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Paul JUBIN (1916-1997)

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    En 1951, au presbytère de Chiengmai, j'étais voisin de chambre du père Jubin. Les soirs de pluie, quand la nature s'attriste, Paul évoquait son passé. Certains souvenirs l'avaient fortement marqué. Ce petit village de Glère, blotti dans la vallée du Doubs, où il étair né en 1916. Il avait perdu sa maman à l'âge de deux ans et son père avait épousé en secondes noces une personne au caractère difficile. Le petit séminaire de ""Notre Dame de Consolation où son curé l'avait confié à l'âge de treize ans. Aux vacances d'hiver, quand les rares autobus ,ne circulaient plus, Paul faisait oes vingt kilomètres de route à pied, dans la neige, son petit baluchon sur le dos. Il avait connu quelques difficultés dans les études, mais était très fier d'avoir obtenu, chaque année, le premier prix de sagesse. "et pourtant, disait-il, j'ai failli être renvoyé". Un matin, à la sortie d'un office, n'en pouvant plus, il avait soulagé sa vessie contre le mur de la chapelle. Scandalisé de ce "sacrilège", le surveillant exigeait une punition sévère. Il fut sauvé par le bon sens de son supérieur.

     

    Il rappelait volontiers ses souvenirs de guerre, particulièrement cette nuit de la débâcle, où recru de fatigue, endormi sur un tas de foin à côté d'un fusil mitrailleur, il avait été surpris par une patrouille allemande et fiait prisonnier. La captivité dura quatre ans. Patient dans les difficultés, il n'acceptait pas qu'on manque à son honneur ou à ses droits. A deux reprises il quitta la ferme où il travaillait et refusa d'y  revenir. Ce fut aussi un temps d'épreuve spirituelle. Paul était jeune et les travailleuses polonaises bien gentilles " j'ai été sauvé par la prière", disait-il et il ajoutait "j'ai connu l'amour, je sais ce que c'est". A la Libération, avec le père Ragazzi, ils firent un pèlerinage Lyon-Lourdes à pied, pour remercier le Seigneur. Chacun à son tour mendiait la nourriture. Quand le quêteur était timide, la pitance était maigre. Un jour, mal rasés, la soutane douteuse, ils furent interpellés par des gendarmes soupçonneux et eurent bien du mal à faire reconnaître leur identité.

     

    Entré à la rue du Bac en octobre 1945, ses années de théologie furent sans histoire. De lui, ma mémoire n'a retenu qu'une image, celle d'un aspirant qui arrivait, toujours courant, mais toujours en retard à tous les exercices de la communauté.

     

    Il eut, enfin, la joie d'être ordonné prêtre le 20 décembre 1947, à l'âge de trente et un ans. Destiné à la mission de Nanning en Chine du Sud, il y parvint le 29 juin de l'année suivante. Quelques jours plus tard, Mgr Albouis, son évêque, le conduisait avec sa jeep chez le père Madéore à Liouchéou. C'est là qu'il fit ses études de langue et ses premiers pas dans le ministère. Il parlait de son premier curé avec une grande admiration. Dès le mois de décembre 1949, les troupes communistes déferlaient sur la province du Kuangsi. Après quelques mois de résidence surveillée, Paul fut expulsé à Hongkong et rejoignit sa nouvelle mission de Bangkok en Thaïlande le 21 novembre 1951.

     

    A Chiengmai, le père Jubin nous en imposait par sa piété, par son sérieux et aussi, bien qu'il eut déjà trente-cinq ans, par l'humble obéissance à son curé. Nous n'avions pas les mêmes scrupules. Plus âgé que nous, il n'hésitait pas à nous faire de nombreuses observations : "tu n'as pas obéi à ton curé, tu n'as pas suivi les règles liturgiques, tu n'as pas le droit de te mettre en civil pour faire du vélo", etc.. Malgré notre affection pour lui, cette rigueur nous agaçait parfois. Quelques années plus tard, alors que nous partions avec lui pour un mois de repos à Hongkong, il nous persuada de faire le voyage en soutane. Mgr Chorin, enchanté de nos bonnes dispositions, donna mille bahts à chacun. "la soutane a donc encore beaucoup de prix" dit le père Jubin. "mais toujours plus de prix, mon ami, toujours plus de prix" répartit Monseigneur. Ce fut notre dernier voyage dans cette tenue ecclésiastique.

     

    Le 1er octobre 1953, le père Jubin fut nommé curé de Banpëng. C'était une communauté de plus de mille chrétiens, sur les rives de la  Menam Chao Phaya. Malgré son acharnement à l'étude, son thaï était encore rudimentaire. Aussi, pendant longtemps, sa plus grande croix fut le sermon du dimanche. Il s'y mettait dès le lundi, mais le dimanche suivant il n'avait encore écrit que quelques mots maladroits. Un dimanche matin, après une nuit blanche, n'en pouvant plus, désespéré, il était prostré sur le plancher de sa chambre. En larmes, il gémissait ….."Seigneur aode-moi, Seigneur prends pitié". Tout à coup il eut comme une illumination. En conversation, se dit-il, on me comprend assez bien. Pourquoi ne pas prêcher simplement, comme dans une conversation. Qu'importe les fautes de ton ou de grammaire. C'est ainsi qu'il fit désormais. Si son thaï était malhabile, il

     

    s'exprimait avec une telle foi, une telle conviction, que les cœurs s'ouvraient et que la grâce faisait son chemin. Certes, on ne disait pas à la sortie de la messe "que notre curé a bien parlé" !, mais on disait "que Dieu est bon, que Jésus Christ est miséricordieux !" et n'est-ce pas là le but de toute prédication ? A mesure que le thaî du père Jubin progressait, ses sermons devenaient de plus en plus longs. Son débit, d'ailleurs, était très lent et il se répétait beaucoup.

     

    Un jour, prêchant chez un confrère ami, celui-ci, dut, pour l'arrêter, se mettre au fond de la nef avec des "tsut … tsut… tsut," et des gestes de moulin à vent. Le prédicateur descendit aussitôt de la chaire avec un sourire. En 1965, il fut nommé curé de Chaochet, dans la province d'Ajuthia. Le chef de la communauté était un chrétien vénéré de tout le peuple. Il avait coutume, pour ne pas perdre de temps, de réciter son chapelet pendant les sermons, aussi le disait-on très pieux. Le premier sermon du père Jubin fut si long que notre homme s'endormit et que le chapelet glissa de ses doigts devant une assemblée stupéfaite. A la sortie de l'église il répétait tout confus à qui voulait l'entendre "jamais cela ne m'était arrivé".

     

    Dans cette Thaïlande du centre, où vécut le père Jubin, "l'apostolat aux païens" est très ingrat et pratiquement sans résultat, son ardeur se portait donc sur les brebis égarées du troupeau et les chrétiens dispersés. Il y avait, égrenés sur une centaine de  kilomètres au long du fleuve, cinq ou six groupes de fidèles. Chaque mois Paul partait une semaine entière pour les visiter. Les routes n''existaient pas encore et tout le trafic se faisait par eau. On voyageait sur de petits remorqueurs très lents, qui s'arrêtaient sans cesse, ici pour accrocher une barque, là pour prendre quelques passagers. Selon la saison, on avait le visage fouetté par la pluie, ou les yeux brûlés par les reflets du soleil. Le père Jubin, en soutane, souvent un chapelet dans les mains, supportait tout avec patience. Il passait une nuit dans chaque groupe, instruisant les chrétiens jusqu'à une heure tardive et repartait le lendemain après une Eucharistie matinale. Si la vie chrétienne s'est maintenue dans ces petits postes, c'est au père Jubin qu'on le doit.

     

    L'autorité diocésaine avait toute confiance dans le bon jugement du père Jubin. Si un supérieur hésitait pour tel séminariste on le mettait en probation chez lui.? Plusieurs lui doivent d'êtres prêtres, car il savait discerner sous des travers accidentels les vrais qualités de l'âme. On lui confiait aussi de jeunes ordonnés pour une première formation au ministère. C'est ainsi qu'il eut comme vicaire le père Hua Sieng, aujourd'hui cardinal Michai Kitbunchu.

     

    Si un prêtre battait de l'aile, c'est encore au père Jubin qu'on avait recours. On appelait cela "être mis en jubinage". L'expression était devenue proverbiale. Quand l'un de nous faisait une bourde on lui disait en riant, "attention, on va te mettre en jubinage". Certains de ces prêtres lui causèrent pas mal de tracas. L'un d'eux, soi disant converti, avait quitté le sacerdoce depuis de nombreuses années et s'adonnait à la boisson. Le dimanche il ne prêchait pas sur Jésus Christ, mais sur le père Jubin. "Si votre curé, s'écriait-il, était un bon prêtre, il y a longtemps que vous seriez convertis". Il finit pas partir avec la caisse de la paroisse.

     

    Le père Jubin n'était pas un spirituel perdu dans les nuages, c'était aussi un administrateur attentif. A Banpëng il restaura l'église, bâtit une maison pour les religieuses, construisit un nouveau presbytère. L'école de Chaochet, son deuxième poste, était trop petite et croulante. Il partit quêter à travers toute la mission et bientôt surgit un beau bâtiment à deux étages. C'est là encore qu'il obtint l'électricité pour ses chrétiens. A l'école de Bannakhok, il ouvrit le premier cycle du secondaire, etc… Les églises lui doivent beaucoup, même matériellement.

     

    Sa bonté était proverbiale. Aux enfants il distribuait bonbons et médailles, tandis que ceux-ci le tiraillaient par la soutane en riant. Mais parfois quelle pagaïe ! Je le surpris un jour en pleine retraite de communion solennelle. Il criait "silence, silence" sur tous les tons, au milieu d'un brouhaha inimaginable et sans aucun résultat. Les pauvres ou les mendiants ne repartaient jamais de chez lui les mains vides. Certains le disait naïf, car on le trompait souvent, mais comment faire la charité sans être dupe.

     

    Paul était indulgent pour la faiblesse humaine. A Banpëng, une série de vols avaient eu lieu au presbytère et on soupçonnait un jeune chrétien. Une nuit, le père étant absent, notre homme fut pris la main dans le sac et livré à la police. Le père paraissait si désolé que les dénonciateurs finirent pas avoir mauvaise conscience. Ils se jurèrent, mais un peu tard, qu'on ne les y reprendrait plus à surveiller la maison du père. Quant à notre voleur, la prison lui rapporta beaucoup plus que tous ses chapardages.

     

    Paul avait gardé l'amour de sa famille … Quelle joie quand ses frères venaient en Thaïlande ! Quel bonheur de leur faire connaître le pays ! On pensait au psaume "qu'il est doux pour des frères de vivre ensemble". Cette douceur, toutefois, s'arrêtait le soir à l'heure du "tarot". Alors les mots vifs fusaient, sans d'ailleurs aucune conséquence.

     

    Le père Jubin n'eut jamais une bonne santé. Son estomac refusait souvent toute nourriture ; des rhumatismes chroniques le clouaient des journées entières sur son lit ; son système urinaire fonctionnait mal. En 1981, il fit un séjour de trois mois à l'hôpital et subit plusieurs interventions chirurgicales. En 1984, il donna sa démission de curé de Bannakhok, mais prit sa retraite sur place. Son humilité et sa discrétion le rendait peu gênant pour son successeur. Il est toutefois une chose dont il fallait prendre son parti : Paul n'avait d'heure ni pour ses repas ni pour son sommeil.

     

    À la mi-décembre 1996, très affaibli et sentant sa fin prochaine, il demanda à être hospitalisé à Saint-Louis de Bangkok. Il souffrait sans doute, mais recevait tous ses visiteurs avec le sourire. Lui, qui toute sa vie avait été en retard, quand "l'heure vint, il était prêt". Il avait gardé allumée la lampe de sa foi et de sa confiance en Dieu. À l'un de ses amis venu le visiter avant sa mort, il dit ces mots écrits à la fin de son testament : "Adieu .. le Seigneur vient".

     

     

    • Numéro : 3816
    • Pays : Chine Thailande
    • Année : 1948