Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Hippolyte JULIEN (1874-1902)

Add this

    Hippolyte Julien naquit au Neufbourg, diocèse de Coutances, le 15 juillet 1874. Il appartenait à une très chrétienne famille. Un de ses cousins, d’ailleurs assez éloigné, était parti pour les missions en 1881, et ce départ avait fait la plus profonde impression sur Hyppolyte, qui donna plus d’une fois à entendre que sa vocation de l’apostolat datait de cette époque.

    Comme la plupart des aspirants de la rue du Bac, M.Julien eut à subir la dure épreuve de la caserne. Vu l’énergie de son caractère, elle lui fut peut-être moins pénible qu’à braucoup d’autres. En effet, il fit, dès le premier jour, une déclaration si nette e sa qualité de séminariste, il prit une attitude si franche qu’on n’osa presque jamais se permettre devant lui et à son adresse de ces paroles à double sens, de ces plaisanteries grossières dont les séminaristes à la caserne ont trop souvent à souffrir. Il racontait même parfois certaines anecdotes de sa vie militaire, qui prouvaient clairement qu’il avait su imposer non seulement à ses camarades , mais encore à plus d’un officier.

    Ordonné prêtre en 1897, il fut envoyé au Kouang-tong. Cette mission, une des plus anciennes de la Chine, était administrée précédemment par des prêtres portugais.. Il y a une cinquantaine d’années, elle allait périr faute d’ouvriers évangéliques : elle ne comptait plus guère alors que 5000 chrétiens. Le Souverain Pontife l’ayant confié aux Missions Etrangères, elle prit un accroissement rapide et vit, en quelques années, doubler et tripler le nombre de ses chrétiens. Aujourd’hui, en dépit des persécutions, de celle surtout qui ent lieu à l’époque de la guerre du Tonkin, le chiffre des fidèles du Kouang-tong dépasse 40,000 .

    Mais par le fait même que notre mission compte de nombreux néophytes et de jeunes chrétientés, elle offre , surtout pour les nouveaux missionnaires, des difficultés qui ne se rencontrent assurément pas ailleurs au même degré.

    C’est un de ces postes de formation, Tsang-cheng, sous-préfecture sépendant de la préfecture même de Canton, qui échut à M.Julien, dès son arrivée. Installé à l’intérieur de la ville, dans une maison dont son prédécesseur, M.Barrois, avait fait l’acquisition quelque temps avant de mourir, et qui tombait en ruines, il dut d’abord reconstruire sa résidence . A cause de son inexpérience, il y dépensa beaucoup d’argent. Il eut ensuite à recevoir au catéchuménat et à instruire de nombreux païens. Parmi ces derniers, il s’en trouva come toujours, dont les intentions n’étaient pas absolument désintéressées, et qu’il dut écarter. D’un autre côté, notre jeune confrère se rencontra plus d’une fois en présence de cas de conscience qu’on eût dit inventés par un auteur de casuistique, et sur lesquels il lui fallut se prononcer. Dans ces conditions, on n’a pas de peine à concevoir que l’apprentissage de la vie apostolique fut particulièrement rude pour M.Julien. Aussi se résigna-t-il d’assez bonne grâce à quitter Tsang-cheng, lorsque Mgr Chausse l’envoya dans l’île de Wai-tchao. Son second district ne ressemblait en rien au premier : tout y était parfaitement organisé . On était en 1900.

    Sur ces entrefaites, Mgr Chausse étant mort, M.Sorin, supérieur intérimaire de la mission, jeta les yeux sur M.Julien pour lui confier un poste dans le nord de la province, sur les frontières du Kiang-si. Ce poste, appelé Fong-tung, ne compte que de vieux chrétiens . L’administration en est commode, en ce sens que le missionnaire n’y a jamais rencontré de difficultés sérieuses ; le ministère du prêtre se borne, pour ainsi dire, à ranimer la ferveur des gens qui font profession de la foi catholique, mais qui négligent trop souvent les pratiques religieuses.

    M.Julien fut enchanté de sa nouvelle destination. Il partit en compagnie d’un de nos séminaristes et fit sans accident le long trajet de Canton à Chiou-tchao d’abord, et ensuite celui de Chiou-tchao à Fibg-tung.

    Il vécut fort tranquille, tout en exerçant avec zèle le saint ministère, durant trois ou quatre mois. Vers la fin d’avril 1901, quelques païens du marché de Ma-tse-hao, témoignèrent le désir d’embrasser le christianisme. Le missionnaire, qui n’avait aucune raison de suspecter leurs  intentions, conçut le projet, pour être plus à même de les instruire, d’aller s’établir provisoirement dans leur voisinage, et, sans plus attendre, il loua une maison située près du village de Ma-tse-hao. Bientôt après, il s’y installait. Le pays était alors, et est encore, à l’heure actuelle, rempli de voleurs. On eut bien soin d’en faire la remarque à M.Julien, mais il n’était pas homme à reculer « pour si peu ». Il refusa même les soldats que le sous-préfet de Tch-heng s’était empressé de lui offrir, dès son arrivée à Mtse-hao.

    Les lettres qu’il écrivait à cette époque témoignent de la joie qu’il éprouvait d’avoir des catéchumènes, et aussi de se trouver à proximité du fleuve de Chiou-tchao, ce qui devait lui permettre de correspondre facilement et vite avec la mission et sa famille. Au point de vue de sa santé , toujours délicate, ce n’était pas non plus un mince avantage qu’il fût à la portée d’un marché . Une fous installé, il crut qu’il pouvait sans le moindre danger habiter en tout temps sa nouvelle demeure. D’ailleurs, il voyait , touchant presque sa résidence, celle des protestants allemands, où était établi en permanence un catéchiste indigène. Aussi, au commencement de décembre, ne fit-il  aucune difficulté pour laisser  revenir à Canton le séminariste et le catéchiste qu’il avait pris à son service, quelques mois auparavant.

    Néanmoins, après le départ de ses deux compagnons, à cause sans doute d’avertissements qui lui vinrent de différents côtés, M.Julien songeait à Fong-tung pour y passer les fêtes du nouvel an chinois.

    Dans les premiers jours de janvier , il rendit visite à son voisin, M.Collas, qui demeure à une dizaine de lieues de Ma-tse-hao. Sur les instances de ce dernier, M.Julien se décida à regagner Fong-tung sans plus tarder. En conséquence, il écrivit aux chrétiens de Fontung de venir le prendre pour le ramener chez eux. Il quitta M.Collas le 13 janvier et reprit la route de Ma-tse-hao, emportant avec lui une somme assez ronde qu’il avait touchée à Nam-hong, en échange d’une traite sur la mission de Canton. Cependant les chrétiens de Fong-tung, qui ont reçu la lettre du missionnaire le 13 au soir, désignent trois d’entre eux pour aller au devant du missionnaire. Les courriers, considérant que la lettre  de leur Père venait de Nam-hong, pensèrent que, peut-être, ils l’y trouveraient encore. C’est pourquoi ils se déterminèrent à passer par cette ville. Ne l’ayant pas rencontré, ils se rendirent à la résidence de M.Collas, voisine de Nam-hong, et y couchèrent. Le lendemain, ils arrivèrent à Ma-tse-hao vers 2 heures de l’après-midi. La porte de la résidence du missionnaire était fermée, ce qui surprit beaucoup les courriers. Ils appelèrent à haute voix le catéchiste de M.Julien, et son cuisinier qui était originaire de Fong-tung et qu’ils connaissaient fort bien. Ne recevant pas de réponse, ils commencèrent à se demander s’il n’était pas arrivé quelque chose d’extraordinaire . Après s’être assurés à la mairie que le missionnaire n’était pas parti le matin, les trois chrétiens, accompagnés par le petit-fils du maire, pénétrèrent dans l’intérieur de la résidence.

    Quel spectacle, grand Dieu ! Notre cher confrère était là, étendu auprès de son lit, dans une marre de sang, la tête littéralement hachée. Dans la chambre voisine, le catéchiste gisait inanimé sur sa couche. Un peu plus tard, le cuisinier était trouvé mort, dans un petit bois, à 500 mètres de la résidence.

    A Ma-tse-hao, l’épouvante fur générale quand on apprit le terrible drame qui venait d’avoir lieu. Une veuve, dont la maison est rapprochée de celle du missionnaire, raconta que, pendant la nuit, elle avait entendu les cris d’un homme (du cuisinier assurément) qui demandait grâce. D’autres personnes déclarèrent qu’elles avaient vu ceci et cela, et chacun fournissait des indices qui pouvaient mettre sur la trace des meurtriers.

    Le surlendemain, le 18 janvier, quand le mandarin de Tchi-heng vint reconnaître les trois cadavres et examiner le théâtre du crime, tout était changé. Cette femme, dont la maison n’est séparée de l’enclos du missionnaire que par un mur mitoyen n’avait rien entendu ; le veilleur de nuit du village , qui avait pourtant fait ses rondes aux heures habituelles, n’avait, lui non  plus, rien entendu. Le maire, qui demeure assez près, et le catéchiste protestant qui n’était pas à dix mètres du lieu où s’ était accompli le drame sanglant, n’avaient même pas été réveillés.

    Par suite  de cette conspiration du silence, mais surtout à cause de la mauvaise foi des mandarins, les meurtriers  que chacun désigne sont encore en liberté, et il a fallu prier le ministre de France à Pékin d’intervenir. Des ordres sévères sont attendus de jour en jour ; tout donne à espérer que l’affaire prendra bientôt une autre tournure et que justice  nous sera enfin rendue.

    Quoiqu’il arrive, nous aimons à penser que le sang versé ne l’aura pas été inutilement. Le meurtre de notre confrère a eu déjà pour effet de secouer la torpeur des chrétiens de Fong-tung, et nous avons la confiance que, comme le sang des martyrs aux premiers siècles, celui de M. Julien deviendra la semence de nouveaux chrétiens, dans la région, jusqu’ici à peu près stérile, du nord de notre mission.

    • Numéro : 2327
    • Pays : Chine
    • Année : 1897