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Jean JURBERT (1869-1898)

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    Bien courtes ont été les années passées en Mission par notre cher confrère. Mais que sont les mois et les jours aux yeux de l’Éternel ? Ne regarde-t-il pas plutôt la bonne volonté ; or, notre confrère en était rempli. Espérons donc qu’il jouit déjà de la récompense promise à tous ceux qui se dévouent à l’extension du règne de Dieu.

    C’est dans l’après-midi du dimanche 3 février 1895, au moment où les sauvages de Poley-Maria venaient de terminer leurs prières, que M. Jurbert arriva dans cette chrétienté Ba-hnar. Le supérieur de la Mission des sauvages fut très surpris de le voir arriver sitôt. C’est que notre jeune confrère avait brûlé les étapes, et que deux jours lui avaient suffi pour franchir une distance que d’autres mettent sou­vent cinq jours à parcourir. Les sauvages lui firent un chaleureux accueil.

    Tout missionnaire Ba-hnar doit savoir, au moins, deux langues : l’annamite et un des nombreux dialectes sauvages. Le Père savait suffisamment l’annamite pour se tirer d’affaire, car il avait déjà passé deux ans au Binh-Dinh et y avait exercé le saint ministère, d’abord sous la direction de M. Mathey, à Phuong-Phi, et ensuite sous celle de M. Hamon à Cay-Roi. Il se mit donc à l’étude du Ba-hnar à Poley-Maria. Là aussi, il ne tarda pas à contracter la fièvre, cette terrible fièvre des bois dont aucun missionnaire n’a encore évité les atteintes.

     

    Il fit ses premières armes dans le district de Notre-Dame de Lour­des, mais bientôt le P. Provicaire l’appela à Ro-Hai pour seconder M. Guerlach. Dans ce poste, il eut beaucoup de travail à faire et bien des misères à supporter. En effet, après avoir passé deux mois avec M. Guerlach, il se trouva seul chargé de l’administration d’un millier de chrétiens annamites et sauvages. Nommé chef de district au mois d’octobre 1897, il se transporta à Kon-Xomlech. Les chrétiens du vil­lage, fiers de voir un Père s’établir, pour la première fois, au milieu d’eux, organisèrent une fête en l’honneur du missionnaire que Dieu leur envoyait. Toute la population alla au-devant de lui et lui fit une ma­gnifique ovation avec force drapeaux, tambours, tam-tam, pétards, etc. Les douze chrétientés du nouveau district étaient représentées par une délégation qui apportait une poule et une jarre de vin. Un bœuf  fut tué pour la circonstance. En un mot, rien ne manqua à la fête.

    Le Père, à peine installé, se mit résolument à l’ouvrage, mais bientôt il tomba sérieusement malade et se vit obligé d’aller à la re­cherche d’un médecin qui pût le guérir. Isolés comme nous le sommes au milieu de nos montagnes et de nos forêts, il nous faut aller bien loin pour avoir le moindre secours médical. M. Jurbert entreprit le voyage d’Annam. A Quinhon, il ne rencontra point le spécialiste qui, seul, pouvait lui procurer les soins que réclamait son état, et il dut s’embarquer pour Saïgon. C’est là qu’il trouva l’homme qu’il cherchait. Le Père nous revint au mois de février 1898.

    Il reprit le soin de son district, courant par monts et par vaux, en­seignant, baptisant, visitant les infirmes, rachetant des esclaves. A Kon-Holay, il inaugura une église commencée par M. Poyet ; à Kon­-Dodram, il fit élever une maison de prières, et il se préparait à construire une chapelle à Kon-Xomlech, sa résidence. Mais Dieu jugea que l’heure de la récompense était venue pour notre cher confrère.

     

    D’une constitution assez chétive, M. Jurbert avait supporté vaillamment les difficultés de l’acclimatement au dur pays des Ba-hnars. La fièvre ne le visitait plus qu’à de rares intervalles ; un mois à peine, avant sa mort, il fit même une chevauchée de trois jours en compagnie de MM. Guerlach et Salomez qui se rendaient à Bun-Uin, et cela sans fatigue apparente ; mais son épuisement, pour être caché, n’en était pas moins réel. Sur ces entrefaites, un nommé Drun réussit à former une coalition de six villages païens, dans le but d’attaquer un village chrétien, n’importe lequel ; mais Kon-Xomlech était surtout visé. Aussi les chrétientés du Père furent-elles obligées de se fortifier avec des abatis d’arbres et des lancettes de bambous, et d’être continuellement sur le qui-vive. A Kon-Xomlech, il y eut plusieurs alertes pendant la nuit. Le Père, d’un caractère naturellement timide, s’effraya outre mesure, ce qui contribua encore à altérer sa santé.

    Le dimanche, 24 juillet, j’étais allé le voir ; je l’avais trouvé tout aussi gai que d’habitude, et j’étais loin de supposer que le lendemain, il tomberait malade pour ne plus se relever. Le 25 juillet, il se sentit légèrement indisposé, mais il put néanmoins vaquer à ses occupations et négocier le rachat d’un de ces malheureux annamites que les cruels Sedangs arrachent souvent à leurs familles et à leur patrie. Le mal fit bien­tôt des progrès ; toutefois, pour ne pas me déranger dans ma visite des chrétientés de la rive gauche du Bla, le bon Père ne voulut pas me faire avertir tout d’abord. Le dimanche, il envoya un courrier me cher­cher à Ho-Rai. Grande fut ma surprise ! M. Asseray et moi nous par­tons au galop pour Kon-Xomlech. Malgré une pluie battante et des chemins affreux, nous ne tardons pas à arriver. De fait, le Père est très mal ; il éprouve des évacuations et des vomissements continuels. Sa faiblesse est très grande, il ne peut se tenir debout. Nous mettons tout notre dévouement à le soigner, mais rien n’y fait. Le mardi, comme nous voulions le soulever de sa couche, il tombe en syncope dans nos bras, deux fois de suite. Nous crûmes alors devoir l’avertir de la gravité de son état. Sa résignation fut admirable, et de bon cœur, il dit son « Fiat voluntas Dei ». Si la justice de Dieu lui fit peur un instant, bien vite il se jeta dans les bras de la Miséricorde divine. « Dieu n’est-il pas notre Père ! » me dit-il d’un ton attendri.

    Il fit une confession générale, et nous lui donnâmes l’extrême-onction. Il suivait les cérémonies avec piété, employant le peu de force, qui lui restait pour faire le signe de la croix, chaque fois que le prêtre le faisait. Le mercredi matin, tout vomissement ayant cessé depuis la veille, nous pûmes lui donner le saint viatique. Le jeudi, un mieux sensible se dessinait, mais, hélas ! il devait être de peu de durée, car le vendredi matin, 5 août, fête de Notre-Dame des Neiges, le bon Père rendait son âme à Dieu, sans secousse, sans agonie. Selon son expres­sion de la veille, il avait « doublé le cap » ; il venait de passer de cette mer des misères et de douleur à l’océan de l’éternelle félicité !

    Ses funérailles eurent lieu le samedi. Elles furent aussi solennelles qu’on pouvait les faire dans une pauvre case en pays sauvage, sous une pluie battante. Nous étions trois confrères réunis pour lui rendre les derniers devoirs ; la chrétienté annamite voisine avait envoyé un bon nombre de ses membres. Le cher Père est enterré au sommet d’un petit tertre, tout près de l’endroit où s’élèvera la future église de Kon-Xomlech.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2046
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1893