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Aimé JULIEN (1917-2004)

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    «Si le Père Julien est né en Belgique, si son visage est européen, son cœur est devenu chinois.» C’est par ces mots que notre supérieur régional, le P. Grégoire Van Giang souligne la manière dont notre confrère s’est inculturé, incarné dans son peuple. Et les milliers de gens présents à cette Messe de funérailles applaudissent longuement. Il est le «prêtre chinois» de Penang, le prêtre des milieux de culture chinoise, tant pour les chrétiens que pour les non-chrétiens, le fondateur, bâtisseur, animateur de l’école primaire et secondaire Heng Ee, qui petit à petit devient une des meilleures de l’île.

    De taille moyenne, mince, nerveux et infatigable, il court plus qu’il ne marche. Il s’arrête un instant pour accueillir les gens, lance quelques mots de bienvenue, dit une plaisanterie, plus souvent en mandarin qu’en anglais. Il est à l’aise dans les deux langues et peut- être même s’aventure en hokkien. Que ne ferait-il pas pour la cause de l’évangile? C’est un vivant et un vivifiant. Drapé dans sa soutane chinoise, puis plus tard, dans les grandes occasions, arborant une veste «Mao», il ne passe pas inaperçu ; il fait ce qu’il faut pour qu’on le remarque. Et ce, non pas pour s’enorgueillir, mais pour qu’à travers lui les gens puissant arriver jusqu’au Christ.

    Un mode de vie plus que simple; le pratique, le fonctionnel oui, mais le confort. Il va vers les pauvres, il sait les trouver, les écouter, travailler avec eux. Il mendie sans complexe, il fait des plus fortunés les bienfaiteurs de ceux qui n’ont rien ou si peu. Ainsi des millions passent entre ses mains, mais il ne garde pas un centime pour lui. Ce jardin d’enfants au bord de la mer, souvent inondé lors de fortes marées ou les pluies de mousson, il en fait sa priorité et, à plus de quatre-vingts ans, il tend la main pour édifier un bâtiment de cinq étages pouvant accommoder cinq cents enfants, dont la plupart ne peuvent payer que quelques dollars. Mais bien ancré dans la culture chinoise, il appréciera que les responsables de l’école lui aient fait ériger une statue fort ressemblante au milieu d’un parterre de fleurs dans la cour d’entrée – une statue de son vivant, qui dit mieux? Il est fier aussi que le gouvernement de l’état de Penang lui confère le titre de Datok. Il est le seul confrère à l’avoir reçu, mais il reste lucide et dit sans hésiter, «Ils m’ont fait Datok parce qu’ils ont refusé un nouveau terrain pour agrandir l’école.»

    Aimé Julien l’astucieux, Aimé le fouinard, Aimé le débrouillard, pour le Royaume, très conscient du jeu qu’il joue, mais qu’importe, les résultats sont là. Et s’il faut poser pour une photo ou prendre une attitude qui attire l’attention, il ne se fait pas prier. C’est pour le Seigneur et sa gloire!

    Jeunesse et années de formation.

    Né le 25 février 1917 à Olsenc, Flandres Orientales, il reçoit les prénoms d’Aimé, Arthur, Albert. Son père est Wallon, originaire des Ardennes, receveur des contributions de son état, sa mère est Flamande. Ils ont trois garcons et deux filles. Lui est l’aîné.

    École primaire du village, puis 6ème et 5ème au collège Saint-Henri à Deinze, enfin à Gand, à l’Institution Sainte-Barbe tenue par les Jésuites, et ce jusqu’à la fin du secondaire.

    Dès l’âge de 13 ans, il veut être missionnaire. De 1935 à 1937, il est à Boechoute près d’Anvers, au scholasticat des Pères Blancs. Ensuite il fait son noviciat près de Bruges et, de 1938 à 1941, il est en théologie à Carthage, le cœur de l’institut. Mais son supérieur luxembourgeois – de mentalité prussienne, précise-t-il – plutôt germanophile ne l’apprécie guère et son professeur et mentor lui dit: «Pars de toi-même, n’attends pas qu’on te renvoie. Ainsi, après la guerre, si tu veux continuer, ce sera plus facile!» Suit alors un voyage plein de péripéties. Avec un condisciple, ils passent de l’Algérie en Tunisie et réussissent à se faire admettre comme aumôniers auxiliaires sur un bateau. Ils se déclarent pour Pétain et, au lieu d’être envoyés au travail en Allemagne, Aimé, qui parle bien la langue des vainqueurs, les convaincq de les laisser aller en France. Envoyés sur Toulon, ils passent la zone en fraude et arrivent à Paris.

    Notre théologien Père Blanc – il porte beau en gandoura blanche, chéchia rouge, le menton orné d’une barbe blonde frisée – a déjà pris contact depuis Alger avec le P. Destombes et il est le bienvenu à la rue du Bac, où il rentre en 1942. Il rêvait, disait- il, des sans-caste de l’Inde, mais en même temps, à l’occasion d’une séance de fin d’année, il fut l’acteur vedette, dans une pièce intitulée «La Sagesse du vieux Wang». L’avenir s’annonçait-il ainsi? Ce qui l’enchante, c’est la grande liberté qui régne au séminaire, ainsi que l’amitié entre les aspirants. Des années après, il restait encore reconnaîssant à Félix Saint Martin pour avoir partagé avec lui les paquets de provisions qui arrivaient de Bretagne. Il finit ses études en deux ans et est ordonné prêtre le 3 juin 1944 par Mgr. S. Courbe, évêque auxiliaire de Paris. Il reçoit sa destination pour Lanlong, province du Kweichow en Chine, le 15 septembre suivant. Il n’est pas encore possible de partir pour l’Asie et, jusqu’en 1946, il sert en paroisse à Quitebeuf dans le diocèse d’Evreux, plus spécialement chargé de trois villages.

    Il est impatient de prendre la route vers l’Extrême Orient et écrit même au bureau du Général de Gaulle, offrant ses services comme aumônier militaire en Indochine. Finalement, c’est le 23 mars 1946 qu’il embarque sur le Maréchal Joffre à Marseilles, en compagnie de P. Abrial, R. Juignier et quelques anciens, dont le P. Signoret qui repartait à Lanlong (appelé Anlung depuis 1932) après les années de guerre passées en France.

    La Chine du Sud- Est: 1946 – 1952.

    Le diocèse d’Anlung, dans la partie sud du Kweichow, avec des territoires dans le Kwangsi, est plutôt une mission crottée. Le P. Huc, que nous taquinions pour avoir été curé de la cathédrale, repliquait toujours : «Parlez plutôt de hangar!» Pays de montagnes, peuplé d’éthnies différentes, population agricole pauvre.

    Le Maréchal Joffre débarque tout le monde à Saigon et c’est sur un bateau local que ceux allant plus loin partent pour Haiphong. Nos voyageurs pour Anlung pensent prendre le train qui fait la liaison Hanoi – Kunming, mais il est en réparation. En barque chinoise, ils partent pour Pakhoi - ah, la baie d’Along sous le clair de lune! – traversent le Kwangsi en Jeep et continuent avec une caravane de chevaux de bât.

    Après quelques semaines auprès de son évêque, Mgr. A. Carlo, Aimé rejoint «l’école des maréchaux» à Kweyang, où une dizaine de jeunes de plusieurs missions s’initient au mandarin.

    De fin 1947 à 1952, il est curé de Panshien, petite ville de 25 000 habitants au nord- est et à deux jours de marche d’Anlung, à mi-route entre Kunming et Kweiyang. Il y remplace un prêtre espagnol. Le district compte dans les 400 chrétiens, dont 13 en ville. Il est aidé par deux religieuses chinoises et il visite beaucoup les villages aux alentours, Bientôt il ouvre un dispensaire, qui devient très populaire, et une petite école pour les pauvres. Un mouvement de conversion prend forme: il aura une centaine de personnes à la Messe. Il va de l’avant et enseigne l’anglais dans une école secondaire officielle.

    Il se trouve très à l’aise et, sans effort, tombe dans la «marmite» de la culture chinoise, s’en imbibant et s’y transformant, une métamorphose pour la vie. Le P. Julien devient YU et c’est par ce nom qu’il tient qu’on l’appelle, à moins qu’il ne soit plus avantageux en situation ou en pécule – il quête pour les pauvres – d’être encore connu comme Julien.

    «Le premier des jeunes, le P. Julien a déjà fait du bon travail dans le nouveau district de Panshien. Par son dynamisme, sa facilité pour l’étude des langues et son adaptation au milieu, il s’est fait accepter et aimer de tout le monde, écrit son évêque, Mgr. A. Carlo. C’est actuellement le poste qui donne le plus d’espoir et la chapelle est beaucoup trop petite. Il est donc nécessaire de bâtir». En avril 1949, on mentionne que le P. Julien a plus de 70 catéchuménes. «Notre confrère se dévoue chaque jour auprès des malades dont il s’occupe individuellement. Il ne néglige rien pour l’évangélisation: projections, belles images, liturgie, scoutisme. Seul dans son coin, à la pointe extrême nord du diocèse». Bientôt, le P. Montagne le rejoindra et s’occupera davantage de la ville, tandis que le «curé» visite les villages. Une centaine d’élèves fréquentent l’école de la mission.

    Mais la situation se dégrade. Dès 1950, les pillages se multiplient; Aimé en est plusieurs fois la victime. Les communistes prennent le pouvoir et, en 1951, on le signale «en résidence forcée» chez lui. En mars 1952, après un jugement qui comporte treize chefs d’accusation, il est le dernier missionnaire à être expulsé du Kweichow. Il a écouté ses chrétiens qui lui ont dit : «Signe les papiers officiels, ils n’ont aucune valeur», mais toujours astucieux, il signe ZUT au lieu de YU. Des années après, il racontait cela avec fierté.

    Personne ne l’avait accusé malgré les pressions officielles: pas de griefs précis, on parlait surtout du passé et lui de dire: «Remontez donc à Gengis Khan!» Il rejoint Kweiyang puis Chungking par autobus et camion, descend le Yangtse jusqu’à Hangkow et gagne Canton par le train. Le P. Narbaïs vient à sa rencontre et c’est la dernière étape vers Hongkong où il arrive le 5 mars 1952. La Chine l’expulse mais le monde chinois le garde puisque le voilà, après quelques semaines, affecté à la mission de Malacca, où il arrive à la fin mai.

    «Penang, ma paroisse», 1952 – 1983.

    C’est tout au nord de l’île de Penang que l’envoie Mgr. M. Olçomendy, comme vicaire à la paroisse de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Le P. Julien a, paraît-il, acquis une âme orientale, du moins, c’est ce qu’il prétend. Cela lui a valu une sérieuse riposte du P. Saint Martin qui, à défaut d’âme orientale, a, sans aucun conteste, acquis une extrême familiarité avec certaines expressions robustes de la langue de Confucius. Ils sont nombreux, en Malaisie-Singapour, les confrères venus de Chine et la bonne humeur régne. Le nouvel arrivé améliore très vite son anglais et acquiert une bonne connaissance du dialecte hokkien, très parlé dans l’île. Bientôt on nous dit: «Le Père Julien fait des merveilles. Il a réussi à secouer l’apathie de ses gens et à les entraîner dans le courant apostolique. Ses méthodes d’apostolat, que certains trouvent un peu originales, sont un succés. S’il est si maigre, c’est que le zèle le dévore!»

    Dès le début, il opte pour les deux directions prioritaires de sa vie missionnaire en Malaisie : l’éducation par l’école, du jardin d’enfants au secondaire, et l’action catholique dans la ligne Cardijn, JOC, JEC. N’oublions pas qu’ils sont compatriotes. Mais le but de tout cela est bien clair: l’évangile aux païens, l’appel au Baptême, Cardijn revu et corrigé par Julien. Il est, à Penang, le pionnier de la JOC, comme le sont à Kuala Lumpur et à Singapour les P. Decroocq et Amiotte. Des prêtres bien de leur temps! Mais, attention, tout cela avec priorité au mandarin. Il sera le premier à célébrer la messe dans cette langue dans l’église paroissiale et l’Eucharistie de 9h le dimanche sera appelée «le festival du P. Yu» Ses confrères, bien que Chinois ethniques, ne parlent que leurs dialectes; lui seul est à l’aise dans la langue de Pékin, son point d’honneur et sa fierté. Et quand, dans les boutiques, on demande des nouvelles du prêtre chinois, il s’agit bien de l’ami Aimé, mi- wallon mi-flamand.

    Avec l’aide de Mgr. C. Van Melckebeke, visiteur des Chinois de la diaspora, belge lui aussi et ancien évêque de Ningsia en Mongolie Intérieure, qui dispose de fonds venant de Rome, et de ses nombreux amis de culture chinoise, il construit, tour à tour, une école primaire, puis une école secondaire. À plus de quatre-vingts ans, il complète le tout par un jardin d’enfants dans un des quartiers pauvres de la ville. Il mendie pour les pauvres localement et en Europe.

    Pendant trente et un ans à Penang, à Notre-Dame des Sept-Douleurs, où pour un temps il sera curé - l’administration n’est pas son choix – puis en résidence à la paroisse du Saint-Esprit, il est et il se veut le prêtre chargé des chrétiens de culture mandarine. Il est facilement envahissant et irrite les autres prêtres. Il se faufile, laisse passer l’orage et ne dévie pas de sa ligne. Toute l’île est sa paroisse et son excuse est bien connue: «Ils m’ont appelé; il y a si peu de prêtres qui s’occupent d’eux. Les chrétiens de langue anglaise nous accaparent, alors je me dévoue auprès des gens qui parlent mandarin!» Il est à l’aise avec leur langue et leur manière de vivre. Il sait dire ce qui fait plaisir et plaisanter avec des jeux de mots. Comme ses paroissiens, il devient un adepte des photos. Vêtu de sa robe chinoise blanche, il ne marche pas mais trotte, et comme il rayonne le jour où il baptise des adultes!

    Les écoles sont la voie vers les non-chrétiens et l’évangile dont il est imprégné est le don qu’il leur offre, avec un temps de prière ouvert à tous, des pique-niques, des activités qui attirent les jeunes. Partie avec des pauvres, l’école de Heng Ee trouvera sa place parmi les institutions appréciées et recherchées. Lui s’en veut l’animateur, même pendant ses années à Sitiawan et jusqu’au moment où il devient grabataire. Il voulait sortir de son lit pour aller enseigner le catéchisme! Peut- on alors s’étonner de cette statue, faite en Chine, érigée de son vivant?

    Cependant, si les premiers évêques de Penang lui ont laissé le champ libre pendant des années, en 1983 on considère qu’il serait bon de le transférer afin de donner une chance à d’autres, avec des approches nouvelles. À 67 ans, il est nommé à Sitiawan, paroisse de tradition tamoule, au bord de la côte à 150 km au sud. Ses admirateurs et ceux qui bénéficient de son charisme pour ramassser des fonds essaient de le retenir, mais lui obéit et commence à déchiffrer l’alphabet tamoul, améliorant aussi sa connaissance du malais. Chapeau bas!! Beaucoup n’en reviennent pas! Le Père Julien dans une paroisse indienne!

    Sitiawan, 1983 – 2001.

    Il y reste 18 ans et y continue son travail missionnaire, tout en gardant des attaches avec Penang. C’est son astuce et son secret – influence par télécommande et visites-éclair, mais tout le monde le sait et on laisse faire, car il reste positif. Dans sa nouvelle paroisse, il se donne à fond et visite et anime les groupes chrétiens à majorité tamoule dans les plantations de caoutchouc. C’est pour lui une première! Il apprend un minimum de tamoul, ce qui lui permet de célébrer la Messe dans cette langue, et quand on lui demande, «Aimé, comment vas- tu?» «De mieux en mieux, les gens disent qu’ils me comprennent!» Une pirouette, un bon acteur. Pour ses 50 ans de sacerdoce, il parlera en anglais, en mandarin, et malais et en tamoul. Gros succés bien orchestré!! Jocistes et Jécistes ont toujours une place de choix et, à défaut d’écoles bien structurées, il soigne ses jardins d’enfants à Sitiawan même, mais aussi à Lumut, Pantai Remis et dans l’île de Pangkor. Il y a plus de 300 enfants.

    Il rassemble ses gens, contacte plus spécialement ceux de culture chinoise, dont on ne s’était guère occupé dans cette paroisse à majorité tamoule. La vieille église dédiée à St François de Sales, bâtie par un Savoyard, le P. Perrissoud, en 1929, est vétuste et trop petite. Alors, il n’hésite pas: il faut bâtir et il voit grand pour cette petite ville, place forte des Méthodistes. À 78 ans, il ramasse des fonds, met ses amis de Penang et autres lieux à contribution. Il sait à quelles portes frapper. Il fait quelque chose de fonctionnel et de bon goût: l’église est bénite en mars 1999. Il soigne aussi l’enclos paroissial, mais laisse de côté le presbytère, qui a pourtant besoin d’une mise à niveau. Aimé vit toujours frugalement. Il quitte Sitiawan en 2000, laissant derrière lui un beau bâtiment, une paroisse aux finances saines, et surtout une communauté bien vivante. Là encore, il a été un semeur du Christ.

    Retour à Penang, dernières années, 1999 – 2004.

    C’est à Penang qu’il va passer ses dernières années. Officiellement en résidence chez les Petites Sœurs des Pauvres, il a un bureau dans «son» école à Heng Ee, auquel on ajoute une salle d’eau et un coin cuisine. Autant dire il a son chez soi, qu’il garde caché des regards indiscrets, avec un lit de camp derrière une cloison mobile. Juste le nécessaire, mais il s’y plait, et comme il explique avec un sourire, «Je suis le Père Fondateur et si, le soir, je suis trop fatigué pour rentrer chez les Sœurs, alors je me repose ici. À mon âge!» Il reçoit encore pas mal d’élèves qui apprécient ses conseils et le temps qu’il leur donne, il fait du catéchisme – tout cela en chinois – et continue à tendre la main. À défaut de bâtir une nouvelle église, il lance son dernier projet: un jardin d’enfants, dont il verra l’achèvement avant d’entrer dans une vieillesse qui l’immobilise et ne lui laisse qu’une demi- lucidité. Ne plus conduire n’est pas facile à accepter; il a bien des chauffeurs bénévoles, mais il veut tenir le volant et lorsqu’il ne peut plus quitter sa chambre, il parle toujours de sortir. La maladie d’Alzheimer le diminue. Il reste très entouré, son frère vient le visiter deux fois, mais bientôt il ne reconnaît plus personne. Il s’éteint le 11 Septembre 2004, à 87 ans passés. Pendant 58 ans, il a semé l’Évangile en Asie.

    Les funérailles sont dignes de l’homme que beaucoup admirent et pleurent, de facture bien chinoise. Son corps avait été transporté dans la salle paroissiale de la cathédrale du Saint- Esprit, où il avait résidé plusieurs années. Une grande photo d’Aimé en veste «Mao» attire tous les regards; les «priants» sont nombreux, en anglais, en mandarin. Tous les soirs, on célébre l’Eucharistie, prêtres et évêques sont présents. Les souvenirs du passé sont souvent évoqués. Oui, il est bien vivant au milieu de son peuple et nombreux sont les non-chrétiens, les anciens élèves de Heng Ee.

    La fanfare de l’école accompagne la Messe d’adieu, tambours, trompettes et trombones. Plus de 3000 personnes sont là. Le cortège, sa grande photo, sur une Jeep couverte d’orchidées, ouvrant la marche, part à pied – une demi- heure de marche sous le soleil du plein midi – s’arrête devant sa statue pour un hymne rythmé par la clique. C’est au vieux cimetière de Pulau Tikus que nous le confions à la terre d’Asie, à côté des P. Rigottier et Lobez.

    L’insaisissable Père Julien

    Prononcé avec un mauvais ton, son nom chinois YU veut dire poisson et le «frétillant» et glissant Aimé pourrait bien être décrit ainsi. On l’a plusieurs fois taquiné en faisant ce rapprochement. Cela lui plaisait, «Oui, oui, disait- il, se jeter à l’eau et s’y trouver à l’aise.»

    Bien difficile à cerner celui qui fut étudiant Père Blanc en Afrique, rapatrié plus ou moins clandestin en France, déjà accepté aux Missions Étrangères avec un choix bien fixé sur le monde chinois. Contradictions, contrastes ou, comme l’écrit son supérieur, «la vie de communauté très serrée telle qu’elle est menée chez les Pères Blancs ne répond pas à ses aspirations. Il a une grande facilité pour apprendre les langues, une volonté forte, généreuse, tenace et en même temps souple, du sens pratique, de l’initiative.»

    C’est un arbre de plein vent, qui sait s’incliner mais ne casse pas. Il réussit à terminer sa théologie et à recevoir tous les ordres mineurs sans avoir pris d’engagement définitif dans cette société pour l’Afrique.

    À son arrivée à Anlong, il aurait dit, avec son sourire enveloppant, à son évêque, «Le Seigneur vous a donné de sonder mes qualités missionnaires.» Et Mgr. Carlo de remarquer en se tournant vers le P. Huc, son vicaire général, «Alors, nous voilà bien partis!»

    Volonté tenace, cela ne fait aucun doute: une fois choisi le cap chinois, il n’en a jamais changé, au point de passer pour fanatique, travers dans lequel il est bien trop intelligent pour tomber. Mais il aime créer son personnage et s’entourer de mystère. Cela lui laisse advantage de liberté pour faire des contacts et arriver au but. Les détours font partie de ses parcours, ça permet de se reprendre et de mieux faire.

    Il sait vivre et survivre: vingt-cinq ans à Penang, vicaire la plupart du temps et en même temps se taillant un peuple bien à lui, en dehors de toutes frontières, sachant passer inaperçu et portant beau le jour où il reçoit son titre de «Datok»,voulant se faire oublier mais heureux selon les habitudes chinoises de se faire prendre en photo sous des poses différentes, comique, aimable, étonné, soucieux. L’insaisissable Père Julien aux amis nombreux et fidèles, qui irrite plus d’une fois mais qu’on ne peut s’empêcher d’admirer tout en ne voulant pas l’imiter.

    Aimé, toi qui courais plus que tu ne marchais, tu as pris ton temps pour aller vers le Seigneur – le royaume est encore à bâtir. Mais Lui qui connaît toutes les langues t’a certainement accueilli en t’appelant par ton nom chinois, Yu Lian Shenfuh!


    • Numéro : 3715
    • Pays : Chine Malaisie
    • Année : 1946