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André JUSSEAU (1901-1968)

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    Né le 1er avril 1901 à Saint-Gengoux-le-National (Saône-et-Loire), diocèse d’Autun.

     

    Etudes primaires à St-Gengoux. Etudes secondaires à Rimont, de 1914 à 1920.

     

    Entré aux Missions Etrangères de Paris le 15 septembre 1921. Ordonne prêtre le 29 juin 1927. Parti le 1l septembre 1927 pour Kumbakonam (Inde).

     

     

    Postes occupés

     

    Dans le diocèse de Kumbakonam (de 1927 à 1930), puis dans le diocèse de Salem :

     

    1928-1930, Attur. 1930-1931, Namakkal. 1932, Idappadi. 1932-1942, Madagondapalli. 1942-1951, Yercaud. 1951-1958, Elataghiri. 1958-1968, Settipatti-Omalur.

     

    Décédé dans le diocèse de Salem le 31 mars 1968.

     

     

    Le père André JUSSEAU fut le dernier missionnaire envoyé par notre Société à Kumbakonam, en 1927. Trois ans plus tard, cette mission fut confiée au clergé indien et devint un des premiers diocèses indigènes du Sud de l’Inde.

     

    Le Père Jusseau fit ses premières armes à Attur, à 50 km de Salem, chef-lieu du district civil du même nom, qui fut confié à la Société des Missions Etrangères pour y établir une nouvelle mission.

     

    Les missionnaires français quittèrent Kumbakonam, qu’ils avaient fondé en 1900, pour s’établir à Salem en 1930. C’est là que, sous l’obédience de Mgr Prunier et avec une vingtaine de confrères, le Père Jusseau fut un des plus ardents et zélés défricheurs de ce nouveau diocèse, composé des plus pauvres territoires détachés des missions de Pondichéry, Kumbakonam et Bangalore.

     

    La nouvelle mission s’identifiait géographiquement au district civil de Salem et démarrait vraiment à zéro, sans aucune œuvre, avec seulement une vingtaine de milliers de chrétiens, pauvres, disséminés autour de quelques vieilles chapelles et presbytères de fortune.

     

    Le premier évêque de Salem brûlait de zèle, d’esprit de foi et de conquête. Il ne pensait qu’à convertir et à former de nouvelles chrétientés et méritait le titre d’ « évêque ad gentes ».

     

    Mgr Prunier trouvait dans le jeune Jusseau un collaborateur à as taille et en bien des points à se ressemblance. Lui non plus ne doutait de rien, surtout pas de lui-même, convaincu qu’on obtient autant que l’on espère. Le risque ne lui faisait pas peur.

     

    Ecrire la notice nécrologique d’André Jusseau est une gageure ! Cet homme extraordinaire. personnel à l’excès, original au point d’être unique, était à l’image de l’Inde qu’il aimait tant, tout en contradictions violentes, en antinomies, qui à première vue semblaient défier la synthèse. Son âme était simple dans se complexité profonde, généreuse et toujours obligeante dans un égoïsme congénital, idéaliste et éprise d’absolu dans le pragmatisme de se vie quotidienne. Il avait le talent de se faire tout à tous, en restant toujours lui-même.

     

    Décrire la carrière apostolique du Père Jusseau dans son ordre chronologique, risquerait de trahir la richesse de sa personnalité qui dépasse et transcende toujours ses œuvres et son apostolat. L’intérêt de sa vie est bien plus dans ce qu’il fut que dans ce qu’il fit.

     

    Un peu comme celle de Melchisédech, roi de Salem, sa généalogie humaine est fort effacée. Il naquit quelque part en Bourgogne et, tout jeune encore, il perdit sa mère. Son père, facteur rural, se remaria bientôt, et le petit André fut mis en pension dans un orphelinat où,  mal aimé, l’enfant dut se débrouiller tout seul.

     

    C’est sans doute en cette enfance pénible que le futur missionnaire de Salem acquit ce don merveilleux d’adaptation qui fut la caractéristique de son apostolat. Sans ouvrir grammaire ou dictionnaire, le Père Jusseau apprit le tamoul en regardant et en écoutant les gens. Son langage ne fut peut-être pas très littéraire, mais était compris et apprécié par tous, par les païens comme par les chrétiens.

     

    En 1930, à la fondation de la mission, le Père Prunier, devenu évêque de Salem, demanda au Père Jusseau de continuer son œuvre à Namakkal, d’animer l’orphelinat, de créer et organiser des catéchuménats dans les villages qu’il avait évangélisés.

     

    Après deux ou trois ans, le Père fut nommé à Idappadi où il organisa de nouveaux catéchuménats complémentaires de ceux de Namakkal.

     

    Peu après, il est nommé à Madagondapalli, dans le nord de la mission, où il fonde un couvent, bâtit un dispensaire et s’occupe activement d’améliorer les petites chrétientés adjacentes.

     

    Après sept ou huit ans, son évêque le mit en charge de la plantation de café de Yercaud, où il baptisa bon nombre de ses « coolies ».

     

    De Yercaud, il devint curé à Elathagiri, belle paroisse de 2 000 chrétiens. Il urbanisa ce gros village, difficile d’accès, en ouvrant une route de près de trois kilomètres pour le relier à la voie nationale. Après mille démarches, il réussit à faire électrifier ce village, ce qui permit l’installation de pompes au bord de nombreux puits d’irrigation et rendit un inestimable service aux agriculteurs. Le Père bâtit une école secondaire pour les Hindous des environs, installa des religieuses pour développer une école ménagère.

     

    Toutes ces réussites furent le prix d’innombrables visites auprès des officiers du gouvernement, et de bagarres incessantes avec les ruraux qui s’opposaient au passage d’une route à travers leurs champs.

     

    Le Père Jusseau avait le secret de se créer des amis partout où il passait, et des alliés dans la police et chez les magistrats locaux, et il avait aussi le don d’en profiter au maximum. Il savait discuter, plaider, menacer, flatter, provoquer la sympathie et, gesticulant toujours, attraper l’occasion aux cheveux pour forcer la Victoire.

     

    Servi par une mimique remarquable, un esprit d’à-propos et un flair extraordinaires, il savait pirouetter et au besoin reculer tout en ayant l’air d’avancer et quelquefois maquiller une défaite en Victoire. D’ailleurs ses échecs étaient rares. Il avait trop de cordes à son arc et courait trop de lièvres à la fois pour ne pas savoir allègrement sauter sur un nouveau cheval de bataille quand l’un d’eux s’effondrait, éreinté par ses cabrioles.

     

    Le Père Jusseau était connu et apprécié à vingt lieues de se résidence. Sa ronde silhouette, ventripotente, s’agitant sur de courtes jambes, sa barbe drue et broussailleuse, encadrant un visage épanoui de bonne humeur et d’optimisme, ne pouvaient passer inaperçues. Où qu’il fût, quoi qu’il fit, le Père Jusseau était toujours amusant, rigolo, mais jamais ridicule ni banal. Il était spectaculaire.

     

    Le père était toujours en mouvement « pour rendre service aux gens ». C’était son bonheur.

     

    Sa vie fut au service de ses chrétiens : creuser des puits, tracer des routes, bâtir des écoles, édifier des chapelles et même une église, agrandir et consolider des presbytères, présider des palabres, apaiser mille conflits, prêcher des retraites, tel fut le programme du Père Jusseau pendant ses quarante ans de présence en Inde. Il n’est pas inexact de dire que pas un seul jour il ne s’ennuya. Il débordait de vie, avait le verbe clair et sonore, admirablement imagé, souvent tonitruant et menaçant. Dans sa fougueuse jeunesse, il lui arriva même de jouer du bâton, quoique toujours à bon escient. Il était toujours activement mêlé à toutes les mauvaises querelles des villages où il fut pasteur. Il aimait trop ses paroissiens pour ne pas prendre à cœur les injustices dont ils souffraient. Il eut des adversaires mais jamais un ennemi, et cela est un signe non équivoque de se bonté foncière.

     

    Aux jours lointains de son enfance missionnaire, en un village païen, il prit violemment la défense d’une veuve pariate, brimée par les gens de caste. Mal lui en prit. Notre Éliacin faillit se faire écharper par la foule et manqua de peu la couronne du martyre. N’empêche qu’en ce même village, il réussit à former son premier catéchuménat.

     

    Un fait s’impose : partout où il passa, le Père tut aimé tant par les païens que par les chrétiens. Il avait un vrai charisme d’adaptation. Un proverbe dit que pour bien commander « il faut avoir une main de fer dans un gant de velours ». André Jusseau était assez intuitif pour comprendre que pour réussir en Inde, il faut avoir plutôt une âme de velours dans une poigne de fer. Il comprenait ses gens et vivait pour les servir, jamais pour les flatter. Il les aimait profondément sans les prendre trop au sérieux, et nos Indiens, fins psychologues, avaient vite pris ses mesures et lui rendaient une profonde et souriante affection. Ses chrétiens l’admiraient. Ses confrères le savouraient.

     

    Epris de justice, il aimait s’appuyer sur les impondérables pour défendre et faire triompher des causes qui semblaient parfois perdues d’avance tant les pondérables et mesurables étaient ouvertement contre lui. Mais le Père Jusseau avait une confiance absolue en son propre génie qui lui permettait de réussir un chef-d’œuvre en dépassant les règles de l’art.

     

    Georges Clémenceau aurait dit que Raymond Poincaré savait tout mais ne comprenait rien, tandis qu’Aristide Briand ne savait rien mais comprenait tout. Notre Père Jusseau était de la classe de Briand, éminemment compréhensif, il lisait dans les yeux de ses gens, devinait leurs intentions secrètes. Il comprenait que les désordres moraux ne sont pas nécessairement peccamineux, que la grâce prolonge la nature sans la contrarier et que la conversion est davantage un épanouissement qu’une rupture. Il avait un sens aigu de la situation.

     

    On nous dit que l’Eglise doit se mettre à l’écoute du monde...! Quarante ans durant, le Père Jusseau se mit à l’écoute de ses villages, s’ingénia à répondre aux désirs de ses enfants, à satisfaire à leurs besoins vitaux. Débordant de vie et d’initiative, il anime tout ce qu’il touche. Aussi communicatif que compréhensif, il explose en effusion, rayonne d’un optimisme contagieux, sème la vie et l’enthousiasme et n’a que la sympathie de tous. On pourrait le soupçonner d’avoir séduit et conquis la Providence elle-même, tant Elle répondait heureusement à ses coups de pouce, prévenait délicatement ses désirs, en le servant par des coïncidences humainement inexplicables.

     

    C’est un « phénomène social » que le Père Jusseau. Un jour, quand il était curé de Madagondapalli, une réunion politique assemblait des milliers d’Hindous et de Musulmans autour d’un des politiciens les plus éminents du Sud de l’Inde, le pandit Rajagopalachariar, compagnon de lutte de Gandhi, qui faisait un grand discours sur la place du village, entouré de tout un état-major de magistrats et de politiciens de marque. Le Père Jusseau fend la foule et avec une parfaite aisance monte sur l’estrade. Les bras largement ouverts, il s’adresse au grand homme : « Enfin, vous voilà ! Nous vous attendions avec impatience. Soyez le bienvenu dans mon village. Mes gens ont grand besoin de vos bons avis ». Et l’autre de répondre avec une politesse charmante, cherchant à le coincer: « Heureux de vous rencontrer, mon Père. Dites-nous vos couleurs politiques ». « Mon parti politique, s’exclame le Père Jusseau, mais c’est le ciel, le Royaume du Dieu du Ciel, et j’invite tout le monde à ma table sans forcer personne à s’y asseoir ». Rajaji est beau joueur. Il enlève la guirlande de fleurs qu’il portait en collier et la passe au cou du Père qui devient le grand homme du jour.

     

    Une autre fois, dialoguant avec un jacobite qui se prévalait de l’antériorité du siège patriarcal d’Antioche sur le siège pontifical romain pour démontrer la suprématie de celui-là sur celui-ci, le Père Jusseau lui répond : Bien sûr. tu sais comme moi qu’en Inde on bâtit toujours les quartiers des domestiques avant d’édifier la maison du maîtres » ! L’argument était apodictique.

     

    Le Père Jusseau voyait grand. Les groupes de païens qu’il instruisait le soir en bordure des villages, paraissaient à ses yeux « des foules immenses » qui comblaient ses rêves de conquête les plus ambitieux. À la chasse, où il accompagnait les villageois pour les mieux connaître, chaque lièvre qu’il tirait était un « énorme animal ».

     

    À Elathagiri, après sept ou huit ans d’activité flamboyante, la santé du Père déclina brusquement. Une typhoïde faillit l’emporter. Après sa guérison, se tension artérielle restant très élevée, son évêque le nomma à une paroisse moins fatigante, Settipatti, près de Salem. Là, en dépit de se pauvre santé, il eut le courage de bâtir une église, de surveiller la construction d’une école secondaire et de s’occuper d’un catéchuménat.

     

    En plus de ses activités paroissiales, le Père Jusseau aimait répondre aux appels des paroisses et communautés religieuses pour y prêcher des triduums et des retraites. Comme prédicateur aussi il était unique. Captivés par son style direct et coloré, les gens, les enfants surtout, buvaient ses paroles. Peu avant son départ en mission, en pèlerinage à Rome, l’adjudant Jusseau avait été au tombeau de Saint Bellarmin demander le don de l’éloquence, et sans aucun doute. Il fut exaucé. Il savait trouver les Images qui font choc, les exemples pris dans la vie quotidienne des Indiens. Il réussissait à dramatiser les détails, à entretenir le suspense et à convaincre par sa mimique autant que par sa parole.

     

    Toujours dans le vent. le Père Jusseau n’aimait pas les secrets inutiles. Sa paroisse était sa famille, son presbytère ouvert à tout venant. Quand il était malade, — réduit à zéro « comme deux pneus plats », — sa maladie était « communautaire » selon son expression. Il convoquait les principaux du village pour assister aux visites médicales que lui rendait un médecin bénévole des environs.

     

    À la fin de sa vie, presque incapable de se mouvoir, ses paroissiens étaient ses infirmiers. Quatre hommes parmi les grands du village veillaient sur son sommeil, couchant à côté de son lit. Le Père souffrait beaucoup, mais avec son optimisme, son courage et sa bonne humeur, cela paraissait peu.

     

    Intuitif, il le fut jusqu’à la fin. Le mercredi avant sa mort, il envoya chercher son vieil ami, le Père Hourmant, en lui recommandant de venir avant le dimanche matin. Or, en cette matinée dominicale, à 6 heures, il recevait les derniers sacrements et à 10 h 15, après quelques vigoureux soubresauts et bruyants soupirs témoignant jusqu’au bout d’une vitalité débordante. André Jusseau rendit son âme à Dieu, le 31 mars 1968.

     

    Comme sa vie, ses funérailles furent un triomphe. Toute la journée, son corps fut exposé en cette église qu’il avait bâtie et où il avait tant prêché. Et le soir, une imposante couronne de prêtres et de religieuses assistait à la messe des funérailles. Une foule véritablement immense de chrétiens et de païens accourus des quatre coins du diocèse, débordait du vaste enclos autour de l’église jusqu’au milieu du village.

     

    Des milliers de personnes étaient là, venues saluer une dernière fois ce missionnaire qui pendant quarante ans s’était tant démené à leur service. Après l’absoute, le cercueil ouvert fut enlevé et soulevé à bout de bras jusqu’à la tombe creusée à côté de l’église. Le Père Jusseau apparaissait encore, vacillant et planant au-dessus de la tête de ses chrétiens. S’il ne traversait plus la foule, il la dominait et semblait la bénir encore, en un dernier geste triomphal, de ses deux bras levés si souvent en V de la victoire.

     

    Le Père André Jusseau fut un missionnaire heureux.

     

    « Servire Domino in laetitia » peut s’inscrire en exergue de la vie de ce prêtre qui a tant aimé les Indiens et tant amusé ses confrères.

     

    • Numéro : 3334
    • Pays : Inde
    • Année : 1927