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Jean-Pierre JUGE (1879-1903)

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    Jean-Pierre Juge naquit à Bessamorel, canton d’Yssingeaux, diocèse du Puy-en-Velay, le 11 août 1879, de parents profondément chrétiens. Nous ne savons rien de l’enfance de notre regretté confrère ; mais ce que nous avons connu de lui prouve qu’il fut dès le jeune âge une âme douce et candide, s’ouvrant naïvement à la rosée céleste et se laissant conduire sans résistance par la grâce vers le but qui était alors le secret de Dieu. Affectueux par nature et toujours souriant, Jean-Pierre sut gagner le cœur de tous ceux qui avaient des rapports avec lui.

    Il fit ses humanités à l’école apostolique de Notre-Dame du Valentin (Drôme). Doué d’une intelligence ordinaire, il possédait une heureuse mémoire et se montra toujours studieux, dans la force du mot. C’est ainsi qu’il se préparait à faire plus tard de bonnes études philosophiques et théologiques. Il fit en même temps de tels progrès dans la vertu que, au témoignage d’un de ses amis, il devint le modèle de ses condisciples par sa régularité et son application au travail. Il mérita ainsi d’être choisi comme préfet de la congrégation de la sainte Vierge.

     

    Au mois de septembre 1897, il dit adieu à son père et à sa mère, qu’il aimait, et partit pour le séminaire des Missions-Étrangères. Il y fut ce qu’il avait été à Notre-Dame du Valentin, pieux, régulier, travailleur, d’une bonne humeur toujours égale. Il était à Bièvres depuis quelques mois seulement, lorsque le bon Dieu sembla vouloir se contenter de ses bons désirs et de son premier sacrifice. Une fièvre, si étrange que les docteurs ne surent comment l’appeler, le conduisit aux portes du tombeau. Il reçut les derniers sacrements en pleine connaissance et se tint prêt à toute éventualité. Son directeur ne lui avait point dissimulé la gravité de son état et lui avait conseillé de s’abandonner à la volonté de Dieu, pour la vie comme pour la mort. La sainte Vierge, avec laquelle il était familier autant qu’un fils peut l’être avec sa mère, lui obtint sa guérison. Malgré les prévisions des docteurs, la fièvre tomba peu à peu et tout danger disparut. La convalescence fut longue : il fallut du temps à M. Juge pour retrouver ses forces d’autrefois. Il n’en continua pas moins ses études, et en 1900, il fut déclaré bon pour le service. L’aspirant missionnaire paya sa dette à la patrie avec générosité et sa santé s’accommoda fort bien des exercices militaires.

    Ordonné sous-diacre, aux quatre-temps du carême 1902, il appartint dès lors tout entier à Dieu. Nous lisons dans ses notes intimes les sentiments qui remplissaient son âme en ce jour mémorable. Les résolutions qu’il prit, à cette occasion, peuvent se résumer ainsi : «Vigilance continuelle sur mon cœur, défiance de moi-même, obéissance aveugle envers mes supérieurs, simplicité et humilité dans toutes mes actions. » Il terminait en demandant à la Vierge Immaculée, sa Mère, d’être son modèle et son soutien. Un an plus tard, il était prêtre et recevait sa destination pour le Cambodge.

     

    M. Juge arriva à Phnom-Penh, le 30 mai 1903, plein de vie, de gaîté et d’ardeur. Il paraissait vraiment heureux d’avoir enfin atteint le but de toutes ses apirations. Il allait travailler à la conversion des infidèles et donner de son abondance aux âmes que la Providence placerait sous sa houlette. Il se mit avec entrain à l’étude de la langue et commença sans le moindre respect humain à bégayer les premiers mots de l’annamite avec les indigènes. Ses progrès nous émerveillaient et nous nous promettions à bon droit que notre jeune confrère serait bientôt capable de remplacer un de ceux que la mort venait de nous ravir ; mais hélas ! cette fleur à peine éclose, déjà si riche en parfum, devait être transplantée à bref délai dans un des parterres du paradis. Avant de nous être enlevée, elle devait néanmoins, pendant quelque temps, répandre autour d’elle la bonne odeur de Jésus-Christ et embaumer ceux à qui il était réservé de la voir partir pour le ciel.

    M. Juge fut envoyé à Locson pour y faire l’apprentissage de la vie apostolique auprès de M. Entressangle. Trois semaines plus tard, la fièvre le saisissait. Transporté à l’hôpital de Chaudoc, le 31 juillet, il y reçut les soins les plus dévoués de la part du docteur des religieuses. Dès son arrivée, sa maladie parut si grave, la première nuit qu’il passa à l’hôpital fut si mauvaise, qu’on crut prudent de lui administrer les derniers sacrements. La journée de 1er août semblait devoir être la dernière de cette jeune existence de vingt-quatre ans. Soudain une amélioration sensible se produisit : la fièvre avait cessé ; mais bientôt la dysenterie se déclara, avec symptômes d’ulcération des intestins. Il n’y avait plus de doute possible : la mort approchait à grands pas.

     

    Les religieuses, qui remplaçaient avec tant de dévouement, auprès du cher malade, sa bonne mère de France, ont recueilli des traits charmants de sa patience, de sa soumission à la volonté divine, de son amour pour ses parents et de sa dévotion envers Marie.

    « Ce qui frappait tout d’abord chez notre malade, raconte une Sœur, c’était ce bon sourire « qui ne le quittait jamais et qui donnait à sa physionomie l’expression d’une indéfinissable « douceur, sous laquelle il cachait ses souffrances. Les personnes qui ne le voyaient qu’en « passant s’en allaient rassurées. « Il n’est pas en danger, disaient-elles ; il ne mourra pas, car « il sourit toujours. » Les employés de l’hôpital répétaient souvent entre eux : « Le père ne « ressemble pas aux autres malades, il sourit à la souffrance. » Cette sérénité habituelle, due « pour une part à la bonté naturelle de son caractère, était surtout le fruit de la plus entière « soumission à la volonté de Dieu. Le jour où un mieux se manifesta : « Père, lui dîmes-nous, « le docteur vous trouve mieux ; nous espérons vous guérir. ― Si le bon Dieu le veut », « répondit-il en souriant. Lorsque la dysenterie se déclara et nous enleva tout espoir : « Père, « que pensez-vous de votre état ? » lui demanda une Sœur. Il répliqua sans la moindre « hésitation : « Je suis content, que je recouvre la santé ou que je meure ; car si je dois mourir, « je mourrai missionnaire. »

    « Cet abandon absolu à la volonté de Dieu était la raison de son inaltérable contentement. « Un jour cependant, un nuage passa sur sa physionomie ; il paraissait triste et abattu. La « nature réclamait ses droits, et le sacrifice pour être complet devait s’appesantir sur l’âme « comme sur le corps. Le Père dit alors à la Sœur qui le veillait : Je ne sais pourquoi je me « sens tout triste ; je suis presque découragé. » Puis, peu après, se ressaisissant : « J’ai eu un « bien mauvais moment tout à l’heure, n’est-ce pas ? Mais maintenant, je vous assure que tout « est bien fini. » Comme le divin Maître, il avait vu avec effroi la coupe qu’il devait boire.

     

    « La pensée de l’affliction que sa mort causerait à ses bien-aimés parents était pour lui une « peine sensible. Son cœur saignait encore au souvenir des adieux qui avaient précédé son « départ. « Ils ont été bien attristés, disait-il ; mais maintenant, ils voient combien je suis « heureux, ils sont contents, ils s’intéressent beaucoup à tout ce que je leur écris. » Un jour « qu’il parlait de sa mort prochaine et de la frayeur que lui inspirait le Purgatoire, une Sœur « lui dit : « Qu’avez-vous à craindre ? Rappelez-vous les sacrifices que vous avez faits en « quittant tout pour le bon Dieu. » Et lui aussitôt de répondre : « Tous ces sacrifices n’ont été « méritoires que pour mes parents ; pour ma part, je n’y ai trouvé que joie et bonheur. » Il « reçut une lettre de sa famille peu de jours avant sa mort ; il la lut et la relut. « Oh ! Oui, dit-« il, le bon Dieu m’a tout de même bien aimé. Il m’a accordé toutes les grâces avant de « mourir ; même celle de recevoir une lettre de la famille et de la lire pendant que j’ai encore « ma connaissance. » Le samedi, avant-veille de sa mort, il exprima le désir d’envoyer ses « adieux à ses parents. « Ils seront si contents, dit-il, de voir encore une fois mon écriture. » « Mais sa main ne put tenir la plume. D’une voix émue il dicta alors à la Sœur une petite « lettre, dans laquelle il envoyait pour la dernière fois à ceux qu’il aimait « tout son cœur » et « leur donnait rendez-vous au ciel.

     

    « M. Juge avait une tendre dévotion à la sainte Vierge, qu’il appelait sa bonne Mère ». « Dans un moment d’épanchement il raconta comment, au séminaire de Bièvres, se voyant au « seuil de l’éternité, il s’était adressé à la sainte Vierge et lui avait dit : « Pas maintenant, ma « bonne Mère, laissez-moi finir mon séminaire et partir en mission ; vous ferez ensuite de moi « ce que vous voudrez. » Pour le distraire, on lui fit remarquer qu’il n’avait pas été fort « généreux, en ambitionnant ainsi le titre de missionnaire sans avoir à supporter les fatigues « de l’apostolat ; il répliqua avec un sourire : « Oh ! je n’ai pas demandé de mourir en « arrivant, mais simplement quand ma bonne Mère voudrait. » – « Ma patronne, disait-il, dans « une autre circonstance, c’est la sainte Vierge ; elle est aussi la patronne de mon pays. » Il « manifesta le désir de communier dans l’octave de l’Assomption, afin de s’unir à la plus « grande des fêtes de son diocèse. Cette communion devait être pour lui la dernière. Il s’y « prépara avec une grande ferveur. Un peu avant l’arrivée du prêtre, une Sœur lui demanda « s’il voulait se confesser. Après un instant de réflexion, il répondit avec le calme et la « franchise d’un enfant : « Non, je ne trouve rien. » Il était trois heures du matin quand la « cérémonie fut terminée. Le reste de la nuit fut assez tranquille. La maladie cependant faisait « de rapides progrès. Dans les moments lucides qu’il eut encore, le malade parla du bonheur « qu’il éprouvait de mourir missionnaire : « quoique, ajouta-il, je n’aie rien fait que « d’apprendre un peu la langue. Le bon Dieu n’en a pas voulu davantage. »

     

    Vers cinq heures du matin, le lundi 24 août, M. Juge entra en agonie ; à sept heures et demie, après avoir reçu une dernière absolution, il rendait son âme à Dieu. Les obsèques eurent lieu le lendemain. Après une messe solennelle, six missionnaires conduisirent le corps de leur jeune confrère à sa dernière demeure. Toute la population européenne de Chaudoc, visiblement émue de cette mort prématurée, était présente à la cérémonie des funérailles.

    Le sacrifice que ce jeune missionnaire dans toute la fraîcheur des espérances et des ardeurs apostoliques a fait à Dieu de sa vie pèsera dans la balance de la miséricorde divine : il nous vaudra, nous l’espérons, à nous, ses frères d’armes, des grâces de force, aux pauvres païens du Cambodge, des grâces de salut. Consummatus in brevi explevit tempora multa.

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2692
    • Pays : Cambodge Vietnam
    • Année : 1903