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Jean JUPILLAT (1898-1993)

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    Jean Jupillat, fils de Jean et de Francine-Jeanne Carbuccia,, était le fils aîné d’une famille de quatre enfants : après lui vinrent deux frères et une sœur, qui entra plus tard dans la congrégation de l’Immaculée Conception, à Bourges même, où elle fut un temps maîtresse des novices. Quant à lui, il fut baptisé le 8 janvier 1899 à l’église paroissiale Saint-Pierre-le-Guillard, et confirmé par Mgr Dubois, archevêque de Bourges, le 26 avril 1910 dans l’église Saint-Germain de Brécy. Son père était jardinier chez une châtelaine désargentée, « ouvrier d’un jardin de luxe », comme il aimait à le dire, en rappelant la pauvreté matérielle qu’il connue pendant toute son enfance. Il fut très aidé par le curé de la paroisse, qui lui enseigna quelques rudiments de latin et e grec, langues qu’il maîtrisera bien plus tard, au point de pouvoir donner encore des cours de grec à des médecins japonais à l’âge de 80 ans !

     

    Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour l’instant, il fait ses études primaires à Bourges et à Brécy, et les termine en 1910. c’est au cours de ces premières années de scolarité qu’il découvre les secrets de l’horticulture, en aidant son père à entretenir parc et potager du château. Jusqu’à sa dernière hospitalisation, il se souviendra de ses premières armes de floriculture et de maraîcher en maniant bêche et râteau et en semant savamment les graines au rythme des saisons. Il entreprit ses études secondaires au petit séminaire diocésain de Notre-Dame d’Issoudun, d’où il n’avait pas toujours l’argent nécessaire pour prendre le train et rentrer chez lui lors de ses congés. Cette humiliation de sa jeunesse, il en souffrira jusqu’au bout, comme d’un complexe dévalorisant, s’estimant toujours bien inférieur aux autres, les « grands ».

     

    En sortant de rhétorique en 1916, il met le cap sur Paris – en raison de la Grande guerre et de la fermeture consécutive de certains séminaires -, et entre à l’École ecclésiastique des Carmes, avec quelques-uns des séminaristes mobilisés ; lui-même est ajourné, et fréquente là l’Institut catholique, où il accomplit sa philosophie, qu’il couronne d’un diplôme de bachelier en scholastique, et la première année de théologie. L’archevêque de Paris, cardinal Léon-Adolphe Amette, le reçoit dans la cléricature en lui donnant la tonsure le 28 juin 1918 pour le diocèse de Bourges. Près d’un an plus tard, vers la fin mai, il passe au 128, rue du Bac, et a une entrevue avec un directeur, auprès duquel il s’informe si sa santé est suffisante pour supporter la vie en mission. Réponse affirmative ; il se décide alors, le 6 juillet, et avec l’autorisation de M. Verdier, supérieur des Carmes, s’adresse officiellement aux Missions Étrangères pour y solliciter son admission : « Demande retardée jusqu’ici, écrit-il, pour raisons de famille ». Le véritable motif n’était sans doute que – peut-être parce qu’il avait essuyé, comme conscrit, « à maintes reprises », confie-t-il lui-même à un documents des Missions Étrangères, des ajournements en cascade – sa complexion jugée délicate ; mais l’avenir dira bien qu’il a tenu le coup plus longtemps que beaucoup d’autres ! Puis il explique sa situation : « Je suppose que le diocèse va faire des difficultés, d’autant plus que je jouissais d’une demi-bourse, et que la demi-pension elle-même n’était pas payée par mes parents ». Mais il a tort de se mettre ainsi martel en tête ; il a, en effet, très bonne presse auprès de tout le monde, et M. verdier fait savoir le 27 juillet que « M. Jupillat est un très bon séminariste, intelligent, plein de bonne volonté, pieux et modeste. Vous pouvez lui ouvrir vos portes en toute confiance. J’ai déjà prévenu Bourges que ce jeune séminariste pensait aux missions ». Les choses s’arrangeront sans mal, Mgr Martin-Jérôme Izart, son archevêque, ne fera nullement opposition au projet du jeune Jean, qui est admis dès le 29 juillet pour la rentrée de septembre. Il n’empêche que, toute sa vie durant, il gardera de son passage à l’Institut catholique un goût prononcé pour l’exégèse et l’apologétique.

     

    Envoyé à Bièvres, il se trouve en compagnie des officiers et soldats revenus de la guerre, et sera lui-même incorporé finalement, selon son choix, au 95°R.I à Bourges, qu’il rejoint le 1er octobre 1920. Il termine son service le 5 septembre 1921, avec le grade de caporal, et un certificat signé d’un directeur du grand séminaire maintenant rouvert, spécifiant qu’il « s’est toujours comporté par rapport à ses devoirs religieux comme un excellent séminariste ». Il rejoint alors Paris pour deux années, recevant les ordres mineurs dès le début de 1922 et le sous-diaconat le 29 décembre, puis coup sur coup le diaconat et la prêtrise respectivement les 24 février et 26 mai 1923. Aussitôt après, le 21 juin, lui est fixée sa destination pour la mission d’Osaka ; il part le 1er octobre de Paris, et le 5 son bateau quitte Marseille.

     

    Il débarque à Kobé le 15 novembre, et Mgr Jean-Baptiste Castanier le nomme sur le champ vicaire à Tamatsukuri où, sous la garde vigilante du P. Jean-Baptiste Duthu, il s’initie rapidement aux arcanes de la langue, et dès le 5 mai suivant, son changement lui est signifié pour Kyoto, la capitale aux mille temples bouddhistes et shintoïstes, où pendant trois ans il pourra prendre connaissance, toujours en maintenant à leur égard une scrupuleuse distance, de ces religions qui, à cette époque, n’ont pas tellement bonne presse dans le monde catholique. Sans doute dut-il y faire des miracles, puisque déjà en 1927 l’évêque le charge, le 5 avril, de la fondation d’une nouvelle paroisse dans la ville de Kobé, à Takatori, à quoi il se donne aussitôt avec un joyeux entrain. Tout est à faire, à commencer par les installations les plus matérielles, dans lesquelles le jeune missionnaire excelle : il se découvre des talents insoupçonnés de bricoleur, en menuisant et aménageant aux moindres frais les bâtiments. On n’y trouve que le strict nécessaire, mais cette sobriété est, chez lui, révélatrice de la pauvreté qu’il s’impose. En 1929, il peut s’installer définitivement, et reçoit l’aide d’un catéchiste, ancien maître d’école. Il n’a pas attendu d’ailleurs ce moment pour se lancer dans l’annonce de la parole de Dieu : il a choisi de diffuser la vérité par le tract, et ses gens distribuent chaque mois quelque 10 à 20.000 feuillets. Rien ne l’empêche d’ailleurs d’utiliser les moyens d’apostolat les plus sophistiqués : pour faire le catéchisme, il rassemble un grand nombre d’enfants autour de sa lanterne magique. Avec le concours d’un vicaire japonais, il se déplace jusque dans l’île d’Awaji, dans la mer Intérieure, et ce sera là, pour plus tard, le point de départ d’une nouvelle paroisse.

     

    Les années passent, et les jeunes arrivent : c’est d’abord le P. Edmond Déchaux qui, de novembre 1932 à Pâques de l’année suivante, vint se faire donner ses toutes premières leçons de japonais ; plus tard ce sera le P. Joseph Deyrat qui, tout fraîchement arrivé, viendra à partir de décembre 1936, suivre plus longuement, sous l’experte direction du curé Jupillat, une initiation aux charmes de la langue nipponne. Cependant, l’évêque lui demande d’étudier des cas de mariage, ce pour quoi il n’a pas de formation particulière, n’ayant aucune compétence spéciale en droit canon : il se met au travail, puisque l’autorité en exprime le désir, et il s’en tirera si bien qu’il deviendra non seulement membre du conseil des consulteurs diocésains, mais encore l’official, c’est-à-dire président du tribunal ecclésiastique, et le restera jusqu’au 28 septembre 1968.

     

    Bientôt néanmoins la guerre survient – c’est la deuxième qu’il va traverser sans dommages -, et à l’automne 1939, il est mobilisé à l’ambassade de France à Tokyo comme planton, mais se débrouille pour être libéré de cette corvée le 21 décembre suivant. Aussitôt de retour dans son diocèse, le 1er janvier 1940, on le retient à Osaka, comme curé de la paroisse de Minami Tanabe. Entre-temps, il a été choisi comme délégué du Japon pour l’assemblée – mort-née – des Missions Étrangères, mais se frotte les mains qu’elle ne puisse avoir lieu : il a assez à faire dans sa paroisse et ne prétend pas en être déchargé, fût-ce momentanément, encore qu’il se sente bien gêné aux entournures en raison des contingences historiques. Néanmoins, pendant les cinq années et quelques mois qu’il occupa ce poste, ses semailles abondantes furent gratifiées de moissons surabondantes. C’est ainsi qu’en 1941, les restrictions alimentaires sont devenues telles que le P. Jupillat, cultivant son jardin avec ardeur, en distribue les fruits et légumes aux familles chrétiennes et aux voisins du quartier : son abnégation et sont dévouement font plus d’effet que ses prédications. Lorsqu’un bombardement américain sera cause de l’incendie du presbytère, et que son clapier aura lui aussi été ravagé par les flammes, le curé sautera sur l’occasion pour inviter son entourage à venir déguster un rôti de lapin de choux, alors qu’il ne savait pas lui-même où aller dormir la nuit suivante. Conquis par cette sérénité continuellement omniprésente, un gars d’une dizaine d’années,  appréciant foncièrement l’humour plein de charité, de foi et d’espérance, que dénotait cette attitude, en garda un tel souvenir qu il décida par la suite de s’orienter vers la sacerdoce. Ainsi, des liens très simples créés au cours de cette période difficile en relieront plus d’un à la longue lignée des disciples privilégiés. Et ce nonobstant le manque de liberté que subissent les Français, considérés comme ennemis du Japon. Car l’espionnite constante du régime ne favorisait guère l’évangélisation directe ; le P. jupitérien – comme tout un chacun parmi ses confrères – se montrait particulièrement méfiant envers les forces spéciales de police, celles qui portaient le nom de « kem pétai » - un genre de « SS » nippons – et pourtant, la suite a prouvé qu’il ne l’était pas encore suffisamment : à son insu, le mari de sa cuisinière en faisait partie ! Le jour même où le P. Sylvain Bousquet recevait leur visite – et il en fut emprisonné, torturé et martyrisé par la suite – lui-même laissait pénétrer en son bureau ces officiers qui lui reprochèrent aussitôt le fait d’avoir planté la croix du Christ sur le mur à la même hauteur que l’image de l’empereur Hirohito. Crime évident de lèse-majesté, laissant supposer une grave entreprise d’espionnage ! Aucune contrition cependant de la part du prévenu, qui se lança dans d’interminables commentaires théologiques sur la différence entre la divinité attribuée à l’empereur et celle consacrant les rapports ontologiques existants entre les personnes de la Sainte Trinité. Ses très peu commodes visiteurs repartirent épuisés !

     

    Vers le milieu de l’an 1945, il laisse cette paroisse d’Osaka pour se livrer pendant quelque six mois à un remplacement dans celle de Noe, toujours dans la ville épiscopale. Et le 1er décembre, la guerre révolue, mais non pas toutes ses misérables séquelles, le P. Jupillat est transféré, mais en restant encore à Osaka, à la paroisse de Sekime, où il montra, envers les plus petits, le même sens du partage des rares vivres dont il disposait. Une paroissienne, dont le fils entra au séminaire, venait encore lui exprimer, quarante ans après, sa reconnaissance de l’assistance reçue pendant cette période difficile en lui rendant visite, tous les mois, sur son lit d’hôpital, et en lui apportant chaque fois une modeste offrande tirée de sa pauvre pension de vieillesse. Merveilleuse mémoire des Japonais, qui jamais n’oublient le passé ! C’est à Sekime que se regroupa le séminaire diocésain, dont il devint le supérieur, réunissant à former un corps professoral de valeur comprenant même un Dominicain. Cependant,  l’intendance ne suivait pas, et les séminaristes mourraient à peu près de faim. Plainte sur plainte adressée au nouvel évêque, Mgr Paul Yoshigoro Taguchi – Mgr Castanier était décédé en 1943 – ne mirent pas de beurre dans les épinards, et l’on suspecte le supérieur d’avoir dès lors offert lui-même sa démission. Quoi qu’il en soit d’ailleurs, au bout d’un an exactement il était changé de poste. Ses anciens élèves, dont l’actuel évêque de Kyoto, ont gardé de lui le souvenir d’un prêtre strict et sévère, mais juste et franc, et surtout d’une bonté et d’une générosité exceptionnelles.

     

    Le voilà donc, le 1er janvier 1947, envoyé à Kôri, au nord de la ville épiscopale, en l’une des paroisses importantes du diocèse, fondée une quinzaine d’années plus tôt par le P. Petrus Marmonier, et qui depuis s’est merveilleusement développée d’année en année quant au nombre et à la qualité des fidèles. Il y séjournera près de quatre ans, en temps qui n’a pas encore, malheureusement, retrouvé le bien-être, et pendant lequel il met à contribution ses connaissances horticoles pour fournir à qui en a besoin ses légumes frais, et distribue aussi la viande de mouton ou les boîtes de conserves, dons des aumôniers de l’armée d’occupation américaine. Ses admirateurs de l'époque, avec mélancolie et non sans humour, rappellent que dès qu’il sortait du presbytère, il en fermait la porte à double tour. Non pas qu’il ait eu une quelconque crainte des voleurs, mais parce qu’il ne prétendait pas que quiconque, homme ou surtout femme, pénétrât chez lui en son absence. Néanmoins, à Kôri, ses rapports avec les Sœurs de la Charité de Nevers qui y avaient fondé une école secondaire pour jeunes filles furent excellents. Il admirait même beaucoup l’orientation fondamentale de cet établissement, où l’on choisissait de ne pas s’adresser préférentiellement aux strates fortunées de la population, mais au contraire, où l’on tentait de toucher une certaine classe moyenne, en assurant surtout une formation humaine aux futures mères de famille, les évangélisant, et les préparant concrètement à assumer dans la vie leurs propres responsabilités. De l’augmentation de la population chrétienne, constatée en 1949, certes l’immigration était pour que chose, mais la principale raison en était l’administration de baptêmes d’adultes et d’enfants de chrétiens : avec la coopération des religieuses, on ne compta pas moins de 66 adultes à recevoir cette année-là les sacrements de l’initiation ! Sans doute, la pauvreté de son style d’existence et sa générosité envers les plus démunis lui amenaient-elles de futurs convertis ; en tout cas, la modestie de son style de vie, et son zèle pour enseigner la saine doctrine marquèrent beaucoup de nombreux paroissiens, et facilitèrent une solide collaboration missionnaire avec les Sœurs de Nevers. Mais toute médaille a son revers : de cette volonté de vivre pauvrement, son vicaire japonais de l’époque a dû fatalement subir les conséquences et en a souffert : le P. Jupillat n’était pas un sentimental s’attardant sur les états d’âme de ses confrères ; malgré tout, ledit vicaire a toujours gardé un profond respect pour celui l’avait formé à l’apostolat.

     

    Le 22 août 1950, il est nommé à Akashi, à la sortie ouest de Kobé où, pour la deuxième fois, il est chargé de fonder un nouveau poste. Pas tout à fait, car le P. Henri Unterwald a déjà acheté une maison à étage, située sur une colline. Or, les Chrétiens qui arrivent là par train ou autobus ont une côte très raide à grimper : il faut leur éviter ces fatigues inutiles, et le curé se met en quête d’un terrain plus accessible. Il le trouve en plein centre ville, et aussi les fonds pour lui permettre de bâtir. Et le voilà qui établit ses plans de main de maître, réussissant à concilier les inconciliables : rassembler sur le nouveau terrain église, salles de réunion, lieux de résidence, en n’utilisant qu’un minimum de surface et pour un minimum de dépense. Il se contente de noter au passage : « En définitive, c’est plus heureux que douloureux ». lui-même prépare, en couleurs, la maquette de l’église, où tout a été minutieusement calculé, jusqu’à l’espace de quelques dizaines de centimètres qui, selon le droit en vigueur – ce n’est pas pour rien qu’on l’a mis à l’étude des canons ! -, devait séparer le lieu où reposait le Saint-Sacrement de celui où il prendrait lui-même son repos.

     

    Car, de presbytère proprement dit, point question ! À qui déplore cette absence, il répond avec une généreuse résignation : « Il faut bien laisser un peu de travail à nos successeurs ». Mais il choisit, dans le souci constant d’aider ceux qui sont dans le besoin, une cuisinière dont la famille s'était trouvée dispersée par la guerre : geste de regroupement familial qui lui valut les honneurs de la presse. Cela ne lui tourne pas la tête, et tout occupé qu’il soit avec ses bâtiments, il ne manque pas d’encourager les initiatives de ceux de ses paroissiens qui, dès le moment de leur conversion, semblent avoir compris le sens apostolique de la vocation chrétienne. Et de donner l’exemple : il ne se borne pas aux habitants d’Akashi, mais à la requête du P. Alfred Mercier, va faire part de sa science théologique en assistant un prêtre japonais à donner des cours au centre catholique qu’on met en route à la paroisse de Shimoyamate, choisie parce que centrale et facile d’accès. Enfin, voilà les constructions finies, et le 1er janvier 1956, le nouvel ensemble paroissial, assez modeste, est inauguré. Il réenfourche sa mobylette, surchargée de catéchismes en images, avec l’appareil de projections, et un tas de films sérieux sur la Bible ou comiques de Charlot, le tout pour servir à l’animation de ses réunions d’enfants ou d’adultes : l’heureux pasteur peut s’adonner comme bon lui semble à ses fréquentes tournées. Sa catéchèse est centrée, bien entendu, sur l’enseignement doctrinal : il fallait étudier le catéchisme de la première à la dernière page pour pouvoir s’approcher des fonts baptismaux, après avoir écouté et enregistré toutes les subtilités concernant le permis et le défendu, afin de pouvoir mener une vie digne de son baptême.

     

    Et le 14 avril 1960, à la stupéfaction générale, après 37 ans de présence au Japon, le P.Jupillat, qui a le bonheur de posséder encore ses vénérables parents, âgés de près de 90 ans, cédant à leurs pressantes instances, part par avion de Hanedoc pour son premier congé en France : il pourra ainsi fêter en famille les 25 ans de vie religieuse de sa sœur. Ce sera la seule et unique fois qu’il tentera pareille aventure. Il est déjà de retour à Kobe le 17 décembre, par le paquebot « Laos », après un mois de traversée. Le temps de se remettre de ses fatigues et le 26 janvier, il change de poste pour celui de Sanda, au nord de Kobe. Paroisse qui existe déjà depuis dix ans, et est en lente évolution ; elle s’étend longuement du nord au sud, sur 85 km, à travers la campagne et les vallées de la préfecture de Hyogo. C’est une petite agglomération qui ne regroupe que 20 000 habitants, avec un tout petit nombre de Catholiques, puisque pour l’ensemble du district ils ne sont que 200 à peine. Mais elle possède deux vastes sanatoria où il va visiter les malades ; en même temps il assure la desserte de Kaibora, station située à une heure et demie de chemin de fer ; enfin, au cours de ses prospections, il croit déceler un léger mouvement de conversions au village de Konda. En mars 1961, il organise une petite fête pour solenniser le dixième anniversaire de la fondation de la paroisse : pour la première fois on comptait plus d’une centaine de chrétiens à y assister ensemble à l’Eucharistie. Grâce à Dieu, il n’est pas laissé à lui-même, puisqu’il y a sur place quelques religieuses japonaises de la Visitation qui dirigent une école maternelle, tout en exerçant une bonne influence sur l’entourage immédiat. Il ne manque pas non plus d’améliorations à apporter partout où des déficiences nécessitent son intervention. Le presbytère ancien est en bois, et sollicite souvent ses aptitudes artisanales, tandis que l’église aux vitres opaques ne porte pas au recueillement : qu’importe, un habile découpage de zinc dont il est l’auteur donne sans grands frais à ses fenêtres l’aspect de vitraux. D’autre part, il dispose d’un terrain magnifique pour vaquer à ses occupations jardinières. D’ailleurs, ses travaux manuels ne l’empêchent pas de se livrer à d’autres exercices, car l’évêché fait de plus en plus appel à ses services pour les questions canoniques.

     

    Mais déjà en 1963, il demande du renfort en vue de projets qu’il voudrait réaliser : on lui octroie un vicaire, mais il est tout jeune et n’a pas bonne santé ; il ne peut somme toute secourir le curé que pour assurer avec lui les messes dominicales dans les trois endroits où l’on célèbre le culte. Il aura ainsi successivement plusieurs vicaires frais émoulus du séminaire d’Osaka ou même de France ; l’évêché les lui confie, plus pour leur faire découvrir sous son égide les dimensions multiformes de leur vocation, ou pour une première initiation à la vie missionnaire, que pour lui venir réellement en aide. Toujours est-il qu’il ne peut entreprendre grand chose, et tant qu’à faire, il se remet à la distribution de brochures sur la foi chrétienne, en assistant de son poste d’observation au passage programmé de la cité de mode rural au régime urbain. Cela ne fait pas en un jour, ni sans inquiétudes de la part de ses anciens habitants, mais il perdure là comme curé pendant onze ans, jusqu’à ce qu’arrive prendre la relève le P. Vincent Murgica, dont il devient le « socius », et il se perpétue par la suite dans la même paroisse, si bien qu !l aura séjourné vingt ans en tout à Sanda, n’abandonnant ce lieu de prédilection que lorsque le P. Michel Connan se sera bien établi dans les lieux. Dans un environnement qu’il connaît comme sa poche, il tient le rôle du vétéran, suivant avec beaucoup d’intérêt la transformation de la région, et fournissant avec toute l’humilité qui le caractérise des conseils aussi prudents que judicieux.

     

    Mais c’est là que le grand choc arrive ! Le P. Jupillat a déjà près de 65 ans quand il lui faut s’efforcer d’entrer dans l’esprit de la réforme de Vatican II. Chose qui ne lui est pas facile, habitué qu’il est à suivre les anciennes rubriques à la lettre : il butte sur ce qui était devenu presque automatique chez lui, car le respect de la loi reste ancré au fond de son être, et un blocage s’effectue dans son esprit. Il lui faut un ordre impératif de l’évêque, le législateur, pour accepter des changements dont il saisit mal le sens. Mais l’obéissance aveugle à l’autorité reste pour lui la voie de la sainteté. Farouche défenseur de la Sainte Église catholique, il découvre à Sanda que les pasteurs protestants sont aussi des Chrétiens qui se veulent fidèles à l’Évangile. Peu avant sa mort, il se réjouira de sa propre conversion à l’œcuménisme.

     

    Tant va la cruche à l’eau.. Le 9 avril 1972 le voit entrer à l’hôpital, pour ce qui est, semble-t-il, une grave opération : il n’en dit pas grand-chose, si ce n’est qu’il y séjournera, à l’en croire, jusqu’au 12 octobre 1977, c’est-à-dire plus de cinq ans. Mais en fait, entre-temps, il continua à résider à Sanda, se livrant intégralement à son art et sa passion des jardins, et à l’entretien des vieux bâtiments de la paroisse. Dans la mesure où l’on faisait appel à ses services, il donnait volontiers un coup de main pour la pastorale locale, mais toujours comme un humble et discret serviteur, sans jamais chercher à donner de directives. C’est dans cet intervalle que lui est remise, à l’occasion de son jubilé d’or sacerdotal, une lettre de félicitations que lui envoie le P. Maurice Quéguiner, supérieur général, qui met en relief, en la comparant aux résultats obtenus en d’autres missions, la caractéristique de la vie missionnaire au japon – le P. Jupillat n’a pas été sans connaître les aléas – et qu’il définit comme suit : « persévérer au milieu de ces difficultés, sans y trouver beaucoup de consolations ». Durant cette période de longue convalescence, tantôt à l’hôpital de Kobe, tantôt à Sanda, mais sans charge pastorale directe, il reste toujours disponible pour aider les confrères, tout en s’effaçant et sans jamais s’imposer. En, hiver, il casse du bois pour alimenter son poêle, jadis unique rescapé de l’incendie du presbytère de Tanabe, pendant les bombardements de la guerre. Quand il fait beau, il est toujours aussi passionné de jardinage, et se réjouit de sa retraite sur place. Il participe volontiers aux réunions mep à Kobe, muni de son éternelle musette noire en bandoulière, le col romain jaunissant, mais gardant très vif son esprit humoristique. C’est au cours d’une de ces réunions, le 11 mars 1981, que M. André Brunet, consul général de France, tient à le déclarer chevalier de l’ordre national du Mérite, provoquant de sa part la réponse que c’est vers le Japon que sa mission l’a conduit, non la France !

     

     

     

     

    • Numéro : 3254
    • Pays : Japon
    • Année : 1923