prières et chants en "kamhau" et Kelbert va à Rangoon pour l’impression : il lui faudra un mois et même plus, mais enfin le district de Tiddim a un beau livre. Quand Mgr passa encore une fois visiter ses chères montagnes, 30 catéchistes étaient en réunion annuelle : Blivet et Kelbert enseignaient doctrine, liturgie, manière d'enseigner le caté... C'est une ambiance studieuse : tous prient, chantent et la journée se termine vers 10h par une séance de projection ou des joutes verbales entre catéchistes sur un thème donné : un vieux païen rencontre un jeune catéchiste et lui reproche de trahir ses ancêtres ; un nouveau catéchumène fait l'éloge de sa foi à son père hésitant; les sujets sont traités sur le mode le plus réaliste devant un public qui s'esclaffe, mais apprécie, surtout les allusions aux défauts des diverses ethnies.

    Mgr tient beaucoup à ces réunions et voudrait même les multiplier, même si les Pères avaient moins de temps pour les tournées. On fait aussi des réunions pour les chefs de village, mais moins longues.

     

    Les longues randonnées, et surtout la traversée répétée de la vallée du Manipour avec ses mille mètres de dénivellation finirent par avoir raison de la santé du P. Blivet: en octobre 1957 une typhoïde faillit l'emporter et, malgré les soins des Sœurs de Saizang où on l'avait amené, plusieurs fois son cœur flancha. Kelbert appelé d'urgence fit en une journée à pied la cinquantaine de Km de Tonzang à Saizang, car Ruellen était parti en tournée à la frontière de l'Inde où le P. Blivet avait promis d'aller. Puis Mgr Falière vint lui-même, mais il dut se rendre à l'évidence; tous ses missionnaires s'épuisaient. On décida de les envoyer en congé à tour de rôle: Blivet en 1958 puis Kelbert en 1959. Partout le nombre des appels augmentait. En 1958, une centaine de nouveaux catéchumènes s'étaient inscrits à Tonzang et encore plus ailleurs. De jeunes prêtres birmans étaient heureusement déjà prêts et prirent charge de districts.

    À la demande du Père Dixneuf, il fallait un chef qui le remplace à la tête de la région de Tiddim, et c’est Antoine Kelbert qui fut nommé. Il avait d’ailleurs déjà divers projets d’apostolat, et avait obtenu des Américains de l’Information Service un appareil de projection. Fin Février, tous sont réunis à Tonzang autour d’Antoine Kelbert pour établir un programme de travail : chacun a son district à visiter, mais il faut prévoir la réunion des catéchistes le 10 avril, après Pâques, à Saizang, où chacun devra prendre part à l’enseignement. Il y a aussi à préciser la division du district du Père Blivet, et le travail confié au Père Augustine à Tiddim où il devra s’occuper des pensionnaires qui étudient au Collège du gouvernement. Mais toutes ces activités finissent par avoir raison de Père Kelbert. Dès que le Père Blivet est de retour en Octobre, c'est lui qui va en France pour un congé bien utile d'une année.

    En Octobre 1959, on l'attendait à Tiddim pour la réunion des leaders de la région. Les pluies avaient fait ébouler les routes, mais on avait pu faire monter à temps deux camions de riz pour la mission. Le nombre des chrétiens avait bien augmenté et  chaque famille de la région devait aider : de Saizang, deux citrouilles par maison ; Suangpi donnait des patates et Mualbeem des choux, Vangteh des feuilles diverses et Tiddim bois et thé... Les boutiquiers le sucre, « et nous la salive... » disait  Ruellen. Les leaders étaient 74 cette année.

    L’atmosphère avait été préparée par la réunion des Pères, les Mep et ceux du pays : Kelbert était arrivé le lundi, juste quand Jourdain débarquait avec toute une cavalerie après quatre jours de marche. On but une bouteille de “Fleur des Alpes” à la santé de la famille Kelbert. Ce fut une belle foire pendant deux jours mais le troisième le torchon menaçait de brûler, car chacun voyait les choses différemment...

    L’ambiance avec les 74 leaders était à la fois très pieuse, avec oraison avant la messe le matin et chemin de croix à midi, très studieuse avec conférences et discussions. Il y eut un jour de récollection en silence relatif, mais aussi un autre où chacun peut tout dire : chaque Père en entendit de belles, mais eux aussi, car il y avait droit de réponse... On renouvela les consignes aux leaders et on leur donna une feuille de recensement: on avait dépassé les 10.000  entre baptisés et catéchumènes...

    Puis Jourdain repartit avec sa cavalerie: un étalon, une jument et un poulain de 3 mois. Kelbert, parti la veille en jeep, eut des pannes et arriva à pied vers 3 h du matin à Tonzang. Comme reprise de contact avec la réalité des Chin Hills, c’était bien…Ses gens l’accueillirent comme le Père Noël, car on espérait qu’il apporte des tas de choses, et même un générateur électrique. Mais il trouva qu’on avait pillé sa bicoque encore plus qu’il ne l’imaginait. Il se faisait encore des illusions sur l’honnêteté de ses confrères.

     

    En janvier 1960, Mgr Falière démissionna et laissa la place à Mgr Joseph U Win qui tint à venir lui-même ordonner le premier prêtre chin, Flavian, chez le Père Muffat. C'était une étape importante pour l'Eglise des Chin Hills et des délégations vinrent de toute la région. Kelbert amena ses catéchistes avec ceux de Blivet et Ruellen. Heureusement que le latin unissait les voix, car les dialectes étaient trop différents. Le P. Lespade rappela en quelques mots la grandeur du sacerdoce et Roy dirigea les cérémonies. Il y avait alors 12 prêtres aux Chin Hills avec chacun 15 à 20 villages, de belles communautés chrétiennes, et trois couvents de religieuses avec école et dispensaire.

    Le Père Kelbert avait déjà envoyé deux filles se préparer dans la plaine pour devenir religieuses, et un séminariste de Tonzang, Timothy, allait bientôt revenir de Penang. L'hôpital promis par le Délégué apostolique lui avait donné bien du souci : les changements politiques avec la prise du pouvoir par l'armée, suivie d'un sursaut du bouddhisme, troublaient les esprits et les gens de Tonzang avaient mis du temps à faire leur part de travail. Enfin le chantier avançait et justement une doctoresse était arrivée chez les Sœurs Franciscaines et s'était déjà fait une grande réputation dans la région. On venait de très loin et c'était l'occasion de contacts avec des catholiques et le dévouement des Sœurs ouvrait bien des cœurs.

    Le 18 juillet, les 4 pères Mep du nord se retrouvent entre eux à Tonzang. On parle de l’Algérie, du putsch des généraux, de la guerre des artichauts en Bretagne, etc… Chacun raconte ses heurs et malheurs : Kelbert essaie des cultures, artichauts, asperges, melons, mais surtout de la vigne qui donne des fruits qui « ont la couleur des raisins rouges bleuâtres des vignobles d’Alsace ». Mais il a des problèmes de chevaux :une jument tombée dans un précipice a été guérie par les Sœurs, mais elle est peureuse et refuse de passer les ponts, aussi il l’a remplacée par un mâle noir venu du Manipur. Pour son hôpital-maternité, ça avance bien depuis un mois, avec 7 charpentiers, et enfin le toit est mis !

    Puis en septembre, le Père Kelbert est invité par Jourdain pour une réunion de catéchistes à Tuisa, chez le P. Alphonse au pied des montagnes, puis ils en ont fait une autre de 10 jours à Mualpi du 17 au 28 Octobre. La traversée d’est en ouest à cette époque de l’année avait été pénible : des centaines de sangsues attaquaient bêtes et gens, et au torrent le courant les entraîna sur plusieurs mètres. Le pays de Jourdain est encore une vraie jungle. En outre Mgr U Win, ne pouvant aller partout, avait délégué Kelbert pour aller donner la confirmation dans le district du Père Blivet  du 17 au 24 Novembre. C'est au retour de cette tournée qu'enfin il put commencer les travaux de construction de la nouvelle église de Tonzang.

    L’hôpital est terminé, mais non sans mal, comme il le raconte dans une lettre : «L’ex-maire de Tonzang m’avait mis les bâtons dans les roues, en envoyant une lettre calomnieuse à mon sujet à l’évêque à Mandalay. Cela a fait beaucoup de bruit dans tout le pays. Cela uniquement parce que j’ai été trop bon pour prêter une assez grosse somme d’argent à ce mécréant qui, ne pouvant le rendre la somme à la date fixée, et se trouvant humilié par ce que je lui disais, a essayé de m’intimider en demandant à l’évêque de me faire partir de Tonzang sans quoi il me traduirait devant le tribunal pour des histoires de terrain et de dispensaire qui naturellement n’ont aucun fondement. Cela aura été pour moi une leçon dont je me souviendrai. »

    Les gens de Tonzang sont de beaux parleurs, mais pour encore beaucoup sont opposés au Père, aux Sœurs et à tous leurs projets. La communauté catholique est cependant solide et entreprenante : elle compte deux cents nouveaux catéchumènes et 130 d'entre eux vont être bientôt baptisés.

    En 1961, le Père Joseph Alazard vint visiter la Birmanie. Pour monter aux Chin Hills il eut la chance de trouver un jeep et un chauffeur gurkha avec qui il put parler un peu. Le pays lui rappela le Sikkim où il avait travaillé. A Tonzang, l'eau manquait, surtout pour les besoins des Sœurs et de l'hôpital. Il promit au P. Kelbert d'intéresser un ami sourcier, capable d'indiquer même sur une carte, les points d'eau accessibles.

    Cette année–là la réunion des catéchistes donna lieu à un incident: deux catéchistes qui avaient été se former pendant deux ans dans la plaine firent de la propagande pour plus d'indépendance des Chins. Kelbert l’expliqua au P. Alazard : « Les catéchistes viennent de faire de leur propre initiative une demande à Mgr U Win pour un supérieur majeur aux Chin Hills, même un évêque si possible. Nous les avions plus ou moins dissuadés, vu la situation actuelle. Mais nous ne pouvions les empêcher de faire savoir leur desiderata à leur évêque… » Mgr Joseph U Win avait parfois de la peine à comprendre les initiatives de certains aux Chin Hills, mais heureusement le P. Mainier, son vicaire général, était un ami qui savait calmer les aigreurs, et tout s'apaisa.

     

    Ruellen étant parti en congé, Kelbert préféra attendre son retour pour avoir son aide, surtout pour son clocher : le terrain était fragile et il fallut creuser très profond pour planter des poteaux solides. Les gens avaient trouvé des pins de belle taille et le transport à dos d’hommes de pièces de 45 pieds étaient à la fois un défi et un exploit : l’atmosphère du chantier était cette fois excellente. Cette nouvelle église de Tonzang promettait d’être un chef d’œuvre avec grand vitrail et immense crucifix que réalisait un artisan local. Le Père Kelbert aurait bien voulu qu'en même temps que la bénédiction, l'évêque vienne pour l'ordination de Timothy, qui était revenu de Penang, mais ce n'était pas possible : l'évêque devait recevoir du gouvernement une distinction, et il fallait éviter toute friction avec les autorités.

    Ce fut l'occasion de profiter pour une fois d'un temps libre et il partit avec le P. Pierre Blivet jusqu'à Mergui, à l'extrême sud de la Birmanie, heureux de voir un autre broussard, mais qui rayonnait en bateau, le P. Feuvrier.

    En Février 1962 eut lieu la bénédiction solennelle de l'église de Tonzang et la première messe du Père Timothy. La maman du jeune prêtre était encore païenne, mais ce fut pour toute la communauté catholique de Tonzang une fête inoubliable: il y avait une vingtaine d'années seulement qu'avaient eu lieu les premiers baptêmes !

    Cette année-là, Blivet et Kelbert allèrent aussi à la bénédiction de l'église de Haka en Avril avant de rentrer enseigner à la réunion des catéchistes à Saizang malgré la fatigue : le camion qui les ramenait les avait laissés sur la route et ils avaient dû faire 45 kms à pied par un orage terrible en passant au sommet à 2.500 mètres par une pluie glaciale. Bel exemple pour les 26 catéchistes…

    Mais un autre orage avait passé sur la Birmanie: l'armée venait de reprendre le pouvoir et cette fois on savait que la situation des missionnaires allait changer.

    Antoine Kelbert a toujours eu une santé fragile, et parfois le moral s’en ressent. Les missionnaires fatigués ont le droit d'aller prendre un temps de repos à Hongkong et il y songe, mais comment quitter la Birmanie en ces temps troublés ? Le P. Alazard lui a écrit et le 7 août il le remercie : « Merci de votre lettre du 4 juin ... Il est parfois très dur de surmonter le découragement... Peut-être irai-je à Hongkong quand même… Dommage qu'on ne puisse s'arrêter pour visiter les confrères et voir ce qu'ils font... Plutôt que de moisir enfermé quelques semaines à Hongkong, je préfère visiter quelques coins de Birmanie... »

    Fin novembre, Blivet et lui descendent à Rangoon pour voir le docteur, mais ils sont à Mandalay pour la retraite, prêchée par le Père Harou et ce fut au dire de tous la meilleure qu'ils aient jamais faite. C'était ce dont ils avaient besoin, car l'avenir était sombre. Aucun nouveau missionnaire ne viendrait plus, et si on quittait le pays, on n'y reviendrait pas.

    Revenu à Tonzang, le P. Kelbert reprit courageusement le travail des visites de villages et se mit à construire un nouveau presbytère. L'ancien datait de 1948, fait de bois récupéré après la guerre japonaise, mais le terrain était trop étroit. Maintenant qu'il y avait une église spacieuse sur le terrain voisin, il pouvait utiliser l'ancienne chapelle. Pour pouvoir y accueillir plus confortablement des visiteurs, il y ajouta un étage. Tout était encore en bois, mais solide. On savait qu'on bâtissait pour les pères du pays qui allaient nous remplacer, peut-être bientôt.

    Même le P. Blivet avait enfin construit une bonne maison dans son nouveau centre de Tuithang et Kelbert alla avec tous les autres célébrer cet événement, car le P. Blivet était un vrai nomade qui n'arrêtait pas de parcourir tous ses villages sur 4 à 5 jours de distance du nord au sud.

    Le 8 avril il écrit à Paris : "Temps chaud et sec, puits du village à sec presque tous. On a trouvé de l'eau dans une touffe de bambous entre ma maison et le couvent, potable... Pour Pâques une dizaine à baptiser ; certains sont catéchumènes depuis des années... Il y aurait plus d'une centaine si ça tenait à eux... Mais mieux vaut fixer des épreuves."

    En effet l'épreuve s'est déjà fait sentir: les banques ont été nationalisées en quelques heures, prises en charge par les militaires, avec patrouilles armées. Ils prennent tout en main: les employés des grands magasins sont invités à s'inscrire au parti. Toutes les rizeries sont nationalisées et on annonce que la nationalisation des terres va être accélérée...

     

    Le 20 Mai, le P. Kelbert écrit à son frère : "Pour nous, dans ce pays perdu, nous sommes un peu comme ces soldats en première ligne, toujours sous le feu, dans la boue, sans jamais voir arriver la relève. On s’habitue à beaucoup de choses, mais pas à tout, et personnellement je ne suis pas devenu aussi chin que tu le penses. Malgré qu’il y ait plus de 10 ans depuis ma présence ici, je ne m’y suis guère attaché. D’ailleurs il est fort possible qu’un jour, peut-être pas trop éloigné, on dise de ramasser nos cliques et nos claques et de partir. La mainmise de l’Etat s’affirme de plus en plus. Nous allons vers l’étatisation. Sans doute nos écoles y passeront aussi. Ce n’est qu’une question de temps. D’ailleurs tout cela est dans la logique du programme du pays. Comme chrétiens, nous ne sommes même pas 1/100 ; le reste est bouddhiste, et païen et athée… "

    Le Père Quéguiner, Supérieur général, vient en juillet en Birmanie se rendre compte de la situation. Kelbert et Ruellen en profitent pour descendre à Rangoon se faire remonter le moral et se soigner. Le P. Kelbert a eu trois fois des crises de coliques néphrétiques: il va désormais à cheval, mais les côtes abruptes sont encore plus éreintantes qu'à pied.

    Pour préparer l'avenir, faute d'imprimerie, le P. Kelbert a rédigé une Histoire Sainte et avec Ruellen les tire à la ronéo : on met une couverture de plastique et on relie avec du fil de fer. Travail artisanal, comme le petit journal que des catéchistes et des étudiants rédigent et diffusent, avec des témoignages de vie et divers articles de réflexion. On sait bien que bientôt tout cela sera impossible.

    Avant qu'on interdise tout déplacement, les Pères des Chins Nord décident d'aller rendre visite à ceux du Sud, à Mindat en passant à Kalemyo et de là en avion vers le sud. Ce qui frappa le P. Kelbert, c'était que là-bas l'action apostolique se faisait surtout par les écoles, or on parlait déjà de les nationaliser.

    Après la retraite de janvier 1963, c'est à Bassein que Kelbert et son ami Ruellen allèrent faire une visite : le but était surtout de prendre contact avec les Frères Carians. En effet, des jeunes chins voulaient non seulement travailler pour le Christ comme catéchistes, mais ils voulaient se donner pour la vie, comme le faisaient les filles qui devenaient religieuses. Ce fut un plaisir de retrouver les trois jeunes chins qui y étaient déjà en formation, malgré l'insécurité de l'avenir.

     

    En fait, la liberté de conscience et de culte était reconnue, en théorie et en pratique. Cependant certains faits avaient semé l'inquiétude parmi les missionnaires. Tous les missionnaires arrivés depuis 1948 n'avaient que des permis de séjour renouvelables chaque année. Or, aucun permis n'avait encore été renouvelé cette année; aucun n'avait encore été repoussé, mais la situation était extrêmement précaire.

    De plus, des enquêtes étaient menées dans l'entourage de chaque missionnaire étranger (prêtre, religieux ou religieuse) pour savoir si la présence de ce missionnaire est utile, nécessaire, et s'il ne peut être remplacé par un citoyen birman. Ces enquêtes pouvaient évidemment donner lieu à des vengeances personnelles, à la satisfaction de rancoeurs, et à Tonzang le P. Kelbert s'en était bien rendu compte: un homme qu'il avait aidé avait non seulement refusé de le rembourser mais l'avait accusé de malversations.

    Toutes les lettres qui entraient dans le pays ou en sortaient étaient soumises à la censure, de même de celles qui, à l'intérieur du pays, étaient adressées à des Européens. Un prudence de tous les instants était devenue nécessaire.

     

    Les évêques birmans et étrangers avaient pu se réunir et décider d'une action concertée. Ils avaient rédigé une critique constructive de la philosophie du Parti et en ont remis une copie individuellement à chaque missionnaire avec des consignes orales. S'effacer, se taire, ne rien entreprendre de nouveau, voyager le moins possible en dehors de son poste, écrire le moins possible à l'extérieur comme à l'intérieur, voir personnellement son évêque en cas de nécessité.

    Ne point parler publiquement contre le Parti, même pour en réfuter les erreurs philosophiques. Ce serait le moyen de se faire expulser immédiatement.

     

    Les choses ne tardèrent pas à s'aggraver : le 20 Mars subitement le gouvernement nationalisa toutes les boutiques : dès le 24, on enleva les enseignes et on mit des pancartes de ‘Pyithu saing’, ‘Magasin du peuple’ avec un numéro : une énorme pagaïe s’ensuivit…

    Le 1 Avril, Kelbert est chez Ruellen et ils ne se doutent de rien : ils passent leur temps à blaguer, à faire des projets qui peut-être se réaliseront, à se parler des bouquins qu’ils lisent, des catéchistes qui travaillent plus ou moins bien, des villages qui donnent du souci, des apprenties-religieuses chins : deux font souvent la tête à tour de rôle, quand une sourit, l’autre boude, etc…" Ruellen note : "Antoine est à copier de la musique, et il a envie de me chiper un livre de chants, mais je le garde à l’œil. Il va remonter vers Tiddim et Tonzang tout à l’heure et moi je vais filer vers l’autre côté du Manipur…"

    Mais les Chins parlent de se révolter contre le gouvernement et dans tous les villages où passent les pères on raconte qu'un groupe de soldats sont entrés à Saizang fusil au poing comme les Japonais en 1944. En fin novembre, Kelbert, Blivet et Ruellen se sont retrouvés à Tiddim pour une récollection, mais le moral n’est pas haut : partout où ils ont été en tournée les gens leur disent qu’ils seront expulsés dans deux mois !

    Les soldats mettent le grappin sur toutes les voitures qui n’ont pas encore été mises hors d’état. Plus de sel, plus de riz. Le courrier met parfois plus d’un mois depuis Rangoon. Pour aller à Kalemyo, il faut demander un permis un mois à l’avance.

     

    Le 25 Mai, le gouvernement annonça subitement à la radio que les billets de 100 et 50 Kyats n'avaient plus cours et qu'il fallait aller les changer. On n'obtenait qu'un remboursement partiel et cela occasionna un surcroît de méfiance et en fait toute activité commerciale s'en trouva arrêtée. Les écoles fermèrent, les enfants en pension chez les Sœurs rentrèrent chez eux. Quand on parla de recensement du bétail, les gens se mirent à sacrifier poulets et cochons. Des étudiants chins se mirent à étudier un plan d'attaque de Kalemyo…

    Quand le P. Kelbert revient d'une longue tournée, Ruellen va le voir : si ce n’était la perte de son poulain trouvé mort, la tête séparée du corps dans la jungle, il aurait été très en forme. C’est un sale coup, et pas fait par une panthère à 4 pattes ! Il a encore trois chevaux, donc il n’est pas trop handicapé. Et le travail continue: la pensée que bientôt les pères seront expulsés semble d'ailleurs décider certains hésitants à demander à devenir catéchumènes, mais on se garde bien de donner rapidement le baptême: le plus souvent il faut trois ans d'épreuve. Ce qui est demandé, ce n'est pas tant la connaissance de la religion que la régularité de la pratique. Les gens sont préparés ainsi à tenir sans prêtre ; chaque groupe a son leader, et un catéchiste fait la tournée régulière de quelques villages. Le P. Kelbert a eu la joyeuse surprise de voir un sous-préfet qui avait été un ennemi actif des chrétiens demander le baptême avant de mourir. Et à Phaitu, les jeunes s'organisaient pour aller eux-mêmes annoncer l'évangile dans d'autres villages.

     

    L'année 1965 commença par la retraite à Mandalay, mais le P. Kelbert quitta dès le 17 janvier pour retourner à Tonzang. Il voulait faire encore une tournée avant d'aller à Rangoon à la fois voir le docteur et tenter d'obtenir peut-être un visa de six mois pour Hongkong, avec Roy et Lespade. Le visa fut naturellement refusé, mais il put faire soigner son oreille qui suppurait. A son retour, il se lançait à nouveau dans des projets de constructions, car enfin le gouvernement avait remboursé l'argent, du moins jusqu'à 4.200 Kyats. Il fallait faire des paperasses mais le gouvernement accordait des tôles. Un peu partout les gens se pressaient pour se construire des chapelles pendant que les Pères étaient encore là : les chrétiens faisaient le travail et la mission aidait pour les clous et les tôles…

    Les camions avaient été confisqués mais circulaient encore, apportant ravitaillement et denrées diverses, mais sans soin ni contrôle: les sacs de riz étaient parfois trempés, l'huile puait, le sel devenait si rare qu'il coûtait plus cher que le sucre ! Certains s'étaient lancés dans la production d'opium dans des coins isolés. On disait que les rebelles avaient un camp d'entraînement à la frontière avec des armes modernes, comme les Nagas contre l'Inde. Il y avait eu escarmouches, embuscades, arrestations… Un officier de la censure s'était plaint à Tiddim de l'anglais des Pères, qui en fait écrivaient en français.

    Selon la coutume lancée par les Anglais, tous les ans il y avait à Tiddim une fête des fusils, où chacun faisait estampiller son arme. Ces fusils étaient en réalité des pétoires imitées de celles des Cipayes de Dupleix ; quand les Chins arrivèrent cette année-là avec leurs armes, plusieurs milliers ensemble, les autorités birmanes durent avoir un peu peur. Mais l'arrivée de deux hélicoptères montra à tous qui était le maître.

     

    Malgré tout, la réunion de formation des catéchistes eut lieu à Saizang, et le P. Kelbert vint avec Jourdain. Le ravitaillement était difficile, et cette année-là il y eut parfois des éclats de voix. Tous vivaient un peu sur les nerfs.

    Le 1er Avril, dans toutes les grandes villes les Collèges étaient nationalisés.

    Retourné chez lui, le P. Kelbert partit en grande tournée avec les religieuses dans les villages alentour. Puisqu'elles ne pourraient bientôt plus tenir d'école, et que le travail de dispensaire se trouvait limité par manque de médicaments, il fallait trouver une autre activité missionnaire. La visite des familles était l'avenir : même si on ne pouvait soigner sérieusement les corps, on apportait du réconfort.

    Le 31 Mai, Ruellen écrit à sa famille : "Antoine en forme a été en longue tournée: il a voulu descendre sur Kalemyo, après 15 h de marche, mais au retour il s’est perdu sur un sommet : ils ont du faire du feu la nuit à cause des bêtes... Ils sont restés 24 h sans manger..." Ce qui montrait que l'incertitude de l'avenir ne lui avait pas fait perdre le goût de l'aventure !

    Cette année-là ce fut le tour de Ruellen d'aller à Rangoon en juillet soigner ses rhumatismes, tandis que le P. Blivet signalait au P. Ogent, à Rangoon, que le travail d'équipe continuait aux Chin Hills avec les jeunes pères birmans: " Ici à Tiddim, le 21 et 22 juillet, retraite mensuelle : Kelbert et Timothy sont venus à cheval, Peter et Canute à pied : jamais on n’a vu ici autant de prêtres depuis votre visite avec Muffat, Jourdain, etc... Les gens ont sacrifié un cochon, légumes, fruits, et on a eu quelques restes d'appetizer et de home-made digestifs... Pas de grande tournée : les gens sont aux champs... On ne peut plus rien acheter à Tiddim... Si les huiles de Rangoon pouvaient faire un petit séjour ici, elles seraient les premières à rouspéter et à chambarder le régime..."

    Mgr Joseph U Win venait de mourir, et bientôt le P. Moses U Ba Khin, premier curé de Tonzang, allait prendre sa succession. Pour les Chins, c'était le chef qu'il fallait, car il avait passé 13 ans dans les montagnes et en connaissait bien langue et coutumes. A sa consécration en novembre, tous les Pères étaient venus des Chin Hills car elle était suivie de la retraite. Le climat de la plaine, si différent de celui des montagnes, venait d'affecter à nouveau le Père Kelbert. Le 28 novembre le TRP Quéguiner reçut une lettre des parents du Père : "Nous avons reçu le 26/11 une lettre alarmante de notre fils : il souffre de suppurations dans l’oreille... Nous avons consulté le docteur à Bâle, pas d'accord avec le médecin birman de Rangoon... Notre fils a eu aussi des calculs aux reins pendant l'été... Sa vie est en danger : il faut qu'il quitte ce pays immédiatement..."

    Une lettre du P. Ogent du 6 Décembre annonce  qu’Antoine Kelbert était arrivé à Rangoon par avion pour une radio, voulant retourner à Mandalay le 20. Ogent ajoute : « Ce programme ne m'a pas ravi : si le cas était grave, il ne pouvait être réglé en 3 jours... Le docteur a déclaré que les maux de tête étaient sans connexion avec l'oreille et a prescrit un traitement : Kelbert a dit que c'était trop de pilules à prendre. J'ai protesté, les autres aussi... Kelbert est arrivé le samedi soir à Mandalay et doit être maintenant chez lui... Consultation et radios ont montré clairement qu'il n'y avait rien d'alarmant. Je veux croire que Kelbert a écrit pour rassurer les siens... »

    Finalement la famille est rassurée, mais il est évident qu’Antoine n’a pas le moral solide en ces temps incertains.

    L'année 1966 commence assez mal, selon le P. Ogent qui a de bonnes antennes à Rangoon: il écrit le 5 janvier au P.  Alazard : "Je vous joins un grand discours de Ne Win. Il parle des religions aux principes différents de son Burmese Way to Socialism... N'est-ce pas une allusion au papier des évêques distribué aux prêtres comme en cachette, ce qui fut une grosse maladresse ! Longue tirade sur le Concile et la liberté de choix de religion, donc les missions sont inutiles… Un point très clair : le travail des missionnaires a été une perte pour le pays... 1966 va nous amener au tournant de la crise..."

    Le 18 Février, il annonce à Paris : " J’ai télégraphié à Tiddim pour Kelbert : son physicien de Bâle demande de nouvelles radios, assez compliquées. Le pire est que la Mère qui le soignait a été transférée…" A Tiddim, personne dans les bureaux pour l’immigration depuis un mois : partout on répète que les étrangers seront expulsés sous peu. Le 14 Mars, le Père passe des radios à Rangoon comme prévu, mais il va mieux et est décidé à rester. Il décide de profiter du temps sec pour partir à nouveau en grande tournée, comme tous les autres des Chin Hills. La consigne est simple : "Allez partout où on vous appelle, même si vous savez que vous ne pourrez plus y aller !"

    Mais le 25 Mars 1966 la nouvelle tombe de l'ordre d'expulsion des missionnaires à la date où ils devaient renouveler leur permis de séjour, et pour le P. Kelbert, c'est Avril. Il doit avoir quitté avant la fin du mois !

    Au total, 125 prêtres, frères et religieuses doivent partir !

    Le 2 Avril, Kelbert écrit une dernière fois de Tonzang au P. Alazard : « Joyeuses Pâques... Reçu vos lettres… J’aurais dû répondre... Je ne me sens guère de liens avec la Société, d’où mon silence.. Mon retour en France ? C’était une erreur d’Ogent : mon désir était conditionnel, lié à une certitude de revenir… J’ai vu le radiologue à Rangoon, mais les suppurations continuent. Je vais quitter mon poste le lundi de Pâques après plus de 13 ans. Je préfèrerais partir de nuit. Je rencontrerai Bareigts à Kalemyo ou Mandalay, nous sommes les premiers à partir... J’ai une faveur à demander : je voudrais retourner en bateau par les Etats-Unis ; j’ai des cousins de mon père là-bas... »

    Le P. Quéguiner était venu à Rangoon, mais pour seulement 24 heures, et le Père Kelbert fut bien déçu de n'avoir pas de réponse. Il partit donc par avion directement pour Paris. Mais il savait que son cher Tonzang n'était pas resté sans prêtre: le Père Timothy, fils du pays, avait pris charge de toute la région. Chez les Sœurs Franciscaines, d'autres birmanes avaient remplacé celles qui avaient fondé le premier couvent 18 ans plus tôt. Le relais était assuré…

     

    Deuxième étape

    En France, la famille qui attendait le missionnaire s'était bien agrandie: deux de ses frères avaient épousé deux des sœurs de Ruellen. C'était d'ailleurs lui-même qui avait béni le mariage de Romain, son cadet. Les rencontres avec ses parents déjà âgés et les réunions familiales où neveux et nièces menaient un joyeux tapage qui lui faisaient un peu oublier les liens formés dans les montagnes de Birmanie. Il fallait tourner la page et les Supérieurs proposaient à chacun des expulsés un nouveau champ d'apostolat. Ruellen avait choisi Madagascar, d'autres le Cambodge ou Taiwan.

    Il opta finalement pour la mission de Nakhon Ratchasima et partit par Marseille avec un groupe d'anciens de Birmanie. Ils durent passer par le sud de l'Afrique car en 1967 le canal de Suez était encore bloqué. Ils n'étaient pas pressés, car la réadaptation s'annonçait difficile, après avoir passé les plus belles années de leur vie dans un pays où ils avaient dû tout laisser. Pour beaucoup l'apprentissage d'une nouvelle langue était le point le plus pénible. Pour le Père Antoine Kelbert ce ne fut pas le cas : de mai à juillet 1968 il étudia le thaï à Bangkok. Une fois de plus ce furent les problèmes de santé qui l'obligèrent à changer de projet. En 1969 il résolut d'aller dans un pays sec et froid. Les docteurs le lui avaient conseillé à cause des infections à répétition de son oreille interne qui étaient devenues un handicap majeur.

    Il alla donc au Canada où il fut affecté au diocèse de St-Jérôme. Mais dès l'année suivante il revint en Alsace: son père, déjà âgé, mourut au mois d'Août 1970. Il prit alors un engagement de 5 ans alors au diocèse de Strasbourg et travailla à Entremont, près de Rixheim, ce qui lui permit de reprendre un contact plus fréquent avec sa famille.

    En 1975 il regagna le Canada, dans le même diocèse de St Jérôme où il fut curé de Pointe-Calumet, puis de Saint-Placide jusqu'en 1988. Là aussi il sut si bien s'adapter au langage et au style de vie local que lorsqu'il revenait en France on trouvait qu'il avait pris non seulement l'accent canadien, mais par un certain mimétisme une ressemblance étonnante avec le Premier ministre, personnage haut en couleur ! Il avait même pris la nationalité canadienne. Le contact avec les gens était simple et chaleureux, et le climat lui convenait. Sa vie fut sans histoire, sans épuisantes tournées à pied, mais il aimait à visiter et faire visiter le pays à ceux qui passaient par là, parents ou membres des Missions Etrangères. Il permit ainsi à plusieurs d'aller à travers les Etats-Unis, gardant en même temps quelques liens avec le Séminaire de Paris.

    On doit reconnaître que sans ces quelques visiteurs, on aurait quelque peu perdu sa trace, car il se sentait bien plus lié à la Birmanie qu'à la rue du Bac où il ne paraissait guère. C'est surtout grâce à l'Hirondelle, la lettre de la Diaspora des Mep que lui envoya le P. Jean-Pierre Morel, qu'il reprit vraiment contact.

    Le 10 Novembre 1978 il eut la visite de son évêque, Mgr Valois, qui apprécia le travail fait par le Père dans cette paroisse de Pointe-Calumet, à 60 Km de Montréal, où soufflait un vent de laïcité venu de France. Le Canada recevait des dizaines de milliers de réfugiés, particulièrement du Vietnam et le Père Kelbert songeait à aller faire une visite à ses anciens chrétiens des Chin Hills en Birmanie avec qui il restait en correspondance malgré la censure et les restrictions du gouvernement militaire. Ce n'est qu'en septembre 1983 qu'il obtint un visa pour une visite d'une semaine en Birmanie avec son frère Gérard. L'accueil fut magnifique à Rangoon où il y avait déjà une communauté chin de deux cent personnes. Mais il était interdit d'aller sur les montagnes. Il put tout de même aller revoir à Mandalay Mgr Alphonse, le nouvel évêque et le Père Mainier. Il monta aussi à Maymyo où il put constater le progrès des vocations: au petit séminaire sur 60 élèves, 30 étaient chins. Ce fut l'occasion d'une visite sur la tombe du grand-oncle le P. Herr qui avait lui aussi tenté un voyage cheez les Chins à Haka en 1911.  Dès lors la pensée du Père Kelbert revint de plus en plus à ceux qu'il avait laissés à Tonzang et qu'il n'avait pu aller revoir.

    En juin  1980, il eut la douleur de perdre sa mère, au chevet de laquelle il avait tout de même pu venir. Les années suivantes il eut la joie de rencontrer plusieurs confrères : il alla jusqu'à Toronto pour voir le Père Tual qui avait été visiter Mgr Alphonse à Mandalay. Son cœur était encore avec les Chins, et malgré ses occupations pour aider les familles laotiennes réfugiées au Canada, il continuait à expédier des colis à ses chers Chins.

    Les années passaient. Le Père Antoine Kelbert voulut se rapprocher du pays et de la famille et revint au diocèse de Strasbourg en 1988. Il arriva le 13 Novembre 1988 à Muespach-le-Haut ; c'était à quelques Km de son pays natal, mais il lui était devenu parfaitement étranger, disait-il. Aussi ne s'étonna-t-on pas lorsqu'en Mai 1990 il repartit pour le Canada. Son premier poste fut provisoire: il devait être aumônier chez les Frères dont le Collège était chez les Mohawks, alors en pleine effervescence. Il alla donc visiter le Père Leduc au Texas, où les Asiatiques de toute origine affluaient, Òmais à son retour on lui confia la paroisse de Lachute, à 85 Km de Montréal, milieu ouvrier, déraciné, avec beaucoup d'assistés sociaux. Pour un prêtre habitué à la campagne l'adaptation n'allait pas de soi. Il y travailla pendant 4 ans, puis en Novembre 1994 il revint définitivement en France.

    L'évêque de Strasbourg lui confia trois paroisses dans la région de Sierentz : Helfranzkirch, Kappelen et Stetten. Il y fut pleinement heureux, aidé par l'amitié du curé voisin et de sa famille du moulin de Bartenheim où les prêtres se retrouvaient pour le repas de midi. Le service des trois villages dont il avait la charge était très bien organisé: catéchismes, visites aux malades, retraites de jeunes à Marienthal. Son presbytère était bien tenu par Marie-Paule, une chinoise de Malaisie qu'il avait adoptée et qui allait prendre des cours de théologie à Strasbourg pour être catéchiste brevetée.

    En 1996, il fit encore avec son frère Gérard une visite en Birmanie, mais les promesses qu'on lui fit à Rangoon de le laisser visiter les montagnes ne furent pas tenues par la police locale. Kalemyo était devenu une vraie ville et les montagnards y étaient descendus par milliers. L'évêque, Mgr Nicholas Mang Thang, résidait dans une belle maison au milieu d'un grand espace où les diverses activités de l'Eglise pouvaient se rassembler. Il avait lancé des centres agricoles où les jeunes apprenaient jardinage et agriculture, car les terres des montagnes s'épuisaient avec les anciennes méthodes de culture sur brûlis. Le nombre des religieuses dépassait déjà la centaine et celui des prêtres atteignait déjà la cinquantaine. Mais la police surveillait tout. Les visiteurs durent même loger la nuit dans un hôtel. Ce fut pour le Père Kelbert une joie de voir le développement de l'Eglise, et une dure épreuve de ne pouvoir monter dans ses chères montagnes de Tonzang. Une visite à Shwebo où le P. Herr avait fondé la chrétienté un siècle plus tôt compléta ce voyage en Birmanie.

    De retour en Alsace, le Père fut vite repris par les activités paroissiales souvent accompagnées d'événements festifs, car la vie sociale dans cette région était très marquée par un folklore où tous étaient invités à participer.Quand Mgr Hégelé, évêque auxiliaire, vint à Helfranzkirch en juin  1997, il put constater combien la communauté paroissiale était vivante. Avec l'aide de tous dans la région, l'église avait été restaurée;  il y avait chorale, fanfare, et pour finir un banquet de 200 couverts. On parlait aussi de rénover une autre chapelle. Mais l'évêque, prévoyant l'avenir, insista sur la "capitalité" du prêtre : c'est par le prêtre que l'assemblée devient Eglise", disait-il. "pas d'Eglise sans prêtre !"

    Sans doute le Père Kelbert songeait-il alors aux chrétiens des montagnes de Birmanie, qui souvent ne voyaient de prêtre qu'une ou deux fois par an ! L'Eglise de France avait à apprendre bien des choses des jeunes Chrétientés d'Asie !

    Jubilé.

    Le Père Antoine Kelbert profita de la présence de trois jeunes prêtres, dont deux chins qui faisaient des études à Paris pour célébrer son jubilé sacerdotal le 28 Mai 2000. Dix-huit prêtres, dont trois zaïrois, l'entouraient à l'église St Barthélémy de Helfranzkirch ce dimanche anniversaire de son ordination le 28 Mai 1950. Son ami l'abbé François Grienenberger fit l'homélie sur la mission du prêtre "guetteur aux avant-postes et toujours sur la brèche lorsqu'il s'agit du salut des hommes." Antoine rappela devant tous sa vocation : "J'avais promis Dieu d'être missionnaire si je revenais sain et sauf de la guerre… J'ai voulu à travers cette messe remercier Dieu pour m'avoir permis d'annoncer  sa parole durant de longues années, d'offrir l'Eucharistie et de servir les autres." Le Père Morel représentait les Missions Etrangères et avait apporté des photos et des toiles qui restèrent exposées dans l'église pour l'édification de tous. Ce fut une fête magnifique avec procession, chorale, orchestre des pompiers, discours du maire et d'un membre de la famille. Le Père Kelbert n'avait toutefois pas oublié sa première mission : En Birmanie, j'ai rencontré, dit-il, des peuples au cœur d'or. J'aurais aimé y rester toute ma vie; la mission est ma vocation…"

     

    Il savait déjà que sans doute son temps lui était compté. Il avait subi en mars 1999 une opération de la prostate, suivie d'une nouvelle intervention le 3 Mai. Il s'était bien remis et avait été faire un tour au Canada en Septembre cette année-là.Au cours de l'été 2001, on lui découvre une tumeur au colon, mais l'opération faite à l'hôpital des Trois Frontières à Saint Louis, se passe bien et après un voyage de repos du côté de l'Ile de Ré, il est de retour dans sa paroisse pour la fête patronale du 26 Août. Mais quand le Père Morel va le voir à La Couarde sur mer où il fait une cure, il le trouve bien changé, fatigué, légèrement voûté, le visage émacié.

    Revenu à Helfranzkirch, il demeure au presbytère, mais il est décidé qu'il ne célébrera plus la messe qu'une fois le dimanche. A partir du 25 Septembre, il doit prendre des séances de chimiothérapie qui le fatiguent et il s'inquiète pour l'avenir. Il a toujours vécu seul et il envisage mal d'aller à Lauris ou Montbeton.  Des prêtres indiens qui étudient à Strasbourg viennent l'aider, mais à la Toussaint il ne peut faire qu'une seule célébration pour les trois paroisses.

    Le 11 Avril 2002 il a enfin terminé les douze séances de chimio, et lorsque le Père Morel lui rend visite le 1er Mai, il a bonne mine et a repris son ministère. Cependant ses forces diminuent et il marche difficilement. Son ami François le Doyen a obtenu pour lui un statut spécial : il restera au presbytère comme prêtre coopérateur. Il fait malgré tout des projets de visite en Bretagne, au Canada, et même encore en Birmanie en Novembre !

    Le 26 Août il part au Canada et il y reste jusqu'au 18 Septembre. Mais sa situation de prêtre coopérateur à Helfranzkirch n'est pas de tout repos, ni pour lui, ni pour le nouveau curé qui a été installé le dimanche 29 Septembre. Il a du reprendre la chimio pour trois semaines et il en sort épuisé. Il perd du poids, et il a des soucis, dit-il, pour rembourser certains frais. C'est en fait le moral qui cette fois est atteint. Le 27 Novembre il écrit au P. Morel : "Je suis dans le tunnel. J'attends l'arrêt du traitement ; je suis écrasé par la chimio…" Un de ses frères vient passer une semaine près de lui, mais le 5 décembre il faut à nouveau l'hospitaliser. Il ne pèse plus que 45 kg. Il sait qu'il ne peut plus guérir, mais il est bien soigné, reprend du poids et se remet assez pour aller chez sa sœur à Rouffach pour Noël.

    Le 14 janvier 2003 il est transféré au Centre Sainte Anne dans les Vosges. Son neveu Christophe, missionnaire à Taiwan, est en congé et a passé le visiter. C'est pour lui un réconfort : l'élan missionnaire qui avait lancé le grand-oncle, le P. Herr, en Birmanie où lui-même l'avait suivi, voilà qu'il était encore vivant en Christophe.

    Il revint encore à Helfranzkirch en fin février, et il alla encore prendre le repas de midi au moulin  de Bartenheim, mais il dut à nouveau être hospitalisé à Saint  Louis. C'est là qu'il rendit le dernier soupir le 24 Mars 2003.

    Le P. Cuny présida la cérémonie des obsèques en présence de Mgr Hégelé le 27 Mars. Le Père Joseph Se Thang, prêtre chin, représentait le diocèse de Hakha d'où Mgr Mang Thang avait envoyé un mot de sympathie.Comme le rappela le président du Conseil de fabrique, Antoine avait marqué la paroisse pendant ses dix années de présence, même si son cœur était souvent au Canada , et surtout aux Chin Hills, en Birmanie, et comme Paul l'écrivait à Timothée au soir de sa vie, il pouvait dire : "J'ai mené jusqu'au bout le bon combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi. Et maintenant voici qu'est préparée pour moi la couronne de Justice…"

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3893
    • Pays : Birmanie Thailande Canada
    • Année : 1951