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Henri KAICHINGER (1883-1947)

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    (KAICHINGER Henri Marie Léon, né le 22 Août 1883 à  Kemplich, hameau de Klangen, au diocèse de Metz. Entré laïc au Séminaire des Missions Étrangères, le 18 mars 1908. Prêtre le 29 Septembre 1912 ; parti le 27 Novembre 1912 pour la Mission de Cochinchine Septentrionale (Hué). Mort à An-dô-tay, le 7 Février 1947.)

     

    Il n’y a pas eu de notice nécrologique à la mort du Père Kaichinger. Cette mort est survenue en Février 1947, juste quelques semaines après le déclenchement des hostilités du 19 décembre 1946. Nous étions en pleine bagarre : comme je le dirai plus bas, il n’est pas mort à Hué même ; le pays était tellement troublé que la nouvelle de son décès ne parvient à Hué, centre de la mission, qu’au milieu du mois de mars.

    Le Père partit en mission en 1912. Il resta quelques mois à Phù-cam (la cathédrale) pour s’initier à la langue. Il eut beaucoup de difficultés dans cette étude : il n’avait pas d’oreille et ne distinguait pas les différences de ton. Or en vietnamien,  un mot prend un sens différent suivant le ton avec lequel il est prononcé. Pour les Vietnamiens, ce sont des mots différents. Par exemple : le mot ca, tel quel, signifie chant de louange ; , ton descendant, signifie aubergine ; , ton montant, signifie poisson ; cả ton guttural, signifie tout, entier, aîné…

    Au bout d’un an, il fut nommé vicaire à Di-Loan, une des plus anciennes paroisses de la mission, à l’embouchure du fleuve Bên-Hâi qui sert de ligne de démarcation du 17e parallèle (rive nord). Il s’y exerça au ministère. Il y resta 2 ans puis fut nommé curé de Vạn-Thiện, chrétienté composée de vieux chrétiens dont les ancêtres avaient subi les persécutions du temps de Ming-Mang et de Tu-Duc ; en 1885, une parti de la population avait été massacrée sur l’ordre des mandarins.

    Le Père y passa 5 ou 6 ans. En quelle année fut-il nommé aumônier de l’Ecole des Frères des Ecoles chrétiennes à Hué ? Je ne saurais le dire. C’est le poste qu’il occupait quand j’arrivai à Hué en l925.

    En 1927, nous devînmes voisins. Le Père fut nommé curé d’An-do-tây, tout à côté du petit séminaire d’An-ninh où j’ai passé mes 20 premières aunées de mission. C’est pendant son séjour à An-do-tây que j’ai bien connu le Père.

    En 1938, Mgr Lemasle le nomma procureur de la mission. Le procureur vit au centre de la mission avec l’évêque. Il s’occupe de toutes les questions matérielles du diocèse. En 1944, le Père étant fatigué ,un prêtre vietnamien lui fut donné comme aide et pratiquement, au bout de quelques semaines , ce fut ce prêtre qui fit tout le travail.

    En mars 1945, ce fut le coup de force des Japonais. Tous les Français, missionnaires compris, furent concentrés à Hué. On leur assigna un quartier d’où ils ne pouvaient pas sortir. En 1946, il y eut des arrangements entre les autorités ; les Français purent rentrer en France et les missionnaires purent regagner leurs postes.

    En septembre 1946, mon prédécesseur, Monseigneur Lemasle mourut et, comme provicaire, je prie la direction de la Mission, en attendant la nomination d’un nouvel évêque (je fus nommé en 1948). Le Père Kaichinger était à l’évêché ; il était très affaibli mais circulait encore. En décembre 1846, il me demanda la permission d’ aller voir ses anciens paroissiens d’An-do-tây. Il partit avec l’intention de revenir après 2 ou 3 semaines. Il resta à d’An-do-tây une dizaine de jours, alla passer 2 jours à la Trappe de Phuoc-son où il connaissait plusieurs moines, et voulut prendre le train le 19 décembre pour rentrer à Hué. Ce jour-là, le train ne circulait pas ; il retourna à An-do-tây passer la nuit, Or ce fut cette nuit-là, du 19 au 20, que la guerre éclata. Les Français furent attaqués partout. Hué fut assiégé pendant 43 jours par des milliers et des milliers d’assaillants qui voulaient massacrer le bataillon français qui s’y trouvait.

    Les missionnaires qui avaient regagné leurs postes furent pris et emmenés à Vinh (300 kilomètres au nord), d’où ils ne revinrent qu’après plus de six ans et demi de détention.

    Le Père Kaichinger se trouvait à An-do-tây, chez ses anciens paroissiens. Il était trop faible pour marcher longtemps. Les Viêt-minh le laissèrent, le surveillèrent. Il était au presbytère. Le curé vietnamien (son successeur) et les chrétiens le soignèrent avec affection, mais il ne put retrouver ses forces et, le 7 février 1947, il s’éteignit, gardant toute sa connaissance jusqu’à la fin.

    La veille, le curé et ses amis, voyant qu’il faiblissait, lui proposèrent l’Extrême-Onction. Le Père répondit : « Non, pas encore. » Le lendemain vers 9h., le père appela lui-même  le curé et lui dit : « C’est le moment, donnez-moi l’Extrême-Onction et le Viatique. » — « Mais, répondit le curé, vous êtes mieux qu’hier, vous n’avez pas l’air fatigué.. » — «  C’est le moment, dit le mourant, faites ce que je vous demande. » Assisté d’un groupe de chrétiens, le curé lui administra le sacrement des malades et le viatique. Une heure après, le Père était mort. La chrétienté fit un caveau au cimetière et c’est là que repose le Père. Dans une de mes tournée, je me suis arrêté à An-do-tây et j’ai été  prier sur la tombe.

    Depuis les accords de Genève de 1954, nous ne pouvons plus aller à An-do-tây, car le  village est situé à 2 kilomètres au Nord de la ligne de démarcation du 17e parallèle. Les chrétiens sont tous venus au sud du fleuve.

    Certainement, mourir dans cette paroisse où il avait bien travaillé, où il était estimé, aimé, fut une grande consolation pour le Père Kaichinger.

    Comme je l’ai dit plus haut, c’est surtout à An-do-tây que j’ai connu le P. Kaichinger. Nous étions voisins : 10 minutes à pied à travers les rizières.

    Le Père venait chaque semaine prendre un ou deux repas au séminaire et quand nous voulions noue délasser un peu, tout naturellement noua allions lut faire une visite. Il était toujours prêt à nous recevoir.

    Il a travaillé beaucoup dans cette paroisse. A son arrivée, le presbytère était une paillotte. Il bâtit une maison neuve spacieuse, moderne pour l’époque. Les chrétiens en étaient fiers.

    Toute sa vie, il aima s’occuper des enfants. Il fut l’un des premiers à établir la Croisade eucharistique, dans la mission. Les enfants l’affectionnaient beaucoup. C’était un plaisir de le voir faire des promenades entouré d’une quarantaine d’enfants, coiffé d’un large chapeau (mode 1900) habillé à l’annamite, pieds nus comme les gens du pays. Des religieuses tenaient une école chez lui. Il s’y intéressait au plus haut point, Tous les jours,  il faisait sa visite à l’école, se faisait remettre la liste des absents et les parents devaient faire savoir pourquoi leur enfant n’était pas à l’école.

    Il aimait les belles cérémonies. Lui qui n’avait pas d’oreille, qui arrivait à peine à chanter convenablement une oraison, avait monté une chorale qui exécutait les chants liturgiques à la perfection. Seule les chorales des séminaires et des couvents pouvaient rivaliser avec celle An-do-tây, (Cette dernière se surpassa lors des solennités du 24 novembre 1937 au cours desquelles furent célébrés en même temps les Noces d’argent du Père Kaichinger et le Centenaire du martyre du Bx, Vincent Diêm,  enfant de la paroisse, dont le Jubilaire était allé chercher lui-même les reliques à Vinh. Durant cette année marquante, il avait distribué 23.000 communions à ses ouailles).

    Les chrétiens des paroisses voisines aimaient assister chez lui aux saluts du Saint-Sacrement. Ils étaient attirés par les chants que l’on y entendait.

    Le Père était aimé des pauvres, des petits. Il donnait tout ce qu’il avait et il lui arrivait de n’avoir pas un sou chez lui. Survenant au séminaire 10 minutes avant le repas, je l’ai entendu parfois dire : « Je n’ai rien chez moi, viens manger chez voua. » — Je lui disais : « Et quand on ira chez vous, qu’est-ce que vous allez nous servir ? ».. — «  Venez quand vous voudrez, on se débrouillera », répondait-il. Et de fait, on était toujours bien reçu... Comme il donnait tout aux nécessiteux, les chrétiens aisés se faisaient un devoir d’aider leur curé et lui faisaient souvent des dons en nature : riz, œufs, légumes, fruits, etc.

    Jamais je ne l’ai entendu se plaindre pour lui-même ; il ne se préoccupait pas de son entretien, mais il aurait accepté d’être riche pour donner, pour secourir les innombrables misères qu’il voyait autour de lui.

    Il avait un caractère entier. Les injustices commises aux dépens des petits et des pauvres le mettaient hors de lui... et Pieu sait si la chose est courante dans un pays païen où la force et l’argent font le droit. Il n’avait pas peur de le reprocher aux coupables,et quand ceux-ci étaient chrétiens, il exigeait réparation. Quand l’occasion se présentait, il mettait les Administrateurs français et vietnamiens au courant de ce qui se passait. Ceux-ci ne pouvaient pas grand chose. La charité et la justice sont vertus évangéliques. Il faut des siècles de christianisme pour qu’une société se transforme. Le Père Kaichinger y a contribué de tout son pouvoir, dans sa sphère.

    Le Père Kaichinger n’était pas un intellectuel. Il s’en rendait parfaitement compte, De plus, comme je l’ai dit plus haut, il a souffert toute sa vie de ne pouvoir parler la langue du pays comme il faut. Cependant, il a toujours instruit ses chrétiens parfaitement. Il s’est servi pour cela des religieuses et de quelques jeunes de bonne volonté qu’il guidait lui-même. Vivant au milieu de ses chrétiens, les connaissant parfaitement,  il a été toute sa vie le témoin du Christ. Oublieux de soi, dévoué, donnant tout : son temps, ses forces, tout ce qu’il avait, aux autres, préoccupé uniquement de la gloire de Dieu et du salut des âmes.

    • Numéro : 3136
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1912